Charles André POZZO DI BORGO par l'historien Vergé Franceschi



Nous devons à la plume de l’historien Vergé - Franceschi un remarquable ouvrage consacré à Charles André POZZO DI BORGO.
Cet ouvrage, qui fait l’objet d’un article élogieux dans la presse locale (CORSE MATIN en date du  6 octobre 2016) est présenté ainsi par l’éditeur (Payot) :

 
Pozzo di Borgo, l'ennemi juré de Napoléon

Michel VERGE-FRANCESCHI et Anna MORETTI
Préface de : Jean TULARD
Genre : Histoire (Bio Payot)
Collection : Biographie Payot
Grand format  | 414 pages.  | Paru en : Octobre 2016  |               

Première biographie française consacrée à celui que l'on surnomma « l'autre Corse », Carlo Andrea Pozzo di Borgo (1764-1842), éternel expatrié, général dans l'armée russe, diplomate dans les cours de Saint-Pétersbourg et de Londres, qui voua toute sa vie une haine féroce à son compagnon d'adolescence à Ajaccio : Napoléon.
Avec une préface du grand spécialiste en France de Napoléon, Jean Tulard.

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CORSE MATIN,  pour sa part ,  intitule l’article (signé Véronique Emmanuelli)  : « Charles André Pozzo Di Borgo sur le devant de la scène » en l’explicitant par ce sous-titre : La postérité a souvent négligé l’ambassadeur originaire d’Alata, à la périphérie d’Ajaccio. L’injustice biographique est désormais réparée grâce à un ouvrage passionnant  de Michel Vergé Franceschi, professeur des universités.

S'agissant de l'Association Kalinka-Machja nous dirons que Pozzo Di Borgo est pour elle un personnage emblématique, dans la mesure où - d'une autre manière que Napoléon - il  a représenté à un moment donné de l'Histoire, un lien très étroit entre la Corse et la Russie.



 
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Pozzo Di Borgo, éminent diplomate.

 
Notre amie Jeanne Aroutiounova, Présidente de l'Association des Enseignants de Français de Russie, nous fait parvenir  une note relative à Charles André Pozzo Di Borgo, rédigée par une historienne de sa connaissance,  Elena Linkova, Maître de conférences à l'Université russe de l'amitié des peuples. 
C'est avec plaisir que nous reproduisons ce texte qui témoigne du regain d'intérêt porté à C.A. Pozzo Di Borgo en Russie, pays au bénéfice duquel il a exercé ses incontestables talents de diplomate.


 
Un Français au service de la Russie :  l'activité diplomatique de Pozzo di Borgo
et la politique étrangère russe au début du XIXe siècle.

 
Depuis le milieu du XVII° siècle, quantité d’étrangers, dont de nombreux Français, sont entrés au service de la Russie. Certains d'entre eux y ont fait souche, et leurs descendants ont modifié leurs noms d’origine en les "russifiant".
Au fil du temps, la Moscovie "barbare", en dépit des appréciations négatives données par les voyageurs et les diplomates européens, est devenue un centre d'attraction pour les étrangers. Ainsi, au milieu du XVIIIe siècle les Européens, en particulier, les Français n’étaient pas une rareté près de la cour des souverains russes. Certes, la première moitié du XVIIIe siècle en Russie fut une période marquée par une certaine prééminence des Allemands, du fait des relations dynastiques ; mais la culture française, la mode, la philosophie,  commencèrent à cette époque  à s’ancrer solidement dans la noblesse russe.
 
Au XIXe siècle, l'intérêt des Français pour la Russie présenta aussi un caractère "utilitaire" et pragmatique. Un grand nombre de personnes originaires de  France s'installèrent en Russie pour offrir leurs services tant dans le service public, que dans la vie économique de l'État.
Les Français ont ainsi apporté leur contribution dans le développement de l'industrie, et dans la modernisation de la Russie; ils ont contribué à l'élargissement des contacts culturels et humanitaires entre les peuples de la Russie et l'Europe Occidentale.
 
L'apogée de l'émigration française en Russie fut la période du règne de l'impératrice russe Catherine II, et en particulier les années 1780 - 1790.
En cette époque, les royalistes français, en cherchant protection dans un pays monarchique, sont venus nombreux en Russie.
Il est à noter que pour les Russes les populations du Piémont, de Savoie, et de Corse étaient également considérées comme Françaises.
Le service militaire en Russie sous le règne de Catherine II semblait très attirant. Par exemple, le jeune lieutenant Napoléon Bonaparte, en 1788, aurait désiré servir comme volontaire dans l'armée russe. Cependant, à cette période, a été publié un décret stipulant que l'intégration des volontaires étrangers était accompagnée d'une diminution de rang, ce qui aurait constitué un obstacle pour Napoléon.
 
Cette époque est marquée aussi par la naissance de la colonie francophone de Moscou. Toutefois, Catherine II a organisé l’installation des Français en Russie, en lui assignant une destination plutôt rurale qu'urbaine, à la différence de l’immigration du temps de Pierre Ier.
Les immigrés furent invités à s’établir principalement dans les territoires vides, surtout sur ceux qui étaient recommandés par le gouvernement. C’est pourquoi il y eut beaucoup de Français parmi les habitants dans la région de Volga, au Sud de la Russie. Plusieurs nobles immigrés sont devenus gouverneurs des villes de cette région.
De nombreux représentants des familles nobles françaises ont choisi la Russie comme seconde Patrie. Citons entre autres : Emmanuel-Armand de Richelieu, Charles-André Pozzo di Borgo, François Xavier de Maistre, Guillaume Emmanuel Guignard de Saint-Prix, Charles de Lambert, Alexander Louis de Langeron.
Les activités, la carrière et la destinée des Français qui se sont mis au service de la Russie ont fait l'objet de nombreux travaux scientifiques se rapportant à l'histoire de l'émigration européenne aux XVIIIe-XIXe siècles en Russie, et particulièrement à l'histoire des relations russo-françaises sous l'angle démographique et culturel.
 
Dans ce contexte, il est parfaitement logique de s’intéresser à la personnalité et aux activités de Charles-André Pozzo di Borgo, qui a contribué largement non seulement au développement des relations russo-françaises, mais qui a aussi influencé l`évolution de la politique étrangère russe dans les années 1810-1830, période  qui a connu de fortes tensions internationales, et des bouleversements politiques importants en Europe.
 
Charles André (Carl Osipovich) Pozzo di Borgo était une personnalité politique et publique française, né en Corse, qui fut initialement un combattant actif pour l'indépendance de son île à la fin des années 1780 - début des années 1790.
En 1799 Pozzo di Borgo a accompagné Alexandre Souvorov pendant la campagne italienne, comme partisan de la coalition anti-française.
En 1805, l'empereur Alexandre Ier, qui a satisfait la demande du Corse, l'inscrit au service de la Russie, au Collège des Affaires étrangères avec le grade du conseiller d'État. En choisissant la citoyenneté russe Pozzo di Borgo a déclaré : "De tous les gouvernements, de tous les États, au service desquels je voulais me consacrer, j'ai préféré la Russie, du fait de l'énorme échelle qui caractérise  les réalisations dans un si vaste empire ..."
Ainsi commence la carrière de Pozzo di Borgo, diplomate russe, ambassadeur à Vienne, Naples, Stockholm, ambassadeur plénipotentiaire de Russie en France.
Les conceptions de Pozzo di Borgo ont eu un impact considérable sur le développement de la doctrine russe, en particulier en direction de son secteur occidental. Les représentants du Ministère russe des Affaires étrangères, en particulier, K.V. Nesselrode et son cabinet recevaient ses informations concernant la situation en Europe de l'Ouest, surtout en France et en Grande Bretagne. Dans les notes et les lettres de Pozzo di Borgo on peut trouver notamment son opinion sur les questions polonaise et orientale, sur les relations russo-françaises, et sur les événements révolutionnaires en Europe.
Alexandre Ier, en nommant Pozzo di Borgo comme envoyé à Paris, lui a accordé une confiance illimitée, et a analysé d`une façon très détaillée toutes ses dépêches. En 1814, l'envoyé a présenté une note sur la situation en Europe, et à la fin de cette année il a participé au Congrès de Vienne. Au début de 1826 Pozzo di Borgo a présenté une note similaire au nouvel empereur russe Nicolas Ier.
Dans ce document le diplomate a notamment exposé les données des relations russo-britanniques, il a insisté sur le rapprochement de la Russie et de la France, et sur la possibilité de la propagation de la révolution en Europe.
En 1835, il a été nommé comme ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire à la cour d'Angleterre, où il a dirigé les négociations sur les questions orientales et grecques, et en 1837 il a rédigé une note sur l'état des choses en Angleterre, ses traditions et ses ordres. Il est resté à ce poste jusqu'à 1839, quand il est rentré en France où il a vécu à Paris jusqu'à sa mort en 1842.
Pozzo di Borgo a été très clairvoyant.  Diplomate de talent, il a averti Nicolas Ier de la possibilité de collusion entre l'Angleterre et la France sur la question d'Orient. Cependant, à la fin des années 1830 un avertissement similaire n'a été entendu ni par Nicolas Ier, ni par K.V. Nesselrode.
Les rapports de Pozzo di Borgo sur l'état des affaires en France et le gouvernement Polignac étaient également "prophétiques", car le diplomate a évoqué la possibilité d`une nouvelle révolution. L'ambassadeur russe avait une opinion extrêmement négative à propos de la nomination de Polignac, qui a déterminé la position anti-russe de l'État français dans la solution de la question d'Orient. En outre, Pozzo di Borgo partageait le sentiment, bien connu en France, que Polignac était un agent du Premier ministre britannique, Wellington.
La prévision politique, l'analyse historique sont des éléments importants dans l`activité de tout ambassadeur et diplomate. C`est pourquoi les rapports de Pozzo di Borgo sur les événements en France et leur impact possible sur le développement et l'avenir des relations russo-françaises sont extrêmement intéressants.
Le diplomate constatait l'adhésion de la société française à la Charte octroyée par Louis XVIII en 1814 et il était contre les tentatives du roi Charles X de violer ce document. Il considérait une telle action comme une erreur fatale du roi, qui, dans son "obstination aveugle" poursuivait une politique allant contre "les idées, la morale et les intérêts de la quasi-totalité de ses citoyens."
Pozzo di Borgo a joué un rôle important dans la reconnaissance par Nicolas Ier du nouveau régime politique en France après la révolution de Juillet 1830, ainsi que la normalisation des relations russo-françaises dans les années 1830.
Comme on le sait, l'empereur russe a été irrité par les conséquences de l'arrivée au pouvoir de Louis-Philippe d'Orléans. Cependant, le gouvernement russe dirigé par K. Nesselrode a finalement choisi une politique modérée envers la France, ce qui garantissait la paix en Europe.
À travers les rapports de Pozzo di Borgo, il apparaît que le roi Louis Philippe 1er, parvenu au pouvoir à la suite de la révolution de 1830 qui avait chassé Charles X,  désirait parvenir à la stabilité en Europe. Il s`était avéré que la guerre pourrait mener "à son propre renversement". Donc, selon le diplomate, la Russie ainsi que d'autres pays devraient adhérer à une politique modérée et équilibrée envers la France, afin de ne pas provoquer les problèmes et les contradictions internes français.
En dépit de la position du gouvernement russe, et à titre personnel de Pozzo di Borgo, il demeurait des dissensions importantes dans les relations entre la Russie et la France. Celles-ci n'avaient pas disparu avec l'arrivée au pouvoir de Louis-Philippe d'Orléans. Il s’agissait notamment de la question polonaise, de la révision éventuelle du traité de Vienne, de la russophobie dans la société française, associée à la répression de l'insurrection polonaise en 1831.
Ces événements ont été vécus par Pozzo di Borgo comme une tragédie personnelle, dominée par sa frustration quant à la restauration des relations russo-françaises.
Il constatait avec regret : "la France d'aujourd'hui n`est pas ce qu'elle était en 1815, quand elle était reconnaissante à Alexandre Ier, lequel avait sauvegardé son territoire, et son honneur national."
Sans aucun doute, le talent de Pozzo di Borgo, ainsi que celui de nombreux autres Français entrés au service de la Russie, étaient fort appréciés en Russie.

Force est de constater que la Russie est devenue une seconde Patrie pour tous ceux qui ont influencé d’une façon positive le développement de l'État russe, sa diplomatie, sa culture et sa pensée sociale.
- On peut rappeler Jean-Baptiste Prévost de Sansac, marquis de Traversay. Devenu amiral russe, commandant en chef de la flotte de la mer Noire, Jean-Baptiste de Traversey (1754-1831) connu sous en Russie le nom d' Ivan Ivanovitch Traversay) fut le fondateur du port et gouverneur de la ville de Nikolaïev, dans laquelle il organisa une police municipale, les services fiscaux, développa la vie culturelle et créa un service hydrographique nommé "Dépôt des cartes". Auprès de ce service, il établit un cabinet des antiquités, une imprimerie et un service de lithographie, ainsi qu’une bibliothèque.
En 1815 il devint ministre de la Marine de Russie. Pendant cette période la flotte de la Baltique s'est dégradée, non de son fait, mais du fait des restrictions budgétaires imposées par les conséquences financières de la guerre. Cela a valu au ministre le sobriquet de "ministre de la flaque d'eau du Marquis", celui de la navigation de la flotte dans une portion réduite de la Baltique.
- Un autre exemple de Français entré au service de la Russie : Louis Alexandre Andrault de Langeron. Admis à servir dans l'armée russe en 1790 avec le grade de colonel, il a lutté contre la France révolutionnaire, et a participé aux campagnes étrangères de l'Empire russe. Après 1815 il est devenu gouverneur militaire de Kherson et maire d'Odessa.

Mais, pour en revenir à Pozzo Di Borgo, il faut noter que que son talent diplomatique a eu un impact certain sur l'orientation et le cours de la politique étrangère russe.
Malheureusement, l'Empereur de Russie, prisonnier des engagements de la Sainte Alliance de 1815 (Prusse, Autriche, Russie), n'a pas suivi les jugements prophétiques de Pozzo di Borgo, ce qui a conduit, plus tard, non seulement aux complications de la question d'Orient, mais aussi à la guerre de l'Angleterre et de la France contre la Russie pendant la guerre de Crimée (1853-1856).
 
 
 
 
 

Dimanche 16 Octobre 2016
Jean Maiboroda
     


CHOUPIK, émigré du "Rion", décorateur d'églises en Corse.