LES TROIS CARRIÈRES DE CHARLES ANDRE POZZO DI BORGO



LES TROIS CARRIÈRES DE CHARLES ANDRE POZZO DI BORGO


Avertissement

L'auteur de ce texte (Jean Maïboroda) n'est pas historien, et ne saurait avoir la prétention de l'être. Son seul désir est de contribuer, dans la mesure de ses moyens, à faire sortir de l'ombre un contemporain de Napoléon, Charles André Pozzo Di Borgo, auquel l'origine et la carrière confèrent, du point de vue de l'Association Corse-Russie, une "valeur" emblématique. 
 
LES TROIS CARRIERES DE CHARLES ANDRE POZZO DI BORGO
 
 
  JUIF ERRANT DE L'ANTI-BONAPARTISME ET FOSSOYEUR DE NAPOLEON

 
 
Les hagiographies consacrées au génie de Napoléon se comptent par milliers. Mais il est un autre personnage de son époque largement moins honoré par  les historiens, et quasi inconnu  des Français.
Il s'agit de Carlo Andrea Pozzo Di Borgo, qui fut l'ami de jeunesse du petit Buonaparte avant de devenir son rival dans le contexte "étriqué" de leur île natale, puis son ennemi implacable dans le vaste champ de l'Europe d'alors.
Charles André Pozzo Di Borgo fut surnommé, pour avoir été pourchassé à travers l'Europe par les séides et les sbires de Napoléon lancés à ses trousses "le Juif errant de l'anti-bonapartisme".
Afin d'assouvir sa "vendetta" à l'encontre de son compatriote corse devenu empereur des Français, Pozzo Di Borgo se mit au service de la Russie avant de revenir en France à la chute de Napoléon, une chute dont il fut l'un des artisans les plus acharnés.
Charles André Pozzo Di Borgo, fait "comte héréditaire de toutes les Russies" par oukaze du  Tsar Nicolas 1er, pour services rendus à la Russie en qualité de diplomate et d'ambassadeur, termina sa carrière comme comte, pair, et ambassadeur de France en Angleterre sous la restauration.
Quelques ouvrages seulement peuvent être répertoriés concernant ce personnage de légende qui poursuivit son compatriote d'une "haine de Corse" , haine au demeurant largement partagée. (1) 
Le dernier ouvrage en  date, dû à la plume de l'éminent historien VERGE FRANCESCHI donne à  Charles André Pozzo Di Borgo sa juste place dans le contexte corse, dans le contexte français et dans le contexte européen de son époque.


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Mais avant de nous intéresser à celui qui fut un diplomate prestigieux au service d'une Europe coalisée contre Napoléon, il n'est pas inutile ou inopportun de "revisiter" Napoléon à la lumière des écrits qui le dépeignent de manière moins complaisante ou laudative que ne le font ceux qui chantent sa geste.
En la matière, deux historiens iconoclastes, après  Chateaubriand,  ont fortement relativisé ses mérites et ses exploits.
 
Je citerai en premier lieu Roger Caratini, (1924 - 2009), natif de Corse comme l'empereur.
Roger Caratini, par ailleurs rédacteur des 23 volumes de l'encyclopédie Bordas, a consacré à Napoléon en 2002 un ouvrage incisif (et controversé), intitulé "Napoléon, une imposture" dans lequel il n'a pas hésité à le comparer à Hitler, ce qui a fait quelque bruit dans le Landerneau local et lui a valu l'indignation, voire une sorte d'excommunication de la part des historiens faisant autorité dans le docte cénacle de ses confrères "établis".
L'éditeur (Archipel – 2002) présente ainsi l'ouvrage incriminé:
" La première dictature militaire des temps modernes, la liberté bafouée par une police secrète d'État, la censure de la presse, le rétablissement de l'esclavage aux Antilles, les "décrets infâmes " contre les juifs, la mort de près de deux millions de soldats français, le mensonge du Code civil. [….] Roger Caratini démonte, pièce par pièce, la plus monumentale construction "mythologique" de l'Histoire de France".
 
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En dehors de Caratini, un autre iconoclaste avait déjà "écorné" la légende de l'empereur. Il s'agit d'Henri Guillemin, historien plus difficile à contester, encore qu'il ait été accusé d'esprit partisan du fait de ses engagements politiques, engagements d'ailleurs parfaitement assumés.(2) 
Henri Guillemin (1903-1992), briseur de statues vénérées (notamment celles de Jeanne d'Arc et de Napoléon), ou thuriféraire excessif (notamment de la Révolution française et de la Commune de Paris), fut un "vulgarisateur" honni par les historiens élitistes,  un talentueux narrateur, un conférencier aussi brillant que démystificateur, et un auteur prolifique.
Il eut le mérite, dans le tsunami hagiographique consacré à l'empereur, de nous décrire un personnage moins reluisant et "merveilleux" (au sens littéral du terme) que celui décrit et chanté dans les  panégyriques et les dithyrambes napoléoniens.
Ses diatribes féroces à l'encontre de Napoléon  lui ont valu d'être "gratifié" d'une commisération dédaigneuse de la part de ses confrères installés dans l'académisme de l'historiographie nationale, d'être frappé d'ostracisme par les "bien pensants" de l'histoire officielle, et de soulever l'indignation (souvent doublée de furieuse colère) des "Bonapartistes" insulaires, toujours inconditionnels en leur béate glorification de l'Empereur.
 
Lire Caratini et écouter les diatribes de Guillemin constituent donc une sorte d'antidote à la "napoléomania" qui a inondé et inonde toujours la France, et à fortiori la Corse.
Ceci étant, l'objet premier de notre propos n'est pas de mettre en évidence le fait que l'aventure napoléonienne peut se décrire à la manière de Syméon Metaphraste, ou s'analyser comme l'aurait fait Aristarque de Samothrace, mais de contribuer modestement à sortir de l'ombre un personnage volontiers oublié : Charles André Pozzo Di Borgo.
 
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Napoléon et Carlu Andria Pozzo Di Borgo symbolisent respectivement, de manière spécifique, le lien entre la France, la Corse et la Russie.
Il est inutile de rappeler la façon dont le petit Corse devenu Empereur des Français s’est inscrit dans l’histoire de ces relations: la  tragique campagne de Russie est dans toutes les mémoires.
Par contre, Charles André Pozzo Di Borgo (1764 -1842) est curieusement mal connu en Corse, et moins encore connu en Russie, sauf dans des cercles d'initiés.
En Corse, le "bonapartisme" ambiant l’a, jusqu'à nos jours, présenté comme un traître; en France, une telle vision n'est pas inexistante, tandis qu’en Russie, le serviteur des Tsars, quasi oublié, s’efface largement devant un Napoléon presque mythifié. 
Or, Charles André Pozzo Di Borgo a, pour ainsi dire, vécu trois carrières différentes mais relativement imbriquées :
• une carrière corse,
• une carrière européenne, pour ne pas dire internationale, sous le règne de deux Tsars.
• une carrière française au service de la monarchie restaurée.
 
 
LA CARRIERE CORSE
 
 
Carlu Andria POZZO DI BORGO, né à ALATA en 1764, mort à Paris en 1842, était de quatre ans plus âgé que Napoleon Bonaparte, dont il a été  le voisin domiciliaire, si ce n'est l'ami, avant de devenir son ennemi acharné.
Napoléon était de lointaine origine italienne. Pozzo Di Borgo était, lui, de souche corse plus avérée.
Leur extraction nobiliaire relativement modeste et leur qualité de Corses leur valurent d'ailleurs d'être traités avec une certaine condescendance, voire avec un certain mépris par la "grande" noblesse française.

Les deux hommes ont, dans leur jeunesse, été séduits par le charisme et les idées de Pascal PAOLI, éphémère dirigeant d'une nation corse indépendante, libérée du joug génois en 1755 mais tombée sous la domination française en 1769.
Tandis que le "paolisme" de Bonaparte a cessé dès 1792/93, celui de Pozzo a perduré au moins jusqu'en 1796.
La vie politique de Charles André Pozzo di Borgo a été largement induite par la haine qu'il vouait à Bonaparte devenu Napoléon.
Leur rupture, officialisée en 1792, s'explique notamment :
• par la différence de leur formation (le premier ayant fait ses études successivement au couvent de Vico, au collège d'Ajaccio puis à l'université de Pise, et le second ayant été dès l'âge de neuf ans élève d'une école militaire française).
• par des raisons provenant de leur ambition personnelle, "qui les portait simultanément à s'affirmer dans le petit cadre (si étroit) de la Corse" (Yvon Toussaint - "L'autre Corse") 
On peut dire à ce propos que Bonaparte avait opté plus rapidement pour une carrière française et que Pozzo est resté plus longtemps fidèle aux idéaux paolistes.
• par leurs choix respectifs concernant la révolution française et le sort de la monarchie, Bonaparte ayant choisi le camp des jacobins et Pozzo celui des monarchistes modérés (il fut notamment l'ami de Mirabeau).
- Carlo Andrea Pozzo di Borgo est à l'âge de 25 ans, secrétaire en charge de la rédaction des cahiers de doléance au titre de la noblesse insulaire (États généraux de 1789).
- Il est député extraordinaire à la constituante française avec l'aval de Pascal Paoli (Consulta d'Orezza- 1790).
- De nouveau député (à l'assemblée législative française) avec la bénédiction de Paoli (1791) mais dès lors en opposition idéologique avec Bonaparte, qui choisit pour sa part le camp des jacobins.
- Grâce à Paoli, il devient en 1792 "Procureur général syndic" de la Corse (équivalent de nos jours de Président de conseil général et de Préfet).
- Toujours avec Paoli, il est un acteur très engagé dans la rupture de "tous les liens avec la France". Lors de la consulta du 10 juin 1794 il compte parmi les instigateurs d'une libre association avec l'Angleterre et il est corédacteur de l'acte constitutionnel voté le 19 du même mois, instituant un royaume anglo-corse.
Durant l'éphémère royaume anglo - corse (1794-1796),  Pozzo se voit confier la présidence du Conseil d’État, devenant ainsi le premier personnage politique de l’île.
Carlo Andrea Pozzo di Borgo a connu avec Pascal Paoli des relations complexes, allant de l'attitude féale du début à des comportements moins empreints de fidélité lors de l'épisode anglo-corse. On le soupçonne d'avoir quelque peu trahi son mentor vieillissant, ce dont il s'est toujours défendu. On peut effectivement penser que Le Vice-roi Elliot favorisait Pozzo au détriment de Paoli, qui lui inspirait moins confiance du fait de son passé "indépendantiste".
Quoi qu'il en soit, lors de l'évacuation de l'île par les Anglais (25 octobre 1796), tous deux, à la faveur du retour de la France, étaient proscrits et pourchassés. Tandis que Paoli rejoignait l'Angleterre, Pozzo fuyait à travers l'Europe à la recherche d'un asile sûr.
 
LA CARRIERE RUSSE ET EUROPEENNE
 
La France ayant rétabli sa présence en Corse, Pozzo di Borgo, exclu de toute amnistie, était contraint d'émigrer. Après avoir séjourné à Vienne et Rome, poursuivi par la vindicte napoléonienne, il aboutit à Saint Petersbourg en 1804, où, remarqué par le Tsar Alexandre 1er, il se voit confier une série de missions diplomatiques délicates.
Après un court intermède anglais (1812-1814) il est de nouveau au service d'Alexandre 1er, servant même dans son armée (colonel peu après Austerlitz, il a grade de général  lorsqu'il assiste à la bataille de Waterloo) tout en poursuivant des activités de diplomate chargé de missions secrètes ou officielles. Il participe au Congrès de Vienne (octobre 1814 - juin 1815) qui redessine la carte de l'Europe postnapoléonienne et où il s'active à durcir les clauses défavorables à Napoléon.
Il est nommé ambassadeur de Russie en France en 1814 et le restera jusqu'en 1834.
Il est fait "comte héréditaire de toutes les Russies" par oukase du Tsar Nicolas 1er (1827)
 
LA CARRIERE FRANCAISE
 
A la faveur de la défaite napoléonienne et de l'entrée des Alliés à Paris (1814), il devient membre du gouvernement provisoire. Il participe au retour de Louis XVIII exilé à Londres et le soutient activement lors de la première restauration. Durant les "cent jours" il suit Louis XVIII en Belgique et reprend sa place auprès de ce dernier lors de la seconde restauration en 1815 (chute définitive et exil de l'Empereur). Il est fait comte en 1816 et Pair de France en 1818. Sous le règne de Charles X  (1824-1830) il perd un peu de son influence, qu'il retrouve avec Louis Philippe. Pozzo est nommé en 1835 ambassadeur de France en Angleterre. Mais il abandonne ce poste en 1839 pour des raisons de santé et rentre définitivement en France où il meurt le 15 février 1842, à l'âge de 78 ans.

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(1)     cf.  "Pour mieux connaître Pozzo Di Borgo"   - Article voisin - Même rubrique.
2)     Radio Télévision Suisse archives     http://www.rts.ch/archives/dossiers/henri-guillemin/
 

Document actualisé 2017



 
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Un Corse contre Napoléon



VALEURS ACTUELLES - HISTOIRE
Jeudi 05 Avril 2012
A propos de l'ouvrage "Une haine de Corse" , de Marie Ferranti.

Par Vincent Freylin

 
Ami d'enfance de Bonaparte, Pozzo di Borgo lui voua une véritable haine. Son rôle peu connu dan sa chute fut pourtant décisif.
« Monsieur Pozzo di Borgo, écrit Talleyrand, est un homme de beaucoup d’esprit, aussi français que Bonaparte, contre lequel il nourrissait une haine qui avait été la passion unique de sa vie, une haine de Corse. »
Carlo Andrea Pozzo di Borgo était de cinq ans l’aîné de Napoléon. Les deux hommes, quoique d’origines différentes, partagèrent, adolescents, un même enthousiasme pour cette petite île dont Rousseau avait prophétisé qu’« elle étonner[ait] l’Europe ». Double portrait que Marie Ferranti brosse avec une fascination évidente, n’hésitant pas à s’investir dans les Mémoires et les archives.
 
En août 1769, lorsque Napoléon voit le jour, la Corse n’est française – après sa cession par Gênes – que depuis mai 1768. Son père, Charles Bonaparte, avait choisi la France contre le parti indépendantiste de Pascal Paoli. Envoyé à l’Assemblée constituante pour y représenter la Corse en 1789, Pozzo se lie d’amitié avec Mirabeau. Ayant dans sa jeunesse participé à la conquête de l’île, celui-ci tient à « réparer les torts qu’il avait causés et l’injustice qu’il avait faite à ce peuple généreux ». Le 15 janvier 1790, la Corse devient un département français.
Exilé depuis 1768 en Grande-Bretagne, Paoli peut regagner sa patrie. Il n’oublie pas la trahison des Bonaparte et soutient Pozzo qu’il fait élire procureur général syndic. Cette défaveur cause la première rupture entre les deux familles. « Napoléon, écrit Pozzo, continua néanmoins à cultiver le général Paoli ; nous nous traitions avec politesse, mais sans confiance telle qu’elle avait existé jusqu’à cette époque. »
Lucien Bonaparte, frère cadet de Napoléon, estimant la rupture avec Pozzo et Paoli absolument nécessaire à la survie du clan, lance contre eux une campagne de dénigrement auprès de la Convention. Meurtri, Pozzo confiera plus tard à Alfred de Vigny que « la source de la haine contre Bonaparte avait été cette dénonciation ». En avril 1793, leurs deux noms sont hués à l’Assemblée. Paoli réplique : « Notre patriotisme de soixante-cinq ans n’est pas soumis à la censure d’esclaves émancipés de trois ans. »
Si, d’après Chateaubriand, « une partie de la puissance de Napoléon vient d’avoir trempé dans la Terreur », Pozzo cherche quant à lui à préserver la Corse de cette folie sanguinaire. Tandis que les républicains sont rejetés, et avec eux Bonaparte, l’île bascule dans l’insurrection. « La jeunesse, la conviction et le désespoir me donnèrent un courage que les années et l’expérience auraient peut-être contenu », dira Pozzo, devenu chef de l’opposition aux commissaires de la Convention. La victoire des insurgés puis le bannissement de Napoléon scellent définitivement leur rupture. Les Bonaparte, « nés de la fange du despotisme, [sont laissés] à leurs propres remords et à l’opinion publique, qui les avait déjà condamnés à l’exécration éternelle et au déshonneur ». Quittant l’île, Napoléon déclare : « Ce pays n’est pas pour nous. » Désormais, il attaque sans retenue Pozzo. La Convention décide l’abandon du département « à [ses] poux et à [sa] rogne ».
Après la prise de Toulon, le 17 décembre 1793, Bonaparte est nommé général. La position de Paoli et de Pozzo se complique. Ils cherchent la protection du roi d’Angleterre. Paoli écrira : «Délivré de tout engagement étranger, je retourne, Sire, sans tâche et sans remords aux sentiments qui me sont personnels et que Votre Majesté connaît depuis longtemps. » Le 15 juin 1794, un royaume anglo-corse est proclamé.
Curieuse parenthèse qui ne durera que deux années mais servira à long terme les visées politiques de Pozzo, cette ambiguë ingérence finira par lasser Paoli qui traitera son compatriote de « despote à [sa] patrie ». En France, après l’insurrection royaliste d’octobre 1795, le Directoire s’installe au pouvoir. Le 2 mars 1796, Bonaparte obtient le commandement de l’armée d’Italie. Une semaine après, il épouse l’influente Joséphine de Beauharnais.
La campagne d’Italie s’ouvre à la fin mars. « Cette conquête de tout un pays avec une poignée d’hommes, écrit Bainville, est un chef-d’oeuvre de l’intelligence. » Bonaparte sort de l’ombre. La Savoie et Nice reviennent à la France. Le 12 mai, Pozzo donne sa démission aux Anglais qui ne tardent pas à quitter la Corse. Sans attendre, les insulaires se rallient à la République française. Napoléon décrète l’exclusion de son ennemi. « Accordez le pardon à tous les égarés, ordonne-t-il, sauf aux membres de l’ancien gouvernement, aux meneurs de l’infâme trahison dont Pozzo fut l’instigateur et qui seront arrêtés et traduits devant le tribunal militaire. »
Pozzo connaît à Londres l’amertume de l’exil, tandis que, sur le continent, Bonaparte vole de victoire en victoire et semble échapper à tout ce qui s’oppose à lui. Le jour du 18 brumaire, il quitte Londres pour Vienne. Nommé Premier consul, Napoléon déclare : « Citoyens, la Révolution est fixée aux principes qui l’ont commencée. Elle est finie. » Pozzo décide d’offrir ses services aux Bourbons. « Il ne faut pas, écrit-il au futur Charles X, regarder comme impossible ce qui serait si fort dans l’ordre. » Son optimisme paraît insensé. Plus le pouvoir de Bonaparte grandit, plus il se sait précieux.
Le 19 février 1800, Bonaparte s’installe aux Tuileries puis impose au Sénat le consulat à vie. Il ne lui manque qu’une couronne. Fuyant toujours plus vers l’est, celui que certains qualifient de “Robespierre à cheval”, Pozzo, se propose au tsar. Il tisse peu à peu un réseau parmi les rivaux les plus acharnés de Napoléon.
Le 18 mai 1804, un sénatus-consulte proclame Bonaparte “empereur des Français”. Pozzo arrive à Saint-Pétersbourg. Le tsar le nomme conseiller d’État. Le 2 décembre 1805 à Austerlitz, la Grande Armée déjoue toutes les prévisions, plongeant les perdants dans la stupeur. Apprenant la nouvelle, Pozzo écrit : « En cinq mois, les malheurs publics ont eu un tel effet sur moi qu’ils ont blanchi la moitié de mes cheveux. »
 
Le 27 octobre 1806, Napoléon entre dans Berlin. En quelques jours la Prusse est écrasée. Menacé, le tsar accepte de traiter avec la France. Pozzo se croit perdu. Il doit quitter Saint-Pétersbourg au plus vite et tente de se réfugier à Vienne, mais le chancelier Metternich le repousse. Il confie au tsar : « Bonaparte n’a pas oublié sa haine de jeunesse. »
En Espagne, la résistance du peuple et du clergé à l’Empire français fait vaciller sa toute-puissance. Pour Talleyrand, « c’est de l’Espagne que l’Europe apprit que Napoléon pouvait être vaincu et comment il pouvait l’être ». Pozzo, maintenant à Troppau en Silésie, ne dissimule plus sa rage. Pourtant, témoigne le comte Ouvaroff, « jamais, on ne le vit rabaisser les talents extraordinaires de l’homme qu’il considérait comme le fléau du monde ». C’était se grandir un peu.
Les portes de l’Autriche, de la plupart des États allemands et de la Russie lui étant fermées, il demande au tsar de pouvoir se rendre à Londres. « Un jour viendra, lui écrit-il, où tous les hommes associés de coeur au sort de la Russie trouveront l’occasion de partager ses dangers, et, j’espère, […] coopérer à son triomphe. » Une fois en Angleterre, il se fait le zélateur du rapprochement des deux puissances séparées par la volonté de Napoléon. Il persuade également Bernadotte, maréchal d’Empire, devenu par adoption l’héritier du trône de Suède, de rejoindre la coalition.
Pozzo espère un affrontement franco-russe. Le 28 juillet 1812, après avoir enfreint l’ultimatum du tsar Alexandre de ne pas franchir l’Elbe, Napoléon entre à Vilna et menace Moscou. Le 18 août, il est à Smolensk, le 14 septembre dans la capitale. Il s’y attarde et se laisse prendre par le terrible hiver. « La fortune m’a ébloui, dira-t-il. J’ai été à Moscou. J’ai cru y signer la paix. J’y suis resté trop longtemps. » Pozzo peut célébrer une victoire doublée d’un retour en grâce. « Après l’incendie de Moscou, l’empereur [Alexandre] m’autorisa et me pressa de venir le joindre. » Le tsar adresse une proclamation à tous : « Si le Nord imite le sublime exemple qu’offrent les Castillans, le deuil de l’Europe est fini. » Pozzo l’aurait inspirée. Entre Stockholm et Londres, il travaille activement au rétablissement des Bourbons. « Dès que Louis XVIII sera remonté sur le trône, dit-il, tous les faquins créés par Bonaparte doivent cesser d’exister. »
Mais Napoléon ne cède rien. « Toutes les pièces de l’Empire semblaient tomber les unes sur les autres. […] L’obstination avait remplacé le talent », écrit Stendhal. Une sixième coalition est financée par l’Angleterre. Murat trahit l’Empereur. L’entêtement de Napoléon le conduit à la ruine. Le 1er mars 1814, le pacte de Chaumont scelle l’entente des alliés. Pozzo croit en la victoire. Deux jours plus tard Paris est occupé. « J’ai entendu le général Pozzo raconter que c’était lui qui avait déterminé l’empereur Alexandre à marcher en avant », écrit Chateaubriand. L’importance de son rôle n’est plus contestable. Nouvel aide de camp du tsar et ministre plénipotentiaire près de la cour de France, il est chargé de ramener Louis XVIII à Paris.
Au lendemain de Waterloo, il rencontre Wellington.
L’épisode des Cent-Jours confirme son intuition que l’île d’Elbe était trop proche du continent. Devant le congrès de Vienne qui redessine la carte de l’Europe, il déclare : « Le délinquant [sera] accroché à une branche d’arbre. » Le 18 juin 1815, Waterloo sonne le glas de l’Empire. Pozzo fait alors preuve d’une grande audace. Le lendemain, passant outre aux ordres du tsar, il va trouver l’Anglais Wellington, qui commande les troupes d’occupation en France, pour sauver la couronne des Bourbons. « On arriva à Paris à tire-d’aile et le Roi fut bombardé à l’improviste au palais des Tuileries », raconte madame de Boigne dans ses Mémoires. Cela fera dire à Louis XVIII : « Est-ce donc toujours un Corse qui nous gouverne ? »
Une pluie d’honneurs s’abat sur lui, de Russie, de France et d’Angleterre. Appuyé par Talleyrand et Wellington, il propose d’exiler l’Empereur déchu à Sainte-Hélène. « Ce n’est pas moi, sans doute, après Waterloo, qui ai tué politiquement Bonaparte ; mais c’est moi qui lui ai jeté la dernière pelletée de terre », se réjouit-il. Son immense ennemi est désormais hors jeu.
Bonaparte reconnaîtra le rôle de Pozzo dans sa chute. « C’est lui, confiera-t-il, à ce qu’on crut, qui a conseillé à l’empereur Alexandre de marcher sur Paris. […] Il a par ce seul fait décidé des destinées de la France, de celles de la civilisation européenne, de la face et du sort du monde. » Et de la sienne, pourrait-on ajouter. Pour Pozzo, si longtemps demeuré dans l’ombre de Napoléon, il ne peut y avoir de plus brillant hommage.
  

Jeudi 9 Février 2017
Jean Maiboroda
     


CHOUPIK, émigré du "Rion", décorateur d'églises en Corse.