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LIENS RUSSIE

A.Borstchoff : un Russe dans l'Algérie des années cinquante -


A.Borstchoff : un Russe dans l'Algérie des années cinquante -
Parvenu à cette période de mon existence dont Charles de Gaulle disait fort à propos qu'elle est un naufrage, je revisite souvent - plutôt que parfois - les heures de ma jeunesse et leur cortège d'insouciances, d'illusions, d'amitiés, d'affinités électives et d'enthousiasmes.
Me reviennent alors à l'esprit la grande stature, l'élégance, la noblesse d'âme et d'esprit d'un émigré russe que les hasards de l'exode avaient jeté sur les rivages d'une Algérie qui se croyait française.
Monsieur A. BORSTCHOFF – j'ai toujours ignoré son prénom, car je lui donnais exclusivement du "monsieur Borstchoff" - était âgé d'une soixantaine d'années lorsque je fis sa connaissance. Il résidait à SETIF et était employé en qualité de géomètre au "Ponts et Chaussées".
Mû par une sorte de quête de mes origines et animé de rêves d'adolescent, ne sachant pas à cette époque distinguer l'Ukraine de la Russie, je m'étais mis en tête d'apprendre la langue russe.
Je me rendais donc une fois par semaine "chez les Bortschoff", où madame Elisabeth Borstchoff me dispensait des cours gratuits qui n'étaient guère suivis d'un grand effet, vu le peu de travail dont j'honorais, en réponse, son affectueux enthousiasme pédagogique.
Néanmoins tous deux me pardonnaient à la fois une assiduité fort irrégulière et l'absence d'investissement personnel dont je faisais preuve.
Je finis par fréquenter le couple, non pour l'apprentissage de la langue russe, mais par affection pour ces deux êtres si différents du commun des "pieds noirs" qui peuplaient la ville de Sétif.
Etant moi-même une sorte d'oiseau de passage dans cette ville, où je n'avais aucune attache véritable de sol ou de sang, je trouvais chez les Borstchoff un ancrage à la fois spirituel et affectif qui me permettait d'exister dans le milieu "européen" en cultivant une différence entachée de juvénile vanité.
Monsieur Borstchoff continuait à travailler, bien qu'il eût dépassé l'âge de la retraite. Il était médiocrement rémunéré et ne pouvait s'offrir le luxe d'une automobile. Il se rendait donc quotidiennement au travail "à mobylette".
Il était contraint d'utiliser ce motocycle malgré des problèmes de phlébite. L'un de ses aimables collègues crut un jour intelligent ou judicieux de verser du sucre dans le réservoir de la mobylette, ce qui obligea monsieur Borstchoff à des efforts considérables pour tenter de rejoindre son domicile.
Cette dernière avanie s'était ajoutée aux moqueries insanes dont monsieur Borstchoff avait souvent été la cible. Il faisait fréquemment l'objet de plaisanteries douteuses de la part de collègues "français" plus jeunes, et assurément dépourvus de la plus élémentaire éducation si ce n'est de gentillesse.
Sa distinction surannée, son accent russe, un usage académique de la langue française, une sublime ingénuité proche de celle que Dostoïevsky prête au prince Mychkine, permettaient en quelque sorte à ses collègues d'exprimer leur absolue médiocrité.
Il ne s'ouvrait jamais à moi de ses petites misères, et j'apprenais tout cela par son épouse Elisabeth.
Il mourut quelque temps après l'incident de la mobylette, et ma haine à l'encontre des ses persécuteurs fut à la hauteur de mon affliction, car j'imputai - inconsidérément sans doute- son décès à l'acte stupide du "collègue" en question.
Madame Elisabeth Borstchoff, devenue veuve, demeura encore quelque temps à Sétif avant de rejoindre le Canada où résidait sa plus proche parentèle.
Je ne sus jamais grand-chose d'elle, sinon qu'elle était issue d'une grande famille de la noblesse russe et qu'elle avait fréquenté l'institut Smolny.
A la veille de son départ, aux alentours de la fête de Pâques 1954, elle m'offrit un livre que son époux avait acquis à Paris en 1933, les "Mémoires du Général Baron de Marbot" - Tome premier - "Gênes, Austerlitz, Eylau".
En voici la dédicace : "A mon cher Jeannot Maïboroda, en mémoire de celui qui t'a aimé comme son fils". Ineptie cruelle de la jeunesse … je n'avais pas su m'en rendre compte.
J'ai longtemps gardé pieusement cet ouvrage. Puis, bien plus tard, il a été "annoté" de la sorte par ma fille Katia, alors âgée de 12 ans : "Mon père, Jeannot Maiboroda, me l'a donné en 1979 à Ajaccio".

 

jean maiboroda