Ces Corses qui descendent du Rion (article CORSE MATIN)

Dimanche 11 Mars 2018

https://www.corsematin.com/article/derniere-minute/dossier-ces-corses-qui-descendent-du-rion
 
Ces Corses qui descendent du Rion


--
Corse--Culture et Loisirs    

15 mai 1921. Quelque 3800 Russes font escale dans la baie d’Ajaccio à la suite d’une avarie du Rion, un gros paquebot à vapeur de 155 mètres de long et 17 de large, coiffé de trois cheminées. Partis d’Odessa, sur les bords de la Mer noire, en Urkraine, ils ont embarqué sur le paquebot en Turquie. Destination : Rio.

Ce sont des militaires et des civils issus du très disparate camp antibolchévique: des monarchistes blancs, soldats de l’armée du général Wrangel, des Cosaques du Don et du Kouban, des militants socialistes - modérés ou non. Sous protection française, ils fuient l’Armée rouge victorieuse de la guerre civile qui, depuis la fin octobre 1917 et la révolution prolétarienne menée par Lénine, déchire l’empire russe. L’épisode du Rion a marqué la mémoire insulaire.

 



D’abord en raison du caractère extraordinaire de l’événement : l’arrivée massive, en une nuit, d’une vague de réfugiés politiques venus de l’Est, sur une île reculée et asséchée par la Première guerre mondiale. Ensuite parce que sur ces milliers de Russes, deux à trois cents d’entre eux, (les estimations sont diverses) n’ont plus quitté la Corse et se sont assimilés à la société insulaire. Un siècle plus tard, les patronymes à consonance slave que l’on retrouve un partout sur l’île témoignent de ce melting pot inattendu. Le centenaire de la révolution russe vient d’être célébré et les descendants de ceux qu’on a communément appelé « les Russes blancs » se souviennent du périple de leurs pères.

Une histoire plus ou moins précise, souvent floue, constituée de fragments d’un souvenir que la plupart des réfugiés du Rion ont préféré enfouir. Car comme dans toute histoire de réfugiés, celle de ces « Russes blancs » est douloureuse. La rupture avec la terre natale, leur famille, leur passé fut franche et définitive. La langue oubliée. De tous les descendants interviewés, aucun n’a appris à parler le russe ni l’ukrainien et seuls quelques souvenirs de bortsch surgissent ici ou là.
 

‘‘Mon père ne voulait plus se souvenir de la Russie’’

 

À Ajaccio, Jean-Claude Manuelli n’a finalement que très peu de souvenirs de son grand-père maternelle, Léon Borissoff. « Il était né à Donetsk, en Ukraine. Il est mort jeune, ma mère, l’aînée des quatre, n’avait que 8 ans. Il a fait partie de ceux qui ont rapidement quitté le Rion et qui ont débarqué à Aspretto. Les conditions à bord étaient terribles.

La préfecture avait demandé aux travailleurs de se manifester. C’était pour la plupart des hommes jeunes, entre 20 et 25 ans. On sortait alors de la guerre et la Corse manquait de bras. Mon grand-père a trouvé du travail chez la famille Santarelli. Il allait chercher des peaux de bêtes dans les villages et les rapportait pour les tanner. C’est chez ses employeurs qu’il a rencontré ma grand-mère, Marie Faggianelli.

 


Il était Cosaque, sûrement issu d’une famille riche puisqu’on l’amenait dans une calèche à l’école. Il ne parlait pas de son passé, sauf peut-être avec les autres du Rion, les Teletsine, Joucoff, Borodine, Tarrassenko, lorsqu’ils se retrouvaient le samedi soir dans le quartier de Castel Vecchio. On dit qu’ils aimaient chanter et qu’ils buvaient aussi beaucoup ». Jean-Claude Manuelli se souvient des histoires sur Nicolas le Russe : « C’était un Cosaque incroyable qui, lorsqu’il sortait ivre du bar, allait parler à l’oreille de son cheval. Il s’asseyait sur sa charrette et l’animal le ramenait chez lui. Un jour, on l’a retrouvé au pied d’un arbre.

La tête trouée d’une balle de revolver » . « U Russiu » était le surnom communément donné aux réfugiés. « U Russiu... c’était quand même méprisant », soulève, pensif, Jean- Claude Manuelli. Comme lui, Marie-Line Bikodoroff, infirmière à l’hôpital d’Ajaccio n’a pas connu son grand-père. « Un Cosaque de la province du Don, enrôlé dans l’armée blanche. Il est mort quand mon père avait ddeux ans et mes oncles et tantes n’en parlaient pas. Ils ont souffert car ils sont nés hors mariage. Ma grand-mère, une Nivaggioli de Muna, l’a rencontré à Vico. Il travaillait alors au garage qu’avait monté un autre réfugié, Baranowski. Aujourd’hui, on dit que les Russes se sont très bien intégrés. Mais leurs conditions de vie étaient quand même très difficiles. Et pour leur famille aussi : ma grandmère était partie avec un étranger, vous imaginez un peu cette histoire, ici, dans les années 20 ? »

 



Vico, Afa, Bastelicaccia, Eccica Suarella, Cauro, Ucciani . . . D’Ajaccio, la main d’oeuvre russe est partie trouver du travail dans les villages. Le père de Jean Ivanoff, Nikolaïevitch Ivanoff, a fait sa vie à Cargese, auprès d’une femme d’origine grecque : « Il a épousé ma mère qui appartenait, côté maternelle à la famille Corizzi.

Mon père ne voulait plus se souvenir de la Russie. Je n’ai donc jamais appris à parler russe alors que j’ai parlé grec très tôt. Les destins ont été divers à bord du Rion. Mon père dessinait bien, il avait le sens des couleurs. Il a donc trouvé du travail chez l’entrepreneur Bassoul, cours Grandval. Il a restauré les églises de la région ajaccienne, comme à Evisa et Otta où, m’a-t-il dit, il a fait équipe avec le peintre Chagall.

Puis il a trouvé un travail à la mairie d’Ajaccio en tant qu’assistant de l’architecte de la Ville. » De ses propres mots, Alain Boudnikoff est un Ajaccien pur jus. Fonctionnaire de justice, la cinquantaine, il est le petit fils de Zinovy Boudnikoff et préfère laisser son père, François- Xavier, parler de son grand-père sorti du Rion : « Il était originaire du Kouban, en Ukraine. Il était officier dans le bataillon cosaque de l’armée blanche de Wrangel. Issu d’une famille de grossiste en céréales, il était éduqué, parlait et écrivait le français - avec l’accent russe, bien sûr.

 


Il n’aimait pas parler de son histoire, elle était dure. Ces réfugiés étaient arrivés seuls, avec leurs mains. Ils se sont retrouvés garagistes, bûcherons dans la fôret d’Aitone. Il a connu ma mère, qui était secrétaire de Corsovia où il travaillait. Il avait sept ou huit frères et soeurs. Il ne les a jamais revus. Il correspondait avec eux puis, à sa mort, en 1961, le lien a été coupé. Finalement, nous n’avions peut-être pas grand-chose à nous dire. Je n’oublie pas mes racines mais je dois avouer, qu’au fond, je n’ai que très peu de liens sur lesquels je puisse me rattacher. »