Conférence / Tchekhov & Gorki - Espace Diamant - AJACCIO

Lundi 21 Octobre 2019


Lundi 21 octobre / 18h30



ESPACE "DIAMANT' - AJACCIO
https://espace-diamant.ajaccio.fr/
Téléphone : 04 95 50 40 80
Adresse : Espace Diamant, Bd Pascal Rossini (à côté du Casino municipal)
Mail : billetterie.diamant@ville-ajaccio.fr

 
Conférencier : Serge ROLET
Professeur des Universités
Université de LILLE
Langue et littérature slaves
 
Monsieur ROLET , par un exposé clair et structuré, a su captiver une assistance vivement intéressée par le thème abordé. Les origines des deux auteurs, leurs cercles relationnels respectifs, leurs styles littéraires propres, mais aussi les liens étroits qui les ont longtemps réunis malgré leurs évidentes différences ont été traités avec brio par un conférencier visiblement  familier non seulement de la littérature russe, mais également des conditions sociales et politiques qui ont caractérisé l'époque considérée.
Monsieur ROLET a bien voulu nous transmettre un résumé de sa conférence, que nous avons le plaisir de reproduire ci-après :
 
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Conférence de Serge Rolet, le 21 octobre 2019, à l’Espace Diamant, Ajaccio

( Donnée à l'initiative de l'Association Kalinka-Machja, qui souhaitait que S. Rolet évoque deux grands écrivains russes, Tchékhov et Gorki)
 


La première question qui se pose est celle de savoir ce que veut dire l’expression « grand écrivain » en général, et dans quelle mesure elle s’applique à nos deux auteurs.
Le grand écrivain, comme le grand peintre ou le grand compositeur, est celui dont la culture garde le souvenir, par delà le temps. Chacun d’entre nous est prêt à admettre que la culture est faite de mémoire, d’accumulation de signes et de systèmes de signes (d’œuvres, de styles) ; il faut bien voir qu’elle est aussi une machine à oublier. La plupart des écrivains contemporains de Tchékhov et de Gorki ont été oubliés, plus personne ne les lit, ils ne sont plus édités, presque toutes les bibliothèques les ont retirés de leurs rayons. Au fil du temps, les lecteurs, les écrivains qui sont venus après Tchékhov et Gorki, le cinéma, l’école (en Russie, beaucoup moins en France), ont au contraire fait d’eux des repères pour aborder d’autres écrivains.
Tchékhov et Gorki sont assez souvent présentés ensemble. Tous deux ont écrit des pièces et des récits courts en prose. On parle de « théâtre tchékhovo-gorkien », ce qui est légitime. Tchékhov est né en 1860, Gorki en 1868, ce sont des écrivains de la même époque, mais le premier  était déjà largement reconnu quand le second a commencé à publier dans les revues littéraires importantes. Ce que Bourdieu appelle « l’âge social » de ces deux auteurs fait de Tchékhov l’aîné de Gorki. C’est Tchékhov qui a lancé Gorki au théâtre, autour de 1900. Il l’a encouragé, soutenu, conseillé. Leurs pièces peuvent être considérées comme proches, surtout si on les regarde du point de vue du théâtre du XXe siècle, marqué par le modernisme, par sa rupture avec le théâtre du passé.
Cela dit, le label « grand écrivain » n’est pas attribué à Tchékhov et à Gorki de la même manière. Le premier est un grand écrivain au sens classique : il a été reconnu comme tel par le jeu habituel des rouages de la culture, dans le monde de l’édition et de la critique, progressivement, et cette qualité une fois acquise, elle ne lui a pas été sérieusement contestée. Dans le cas de Gorki, il en va différemment. Gorki a été reconnu par le monde de la littérature (par Tolstoï, par Tchékhov, par beaucoup d’autres) et par le public de manière brusque, et surtout, son accès au statut de grand écrivain est rapidement devenu suspect à une partie de la critique. Depuis ses premiers grands succès, en 1898, et tout au long du XXe siècle, il y a un soupçon qui pèse sur Gorki. Les symbolistes, un auteur comme Ivan Bounine (lauréat du prix Nobel de littérature en 1933), les milieux russes de l’émigration l’accusent d’être un mauvais écrivain, le contraire d’un véritable artiste. Son succès, d’après eux, est dû à un battage commercial sans précédent et, après la révolution, à la propagande communiste, qui a fait de lui le premier des  écrivains officiels.  En gros, on reproche à Gorki d’avoir célébré ce qui est bas dans l’homme (les instincts, la violence, la grossièreté), on voit en lui un symptôme de ce qui allait conduire la Russie à la révolution, elle-même considérée comme une pure catastrophe.
 
Je viens de dire que Tchékhov était un « grand écrivain » en un sens plus traditionnel que Gorki. Pourtant, la voie suivie par Tchékhov pour devenir un grand écrivain est aussi atypique que celle qu’a empruntée Gorki.
Tchékhov a commencé très jeune à écrire des entrefilets humoristiques, des anecdotes, de tout petits récits parus dans des journaux populaires, destinés d’abord à distraire un public sans prétention culturelle. Cette « petite presse » (en France, on l’appellerait « la grande presse », en référence à ses tirages élevés) est complètement coupée du monde des « grosses revues » qui publient la littérature sérieuse à destination de l’élite aisée. Le système culturel russe des années 1880-1890 est tel que seules ces grosses revues sont capables de produire ce qui peut devenir « la grande littérature ». Les auteurs qui collaborent à la « petite presse » ne sont pas publiés dans les « grosses revues », ils en sont pratiquement exclus. Tchékhov, lui, a réussi le grand saut de la « petite presse » aux « grosses revues », sans pour autant rien renier de ce qu’il avait écrit dans la première, en particulier l’humour débridé, spontané et gratuit, sous des pseudonymes fantaisistes comme « Le Médecin sans patients »,  « Le Frère de mon frère », « Le Dératé ». Ce passage d’un type de lecteur à un autre, du grand public à l’élite, est unique.
Et Gorki ? Il y avait beaucoup d’écrivains « issus du peuple » en Russie, au tournant du XXe siècle. Ils sont tous restés des écrivains naïfs. Gorki a réussi l’exploit d’accéder à la grande littérature, d’être reconnu par Tolstoï, et de séduire les intellectuels, non pas en essayant d’être comme eux, en s’assimilant à leur milieu, à leur esthétique, à leur morale, mais au contraire, en donnant l’impression qu’il restait un « va-nu-pieds », inculte, maladroit, et donc authentique, plein de force et de fraîcheur.
 
À quoi tient l’originalité de nos deux auteurs, ce qui leur a permis de marquer durablement la littérature russe, et, au delà, la littérature européenne ?
 La nouveauté de Tchékhov, ce qui fait encore aujourd’hui l’intérêt de ses pièces à travers le monde, est lié à sa formation de médecin. Il fallait, disait-il, « penser médicalement ». À la différence de la méthode qui consiste à analyser la réalité (psychologique, sociale, morale) en prenant modèle sur les sciences « dures », c’est-à-dire en cherchant les causes des phénomènes dans des lois intangibles, qui s’imposent en quelque sorte verticalement, comme les lois de la physique ou de la chimie, Tchékhov retient le modèle du questionnaire médical. Le professeur Zakharine, dont il avait suivi l’enseignement, expliquait que les malades souffrent souvent de plusieurs maux, difficiles à identifier, et qu’il fallait leur poser une grande quantité de questions pour parvenir au bon diagnostic. La caractéristique de cette méthode, c’est qu’elle ne hiérarchise pas a priori les phénomènes, mais qu’elle cherche à prêter une très grande attention aux détails. Les phénomènes se combinent et s’enchaînent horizontalement, de manière contingente. Chaque cas est individuel. Dans le monde de la littérature et du théâtre, cette vision des choses fait vieillir l’approche déterministe, lourdement sociologique des comportements, dont la plupart des écrivains se contentent depuis vingt ou trente ans. Dans le récit de Tchékhov Une Histoire ennuyeuse, on voit qu’un jeune homme désespéré qui est tout près de se suicider, finalement ne le fait pas, alors que les conditions générales de son existence restent les mêmes. Simplement, la flamme de la bougie l’a dissuadé de mettre fin à ses jours. Petite cause, grands et imprévisibles effets.
Pour sa part, Gorki casse le système des relations traditionnelles entre trois instances : l’auteur, le lecteur, les personnages. Habituellement, dans la nouvelle russe de l’époque, l’auteur et le lecteur (ou le spectateur) sont proches, issus, schématiquement, du même milieu, avec des visions du monde comparables . Par contre, les personnages viennent de milieux inférieurs. L’auteur et le lecteur sont situés aux deux pointes supérieures d’un triangle, dont la pointe inférieure est occupée par les personnages. Gorki culbute le triangle, il met le lecteur en bas, l’auteur et les personnages se retrouvant au haut, sur la même ligne. Les vagabonds, auquel l’auteur essaie de ressembler (dans le texte et dans ses apparitions publiques), valent mieux que les bourgeois cultivés qui lisent le texte. Ils ont plus de force qu’eux, et surtout les pauvres n’ont pas besoin de la charité de l’élite, ni de sa tutelle morale. L’idée que la mission des intellectuels est d’œuvrer pour la cause du peuple provoque l’hostilité de Gorki et de ses personnages. C’est toute l’idéologie émancipatrice des populistes russes qui est balayée.
L’abandon du populisme se retrouve chez Tchékhov, mais il ne se présente pas de la même manière. Tchékhov estime que la littérature et le théâtre ne sont pas faits pour défendre une cause, fût-elle celle du peuple, mais pour créer de la beauté. Le souci émancipateur des populistes se paie d’une absence de beauté : ce qu’ils écrivent est platement démonstratif, ennuyeux, sans finesse. De plus, les populistes qui écrivent dans les grosses revues passent leur temps à se disputer le beau rôle dans la défense de la Cause (du peuple), dans des polémiques aussi creuses que grandiloquentes, ce qui, paradoxalement, perpétue leur situation de domination dans la société russe : ils tirent de leurs écrits de confortables droits d’auteur, alors que « le peuple » continue à trimer.

Serge ROLET






 
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Précisons par ailleurs  qu'il existe un FILM relatant les liens épistolaires entre TCHEKHOV et GORKI.
Ce film est construit autour de la correspondance échangée entre ces deux grands écrivains russes.
Voici quelques éléments d'information relatifs au film.

 
http://www.allocine.fr/film/fichefilm_gen_cfilm=259216.html
Date de sortie 22 novembre 2017 (1h 20min)
De Fabrice Cazeneuve
Avec Missia Piccoli, Mathilde Cazeneuve, François Loriquet
Genre Historique
https://www.avoir-alire.com/gorki-tchekhov-1900-la-critique-du-film
 
A Nijni-Novgorod vit Alexis Pechkov, un jeune auteur. Depuis l’âge de dix ans, il a exercé tous les métiers pour réussir à vivre. Il a tout vu. Il est autodidacte et vient de publier un premier recueil de nouvelles sous le nom de Maxime Gorki, « amer » en russe. A Ialta, Anton Tchekhov, médecin et auteur célèbre en Russie comme à l’étranger, prépare l’édition de ses œuvres complètes. Tout semble les séparer : modes de vie, caractères, styles, distances, et surtout positions respectives dans le monde des Lettres. Au début de cette correspondance, c’est l’élève Gorki qui s’adresse avec dévotion au maître Tchekhov, sans vraiment attendre une réponse. Mais Tchekhov répond, toujours attentif aux jeunes auteurs, et rapidement, avec l’intelligence du cœur, ils s’apprécient et nouent une amitié réelle.
 
Notre avis :
 
A l’aube du XXe siècle, la correspondance entre Maxime Gorki et Anton Tchekhov a tout du passage de témoin. Si le futur artiste du réalisme socialiste vient d’être consacré par la publication d’Esquisses et récits, il demeure en quête d’une légitimité littéraire, le cœur plein d’espoir, buvant comme un extravagant les mots de son célèbre interlocuteur. La grande originalité du film de Fabrice Cazeneuve est de s’en tenir strictement aux phrases de cette correspondance, à la matière textuelle qui seule intéresse une véritable réflexion littéraire. Certes, il est question de la vie des deux écrivains, leurs propos esquissent même les contours d’une quotidienneté parfois chaotique, surtout du côté de Gorki, clairement engagé dans la lutte sociale, surveillé, puis emprisonné par le pouvoir tsariste. Mais l’essentiel est ailleurs : la cooptation littéraire procède d’une admiration sincère de Tchekhov, sans que n’affleure le sentiment d’un quelconque paternalisme. Le jeune auteur est simplement accompagné par son aîné qui, à la manière de tous les écrivains majeurs, est aussi un lecteur avisé. Conscient que la nature fougueuse du jeune Gorki déborde comme le lait et infléchit son style, en le parant de certaines lourdeurs, le grand écrivain l’exhorte à davantage de simplicité. Le conseil sera retenu.
La mise en scène inventive de Cazeneuve tourne complètement le dos à une reconstitution naturaliste, puisque les deux artistes sont incarnés par des femmes. Le contenu de leur correspondance est contextualisé par des décors souvent différents, figurant parfois une sorte de théâtre en plein air, où les deux comédiennes -excellentes- ne dialoguent jamais, en dépit de leur présence concomitante. La majorité des situations accompagne de manière logique les lettres qui nouent un passionnant échange, les méditations de chacun trouvant dans les beaux décors de mer ou de campagne un écrin à leur promenade. Parfois, les mots des deux auteurs sont mis en bouche ; à d’autres moments, une voix off les relaie. Et l’enchaînement des phrases coule naturellement, sans que l’on regrette un seul instant de ne pas assister à une fiction traditionnelle. Le faible budget du film devient ici un avantage : il nous ramène à l’os de ce qu’est la création, sans les reconstitutions factices propres aux biopics orthodoxes et qui ne sont que des effets de réel.
Novatrice dans sa forme, l’oeuvre de Fabrice Cazeneuve constitue un jalon artistique qu’il convient de saluer.
 
                                                                                                                                                                                     Jérémy Gallet

 
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Ajoutons enfin que monsieur Serge ROLET vient de faire paraître un ouvrage intitulé : Qu'est ce que la littérature russe ?
ouvrage sous-titré "Introduction à la lecture des classiques - XIX° - XX° siècles."

Editions Septentrion
Presses Universitaires
Collection Littératures