kalinka-machja CERCLE CULTUREL ET HISTORIQUE CORSE-RUSSIE-UKRAINE



LIENS RUSSIE

HISTOIRE DE L'UKRAINE


 
L’Histoire de l’Ukraine semble souvent avoir été écrite en fonction de présupposés idéologiques, de considérations partisanes et de parti-pris, et non sur la base d’une investigation impartiale. Quelques exemples permettent de confirmer ce fait ou de l'infirmer. La connaissance  de leurs auteurs respectifs s'impose donc lorsqu'il s'agit d'aborder tel ou tel ouvrage, ou telle ou telle analyse découverte dans le vaste champ du web.
- L'incontournable Wikipedia, qui apparaît en premier lieu lorsqu'il s'agit d'effectuer une exploration avec le concours, voire le secours des principaux moteurs de recherche offre, à propos de l'Ukraine, une synthèse commode et facile d'accès, plutôt destinée au commun des lecteurs, mais relativement objectivée par la multiplicité des contributeurs.
- Le site Herodote.net propose, sous la plume d’André Larané,  une "Histoire de l'Ukraine" qui présente un caractère intéressant en ce sens qu'elle se tient à égale distance des aprioris  contradictoires de ceux  qui manifestent  leur engagement personnel en se servant du récit historique.
- L’historien français d’origine ukrainienne, Iaroslav Lebedinsky est l’auteur d’une Histoire de l’Ukraine à caractère scientifique. Il met l’accent sur les origines de l’Ukraine, notamment cosaques,  sur la constitution de son identité nationale et sur les tentatives respectives de domination effectuées à travers l’histoire par la Pologne et la Russie.
- Un site canadien relevant de l’Université de Laval propose quant à lui une histoire de l’Ukraine structurée, organisée dans une perspective didactique, et enrichie de nombreuses cartes inscrites dans la temporalité. Le lecteur éclairé en décèlera aisément l'orientation générale.
- Le site "Clio" donne à lire un résumé chronologique de l'Histoire de l'Ukraine suivi d'une analyse à caractère géopolitique faisant apparaître clairement en toile de fond la rivalité  USA-Russie.
- Le site "Hal-archives ouvertes", dans une "Introduction à l'Histoire de l'Ukraine" élaborée dans un esprit de recherche à vocation scientifique affiche pour intention celle de   "donner des bases à l’étude de cette histoire"….. et atteint cet objectif.
- Le site "chemin lumineux" donne à lire une "Histoire de l'Ukraine" idéologiquement  engagée, qui fait cependant apparaître certaines données ignorées ou occultées par les médias dominants pro-occidentaux.
- Le site "Les crises" (blog d’Olivier Berruyer, taxé de sympathies pro-russes)  a publié une documentation exhaustive sur l’Ukraine, notamment sur les événements de Maidan.
- La contribution d'Arkady Joukovsky, enseignant franco-ukrainien qui a fait paraître en1993 (réédition en 2005) une "Histoire de l'Ukraine des origines à nos jours"  fait autorité et annonce en quelque sorte une "libération" des écrits sur l'Ukraine par rapport à leur "enfermement" habituel dans la sphère russe.
- En 1941, Benoist Méchin, avec "L'Ukraine. Des origines à Staline" glorifie l'Ukraine "traditionnelle"  aux dépens du régime soviétique. Cependant la période d'écriture et de parution (occupation allemande) permet quelques interrogations.
- Le prince Alexandre Volkonsky, dans "L'Ukraine, la vérité historique" (1920) inscrit nettement pour sa part l'Ukraine dans le cadre de l'imperium russe.
 
Cette liste non exhaustive ne saurait clore le chapitre de l’écriture "plurielle" de l’Histoire ukrainienne. Elle permet simplement d'avancer l'idée que la vérité historique est une sorte de graal dont la quête est à tout le moins "personnalisée".
 
Jean Maiboroda.

 
Sources
 
herodote.net/Une_petite_Russie_en_quete_d_identite-synthese-605.php
Ukraine - Une «petite Russie» en quête d'identité ...
 
https://journals.openedition.org/slavica/245
Ukraine. Une histoire en question
 
https://www.axl.cefan.ulaval.ca/europe/ukraine-2histoire.ht
 
https://www.clio.fr/CHRONOLOGIE/chronologie_lukraine.asp
 
https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-00994650/document
 
http://www.chemin-lumineux.com/2016/12/17/ukraine/
 
https://www.les-crises.fr/mot-cle/ukraine/
 
https://www.decitre.fr/livres/histoire-de-l-ukraine-9782716312943.html
Histoire de l'Ukraine.Arkady Joukovsky
 
https://www.leslibraires.fr/livre/14591549-l-ukraine-des-origines-a-staline-benoist-mechin-albin-michel
 
https://editions-syrtes.com/produit/ukraine-la-verite-historique-alexandre-volkonski/
 


 
________________________________________________________________



Sont "transcrits" ci-après de larges extraits d'une "Histoire de l'Ukraine" idéologiquement  engagée mais exhaustive et documentée, qui a en outre le mérite de faire apparaître certaines données ignorées ou occultées par les médias dominants pro-occidentaux, surtout en ce qui concerne la période récente.
J.M

_________________________


http://www.chemin-lumineux.com/histoire-des-pays-du-monde/

L'UKRAINE
 


Préhistoire et Antiquité
 
 
Après les populations préhistoriques que les Grecs désignaient comme « Pélasges », les principaux groupements venus peupler ce qui est aujourd’hui l’Ukraine, durant le IIe millénaire av. J.-C., furent des indo-européens de langue iranienne septentrionale : les Cimmériens, les Scythes et les Sarmates, qui furent rejoints et influencés par les Grecs en Crimée. Un royaume Scythe hellénisé, la Bosphoranie, se forma au IIIe siècle avant notre ère, autour du « lac Méotide » ; sa brillante capitale était Panticapée (Kertch). Au Ier siècle de notre ère, celui-ci devient un état-client des Romains, devenus par la suite les « Byzantins ».
À partir du IIIe siècle de notre ère les Goths et d’autres peuples nomades se succédèrent durant le Ier millénaire av. J.-C. : la culture matérielle de ces peuples (artisanat, rites funéraires, etc.) se retrouve dans les sites archéologiques de la culture de Tcherniakov. Parmi ces peuples, les Antes sont d’un intérêt particulier pour les Ukrainiens, car on pense que les Antes sont une civilisation proto-slave. Beaucoup d’objets trypiliens remontent à cette époque. Alors que divers peuples turcophones ou finno-ougriens se succèdent d’est en ouest le long de la mer Noire (du IIe siècle au XIIIe siècle : Huns, Avars, Bulgares, Khazars, Magyars, Péchénègues, Coumans et Tatars Mongols), les tribus slaves occupent pacifiquement l’Ukraine occidentale, centrale et septentrionale à partir du VIe siècle : elles ont joué un rôle important dans la fondation de Kiev par les Scandinaves.
 
État de Kiev
 
 
Au VIIIe siècle le commerce varègue (des Vikings orientaux) de la Baltique à la mer Noire fédère les tribus slaves, et au IXe siècle, Kiev est prise aux Khazars par le varègue Oleh le Sage, fondateur d’un "État des rameurs" ou Rodslagen, en proto-slave Rous’ : c’est l’âge d’or de sa capitale, Kiev. Le territoire de la Rous’ couvrait le Nord de l’actuelle Ukraine ainsi que la Biélorussie et l’Ouest de la Russie. De Rous’ viennent la dénomination des "Russes", mais aussi celle des "Ruthènes" ou "Russins" désignant les Ukrainiens occidentaux. Le nom d’"Ukraine", qui signifie "marche frontalière" en russe, est venu avec l’expansion de la Moscovie, bien plus tard.
Au XIe siècle, la Rous' de Kiev était géographiquement le plus vaste État d’Europe. En 988, sous le règne de Volodymyr le Grand, un missionnaire grec, Cyrille, convertit l’aristocratie kiévienne (surtout varègue) et la majorité de la population au christianisme. Sous le règne de Iaroslav le Sage, le prestige de l’État kiévien atteint son apogée : il s’étend de la Baltique à la mer Noire et du confluent de l’Oka avec la Volga jusqu’aux Carpates septentrionales. Yaroslav fut un grand bâtisseur, c’est lui qui fit construire la célèbre cathédrale Sainte-Sophie à Kiev, et un grand législateur. Le droit, l’éducation, l’architecture et l’art kiévien connaîtront un renouveau impressionnant sous son règne.
La succession au trône de Kiev n’est pas héréditaire en ligne directe : le pouvoir va au membre le plus âgé de la famille princière. Le territoire est divisé en différents apanages hiérarchisés qui, selon leur puissance, vont à un membre plus ou moins âgé de la dynastie. Le décès d’un d’entre eux entraîne le passage des autres princes à l’apanage supérieur. Ce système engendre de nombreux conflits et, à terme, la fragmentation de l’État. Kiev fut saccagée par le prince de Vladimir (1169). Les convoitises extérieures se font plus fortes. Kiev est pillée par les Coumans puis par les Tatars Mongols en 1240. Par conséquent, les principautés russes et ruthènes durent reconnaître la souveraineté des Mongols. L’autorité mongole et tatare était très cruelle, notamment en matière pénale, et, durant ces siècles de soumission, le peuple a souvent fui vers d’autres pays comme la Pologne, la Hongrie, la Moldavie ou la Crimée gréco-arménienne.
 
Galicie-Volhynie
 
 
La principauté de Galicie succéda à l’État de la Ruthénie sur le territoire de l’Ukraine occidentale d’aujourd’hui. Elle fut la plus puissante des principautés ruthènes, englobant bientôt la Volhynie (ou Vladimirie) et faisant de la Moldavie sa vassale. Durant cette période (XIIIe-XIVe siècle), chaque principauté ruthène mena sa propre politique ; celles du Nord-Est (Tchernihiv, Pereïaslavl) se rapprochèrent des principautés russes telles Novgorod ou Moscou, tandis que celles du centre (Kiev et Tourov) cherchèrent l’alliance lituanienne.
C'est en 1253 que le pape accorda au prince Daniel de Galicie (Danylo Halytskyï) la couronne royale qu’il détint jusqu’à sa mort en 1264. Mais le royaume de Galicie-Volhynie devint finalement lui aussi un vassal de l’Empire mongol, tout en continuant à rechercher l’appui des autres européens (Polonais, Lituaniens).
 
Domination lituano-polonaise
 
 
Durant le XIVe siècle, les Polonais et les Lituaniens combattirent les Mongols et finalement toute l’Ukraine septentrionale passa sous l’autorité de la Pologne et de la Lituanie, qui annexe Kiev en 1362. Les Tatars se maintiennent sur le littoral de la mer Noire et en Crimée ; toutefois, de 1382 à 1484, le Grand Duché de Lituanie atteignit la mer Noire du côté d’Otchakiv (vers l’actuelle Odessa). La Lituanie prit le contrôle de la Volhynie au nord-ouest de l’Ukraine (y compris les régions autour de Kiev). Quant à la Pologne, elle prit le contrôle de la Galicie. À la suite de l’union entre la Pologne et la Lituanie, conclue en 1385, une intense politique de repeuplement a lieu : des Polonais, des Moldaves, des Allemands, des Arméniens et les Juifs immigrèrent dans le pays. Nombre de villes et villages furent fondés. La noblesse d’Ukraine occidentale fut souvent « polonisée ». La législation polonaise est introduite en Ukraine occidentale en 1434. Si la Pologne mène une politique relativement tolérante vis-à-vis de l’orthodoxie, le catholicisme progresse dans les territoires sous sa domination.
L’influence polonaise pénètre plus lentement dans les territoires relevant du grand-duché de Lituanie. L’orthodoxie y garde sa prédominance. Pourtant, les rapports de force au sein de l’État polono-lituanien tournent à l’avantage des Polonais. L’Union de Lublin (janvier 1569) consacre le triomphe de la Pologne. La Lituanie perd la plus grande partie de ses possessions ukrainiennes (Podlachie, Volhynie, Podolie, région de Bratslav et de Kiev). La noblesse de ces régions se polonise et se convertit au catholicisme. Le haut-clergé orthodoxe est tenté par le rapprochement avec Rome. Le métropolite de Kiev et une partie du haut-clergé, en réaction contre les interventions réformatrices du patriarche de Constantinople, se rallie à Rome lors du concile de Brešč (Brest-Litovsk) en 1596.
C’est durant cette domination lituano-polonaise, à partir du XVe siècle, que se formèrent les Cosaques, des paysans ruthènes orthodoxes qui refusaient la servitude et l’assimilation aux Polonais catholiques. Le royaume de Pologne les tolère et les utilise contre les Tatars, puis, à partir du XVIe siècle, contre les Turcs ottomans, devenus suzerains des Tatars de Crimée.
 
État cosaque, embryon de la nation ukrainienne
 
 
Au XVIe siècle, plusieurs soulèvements cosaques eurent lieu contre la noblesse polonaise dont le plus célèbre fut mené par le Hetman cosaque Severyn Nalyvaïko en 1594. L’hetman Petro Sahaïdatchnyi contribua à la création d’un centre culturel à Kiev et chercha à unifier l’armée cosaque avec la noblesse et le clergé ruthènes. En 1648, l’hetman Bohdan Khmelnytskyi se soulève à son tour contre la Pologne. Le 16 mai, allié aux Tatares de Crimée et aux Russes de Moscou, il bat les Polonais à Jovti Vody et le 26 mai à Korsoun. Ce fut le début de la guerre de libération qui ébranla les fondations et la stabilité de l’union lituano-polonaise. Ce soulèvement a finalement abouti à la naissance d’un territoire Cosaque autonome appelé « Ukraine » (« Notre Pays », en ukrainien) dans le bassin du Dniepr, entre la Pologne et la Russie. L’Ukraine de la Rive Gauche a été intégrée à la Russie en tant qu’Hetmanat cosaque par le traité de Pereïaslav en 1654 et la guerre russo-polonaise qui s’en est suivie. Les Cosaques ont combattu la Pologne, plus tard la Russie pour leur indépendance. Au tournant du XVIIIe siècle, l’Hetmanat était parmi les pays les mieux alphabétisés de toute l’Europe. Il y avait des écoles dans la plupart des villages, les Cosaques ukrainiens étaient connus pour être des personnes très bien éduquées. Les hetmans Bohdan Khmelnytskyï, Petro Sahaïdatchnyï et Ivan Mazeppa savaient parler plusieurs langues.
 
Partages, domination russe et autrichienne
 
 
En 1708, l’hetman Ivan Mazeppa fait reconnaître l’indépendance par Charles XII de Suède mais dès 1709, le tsar Pierre Ier bat Ivan Mazeppa et les Suédois à Poltava. Les Cosaques deviennent vassaux de la Russie, qui les utilise dans son expansion contre l’Empire Ottoman et la Pologne. Quant au sud de l’Ukraine, il était sous le contrôle de l’Empire ottoman. En 1772, lors du 1er partage de la Pologne, la Galicie (Ukraine de l’ouest) devint autrichienne. En 1793, lors du 2e partage, Catherine la Grande, impératrice de Russie, supprime l’autonomie des Cosaques, et étend l’Empire russe jusqu’à la mer Noire. Les trois quarts de l’actuelle Ukraine sont dès lors russes. Bucovine et Bessarabie sont encore moldaves, tandis que le comté de Marmatie, l’actuelle Ruthénie transcarpatique est encore hongrois.
Les intellectuels et écrivains ukrainiens (notamment Tarass Chevtchenko) s’inspirèrent de l’esprit nationaliste qui remuait les autres peuples d’Europe soumis à divers Empires, et décidèrent de ranimer la langue ukrainienne, et les traditions culturelles ruthènes afin de constituer un État-Nation. Les Russes en particulier étaient virulents contre toute tentative de rehausser la langue ukrainienne, allant jusqu’à interdire son utilisation et son étude. Le sort des Ukrainiens était plus positif sous les Autrichiens ou les Moldaves. En 1892, Kiev compte près d’un demi-million d’habitants, mais c’est une ville russifiée, alors qu’à Lviv (Lemberg) et Tchernivtsi (Czernowitz) des associations culturelles ukrainiennes prospèrent.
L’Ukraine resta partagée entre les Empires autrichien et russe jusqu’à la Révolution de février 1917. 1
 
L'Ukraine indépendante (1917-1920)
 
 
Dans la foulée de la Révolution de Février 1917, se constitue le 15 mars 1917 une Rada (un conseil) autonome, présidée par l'historien Mykhaïlo Hrouchevsky. La Rada centrale manifeste son opposition à la Révolution d'Octobre en proclamant le 19 novembre la République populaire ukrainienne, non séparée de la République russe. Les bolcheviks refusent de reconnaître la Rada centrale et fondent une série de républiques : la République populaire ukrainienne des soviets (dans l’est), la République soviétique de Donetsk-Krivoï-Rog, la République soviétique d’Odessa, la république socialiste soviétique de Tauride, devenue ensuite la république socialiste soviétique de Crimée. Néanmoins en 1917, le parti bolchevik est peu implanté en Ukraine, exception faite dans les régions industrielles de l'Est et du Sud.
En réaction la Rada proclame l'indépendance de l'Ukraine le 22 janvier 1918. Dès le mois de février, les troupes bolcheviques contrôlent les principales villes du pays, dont Kiev. La Rada se réfugie alors à Jytomyr. Les États bolcheviks d'Ukraine s’unifièrent les 17-19 mars 1918 pour former la République soviétique ukrainienne avec Kharkov pour capitale.
La république populaire d'Ukraine signe un traité séparé avec l'Allemagne à Brest-Litovsk le 9 février 1918. L'Allemagne joue la carte du séparatisme ukrainien pour mettre la main sur les richesses du pays, alors essentielles pour leur victoire. L'armée allemande envahit le pays et la République soviétique d'Ukraine est balayée en avril 1918.
Les Allemands contribuent à l'instauration de l'hetmanat, en la personne de Pavlo Skoropadsky. Ce dernier mène une politique réactionnaire. Il est contraint de se réfugier en Allemagne en décembre 1918. Après cet événement, un Directoire, présidé par Simon Petlioura, restaure la République populaire ukrainienne et combat l'Armée rouge. À partir de ce moment, plusieurs camps se disputent le contrôle du territoire ukrainien : les troupes de Simon Petlioura, les armées blanches de Denikine, épaulées par les Français qui occupent Odessa jusqu'en avril 1919, les troupes anarchistes de Makhno et enfin, les soviétiques.
Le pouvoir soviétique reprend définitivement pied en Ukraine au printemps 1919. La République socialiste soviétique d’Ukraine est proclamée le 10 mars 1919 comme gouvernement autonome. Ceci est le résultat du 3e congrès des soviets d’Ukraine réuni du 6 au 10 mars à Kharkov. En 1920-1921, les bolcheviks éliminent alors leurs opposants et mènent la répression. À la faveur de la progression de l'Armée rouge, ils constituent au sein de la république soviétique d'Ukraine des territoires autonomes : la république socialiste soviétique de Bessarabie (de mai à septembre 1919) et la république socialiste soviétique de Galicie (de juillet à septembre 1920). Cependant, le traité de Riga (1921) les rattachent respectivement à la Roumanie et à la Pologne.
C'est en effet par le traité de Riga que la Pologne reconnaît la République socialiste soviétique d'Ukraine et que les frontières occidentales de cet État sont fixées. Un mouvement armé et encouragé par les États occidentaux subsiste néanmoins quelque temps sur la rive droite du Dniepr.2
 
La période soviétique
 
 
Le 30 décembre 1922, l’URSS naissait du traité qui réunissait la RSFSR, la Biélorussie, l’Ukraine et la Transcaucasie. Dans le conflit qui opposa les communistes du centre (Moscou) et les partis communistes nationaux, c’est le centre qui l’emporta et imposa une fédération. Quand Joseph Staline lança le premier plan quinquennal en 1928, l’Ukraine devint l’une des sources indispensables de son financement. Les années d’industrialisation furent marquées par la construction de la plus grande centrale hydraulique de l’Europe sur le Dniepr (le DnieproGuES), ce qui contribua à l’électrification de la République, ainsi qu’une importante mise en valeur du grand bassin minier et métallurgique, le Donbass.
 
Malgré une brève période d’ukrainisation à la fin des années 1920, se traduisant par le retour à la langue d’origine dans les publications, la réouverture des écoles et des universités avec un enseignement en ukrainien et la promotion des cadres nationaux, Staline ne ménagea pas pour autant ses efforts pour réprimer le moindre signe d’un réveil national ukrainien, interprété comme un rejet du pouvoir stalinien et une menace à l’intégrité territoriale de l’Union soviétique.
La catastrophe démographique des Ukrainiens commença en 1922 avec une première famine à la suite de la guerre civile russe puis la tristement célèbre famine de 1933 que les Ukrainiens appellent l’Holodomor. Provoquée par les collectivisations des terres elle fit jusqu’à huit millions de morts en Ukraine et dans d'autres régions de l'URSS. Ce fut l’avant-dernière grande famine d’Europe avant la troisième et dernière, celle de 1947 également en Ukraine soviétique3. La question de savoir si l'Holodomor constitue ou non un génocide reste âprement débattue. Fin 2006, l'Ukraine a officiellement qualifié l'Holodomor de génocide, qualification reconnue par un certain nombre de pays dont les États-Unis. Le caractère génocidaire de cette famine est cependant contesté par le Kazakhstan et la Russie, qui arguent notamment que l'Ukraine n'a pas été la seule république touchée, et n'est pas reconnu par l'ONU. Le Parlement européen a reconnu en 2008 l'Holodomor comme un crime contre l'humanité, jugeant qu'il s'agissait d'une famine provoquée et d'un « crime contre le peuple ukrainien et contre l'humanité ». De nombreux chercheurs, en particulier ukrainiens ou proche du milieu des émigrés ukrainiens américains, soutiennent que cette famine est un génocide car elle résulterait de la volonté délibérée de Joseph Staline de détruire la nation ukrainienne comme ensemble politique et entité propre, en s'attaquant à sa racine et à ses représentants les plus nombreux, les paysans ukrainiens répartis sur les territoires de l'Ukraine et du Kouban.4
Le régime stalinien a ensuite commis d’innombrables arrestations et assassinats, surtout d’intellectuels ukrainiens. Ce fut notamment le cas pendant les Grandes Purges de 1937-1938 qui coûtent la vie à des milliers d’Ukrainiens. Après l’invasion de la Pologne en septembre 1939 par les troupes allemandes puis soviétiques, l'Union soviétique annexa les régions polonaises à majorité ukrainienne ; les régions à minorités ukrainiennes de Roumanie suivirent en juin 1940. Tous ces gains territoriaux furent incorporés à la République socialiste soviétique d'Ukraine en août 1940, à l'exception du centre de la Bessarabie qui fut constitué en République socialiste soviétique moldave.
L’Ukraine agrandit ainsi son territoire, mais le régime stalinien était si répressif, que lorsque l’Allemagne nazie envahit l’URSS en 1941, certains Ukrainiens (essentiellement dans l'ouest du pays) accueillirent la Wehrmacht en libératrice. Un certain nombre d’Ukrainiens s’engagèrent notamment dans les forces de police, l’Armée de libération de l'Ukraine, les Hiwis, et la 14e division de la Waffen SS. Plusieurs milliers d’Ukrainiens rejoignirent, eux, l’Armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA), réseau de Résistance nationaliste. Le 22 juin 1941, l’organisation des nationalistes ukrainiens proclama l’indépendance de l’Ukraine à Lviv. L’armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA) continuera son combat contre l’armée rouge, jusqu’à son anéantissement en 1954. En 1944, l’Armée rouge libère l’Ukraine. Les Ukrainiens qui avaient servi les Allemands, et également les membres de l’UPA, furent en 1945, pour la plupart internés au Goulag comme traîtres (la majorité d'entre eux vont être amnistiés et libérés par Khroutchev après la mort de Staline). À la fin de la guerre, les pertes ukrainiennes s’élèvent à 8 millions de personnes dont 1,377 million de militaires soviétiques de nationalité ukrainienne (15,9 % des pertes totales de l’armée rouge). En 1945, pour souligner son rôle dans la défaite des nazis, l’ONU fait de l’Ukraine, en même temps que de l’URSS et de la Biélorussie, l’un des membres fondateurs de cette organisation. L’URSS y disposera ainsi de 3 voix au lieu d’une. En outre, 4 villes ukrainiennes : Odessa, Kertch, Sébastopol et Kiev portent le titre honorifique de ville héros (accordé aux villes d'Union soviétique dont les habitants ont héroïquement combattu la Wehrmacht au cours de la Seconde Guerre mondiale).
En 1945, Staline enlève à la Tchécoslovaquie la Ruthénie transcarpatique jadis hongroise (jusqu’en 1918) et la rattache à la République socialiste soviétique d'Ukraine. Enfin, en 1954, son successeur Nikita Khrouchtchev, qui avait été élevé en Ukraine, pour marquer le 300e anniversaire du traité de Pereïaslav, transféra la Crimée à la RSS d’Ukraine, dont l’unité territoriale est ainsi parachevée.
À partir de 1955, avec la relative période de libéralisation commencée sous Nikita Khrouchtchev, les communistes ukrainiens commencèrent à poursuivre des objectifs nationaux. À cette époque du dégel, dans les années 1960, il y eut un mouvement dissident en Ukraine, mené par des personnalités telles que Viatcheslav Tchornovil, Vassyl Stous, Levko Lukyanenko. Comme dans les autres républiques membres de l’URSS, les mouvements ont été rapidement réprimés, leurs membres condamnés à des peines de Goulag et d’exil. Et c’est pendant la perestroïka de Mikhaïl Gorbatchev que ces objectifs ont pu être concrétisés. Le Mouvement populaire d'Ukraine « Roukh », le premier parti politique indépendant ukrainien, fut ainsi fondé en 1989. En 1986, dans la ville de Tchernobyl, une explosion eut lieu dans une centrale nucléaire qui devint la plus importante catastrophe nucléaire du siècle, et qui contamina non seulement l’Ukraine, la Biélorusse et la Russie, mais aussi d’autres pays de l’Europe.5
 
[…]
 
L'Indépendance de l'Ukraine
 
 
Ce n’est qu’en 1989 que la libéralisation du régime soviétique et la libération de tous les détenus politiques permit aux Ukrainiens de s’organiser pour défendre leurs droits. En 1989, le Mouvement populaire d'Ukraine fut créé. Lors des élections de mars 1990, les partis ukrainiens du bloc démocratique ont alors obtenu environ 25 % des sièges au Parlement. Sous l’influence des députés démocrates, le Parlement adopta, le 16 juillet 1990, la Déclaration sur la souveraineté politique de l’Ukraine. Ce fut le premier pas vers l’indépendance complète de l’Ukraine. Celle-ci fut proclamée le 24 août 1991 et confirmée par le référendum organisé le 1er décembre 1991 : 90,5 % d’électeurs votèrent pour l’indépendance.
 
Le 8 décembre 1991, l'URSS cessa d'exister à la suite de la dissolution décidée lors de la réunion à Minsk des dirigeants russe, ukrainien et biélorusse où fut signé l'Accord de Minsk.
 
Le 12 décembre, Leonid Kravtchouk est élu président de la République. Des conflits d’intérêt opposent alors l’Ukraine à la Russie notamment sur le statut de la Crimée et sur le contrôle de la flotte de la mer Noire.10
 
Présidence de Leonid Koutchma (1994-2005)
 
 
En 1994, Leonid Koutchma, ancien Premier ministre, est élu à la présidence de la République. Il voulait stimuler l'économie par le rétablissement des relations économiques avec la Russie et plus rapidement passer à l'économie de marché après des dizaines d'années passées sous l'économie planifiée. Il a été réélu en 1999. Certains journaux d'opposition au cours de sa présidence ont été interdits et des journalistes sont morts dans des conditions mystérieuses.
 
Politique économique et intérieure
 
 
En octobre 1994, Koutchma a annoncé la réalisation de réformes économiques, y compris la réduction des subventions, la levée des contrôles des prix, la baisse des taxes, la privatisation de l'industrie et de agriculture, et des réformes financières et bancaires. Le parlement a approuvé les principaux points du plan. Le Fonds monétaire international a promis un prêt de 360 millions de dollars pour initier ses réformes.
Il a été réélu en 1999 pour son second mandat. Les opposants l'ont accusé d'implication dans l'assassinat en 2000 du journaliste d'opposition Gueorgui Gongadze, ainsi que d'autres scandales, ce qu'il a toujours nié. Des critiques ont également blâmé Koutchma pour les restrictions sur la liberté de la presse. Koutchma semble avoir joué un rôle clé dans le limogeage du Conseil des ministres de l'Ukraine de Viktor Iouchtchenko par la Verkhovna Rada (le parlement) le 26 avril 2001.
Le Premier ministre de Koutchma à partir de 2002 jusqu'au début de janvier 2005 a été Viktor Ianoukovytch, qui deviendra quelques années plus tard président à son tour.
 
Politique étrangère
 
 
Koutchma a signé un « traité d'amitié, de coopération et de partenariat » avec la Russie, et a approuvé une série de pourparlers avec la CEI. En outre, il évoqua la langue russe comme « l'une des langues officielles ». Il a signé un accord de partenariat spécial avec l'OTAN, et même évoqué la possibilité d'adhésion à l'Alliance atlantique.
La popularité de Koutchma en Ukraine et à l'étranger a bien baissé par la suite, embourbé dans des scandales de corruption, tourné vers la Russie comme son nouvel allié, en disant que l'Ukraine avait besoin d'une politique étrangère qui équilibre les intérêts de l'Est et l'Ouest.11
 
 
La révolution orange
 
 
La « révolution orange » est le nom donné à une série de manifestations politiques ayant eu lieu en Ukraine à la suite de la proclamation le 21 novembre 2004 du résultat du deuxième tour de l'élection présidentielle, que de nombreux Ukrainiens perçoivent comme truqué par le gouvernement de Viktor Ianoukovytch et par le puissant clan de Donetsk, dont l'oligarque Rinat Akhmetov. Certains sont également outrés par l'appui médiatique, politique et logistique de Vladimir Poutine et du gouvernement russe à Ianoukovitch. Organisées par le candidat malheureux à la présidence, Viktor Iouchtchenko et son alliée Ioulia Tymochenko, les protestations prennent rapidement de l'ampleur. Elles sont financées par des opposants du clan de Donetsk, dont certains avaient des fortunes considérables. La révolution bénéficie du soutien des nombreux gouvernements occidentaux, dont celui des États-Unis et de financements d'organisations américaines, elle mobilise plus d'un demi-million de manifestants à Kiev et à travers le pays pendant une quinzaine de jours.
Le résultat immédiat de la Révolution orange est l'annulation par la Cour suprême du scrutin et l'organisation d'un nouveau vote le 26 décembre 2004 qui voit la victoire de Viktor Iouchtchenko, qui réunit 52 % des voix contre 44 % pour son rival Viktor Ianoukovytch ; sa présidence est cependant entachée de crises politiques multiples avec les gouvernements successifs. D'un point de vue géopolitique, la Révolution orange marque un rapprochement de l'Ukraine avec l'OTAN et avec l'Union européenne.12
 
Le financement de la Révolution orange
 
 
La logistique de cette manifestation semble avoir été largement prévue par les organisations Pora et Znayu, qui ont des liens avérés avec le mouvement Otpor qui avait réussi à faire chuter l'ex-président serbe Slobodan Milošević en juillet 2000 et s'était déjà impliqué dans la Révolution des Roses géorgienne de décembre 2002, ainsi que dans les tentatives de renversement du régime biélorusse de 2001 et 2004.
Ces organisations seraient elles-mêmes alimentées par des organisations occidentales, telles le Konrad Adenauer Institut, proche de la CDU, l'Open Society Institute de George Soros, le National Democratic Institute, proche du parti démocrate américain et la Freedom House, proche du gouvernement américain. Selon le journal britannique The Guardian, le gouvernement des États-Unis a dépensé 14 millions de dollars pour organiser la révolution orange, et plusieurs autres organisations américaines, notamment le parti démocrate et le parti républicain, y ont contribué.
L'origine de ces fonds a été pointée du doigt par l'ex-pouvoir ukrainien, le gouvernement russe ainsi que des groupes occidentaux d'extrême gauche, qui ont accusé le gouvernement américain d'avoir organisé une manipulation de la population ukrainienne pour étendre leur zone d'influence.
Depuis 1991 les États-Unis financent des groupes politiques pro-européens en Ukraine par l'intermédiaire d'ONG comme la Fondation Carnegie. La diplomate américaine Victoria Nuland, représentante du Bureau des Affaires Européennes et Eurasiennes à Washington, indique que ce financement a dépassé 5 milliards de dollars depuis 1991.
En décembre 2004, Madeleine Albright, à la tête du National Democratic Institute, finance à hauteur de 65 millions de dollars signé par le gouvernement américain pour le renversement du président, Leonid Koutchma.
 
Pourquoi les USA étaient si intéressés par l’Ukraine
Après l'effondrement de l'Union soviétique, en 1991, les multinationales ouest-européennes et américaines estimaient que le temps était venu pour ce que Hitler appelait le Drang nach Osten, la « conquête de l'Europe de l'Est ». À l'époque, le principal stratège américain, l'ancien conseiller national à la sécurité Zbigniew Brzezinski publiait son ouvrage Le grand échiquier.
 
On pouvait y lire : « Sans l'Ukraine, la Russie n'est plus qu'une grande puissance asiatique. Si la Russie reprend le contrôle de l'Ukraine, de ses 52 millions d'habitants, des richesses de son sous-sol et de son accès à la Mer Noire, elle redeviendra une grande puissance s'étendant sur l'Europe et l'Asie. L'Europe doit être un tremplin pour poursuivre la percée de la démocratie en Eurasie. Entre 2005 et 2010, l'Ukraine doit être prête à des discussions sérieuses avec l'Otan. Après 2010, le principal noyau de sécurité en Europe consistera en : la France, l'Allemagne, la Pologne et l'Ukraine. Via un partenariat transatlantique plus consistant, la tête de pont américaine sur le continent eurasien doit se renforcer. »
 
On ne peut comprendre correctement les événements de 2004 sans ce contexte : l'Ukraine devait faire partie de l'Otan et ne pouvait en aucun cas constituer une alliance avec la Russie. Brzezinski est allé assister personnellement aux débats parlementaires à Kiev afin de pousser l'Ukraine dans cette voie. Non sans succès : en 1997, le président Koutchma signait à Madrid la Charte de partenariat de l'Ukraine avec l'Otan. La même année, l'Ukraine recevait 47 millions de dollars des Etats-Unis afin de financer la collaboration militaire.
 
En 1997 et 1998, le port d'Odessa a vu se dérouler les manœuvres navales Sea-Breeze, auxquelles ont pris part des navires de guerre ukrainiens, américains, turcs, allemands, français, britanniques, italiens et grecs. L'Ukraine a signé le pacte du GUUAM, qui réunit également la Géorgie, l'Ouzbékistan, l'Azerbaïdjan et la Moldavie sous les auspices de l'Otan. L'Ukraine a également envoyé 1700 soldats en Irak afin de participer à la force d'occupation.
 
Le peuple veut du changement
 
 
Le président sortant Koutchma et son ex-Premier ministre, Viktor Ianoukovitch, dont la victoire aux présidentielles étaient ainsi contestée, ont donc particulièrement abondé dans le sens des multinationales occidentales, des dirigeants politiques occidentaux et de l'Otan. Mais les Américains (et les Européens) estimaient que tout cela n'allait pas assez vite à leur goût ni, surtout, assez loin. Et ils craignaient un nouveau rapprochement entre la Russie, la Biélorussie et l'Ukraine. Tel était l'enjeu des élections présidentielles et de la lutte qui faisait rage en 2004.
 
Longtemps avant les élections, Viktor Iouchtchenko a annoncé qu'il ne reconnaîtrait le résultat... que s'il était déclaré vainqueur. Il pouvait compter sur une machine bien payée pour organiser la « résistance populaire ».
 
Cette machine pouvait fonctionner avec succès parce que le peuple était en colère, mécontent et inquiet. Le démantèlement de l'Union soviétique, en décembre 1991, n'a apporté au peuple ukrainien qu'effroi et misère. Les entreprises occidentales ont racheté les meilleurs morceaux de l'économie et mis la majorité en faillite. L'économie s'est effondrée. En dix ans, la population est passée de 52 à 50 millions d'habitants.
 
Au début des années 90, des épidémies de diphtérie et de syphilis ont éclaté. Les médicaments en provenance de Moscou ne sont plus disponibles et les médicaments occidentaux sont hors de prix. Le nombre d'homicides et de suicides est en hausse, les décès dus à l'alcoolisme ont doublé. Dans les charbonnages privatisés, les mineurs ne reçoivent plus de lampes, ni de vêtements de sécurité. En mars 2000, quatre-vingts d'entre eux perdent la vie dans une catastrophe, à Krasnodon.
 
Des dizaines de millions de dollars investis dans la « résistance populaire »
Le peuple voulait du changement. Mais dans quelle direction ? Les Américains ont créé une machine censée pousser le pays et les gens dans la direction de Washington. Et, comme toujours, cela s'est fait sous le masque de la « liberté » et de la « démocratie ». Cette machine fut le fruit d'une collaboration intense entre l'Etat américain et le multimilliardaire George Soros.
 
L'État américain a mobilisé un certain nombre d'organisations : le National Democratic Institute (du Parti démocrate), l'International Republican Institute (des Républicains), USAID (du ministère des Affaires étrangères) et l'organisation prétendument non gouvernementale Freedom House. Ces organisations auraient déjà mis au moment des manifestations 13 millions de dollars sur la table afin d'organiser la « résistance populaire spontanée » à Kiev.
Freedom House et le National Democratic Institute ont fait en sorte que des milliers d'« observateurs », formés et payés par eux, se postent à la sortie des bureaux de vote. Ceux-ci ont demandé aux électeurs pour qui ils avaient voté. Ce sondage à la sortie, affirment nos médias, prouverait que le candidat de l'Occident a largement gagné. Il a été l'arme principale pour faire descendre immédiatement des milliers de gens dans la rue et lancer ainsi la « résistance populaire ».
 
Le candidat occidental Iouchenko était également soutenu financièrement et organisationnellement par le multimilliardaire George Soros. Cet homme a déjà investi 8 millions de dollars sur Iouchtchenko. En Ukraine, Soros a créé le Fonds Vosrodgeniye, ce qui signifie « Renaissance ». À la veille des élections, ce fonds avait alloué d'importantes sommes d'argent à Gromadskje Radio et à l'Institut des Mass Media. Il finance également le Syndicat indépendant des médias, dirigé par Andrei Chevtchenko, le rédacteur en chef d'Express-Inform, qui exploite cinq chaînes de télévision.
Les organisations américaines et George Soros ont fait en sorte que des milliers de manifestants soient encadrés, même si, à l'extérieur, il fait dix degrés sous zéro. Ils reçoivent à manger et, si nécessaire, un toit pour se loger. Les organisateurs distribuent gratuitement des vêtements chauds tels pull-overs, cache-nez, manteaux et gants fourrés.
 
En 2004, les Américains et pro-Américains ont suivi la voie pacifique. C'est la tactique qui suscite le plus de sympathie mais un an auparavant, Soros et les organisations américaines avaient financé le mouvement Kmara (« Assez ») en Géorgie. Les partisans de Kmara avaient envahi le Parlement, certains armés de roses, mais d'autres de revolvers. Ils ont recouru à la violence pour faire tomber le président Chevardnadze et ont mis au pouvoir Saakatchvili, l'homme des Occidentaux.13
 
2005-2010 : la politique ukrainienne sous Viktor Iouchtchenko
 
 
Pour la majorité des Ukrainiens comme pour les observateurs internationaux, l'arrivée au pouvoir de Iouchtchenko symbolisait un nouveau départ pour l'Ukraine. Viktor Iouchtchenko prônait notamment l'importance d'une meilleure démocratie et d'un rapprochement vers l'Union européenne, rompant avec le régime « post-communiste » du Président Leonid Koutchma (1994-2005) caractérisé par le manque de libéralisme, la censure de la presse, la partialité de la justice, la collusion entre la sphère politique et la sphère économique, et des soupçons d'intimidation envers l'opposition, notamment avec l'affaire d'empoisonnement de Viktor Iouchtchenko au cours de l'année 2004.
Les années de présidence de Viktor Iouchtchenko ont été controversées. Accusé de « russophobie » dans un pays très divisé entre l'est russophone et l'ouest plutôt pro-occidental, Viktor Iouchtchenko bat très vite des records d'impopularité. Quelques années après son élection, il ne parvient pas à gérer les problèmes de la crise économique mondiale de 2008-2010 dans un pays qui en est fortement affecté. La révolution orange peut être considérée comme close par la victoire du pro-russe Viktor Ianoukovitch à l'élection présidentielle ukrainienne de 2010, élection au cours de laquelle Iouchtchenko ne recueille que 5,45 % des voix.
 
La manière de gouverner a peu évolué
 
 
Selon Gilles Lepesant, « nombre d’acteurs de la "révolution orange" se sont révélés aussi âpres au gain que leurs adversaires. » Sur le plan économique tout d'abord, il est vrai que le nouveau pouvoir est parfois resté lié à certains intérêts industriels : Ioulia Tymochenko était une ancienne oligarque et ses contacts avec l'entreprise sidérurgiste Nikipol Ferro-Alloy ont été le motif de son renvoi du poste de Premier Ministre en 2005. Néanmoins, Gilles Lepesant emploie surtout l'expression « âpres au gain » pour désigner la rudesse des stratégies politiques (et non leurs liens avec l'économie) employées par les anciens leaders de la Révolution au détriment des idéaux démocratiques les ayant amenés à leurs fonctions.
D'une manière générale, au cours des cinq années de présidence de Viktor Iouchtchenko, chaque acteur majeur de la vie politique ukrainienne a joué un jeu peu honnête de manière à s'attribuer davantage de pouvoir à court terme. Le Président Iouchtchenko, pourtant leader de la Révolution Orange et très critique envers les abus de pouvoir de Leonid Koutchma, a lui aussi utilisé parfois la manière forte pour renforcer son pouvoir. Lors de son arrivée à la tête de l’État, Viktor Iouchtchenko a certes supprimé l'administration présidentielle très influente du Président Koutchma, en remplaçant cet organe politiquement influent par un "Secrétariat présidentiel" uniquement administratif et donc neutre dans le paysage politique. Cependant, lors de la cohabitation avec le Premier Ministre Viktor Ianoukovitch, le Président Iouchtchenko a changé de stratégie en transformant de nouveau ce secrétariat en une administration puissante capable d'influer à la fois sur le Parlement, le Conseil des Ministres, la Cour constitutionnelle et les administrations régionales de manière à assurer les positions présidentielles et d'évincer en partie le pouvoir décisionnel du Premier ministre. De même, en 2006, Viktor Iouchtchenko a nommé un proche de "Notre Ukraine" (Petro Porochenko, par ailleurs oligarque) à la tête du Conseil national de défense et de sécurité, avec des compétences larges empiétant sur les compétences normales du Premier Ministre. Les 20 avril et 1er mai 2007, le Président a par ailleurs limogé deux juges de la Cour constitutionnelle soupçonnés de corruption, sans qu'aucun procès ni jugement n'ait eu lieu pour prouver leur culpabilité.
Ioulia Tymochenko a elle aussi été vue comme une personne avide de pouvoir, demandant fréquemment à partir de 2007 un renforcement des compétences du poste de Premier Ministre qu'elle occupait alors. En 2010, lors de l'élection à la présidence de Viktor Ianoukovitch, Ioulia Tymochenko a refusé de quitter le poste de Premier Ministre, estimant illégitime la victoire du nouveau Président, et le Parlement a dû voter une motion de censure pour qu'elle abandonne son poste.
Les Ukrainiens ont finalement été considérablement déçus par les leaders de la Révolution Orange, en particulier par Viktor Iouchtchenko qui n'est arrivé qu'à la cinquième place aux élections présidentielles de 2010 avec 5 % des suffrages, contre 35 % pour son ancien adversaire Viktor Ianoukovitch. Certes, une partie de ce lourd échec peut être attribuée à la crise économique mondiale qui a très fortement touché l'Ukraine en 2009, néanmoins c'est surtout l'attitude du Président au cours de son mandat qui lui a valu une chute de popularité dès 2005-2006.
 
La présidence de V. Ianoukovitch
 
 
Le retour au pourvoir du parti pro-russe avec l'élection de Viktor Ianoukovitch en 2010 a été marqué par une régression des avancées faites sous la présidence de Viktor Iouchtchenko en termes d'État de Droit.
Si les pratiques politiques ont parfois été critiquables sous la présidence de Iouchtchenko, le nouveau pouvoir utilise quant à lui des méthodes beaucoup plus préoccupantes. Viktor Ianoukovitch s'est fait élire sur le thème de la lutte contre la corruption, mais rapidement cette lutte a massivement été tournée contre les personnalités affiliées à Notre Ukraine et au Bloc Ioulia Tymochenko. La condamnation de Ioulia Tymochenko à sept ans de prison en novembre 2011 laisse penser à un procès politique dans lequel la justice a été partiale. L'accusée a elle-même exprimé l'opinion répandue que le juge l'ayant condamnée serait une "marionnette" suivant des instructions reçues par le Président Ianoukovitch. L'UE, par la voix de Catherine Ashton, a condamné le retour à de telles pratiques.
De même, aux élections municipales de 2010, les partis déclarés depuis moins d'un an n'ont pas pu se présenter. La censure de la presse est par ailleurs partiellement revenue : la télévision évoque très peu les sujets politiques, et les journaux subissent des pressions qui, selon Gilles Lepesant, ne s'étaient plus vues depuis la Révolution Orange.
Il faut néanmoins soulever dans le bilan provisoire de la présidence de Viktor Ianoukovitch que les relations de l'Ukraine avec la Russie se sont grandement améliorées et ont permis une stabilité des tarifs gaziers à des prix abordables. La politique d'ouverture envers l'Union européenne a été conservée jusqu'au 28 novembre 2013, date à laquelle les relations entre l'Ukraine et l'Union européenne se sont considérablement dégradées à la suite du refus de la part du Président Ianoukovitch de signer un accord de coopération prévu avec l'Union européenne, déclenchant de nouvelles manifestations massives à Kiev semblables à celles des premiers instants de la Révolution Orange de 2004-2005. Le 23 février 2014, Ianoukovitch fuit en Russie et l'opposition prend le pouvoir.14
 
La crise ukrainienne
 
 
Une manifestation pro-européenne a débuté le 21 novembre 2013 à la suite de la décision du gouvernement ukrainien de ne pas signer un accord d'association avec l'Union européenne. Ces manifestations ont été marquées par de fortes violences entre le 30 novembre et le 8 décembre 2013, qui n'ont fait qu'accroître les mouvements de protestation, avec entre 250 000 et 500 000 manifestants à Kiev. Du 18 au 21 février 2014, des affrontements ont à nouveau éclaté, faisant plus de quatre-vingts morts.
Ce mouvement, appelé « Euromaïdan », a débouché le 22 février 2014 sur la fuite puis la destitution du président Viktor Ianoukovytch, remplacé par Oleksandr Tourtchynov, la libération de Ioulia Tymochenko et la mise en place d'un nouveau gouvernement dirigé par Arseni Iatseniouk.15
En réaction, la Crimée proclame son indépendance et vote pour son rattachement à la Russie, provoquant une crise diplomatique internationale. Plusieurs autres provinces ukrainiennes à forte population russophone, notamment le Donbass, vivent des soulèvements similaires et organisent à leur tour des référendums d'autodétermination afin de se séparer du gouvernement ukrainien en place. Le 17 juillet 2014, un vol Malaysia Airlines reliant Amsterdam à Kuala-Lumpur qui survolait le Donbass est abattu en plein ciel près de la frontière russe, tuant les 298 personnes à bord et amplifiant la crise diplomatique, l'armée ukrainienne et les séparatistes pro-russes s'accusant mutuellement d'avoir abattu l'avion.16
 
Genèse d’une crise majeure au cœur de l’Europe
 
 
C’est le refus du président ukrainien Ianoukovitch de signer l’accord d’association avec l’Union européenne (UE) que les autorités négociaient depuis cinq ans, et cela à la veille du sommet européen de Vilnius des 28 et 29 novembre 2013, qui mit le feu aux poudres. Rappelant ce qui s’était passé lors de la « révolution orange » de 2004, le centre de la capitale fut secoué par une succession de vagues de manifestations, l’occupation de la place de l’Indépendance, la grand-place (Maïdan en ukrainien) rebaptisée Euromaïdan, les manifestants s’emparant également de divers bâtiments, dont certains où siègent habituellement des instances du pouvoir.
Les autorités répliquèrent violemment. Il y eut des morts par balles, des blessés par centaines. Mi-février 2014, on comptait des centaines d’arrestations, plus de 2 000 actions judiciaires intentées contre des manifestants encourant jusqu’à quinze ans de prison. Une des principales revendications du mouvement était une amnistie complète et effective. S’y ajoutaient, mais là les courants participant au mouvement ne soutenaient pas toutes ces exigences, la tenue immédiate d’élections, la démission du président (celle du gouvernement avait déjà eu lieu), l’élaboration d’une nouvelle Constitution. Et, bien sûr, la remise en chantier du traité d’association avec l’UE.
La répression, qui fit un pas supplémentaire avec l’adoption par l’Assemblée nationale (la Rada), mi-janvier, de lois criminalisant toute forme de contestation, ne parvint pas à briser cette dernière. Confronté à une crise politique de grande ampleur et dont il ne voyait comment sortir, le pouvoir tenta alors de jouer l’apaisement. Il évinça le maire de Kiev, promu bouc émissaire des violences policières. Puis il engagea des pourparlers avec l’opposition parlementaire. Le gouvernement ayant démissionné pour laisser les mains libres au président, celui-ci proposa alors aux deux principaux leaders de l’opposition, Iatseniouk et Klitchko, les postes de Premier ministre et vice-Premier ministre. Ils refusèrent, de crainte que l’extrême droite mais aussi une partie des manifestants, qui ne se reconnaissent ni dans l’opposition de droite ni dans les groupes fascisants, ne les accusent une nouvelle fois de collusion avec le pouvoir.
Début février, le gouvernement ayant (très provisoirement) rangé la matraque semblait miser sur un essoufflement du mouvement. Il paraissait même parier sur son pourrissement, car l’opposition parlementaire, qui n’a guère de poids auprès de ceux qui animent l’occupation du Maïdan, semblait sans perspectives, en tout cas sans marge de manœuvre.
Aucune des parties ne semblant en mesure de l’emporter, l’Union européenne et les États-Unis s’activaient désormais au grand jour et en coulisses à concocter une solution de compromis, en multipliant les rencontres avec les leaders de l’opposition et Ianoukovitch, tout en recherchant la collaboration de Poutine, censé avoir l’oreille du pouvoir ukrainien.
Alliées autant que rivales, l’Europe et l’Amérique voulaient s’imposer chacune comme celle qui aurait mis un terme à cette crise. Une crise qu’elles avaient contribué à exacerber et qui a, dès le début, eu des relents de guerre froide contre la Russie, car ses implications débordaient de toute évidence les frontières de la seule Ukraine : elle impliquait, notamment dans le cadre de ce que l’Union européenne appelle son « partenariat oriental », l’immense territoire de ce qui avait été l’Union soviétique jusqu’à 1991.
 
Les manœuvres des grandes puissances
 
 
Depuis un quart de siècle, les puissances impérialistes qui dominent la planète n’ont eu de cesse de chercher à faire passer dans leur orbite des États issus de la décomposition de l’URSS. Les trois républiques baltes ont été les premières de la liste à être intégrées à l’OTAN ainsi qu’à l’Union européenne, et maintenant à la zone euro pour deux d’entre elles. La Géorgie a suivi, qui est candidate à l’entrée dans l’OTAN et dans l’Union européenne : elle a d’ailleurs paraphé, le 28 novembre 2013, ce même accord d’association avec l’Union européenne qu’a refusé l’Ukraine.
Les États-Unis ont été à la pointe de l’offensive visant à réduire l’influence russe en ex-URSS, que ce soit en Europe orientale, dans le Caucase ou en Asie centrale. L’Union européenne, tiraillée qu’elle se trouve entre les intérêts et ambitions de l’Allemagne, de la France et de la Grande-Bretagne, peinait à adopter une position commune en Ukraine. La Pologne, par exemple, voulait étroitement lier l’UE à son voisin ukrainien, en qui elle voyait une réserve de main-d’œuvre qualifiée très bon marché, et plus encore un possible allié, en tout cas un futur glacis face à Moscou. La France et l’Allemagne, elles, ne voulaient pas de solutions qui exacerberaient les tensions avec Moscou, et d’abord parce que leurs gouvernements comptaient sur l’influence de la Russie en Ukraine pour dégager une solution à cette crise, et pour partager le discrédit des mesures d’austérité qui seront prises contre la population par le prochain gouvernement ukrainien, quel qu’il soit.
Mais en même temps, si l’Allemagne apparaissait aux yeux de l’opposition ukrainienne comme la principale puissance du continent, et celle qui aurait vocation à parler fort dans cette Europe orientale et centrale qui est son hinterland historique, la France défendait aussi ses propres intérêts. Et d’abord ceux de ses groupes financiers, qui dominent le secteur bancaire en Ukraine, de son grand commerce (Auchan notamment), ainsi que de ses capitalistes de l’agro-alimentaire ou ceux qui, tel Charles Beigbeder, ancien numéro 2 du Medef, ont investi dans les riches terres noires de l’ancien grenier à blé de la Russie des tsars.
Autant dire que face aux États-Unis, principale puissance impérialiste mondiale, dont les enjeux se situent à une tout autre échelle – ce qui ne les empêchaient pas de pousser les pions de Chevron dans l’exploitation du gaz de schiste en Ukraine –, l’Union européenne, tiraillée entre les intérêts divergents de ses membres, n’avait guère les moyens de ses ambitions en Ukraine. Et cela ne date pas de cet hiver 2014. Cela s’est manifesté dans le fait, par exemple, que les dirigeants que la « révolution orange » avait portés sur le devant de la scène en 2004 semblaient, tel le président Iouchtchenko, avoir les yeux plus tournés vers Washington que vers Paris ou Berlin, qui n’avaient rien à lui offrir. Cette fois encore, on pouvait lire sur de pleines pages de la presse locale favorable à l’opposition, tel Den (Le Jour) du 4 février, des interviews où l’ambassadeur américain en Ukraine, après avoir assuré les contestataires de son soutien, leur disait, sur le ton d’un proconsul qui ordonnait, ce qu’ils devaient faire : ne plus occuper de bâtiments publics par la violence, ne pas jeter de l’huile sur le feu, laisser les débats sur les « réformes » se faire entre parlementaires, accepter les offres d’apaisement du président… Bref, accepter une politique sanctionnée par les États-Unis.
Si l’Union européenne a dépêché des représentants à Kiev, ou à Munich lors de discussions sur la sécurité consacrées à l’Ukraine, les États-Unis y ont envoyé à diverses reprises leurs représentants au plus haut niveau : le secrétaire d’État, c’est-à-dire le ministre des Affaires étrangères, John Kerry et son adjointe chargée de l’Europe, Victoria Nuland. YouTube a publié une discussion entre cette dernière et l’ambassadeur américain déjà cité, discussion que les services spéciaux russes auraient interceptée. Cela a fait scandale dans les chancelleries, mais cela éclairait surtout le rapport des forces entre puissances impérialistes. On y apprenait comment les deux diplomates américains « gèrent » les leaders de l’opposition ukrainienne qu’ils estimaient pouvoir accéder au pouvoir. On les entendait discuter des capacités des uns et des autres à gouverner, de ce qu’ils en attendaient, de ce qu’ils leur demandaient. Iatseniouk, bras droit de Timochenko et chef du parti Batkivchtchyna (la Patrie), avait visiblement le soutien des responsables américains : l’ayant souvent rencontré, ils disaient apprécier « son expérience économique et son expérience gouvernementale ». Chef du parti Oudar (le Coup), Klitchko « doit faire ses classes », et prouver qu’il n’est pas seulement attentif aux intérêts de Berlin. Quant à Tiagnibok, chef des néo-fascistes de Svoboda, s’il demandait aux dirigeants ukrainiens de « mettre fin aux activités criminelles » de la « juiverie organisée », Nuland l’a reçu plusieurs fois. Elle le tenait pour l’un des « trois grands » de l’opposition et voulait que lui et Klitchko restent hors du futur gouvernement, afin d’apporter leur soutien de l’extérieur à un Iatseniouk qui le dirigerait avec l’onction de Washington.
Et l’Union européenne ? « Qu’elle aille se faire foutre », déclarait la vice-ministre américaine. Ses propos s’étalant sur la place publique, elle a dû faire des excuses. Mais, comme dit le dicton : « Qui paie les musiciens choisit le morceau qu’ils vont jouer. » Cette Europe, qui a montré qu’elle n’avait ni l’envie ni les moyens de payer, en tout cas pas d’ouvrir à l’Ukraine un crédit à hauteur de ses demandes, et a apporté à l’opposition à Ianoukovitch un soutien que celle-ci jugeait bien chiche, ne pouvait guère masquer non plus qu’elle a, pendant vingt ans, refusé de faire le moindre geste à destination de ce pays. À moins de considérer comme un cadeau d’avoir subventionné sur son sol des centres de rétention pour sans-papiers lorsque, avec les derniers élargissements de l’Union européenne, ses nouvelles frontières orientales l’ont mise au contact direct de l’Ukraine.17
 
Les raisons d'une colère largement partagée
 
 
Derrière l'image de propagande élaborée par les médias et chancelleries des pays occidentaux présentant de façon unilatérale et exclusive les contestataires du Maïdan comme de jeunes proeuropéens épris de démocratie, on a vu se profiler une masse de gens fort peu recommandables : les ultranationalistes de Svoboda, les néonazis de Pravyi Sektor, qui encadraient les manifestations, occupaient des bâtiments officiels au centre de Kiev et qui, affrontant les forces de sécurité, ont renforcé leur influence à la mesure de la couardise de l'opposition parlementaire face au pouvoir de Ianoukovitch.
Sur cette grand-place de Kiev vers laquelle convergeaient toutes les caméras du monde, on a aussi vu accourir toute une brochette de dignitaires américains et ouest-européens qui, tel Fabius, ne manquaient pas une occasion de prendre la pose pour les chaînes de télévision, entre deux conciliabules avec les leaders de l'opposition.
Cependant, derrière la scène d'une agitation en partie factice, il y avait un mécontentement diffus, mais large, contre un régime pourri et corrompu. Et, alors qu'augmentait le nombre des victimes de sa police antiémeute, cette contestation populaire allait enfler, y compris dans l'est industriel et russophone présenté comme le fief de Ianoukovitch.
Ce rejet de la population, tout le monde a pu le toucher du doigt, ici, en voyant à la télévision ces gens qui, venus visiter la datcha du président déchu, laissaient éclater leur indignation devant un tel étalage de luxe, avec de l'or jusque dans les toilettes. Surtout s'agissant des moins jeunes, donc de ceux qui avaient été éduqués du temps de l'Union soviétique, sous le choc perçait le dégoût pour l'enrichissement spectaculairement rapide de Ianoukovitch et de ses pareils. Car ces parvenus des affaires et du pouvoir doivent leur fortune au pillage de biens et de ressources qui, il y a vingt-cinq ans, appartenaient encore à l'État, dans ce pays où n'existait pas de propriété privée des moyens de production, où l'exploitation capitaliste n'était pas la source consacrée, et admise par la conscience collective, de la richesse. Ce que cette situation a d'original, et qui dénote une différence de nature de classe, on peut le mesurer au regard des réactions qu'avaient suscitées ici, voici quelques années, les révélations du majordome de Liliane Bettencourt sur l'île que la femme la plus riche de France, propriétaire de L'Oréal, s'était offerte dans l'océan Indien. Ce qui avait choqué tenait plus à la méthode employée, fort douteuse, qu'à l'achat lui-même. Contrastant avec cela, même les Ukrainiens peu politisés ont paru choqués par ce qu'ils entrevoyaient de la fortune de leur bandit d'ex-président.
De ce pillage par la couche dirigeante, toutes les masses populaires d'Ukraine, à l'est comme à l'ouest, russophones ou pas, en ont été les victimes. Car ces fortunes colossales, amassées en quelques années (on parle en milliards de dollars s'agissant de la fortune personnelle de Ianoukovitch et de son entourage), ne sont pas tombées du ciel. Pour les amasser, il fallait qu'il y ait de l'argent à voler, et des protections en haut lieu pour ce faire. Et pendant qu'à Kiev des publicités s'étalent sur plusieurs étages d'immeubles entiers du centre-ville, qui vantent le dernier modèle de Mercedes ou des marques de montres de luxe, plus de 20 % de la population, selon les statistiques officielles, vivent en dessous du seuil de pauvreté.
Dans la capitale, il y a une petite bourgeoisie nombreuse qui prospère plus ou moins à l'ombre des nantis de l'oligarchie et de l'appareil d'État. Mais elle sait sa position fragile, menacée par le fait que le pays, déjà en récession, se trouve au bord de la faillite. Quant aux travailleurs de Kiev, essentiellement dans les transports et les services, ceux dont l'emploi peut passer pour stable gagnent difficilement l'équivalent de 600 ou 700 euros. Mais, à côté d'eux, des centaines de milliers d'autres n'ont que de petits boulots précaires, parfois sans même un salaire minimum assuré.
À l'ouest du pays, le taux de chômage déclaré dépasse 30 % dans certaines régions. Saisonnière ou permanente, l'émigration de travail y est importante vers la Pologne. S'agissant des migrants ukrainiens partis chercher du travail en Russie, le phénomène est plus massif encore : plus de deux millions de travailleurs ukrainiens, soit un actif sur dix toutes régions confondues, travaille chez le grand voisin du nord, notamment sur des chantiers. Car dans l'est aussi, chômage et précarité font des ravages. Dans le Donbass, où de nombreuses mines ont fermé, bien des sans-emploi n'ont rien trouvé d'autre pour survivre que de creuser dans des kopanki, des mines exploitées sans autorisation, où la sécurité est encore plus inexistante que dans les autres, d'où de fréquents accidents mortels. Ces mines sauvages, comme il en existe un peu partout dans l'est de l'Europe, assurent une part notable de la production de charbon ukrainienne, à des coûts moindres que les mines étatisées devenues propriété des oligarques. Ce charbon produit à vil prix, mais au prix de la vie des mineurs, ces mêmes oligarques l'écoulent sur les marchés européens au prix « officiel », en empochant donc d'énormes bénéfices.
Alors il faut avoir l'esprit (socialement) bien borné, tel celui de certains journalistes, pour « découvrir », plusieurs mois après le début de la contestation, que même dans l'est russophone bien des petites gens, des travailleurs ne voulaient plus de Ianoukovitch et de sa clique ! Comme si avoir une langue ou une culture commune, russe en l'occurrence, effaçait les antagonismes sociaux...18
 
Des « oligarques » qui jouent sur tous les tableaux
 
 
Les conditions de restructuration et d’ouverture des marchés, qu’imposait l’UE avec son contrat d’association, auraient été défavorables à de larges pans de l’économie ukrainienne, notamment dans l’industrie, qui pèse pour un tiers dans le produit intérieur brut (PIB) du pays. Mais certains secteurs – l’énergie, l’agriculture… – ou plutôt ceux qui les contrôlent auraient pu trouver un intérêt à cet accord même fortement inégalitaire. Cela valait également pour ceux des bureaucrates et affairistes prêts à se transformer en intermédiaires du pillage du pays par les groupes capitalistes occidentaux. Mais combien d’autres, parmi les privilégiés locaux, y auraient eu plus à perdre qu’à gagner ? Apparemment, la réponse à cette question ne va pas de soi. Et elle divise les cercles du pouvoir et de la fortune.
L’attitude qu’ont adoptée plusieurs « oligarques » ukrainiens durant cette crise est en tout cas révélatrice des choix face auxquels se trouvent les privilégiés du système. L’Ukraine a, comme la Russie, ses oligarques, des membres de la bureaucratie qui ont prospéré sur le pillage de l’économie étatisée après la fin de l’URSS, sous l’aile protectrice d’une caste dirigeante restée politiquement déterminante dans l’accès aux sources d’enrichissement. Certains d’entre eux ont pourtant critiqué les choix répressifs du gouvernement dès décembre 2013, et même soutenu la contestation, parfois ouvertement.
Parmi quelques dizaines d’oligarques ukrainiens, seuls une douzaine sont connus d’un large public car ils possèdent les grands médias. Détenant ou contrôlant d’autres secteurs d’activité en marge d’un secteur public qui reste important, ils ont un poids économique non négligeable : on estime que trois d’entre eux, Rinat Akhmetov, l’homme le plus riche du pays avec 11 milliards d’euros, Viktor Pintchouk et Igor Kolomoïski, représentaient 12 % du PIB ukrainien.
La plupart ont la source de leur richesse dans l’est du pays, avec ses mines, sa sidérurgie, sa pétrochimie. Akhmetov doit sa fortune au fait d’être devenu le « roi de l’acier » dans le Donbass, le fief politique de Ianoukovitch ; une assise au sein de la puissante bureaucratie de l’Est industriel qui avait permis à Ianoukovitch de devenir Premier ministre du président Koutchma, à la fin des années 1990, et de favoriser de bien des manières ses protégés.
Dmitri Firtach, lui, est devenu le magnat de la chimie et de l’énergie, toujours sous l’aile protectrice du clan Ianoukovitch. Durant le précédent gouvernement, celui issu de la « révolution orange » de 2004, Firtach n’avait pas les faveurs d’Ioulia Timochenko : Premier ministre de Iouchtchenko, celle qu’on appelait la « princesse du gaz » avait la haute main sur les gazoducs et n’entendait partager avec personne les revenus colossaux qu’ils génèrent. Les dirigeants « orange » s’étant discrédités, Ianoukovitch devint président en 2010, cette fois sans être accusé de tricherie. Il mit fin au monopole d’importation du gaz et jeta en prison Timochenko qui en avait fait sa chose : la chance souriait à Firtach. Soutenu par Kiev, il négocia un accord de fourniture de gaz à tarif préférentiel avec le géant russe Gazprom, ce qui permit de conclure de juteux contrats d’approvisionnement gazier avec certains pays de l’UE.
Lié aux clans que la « révolution orange » porta aux commandes, Petro Porochenko a été ministre avant 2010 et est un magnat de l’agro-alimentaire. Ses produits furent les premiers touchés par le blocus douanier russe l’été précédent, quand Moscou donna à Kiev un avant-goût de ce qu’il lui en coûterait de se tourner vers Bruxelles.
Ne devant pas grand-chose au clan présidentiel, Porochenko n’a pourtant pas cessé les derniers mois de se proposer pour prendre la tête d’un éventuel gouvernement de coalition. Son attitude a été celle qu’ont adoptée d’autres oligarques qui, obligés du président, ne voulaient pas insulter l’avenir quand celui-ci ne parvenait pas à imposer son ordre. Ils ont donc donné la parole à l’opposition dans leurs journaux et sur leurs chaînes de télévision, en publiant des déclarations réprouvant les violences policières et appelant le pouvoir à négocier.
Certains ont même été loin. Firtach soutenait financièrement le parti Oudar du champion mondial de boxe devenu la figure de proue de la contestation, Vitali Klitchko. Homme d’affaires prospère, gendre de l’ex-président « pro-russe » Koutchma et coqueluche du parti de la chancelière allemande Angela Merkel, avec lequel il était en relation financière, on pouvait dire de Klitchko qu’il incarnait à lui seul le souhait des nantis du régime de ne pas mettre tous leurs œufs dans le même panier. Quant à Kolomoïski, autre oligarque en vue, on le soupçonnait d’aider le parti néo-fasciste antirusse Svoboda, en pointe dans le mouvement anti-Ianoukovitch.
Ces hommes des clans et milieux politico-affairistes de la bureaucratie post-soviétique ont prospéré, avec l’appui du clan présidentiel, dans le cadre des liens qui unissent l’industrie ukrainienne à la Russie. Mais ils ont aussi diversifié leurs activités en Europe de l’Ouest et aux États-Unis. Peinant à s’y débarrasser de l’image de mafieux, ils aimeraient que leur fragile « respectabilité » ne pâtisse pas trop de leurs liens avec Ianoukovitch et la Russie. Il leur déplaît aussi que les « troubles » qui frappent le pays depuis plus de deux mois perturbent, ou puissent perturber, la bonne marche de leurs affaires. Alors ils se démarquent et cherchent à étendre et diversifier leurs protections.
Pour beaucoup, cela commence par se concilier les hommes et clans pour l’heure écartés du pouvoir, mais qui pourraient y accéder si se mettait en place un gouvernement de coalition ou à l’issue de la présidentielle que Ianoukovitch a décidé d’anticiper.
En Ukraine comme en Russie, on le sait, nul ne peut espérer faire fortune sans une « krycha » (un « toit », cette protection acquise contre rémunération auprès du pouvoir). Or l’expérience fâcheuse de l’homme jadis le plus riche de Russie, Khodorkovski, envoyé en camp pour dix ans et dépouillé d’une partie de sa fortune par la seule volonté de Poutine, ou celle de Timochenko, cette politico-affairiste de haut vol que Ianoukovitch a gardée en prison malgré les appels des gouvernements européens et américain – même si, le 21 février, la Rada a décidé de la libérer –, sont là pour rappeler aux parvenus locaux ce que leur statut de privilégiés a de précaire. De là à se demander si un accord labellisé UE ne pourrait pas les protéger de leur propre État, et des hommes qui le colonisent, il n’y a qu’un pas. Certains veulent sans doute croire que cela ferait disparaître ce que la Coface, organisme public français d’assurances pour le commerce extérieur, désigne, concernant l’Ukraine, comme des « lacunes persistantes en termes d’environnement des affaires ». En clair : l’arbitraire et une corruption généralisée des autorités (sur 177 pays examinés, l’Ukraine figure au 144e rang du classement que Transparency International a publié fin 2013).
Et puis, un rapprochement avec l’Europe pouvait les mettre à l’abri des appétits de leurs homologues grands-russiens. Surtout en cette période de crise mondiale où l’Ukraine se trouve particulièrement affaiblie économiquement, au bord du défaut de paiement et moins que jamais en mesure de marchander avec ses partenaires.
À avoir fait un peu monter les enchères en jouant Bruxelles contre Moscou et inversement, Ianoukovitch a obtenu de la Russie la promesse d’une réduction du prix de ses livraisons de gaz et d’un crédit de 15 milliards d’euros. Si Moscou ne se contente pas des 4,5 milliards qu’il a versés, essentiellement pour éponger les créances locales des banques russes, et débloque le reste quand il aura des assurances sur ce que fera le prochain gouvernement ukrainien, Ianoukovitch espère pouvoir boucler son budget.
Mais, ce faisant, il a provoqué la colère de toute une partie de la population qui avait placé – à tort ou à raison, c’est une autre question – ses espoirs dans la conclusion d’un accord avec l’Union européenne.
 
La petite bourgeoisie descend dans la rue
 
 
En tournant le dos à cette perspective, que le régime avait pourtant lui-même vantée jusque-là, et en signant un accord de collaboration économique avec Moscou, Viktor Ianoukovitch a déclenché une crise majeure. Dans un premier temps, on a pu constater qu’elle avait un air de déjà-vu, celui de la prétendue « révolution orange » de 2004. Mais, à partir du 18 février, cette crise s’est emballée. Et elle a viré à l’affrontement ouvert et massif entre le pouvoir et son opposition, même si les leaders parlementaires de cette dernière semblent avoir été débordés par la frange la plus radicalisée des manifestants, parmi lesquels – pour autant que l’on puisse en juger de loin – l’extrême droite joue un rôle notable.
Fin novembre, le quartier général de la contestation a été d’emblée, comme il y a dix ans, la place de l’Indépendance, transformée en un camp de tentes retranché par ceux que les médias occidentaux ont présentés avec enthousiasme comme des jeunes tournés vers l’Europe, par opposition au président et à la formation sur laquelle il s’appuie, le parti des Régions, décrits comme pro-russes.
Sur le devant de la scène, on a aussitôt retrouvé certains des protagonistes de la crise de 2004, et d’abord Ianoukovitch qui, à l’époque, venait d’accéder par la fraude à un fauteuil présidentiel que la pression de la rue allait le forcer à quitter : ses tombeurs et les dirigeants occidentaux le disaient déjà inféodé à Moscou. Face à lui, on trouve comme alors Ioulia Timochenko. Chef du parti de droite Batkivchtchyna, elle est emprisonnée pour des trafics financiers au profit de son propre clan quand elle était Premier ministre : une chose banale. Le piquant de l’affaire est que les juges ont condamné cette dame pour avoir signé un contrat gazier avec Moscou qui favorisait outrageusement la partie russe : un comble pour une personnalité se disant pro-européenne !
Mais depuis 2004, d’autres formations et politiciens ont percé, sur fond de récession et d’accroissement de la pauvreté, qui tous se situent ouvertement à droite ou à l’extrême droite du spectre politique : le parti Oudar de Klitchko ; les néo-fascistes de Svoboda ; les pronazis de Pravyi Sektor… Mais si les réactions du pouvoir et sa contestation sont bien plus violentes qu’il y a dix ans, sur le fond, on trouve à l’initiative du mouvement, et parmi ceux qui lui donnent sa consistance et son image, les mêmes forces sociales qu’alors.
Les premiers à avoir contesté la décision de tourner le dos à Bruxelles furent les étudiants, surtout ceux des universités privées de la capitale, celles qui reçoivent le plus de dotations des gouvernements ou institutions occidentaux. Mais quand les autorités ont lâché leur police anti-émeutes contre ces quelques centaines de protestataires, la violence de la répression a apporté des troupes au mouvement : des petits entrepreneurs de province, des petits-bourgeois de Kiev, nombreux dans une ville où dominent les activités tertiaires. Il s’agissait là de gens motivés, car enrageant de voir que l’on contrariait les opportunités que l’Europe leur aurait proposées et dont beaucoup avaient déjà escompté les hypothétiques retombées. Certains, des jeunes mais pas seulement, y voyaient la possibilité d’une plus grande ouverture sur le monde, d’aller étudier à l’étranger, de voyager avec moins de contraintes. D’autres, plus prosaïques, en attendaient des occasions de faire des affaires, ou de développer les leurs, sans avoir à verser des pots-de-vin à une multitude de parasites, sans avoir à craindre, comme en Ukraine ou en Russie, que des bureaucrates mis en appétit ne veuillent vous spolier.
Ces aspirations, car il faut bien leur donner un nom, certains les appellent « démocratie », les nationalistes « indépendance à l’égard de Moscou », d’autres « esprit européen ». Mais, quant au fond, les manifestants de cet hiver à Kiev, et ceux qui sympathisent avec eux, ont les mêmes aspirations que le gros des bataillons qui contestaient Poutine à Moscou, fin 2011-début 2012. Ils aspirent à pouvoir mener une vie de consommation, à faire librement des affaires, à vivre ce qu’on a appelé le « rêve américain », bref, à tout ce qui motivait et mobilisait des millions de petits-bourgeois des grandes villes de Russie et d’Ukraine soviétiques, il y a un quart de siècle, lors de la perestroïka gorbatchévienne.
La différence entre ces deux époques, c’est qu’aujourd’hui les petits-bourgeois ukrainiens (ou russes) sont peu ou prou persuadés qu’on leur a volé leur rêve – on, ce sont « les voleurs et les escrocs au pouvoir » pour reprendre un slogan des manifestants – et que, en fait du capitalisme qu’ils avaient idéalisé, ils auraient eu un capitalisme de bandits.
Que les bureaucrates-affairistes aient confisqué à leur profit les ressources de l’économie ukrainienne (ou russe) en écartant des gens qui se considéraient comme d’honnêtes outsiders du « business », c’est un fait. Que l’Union européenne puisse restaurer à l’usage de ces derniers un capitalisme de libre concurrence, c’est se bercer d’illusions. Ou tourner les pages d’un livre d’histoire à rebours.
L’Ukraine du « rêve européen » de certains serait encore plus largement ouverte aux produits occidentaux, mais ceux qui pourraient se les offrir seraient encore moins nombreux qu’actuellement. Car les « réformes » que prônent les dirigeants des grandes puissances et la pénétration accrue de marchandises occidentales, produites ailleurs pour le compte de grands groupes ouest-européens et américains, auraient inévitablement pour effet de conduire de nombreuses entreprises ukrainiennes à la fermeture, et leurs travailleurs à la rue.
Et pour contraindre ceux-ci à accepter leur sort, il y aurait toujours les Berkout, (« aigles royaux » en ukrainien), la police anti-émeute, mais aussi ces groupes fascisants, dont Svoboda n’est que le plus connu. Durant les événements, et surtout à partir de la mi-février 2014, on a vu que cette mouvance a des troupes, qu’elle dispose de groupes paramilitaires, avec un équipement ad hoc, ainsi que du soutien financier de certains milieux occidentaux et de magnats locaux.
Cette extrême droite ne se contente pas d’afficher une idéologie réactionnaire abjecte, raciste, anti-ouvrière ; sa xénophobie et son nationalisme lui servent à diviser les rangs de la population travailleuse pour l’affaiblir. Dans l’Ouest ukrainophone, les nationalistes expliquent tous les maux dont souffre la population par le diable « moscoutaire », qui chercherait, comme sous les tsars et sous Staline, à « priver l’Ukraine de son âme », disent-ils. Mais dans les autres régions, elles largement russophones, Svoboda n’est pas en reste pour tenter d’exploiter les frustrations sociales, la haine des nantis et des parasites, qu’elle décrit comme forcément juifs ou russes, et jamais comme ukrainiens.
Le pire est que, durant ce mouvement, tout comme il y a dix ans, ceux qui voulaient sincèrement dire leur refus d’un pouvoir honni, car corrompu et répressif, n’ont trouvé face aux hommes du pouvoir que ceux de la droite dans ses diverses variantes, parlementaire ou extrême. Cette droite se sentait d’ailleurs si sûre, en l’absence de toute force qui lui dispute son hégémonie sur l’opposition au régime, que, début février, elle a même envisagé d’appeler à une grève générale pour la fin du mois.19
 
[…]
 
 
Sources
 
(1) https://fr.wikipedia.org/wiki/Histoire_de_l'Ukraine
(2) https://fr.wikipedia.org/wiki/R%C3%A9publique_socialiste_sovi%C3%A9tique_d'Ukraine
(3) https://fr.wikipedia.org/wiki/Histoire_de_l'Ukraine
(4) https://fr.wikipedia.org/wiki/Holodomor
(5) https://fr.wikipedia.org/wiki/Histoire_de_l'Ukraine
(6) https://fr.wikipedia.org/wiki/Catastrophe_nucl%C3%A9aire_de_Tchernobyl
(7) http://www.dissident-media.org/infonucleaire/millions.html
(8) http://www.greenpeace.org/france/fr/campagnes/nucleaire/fiches-thematiques/dechets-nucleaires-et-rejets-r/
(9) http://www.fukushima-blog.com/article-pour-un-tribunal-russell-contre-les-crimes-du-nucleaire-civil-94208686.html
(10) https://fr.wikipedia.org/wiki/Histoire_de_l'Ukraine
(11) https://fr.wikipedia.org/wiki/Leonid_Koutchma
(12) https://fr.wikipedia.org/wiki/R%C3%A9volution_orange
(13) Jef Bossuyt https://www.investigaction.net/fr/pourquoi-les-usa-sont-si/
(14) https://fr.wikipedia.org/wiki/R%C3%A9volution_orange
(15) https://fr.wikipedia.org/wiki/Euroma%C3%AFdan
(16) https://fr.wikipedia.org/wiki/Crise_ukrainienne
(17) http://www.lutte-ouvriere-mensuel.org/documents/archives/la-revue-lutte-de-classe/serie-actuelle-1993/article/ukraine-la-petite-bourgeoisie-la
(18) http://www.lutte-ouvriere-mensuel.org/documents/archives/la-revue-lutte-de-classe/serie-actuelle-1993/article/ukraine-recession-deliquescence-de
(19) http://www.lutte-ouvriere-mensuel.org/documents/archives/la-revue-lutte-de-classe/serie-actuelle-1993/article/ukraine-la-petite-bourgeoisie-la
(20) Stephen Gowans https://www.investigaction.net/fr/l-ukraine-et-comment-l-occident/
(21) Robert Charvin http://www.michelcollon.info/La-question-ukrainienne-une-etape.html?lang=fr
(22) https://fr.wikipedia.org/wiki/Roger_Fenton
(23) https://fr.wikipedia.org/wiki/Plan_Fer-%C3%A0-cheval
(24) http://myfiles.free.fr/dossiers/kosovo/fer_cheval.php
(25) https://npa2009.org/content/kosovo-1999-2009-quelques-mensonges-de-la-pseudo-guerre-humanitaire
(26) Nathalie Arthaud. Discours, 5 février 2014. https://www.youtube.com/watch?v=DPLvS6MipZQ
(27) https://fr.wikipedia.org/wiki/Crise_de_Crim%C3%A9e
(28) http://www.lutte-ouvriere.org/notre-actualite/editoriaux/article/de-l-ukraine-a-la-france-a-bas-le
(29) Christophe Varnier http://www.mondialisation.ca/que-cache-la-desinformation-des-grands-medias-sur-la-crise-ukrainienne/5383645?print=1
(30) Pierre Van Grunderbeek http://www.mondialisation.ca/ukraine-et-medias-dominants-propagande-occidentale-contre-poutine/5399726
(31) A.Bertrand, L.Kalafatides, « OMC,le pouvoir invisible », Fayard, 2002, p.314.
(32) Andrée Oger http://andree-oger-pour-deputee.over-blog.com/article-la-desinformation-par-les-medias-l-exemple-ukrainien-121300160.html
(33) Guillaume de Rouville http://lidiotduvillage.org/2012/06/13/crimes-mediatiques-ou-les-consequences-meurtrieres-de-la-desinformation/
(34) https://fr.wikipedia.org/wiki/Guerre_du_Donbass
(35) Pierre Laffitte http://www.lutte-ouvriere-journal.org/2014/05/28/ukraine-un-president-elu-au-son-du-canon_32540.html
(36) P.L. http://www.lutte-ouvriere-journal.org/2015/07/29/ukraine-le-parti-communiste-interdit-delections_37632.html
(37) Pierre Laffitte http://www.lutte-ouvriere-journal.org/2015/12/29/ukraine-leur-traite-europeen-dassociation-pillage_64522.html
(38) Pierre Laffitte https://journal.lutte-ouvriere.org/2019/04/24/ukraine-loligarque-et-le-serviteur-du-peuple_119213.html
 


 
___________________________________________________________________________________________