kalinka-machja CERCLE CULTUREL ET HISTORIQUE CORSE-RUSSIE-UKRAINE

LA POLITIQUE DE LA FRANCE À L’ÉGARD DE L’UKRAINE. Mars 1917 - février 1918. Suivi de : Les Ukrainiens en France sous l'occupation allemande.


Wolodymyr Kosyk
 
Éditeur : Éditions de la Sorbonne
Collection : Internationale | 13    Lieu d’édition : Paris .  Année d’édition : 1982
Publication sur OpenEdition Books : 24 novembre 2020
EAN (Édition imprimée) : 9782859440336. EAN électronique : 9791035104122

 
LA POLITIQUE DE LA FRANCE À L’ÉGARD DE L’UKRAINE
Mars 1917 - février 1918
Wolodymyr Kosyk
 
A l’aide de documents d’archives, l’étude traite de la politique de la France à l’égard de la République ukrainienne, fondée en 1917, à l’époque où voulant sauver le front oriental, Paris cherchait à s’allier les forces nationales de l’empire russe éclaté è la suite de la Révolution. L’ouvrage apporte un nombre important de faits inconnus concernant les circonstances dans lesquelles se nouaient les relations franco-ukrainiennes, qui ont abouti à la nomination d’un Commissaire de la République française en Ukraine. Ces relations furent interrompues en raison de la guerre soviéto-ukrainienne et des pourparlers à Brest-Litovsk, qui allaient bouleverser la situation et provoquer le départ de la Mission française de Kiev. L’ouvrage contient également des informations sur le mouvement national ukrainien et la question ukrainienne en France avant la Révolution russe.
 
 
 
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Nos visiteurs trouveront ci-après le plan,  l'avant-propos et les deux premiers chapitres de l'ouvrage.
 
 
PLAN
 
Avant-propos
 
Chapitre I. La question ukrainienne avant la première Guerre mondiale
  • Les origines de l’Ukraine.
  • La naissance de la Russie.
  • La formation du peuple ukrainien.
  • L’Ukraine, « nation cosaque ».
  • Sous la « protection » de la Russie.
  • Déduction des droits de l’Ukraine.
  • Naissance du mouvement national moderne.
  • Les interdictions et répressions.
  • La Galicie autrichienne et le mouvement ukrainien.
  • Maturation du mouvement national.
  • Après la révolution de 1905.
  • Lénine et le droit à l’autodétermination.
  • A la veille de la guerre.
  • Lénine et la question nationale à la veille et pendant la guerre.
 
Chapitre II. La question ukrainienne en France avant la Révolution russe
  • Les efforts de l’Union des nationalités.
  • Censure et hostilité gouvernementale.
  • Mémorandum du Bureau ukrainien en Suisse.
 
Chapitre III. L’Ukraine au moment de la Révolution
  • Les intérêts français en Ukraine.
  • La Révolution.
  • La renaissance ukrainienne.
  • La situation internationale.
  • Les Ukrainiens s’organisent.
  • Attitude « libérale » et méfiante de la France.
  • Lénine commence son grand jeu.
  • Des efforts dans un environnement international difficile.
 
Chapitre IV. L’autonomie de l’Ukraine et la réaction de la presse française
  • Albert Thomas prépare l’offensive sur le front russe.
  • L’Ukraine devient autonome.
  • Lénine et le premier « Universal ».
  • La reconnaissance de l’autonomie.
  • Réaction de la presse française.
  • L’arrivée du nouvel ambassadeur à Pétrograd.
  • Anarchie en Russie, calme en Ukraine.
  • L’Ukraine cherche l’appui des Alliés.
  • Craintes et accusations de la presse française.
  • Accusations portées contre les leaders ukrainiens.
  • Peu de soutien et trop d’ennemis.
 
Chapitre V. L’indécision et l’expectative
  • Le gouvernement provisoire fait marche arrière.
  • Premiers contacts officieux.
  • Nouvelles informations tendancieuses.
  • La question ukrainienne en Autriche-Hongrie.
  • La politique de l’Autriche-Hongrie.
  • Union pour la libération de l’Ukraine.
  • L’exemple polonais.
  • La politique de l’Allemagne.
  • La question de la frontière orientale de la Pologne.
  • Proclamation de la République ukrainienne.
  • Pourparlers de paix russo-allemands.
  • Désarroi à l’ambassade de France.
  • Paris ne veut pas s’immiscer dans les affaires intérieures de la Russie.
  • Le rapport de Moulin.
 
Chapitre VI. L’établissement des relations de fait
  • Les préférences de Jacques Sadoul.
  • Le rapport de du Bochet sur la situation en Ukraine.
  • Aggravation de la situation en Ukraine.
  • La politique de Lénine.
  • Désinformation et rivalités.
  • « Plutôt une large autonomie. »
  • Note du gouvernement ukrainien.
  • « La débâcle s’est étendue du Nord au Sud. »
  • Reconnaissance et ultimatum russes.
  • Berthelot propose de reconnaître la République ukrainienne.
  • L’établissement des relations de fait.
  • Entrevue Noulens – Trotsky.
  • « Programme d’influence française ».
  • Notes sur la politique du gouvernement français.
 
Chapitre VII. La reconnaissance
  • Conférence alliée de Paris.
  • L’invasion soviétique.
  • Jean Pélissier ou le général Tabouis ?
  • Le rapport du général Tabouis sur l’action française en Ukraine.
  • La bataille pour la reconnaissance.
  • La nomination de Tabouis
  • « Il est déjà trop tard ».
  • La reconnaissance.
  • Paris invite les Alliés à reconnaître l’indépendance de l’Ukraine.
  • Les Ukrainiens à Brest-Litovsk.
  • Difficultés du gouvernement ukrainien.
 
Chapitre VIII. De l’incohérence a l’échec
  • Le nouveau rapport de Berthelot sur la situation.
  • Crise gouvernementale et intrigues à Kiev.
  • Les représentants de la France changent d’attitude.
  • La situation ne cesse de se dégrader.
  • Les négociations à Brest-Litovsk.
  • Les conditions de Tabouis.
  • Négociations à Iassy.
  • L’Autriche est obligée de céder.
  • Les Russes changent d’attitude à Brest-Litovsk.
  • La proclamation formelle de l’indépendance.
  • Critiques des adversaires de la politique pro-ukrainienne.
  • Le gouvernement français demande des précisions.
  • Attitude des Alliés de la France.
  • Le rappel de Jean Pélissier.
  • L’activité de la « Jeune Ukraine ».
  • La colère de Trotsky.
  • La campagne contre l’indépendance.
  • Constat d’échec de la mission.
  • Les dernières négociations avec les Alliés.
  • La chute de Kiev.
  • Le traité de paix de Brest-Litovsk.
  • Proposition de rupture.
  • « La France a-t-elle reconnu le Gouvernement ukrainie ? »
  • La mission française quitte Kiev.
 
Conclusion
 
 

Avant propos
 

 
1. La politique de la France à l’égard de l’Ukraine en 1917-1918 n’a pas encore fait l’objet d’études particulières en France. Les nombreux ouvrages sur la Révolution russe n’en parlent pratiquement pas.
 
2. Cependant, le sujet n’est pas sans intérêt. Non seulement parce qu’il s’agit de la politique d’une des premières puissances de l’Entente au cours de cette période cruciale de l’histoire contemporaine, mais également en raison du fait que l’Ukraine était devenue à l’époque la pièce maîtresse de l’enjeu diplomatique d’abord de l’Entente, ensuite des Puissances centrales.
 
3. Les sources publiées concernant la politique française à l’égard de l’Ukraine sont peu nombreuses. Ce sont surtout les mémoires-souvenirs des personnes impliquées d’une manière ou d’une autre dans la réalisation de la politique française dans l’Est européen, notamment les mémoires du commissaire de la République française en Ukraine, le général Tabouis, "Comment je devins commissaire de la République en Ukraine" ; de l’ambassadeur français à Pétrograd, Joseph Noulens: "Mon ambassade en Russie soviétique, 1917-1918" ; du général Niessel, chef de la mission militaire française en Russie: "Le triomphe des Bolcheviks et la paix de Brest-Litovsk" ; le journal de Louis de Robien: "Journal d’un diplomate en Russie" et les lettres de Jacques Sadoul: "Notes sur la révolution bolchévique".
 
4. On trouve des indications fragmentaires également dans certains ouvrages ukrainiens, comme par exemple dans l’ouvrage de l’ancien ministre des Affaires étrangères de l’Ukraine, A. Choulguine, intitulé  "L’Ukraine, la Russie et les Puissances de l’Entente" , ou dans le premier volume de l’Histoire de l’Ukraine, 1917-1923 (en ukrainien) de Dmytro Dorochenko, ainsi que dans certains ouvrages américains sur la révolution en Ukraine, par exemple, dans l’ouvrage de M. Stachiw, P.G. Stercho et N.L. Chirovskyi, "Ukraine and the European Turmoil, 1917-1919" ; dans celui de John S. Reshetar, "The Ukrainian Revolution, 1917-1918" et surtout dans l’ouvrage de Oleh S. Pidhainy, "The Formation of the Ukrainian Republic".
 
5. Ces sources ne pouvant cependant pas constituer la base de notre étude, il nous a fallu concentrer nos recherches sur des sources non publiées, notamment sur les Archives diplomatiques du ministère des Affaires étrangères, les Archives nationales et partiellement les Archives du ministère de la guerre. Accessoirement, nous avons consulté les Archives du Foreign Office et certains documents publiés des National Archives, Department of State, Washington, des archives du Auswaertiges Amt, Berlin, et des Archives autrichiennes parues sous le titre Erreignisse in der Ukraine, 1914-1922.
 
6. Il était important pour nous, d’une part, de dégager les faits dont la connaissance est nécessaire à l’étude de notre sujet et, d’autre part, placer ces faits dans le contexte général des événements de cette période riche en bouleversements.
 
7. Il nous a semblé donc que la meilleure façon de cerner la question était de fonder notre ouvrage principalement sur les documents d’archives, mais d’une façon un peu particulière : citer les sources le plus possible sans trop les commenter. Autrement dit, faire parler les documents.
 
8. En citant abondamment les sources, nous avons voulu recréer aussi fidèlement que possible les mobiles des prises de position, des décisions et des démarches, évoquer l’état de l’opinion publique, la présence et l’action des forces profondes et faire ressortir d’une manière générale les circonstances des événements, voire même l’atmosphère dans laquelle ils ont eu lieu.
Il nous a paru préférable, outre de citer les documents le plus souvent possible, d’en reproduire quelques uns dans le texte, au lieu de les publier en annexe.
 
9. En définitive étant basé sur des sources inédites, notre ouvrage apporte également un nombre important de faits inconnus, qui sont susceptibles d’éclairer certains événements de la Révolution russe et qui peuvent leur donner une dimension nouvelle.
 
10. Afin de faciliter la compréhension du sujet et des événements, nous avons ajouté, sur les conseils de M. Antonin Snejdarek, professeur à la Sorbonne, un aperçu des relations entre la France et l’Ukraine avant 1917 et expliqué brièvement la question ukrainienne avant la Révolution russe. On ne peut en effet situer le sujet sans avoir quelques notions fondamentales sur ce qu’est l’Ukraine, sur ses origines, les relations ukraino-russes, la conception ukrainienne de l’histoire de l’Ukraine, la naissance et le développement du mouvement national et l’attitude de la France à l’égard de l’Ukraine dans le passé.
 
11. Par conséquent, dans la Bibliographie qui accompagne cet ouvrage on trouvera, outre les titres se rapportant à notre sujet lui-même, également ceux qui ont trait à l’histoire de l’Ukraine en général et à l’histoire de 1917-1918 en particulier.
 
12. Comme toujours dans le cas des ouvrages concernant l’Ukraine et les pays slaves utilisant les caractères cyrilliques, il s’est posé le problème de la transcription des noms et des mots d’origine ukrainienne et russe (noms propres et des lieux, titres de journaux et d’ouvrages). M.A. Snejdarek nous a déconseillé de les orthographier suivant le système de transcription internationale des slavisants. Suivant ses conseils, nous avons choisi d’utiliser le système de transcription phonétique. Nous transcrivons donc Khrystiouk (au lieu de Chrystjuk), Hrouchevskyi (au lieu de Hruševskyj), Chtcherbatchev (au lieu de Sčerbačev), Oukraïna (au lieu de Ukrajina), Kharkiv (au lieu de Charkiv), etc.
 
13. Un autre aspect du même problème est la transcription des noms de localités ukrainiennes. Il convient de rappeler que les noms géographiques ukrainiens sont passés dans le langage français non pas de la langue ukrainienne mais du russe ou du polonais, d’où certaines distorsions. Par exemple, on a l’habitude d’écrire Kharkov, alors que le nom ukrainien est Kharkiv, ou Tchernigov, alors que le nom ukrainien est Tchernyhiv, etc.
Pour la ville ukrainienne de Lviv, la liste des noms utilisés est longue : Lvov, Lwow, Lemberg et Léopol. De même le nom de la capitale ukrainienne est écrit de plusieurs manières : Kief, Kieff, Kiew, Kiev. Là-aussi, nous avons eu recours à la transcription phonétique, à l’exception de Kiev, car la prononciation du nom ukrainien de la ville – Kyïv – est difficile à transmettre, il faudrait écrire Keïv.
 
14. Nous n’aurions jamais pu mener à bien notre tâche sans les encouragements constants et les conseils de M. Antonin Snejdarek, professeur à la Sorbonne. C’est donc avec le plus grand plaisir que nous lui exprimons notre vive reconnaissance. Nous tenons en outre à remercier chaleureusement M.J.-B. Duroselle, professeur à la Sorbonne, président de l’Institut d’histoire des relations internationales contemporaines, dont la bienveillante approbation nous a apporté un ultime encouragement et dont les indications et suggestions pendant les séminaires de recherches nous ont été très précieuses. Nous remercions enfin la direction et le personnel des archives mentionnées, de la Bibliothèque nationale et de la Bibliothèque ukrainienne de Paris pour les facilités qu’ils nous ont accordées pendant nos recherches.
 
15. Paris, mars 1979.


 
Chapitre premier. La question ukrainienne avant la première Guerre mondiale

p. 11-35

1. L’Ukraine est l’un des pays les plus importants du continent européen. Sa superficie, dans les limites de la République socialiste soviétique d’Ukraine (603.700 km2) est plus importante que celle de la France ; le nombre de ses habitants est à peine inférieur à la population française ; ses richesses, dans de nombreux domaines, dépassent celles de la France.
2. En effet, l’Ukraine détient la première place en Europe pour la production du gaz naturel, de l’acier, des laminés, de la fonte, du minerai de fer, du sucre et des céréales ; deuxième place pour la production du pétrole (après la Roumanie) et du charbon ; troisième place pour la production de l’énergie électrique ; quatrième place pour la production de la viande, etc. Elle occupe environ 0,5 % du territoire du globe, sur lequel vit 1,3 % de la population mondiale, mais elle fournit 10 % de la production mondiale de la fonte, 8 % de l’acier, 6 % du charbon, 8 % du sucre, etc. 1
3. La caractéristique essentielle, qui a déterminé dans une grande mesure le destin de l’Ukraine, est sa position aux confins de deux mondes géographiques (l’Europe et l’Asie) et spirituels (l’Occident et l’Orient). Ces deux mondes se sont souvent affrontés sur la terre ukrainienne, d’où les invasions, les tiraillements, les confrontations des armées et des idées. Aussi a-t-on pu dire que l’Ukraine, dont « l’emplacement sur la carte de l’Europe a une importance stratégique décisive, a été empêchée par son histoire de connaître un développement national complet, au sens moderne du terme » 2 .
4. En fait, bien qu’étouffé périodiquement, son développement s’est néanmoins effectué tant bien que mal avant la Première Guerre mondiale, mais il s’est avéré incapable, dans des conditions existantes et à lui tout seul, d’amener la modification de la situation internationale du pays. La plus importante tentative faite par l’Ukraine pour parvenir à cette modification à l’époque contemporaine fut incontestablement celle qui a abouti, en 1917-1918, à la formation d’un État ukrainien indépendant, reconnu par de nombreuses puissances. Cette indépendance fut l’aboutissement d’un « processus naturel, qui s’annonçait depuis longtemps, mais fragile et hors d’état de résister à l’attaque bolchévique » 3 .
5. Pour mieux saisir le fait ukrainien d’une part et les événements de 1917-1918 d’autre part, il est nécessaire, en guise d’introduction, de parler de la question ukrainienne avant la Première Guerre mondiale, d’esquisser ses origines et son évolution.

Les origines de l’Ukraine.

6. Ce n’est pas dans la nuit des temps mais dans les dédales de la conception historique officielle que se perdent les origines de l’Ukraine. La période fondamentale de son histoire est bien sûr la période allant du ixe au xive siècle, c’est-à-dire l’époque de l’existence de l’État de Kiev et de son prolongement, l’État de Galicie-Volhynie.
7. Fondée au milieu du ixe siècle, la principauté de Kiev, qui prit le nom de Rous’ conquit progressivement les pays voisins, créant ainsi un vaste empire s’étendant de la mer Noire à la mer Baltique. Sous le règne de Volodymyr le Grand (979-1015) et Yaroslav le Sage (1019-1054), la Rous’ fut à son apogée : elle devint un Etat puissant, fabuleusement riche, prospère et le plus cultivé du continent européen. Malgré les attaches qui le liaient avec Byzance, cet État entretenait des relations politiques, diplomatiques, dynastiques et commerciales avec l’Europe centrale et occidentale 1 . Kiev continuait d’entretenir des relations étroites avec l’Europe catholique même après la grande scission de l’Église en 1054.
8. L’empire construit par Kiev s’est désagrégé dans la première moitié du xiie siècle. Ses dépendances au nord, y compris les petites principautés qui allaient former la Moscovie-Russie, se détachèrent pour former des États indépendants. Kiev ayant perdu son importance, le centre politique de la Rous’ allait se déplacer vers l’ouest, où les principautés de Volhynie et de Halytch (Galicz) fusionnèrent en une seule principauté. Commencé au xiie siècle, le déclin de la principauté de Kiev s’accentua au début du xiiie siècle. Enfin, la ville de Kiev succomba sous l’invasion tartare en 1240 et c’est Halytch, capitale du royaume de Galicie-Volhynie, qui prit la relève pour un siècle.
9. Le royaume ukrainien de Galicie-Volhynie fut conquis, en 1349, par le roi Casimir de Pologne, tandis que les autres territoires de la Rous’-Ukraine passèrent sous la domination de la Lithuanie, qui remporta d’importantes victoires sur les Tatares (1363, 1399).
10. Après la perte de son indépendance, la période suivante de l’histoire de la Rous’-Ukraine sera étroitement liée avec l’histoire non pas de la Moscovie-Russie, mais de la Pologne et de la Lithuanie. La Pologne maintiendra sa domination sur la Galicie et la Volhynie occidentale jusqu’à la fin du xviiie siècle. De plus, en 1569, grâce au traité d’union avec la Lithuanie, elle reçut pratiquement le reste de l’Ukraine (mais elle perdra l’Ukraine de la rive gauche du Dniepr, avec Kiev, dans la deuxième moitié du xviie siècle).
11. A propos de la période d’indépendance de la principauté de Kiev, la conception la plus connue est la conception russe, selon laquelle l’État de Kiev (ixe-xiiie siècles) fut le premier État russe, auquel on donne dans les manuels d’histoire des noms tels que « Russie de Kiev », « Russie kievienne », « Russie ancienne », « Russie prémongole », « ancien État russe », etc., tandis que son peuple est appelé « peuple russe » ou « Russes »4 . Comme on ne peut raisonnablement prétendre qu’il s’agit des mêmes « Russes » que ceux qui formèrent au cours des xive-xve siècles la nationalité russe, les historiens russes soviétiques ont inventé un nouveau terme : « vieux-russe », et affirment que les habitants de la « Russie ancienne » formaient un seul peuple – le peuple « vieux-russe ».
12. En fait, tous les noms cités plus haut ont été tout simplement inventés, comme le rappelle l’historien russe P.N. Tretiakov : « Le terme « nationalité vieux-russe », ainsi que les noms « Ancienne Russie », « ancien État russe », sont des termes littéraires, introduits dans le circuit par des historiens. Le nom de la nationalité est né à un certain moment à partir de l’ethnonyme « rous’ » 2   – « ros’ », connu depuis longtemps au nord de la mer Noire » 5 .
13. Un autre historien russe, V.V. Mavrodine, écrit, non sans raison, que « la nationalité de cette époque ne peut pas être appelée russe, car cela signifierait mettre un signe d’égalité entre la nationalité formée par les Slaves orientaux au cours du ixe au xie siècle, et la nationalité russe des temps de Dimitri Donskoy et Ivan le Terrible, qui n’a réuni qu’une partie des Slaves orientaux »  6 .. Autrement dit, on ne doit pas confondre la population de la Rous’ de Kiev (les Roussènes) et les Russes.
14. La thèse officielle soviétique est donc la suivante : le peuple de la Principauté de Kiev et de ses dépendances s’appelait « vieux-russe » et c’est à partir de ce peuple que se sont formées, au cours des xive-xve siècles, trois nations actuelles : russe, ukrainienne et biélorussienne  7 .
15. Les historiens ukrainiens contestent cette théorie. Ils affirment que depuis l’aube de leur histoire les Ukrainiens et les Russes n’ont jamais formé un seul peuple, que ce soit dans le sens strictement ethnique, anthropologique, politique ou culturel, et que la naissance et le développement de la Russie actuelle se sont faits loin et en dehors de l’État de Kiev, c’est-à-dire de la Rous’  8 .
16. L’État de Kiev, dont l’Ukraine fut le centre, était, rappellent les historiens ukrainiens, non pas un État unitaire mais un vaste empire composé de la métropole, qui portait le nom de « Rous’ », et de ses dépendances au nord. Les populations de ces pays ont évolué lentement du stade tribal au stade des peuples sans avoir jamais formé un seul peuple, car très tôt se formèrent dans ces immenses régions trois centres de convergences qui apparaissent clairement dès le début du xie siècle (Kiev-Halytch au sud, Rostov – Souzdal au nord-est, Polotsk – Menesk Minskj-Vitebsk au nord-ouest).
17. En ce qui concerne l’Ukraine, les documents de l’époque confirment que le nom « Rous’ » (en latin Ruscia, Russia, Ruthenia) ne s’appliquait à l’origine (jusqu’aux xiie-xiiie siècles) qu’aux régions autour de Kiev, Pereyaslavl et Tchernyhiv 9  Or c’est justement dans cette région qu’est né au xiie siècle le nom « Ukraine ». C’est également dans cette région qu’« avait eu lieu d’une façon active le processus de la formation du peuple ukrainien » 10 . C’est pourquoi, aux yeux des historiens ukrainiens, la principauté de Kiev était en fait le premier État ukrainien 11 .
18. Le nom « Ukraine » (Oukraïna) fut utilisé par des chroniqueurs dès 1187, d’abord pour désigner des territoires limitrophes de la principauté (Pereyaslavl, au sud de Kiev), puis des régions limitrophes de la Galicie à la frontière polonaise, ensuite celles de Volhynie, de Podolie, puis la Kiévie elle-même, qui ne sont pas aux confins (« Ukraine galicienne », plus tard « Ukraine bratslavienne », « Ukraine podolienne », etc.) 12 .
19. Ainsi, en s’étendant progressivement, le nom « Ukraine » perd sa signification initiale d’« okraïna » (confins, pays frontière, marche) pour prendre, à partir du xiiie siècle, le sens du nom d’un pays. Ce fait est admis par les historiens soviétiques, qui pensent qu’« en connexion avec la formation du peuple ukrainien, le terme « Ukraine » prend un sens nouveau qu’il gardera dorénavant » 13 .
20. Par conséquent, « le chroniqueur comprend sous ce terme la Galicie, la Volhynie, la Podolie et la Kiévie qui, avant l’invasion mongolo-tatare de 1240, se trouvaient réunies dans l’État dirigé par le prince de Galicie. Le chroniqueur emploie le terme « Ukraine » non plus dans le sens d’une région, d’une « okraïna », mais pour désigner le pays entier » 14 .
21. L’explication donnée par des historiens ukrainiens est proche de celle mentionnée plus haut. Ils pensent que même si à l’origine le nom Oukraïna voulait dire « confins » (du centre à Kiev), il avait vite acquis dans le peuple le sens de « pays », « notre pays », puisque « kraïna » veut également dire « pays » 15 . En tout cas, né au moment de l’indépendance de la Rous’ (donc de l’Ukraine), ce nom ne pouvait aucunement signifier, comme on le prétend souvent, « pays frontière » ou « marche » de la Pologne ou de la Russie 3  .
22. Aux xvie-xviie siècles, le nom Ukraine est appliqué surtout à la Kiévie et aux territoires avoisinants (Podolie, Bratslavie, Pokoutia). L’ensemble de ces palatinats est le plus souvent désigné sur les cartes européennes comme « Ukraine – pays des Cosaques », en raison de l’essor remarquable de la cosaquerie ukrainienne, dont il sera question plus loin.
23. Mais l’ancien nom Rous’ est toujours utilisé, parallèlement au nom Ukraine. Les Ukrainiens d’alors s’appellent souvent « Rousjki », c’est-à-dire « Roussiens », alors que les Russes actuels sont appelés « Moscovites » 4 . Toutefois, en Ukraine centrale et orientale, le nom Rous’ commence à disparaître à partir du xviie siècle ; il se maintiendra cependant en Ukraine occidentale jusqu’au xxe siècle (d’où les noms Ruthénie, sous l’Autriche, Podkarpatska Rous’, Russie subcarpathique, sous l’Autriche et la Tchécoslovaquie, etc.).

La naissance de la Russie.

24. Tout aurait sans doute été simple si les choses ne s’étaient trouvées compliquées par un facteur extérieur, dû à la formation, à partir du xiiie siècle, au nord de la Rous’-Ukraine, d’une nouvelle puissance. En effet, sur les territoires des anciennes dépendances de Kiev, devenues indépendantes à partir de 1132-1135, s’est formée, environ un siècle plus tard, la principauté de Moscou, qui allait devenir à son tour indépendante vers la fin du même siècle (donc plus d’un siècle et demi après que ces territoires nordiques se fussent détachés de la Principauté de Kiev et un demi-siècle après sa chute).
25. Dans la deuxième moitié du xive siècle, le prince moscovite prit arbitrairement le titre honorifique de grand-prince (puis de tsar) de toute la Rous’ 5 , imitant en cela le titre du métropolite de l’Église orthodoxe. Cette Église avait son centre à Kiev jusqu’à la moitié du xiiie siècle environ. Son chef – le métropolite – nommé par Constantinople, portait de ce fait le titre de « métropolite de Kiev et de toute la Rous’ ». Mais à partir de la deuxième moitié du xiiie siècle, les métropolites prirent l’habitude de vivre à l’étranger, dans le Nord, notamment à Vladimir, puis à Moscou, de sorte qu’à partir du début du xive siècle, Kiev cessa d’être le siège du métropolite et le centre de l’Église orthodoxe. Toutefois, bien qu’ils eussent leur siège non plus à Kiev mais à Moscou, les métropolites gardèrent néanmoins le titre prestigieux de « métropolite de Kiev et de toute la Rous’ » jusqu’en 1458, c’est-à-dire jusqu’à la création d’une métropole séparée à Moscou pour la Moscovie-Russie. Il y aura donc, à partir de cette date, deux métropoles pour les orthodoxes de l’Europe de l’Est (ce que Moscou n’acceptait pas volontiers) et à côté du métropolite de Kiev et de toute la Rous’ il y aura dorénavant un métropolite (puis un patriarche) « de Moscou et de toute la Rous’ ». Bien sûr, après la création du patriarcat de Moscou (1589), celui-ci, le pouvoir politique russe aidant, saura absorber ensuite la métropole de Kiev.
26. Mais l’important dans ces titres était la dénomination « de toute la Rous’ », qui permettait à l’Église et au tsar de revendiquer l’héritage culturel et spirituel de la glorieuse Rous’ d’une part, et pouvait très bien justifier l’expansion de Moscou dans le domaine religieux et politique en direction de « toute la Rous’ » d’autre part.
27. A partir du xve siècle, on commence à utiliser en Moscovie le nom « Rossia » 16  et à se référer de plus en plus souvent à la Rous’. Le nom « Rossia » est cependant resté livresque jusqu’à Pierre le Grand, qui en fera le nom officiel de la Moscovie au début du xviiie siècle.
28. Bien que les noms « Rous’ » et « Rossia » désignent deux réalités historiques distinctes, on va les traduire dans les langues non slaves par un seul mot : « Russie ». C’est ainsi que s’installe la confusion quant à l’histoire de l’Ukraine, confusion que Moscou saura bien mettre à son profit.
29. Car en fait, disparue au xiiie siècle, la Principauté de Kiev sera absorbée d’abord non pas par la Moscovie-Russie, mais par la Lithuanie, tandis que le successeur de Kiev, la principauté de Galicie-Volhynie, perdra son indépendance un siècle plus tard. La Galicie (Halytchyna, en ukrainien), conquise en 1349, restera sous la domination polonaise jusqu’en 1772, date à laquelle elle fut attribuée à l’Autriche. Quant aux autres territoires ukrainiens, après la signature de l’union entre la Lithuanie et la Pologne en 1569, ils sont devenus des possessions de la Couronne de Pologne, comme l’un des composants de ce qu’on appelle souvent le commonwealth polono-lithuanoruthène. La Pologne acquit donc pratiquement la totalité de l’Ukraine, à l’exception de la région de Brest, restée sous l’administration lithuanienne.
30. L’histoire de l’Ukraine et de la Russie n’a commencé à être « commune » qu’à partir de la seconde moitié du xviie siècle.

La formation du peuple ukrainien.

31. En ce qui concerne la question de l’époque à laquelle s’est formé le peuple ukrainien, les points de vue russe et ukrainien sont divergents. Sans parler de ceux des auteurs russes émigrés qui refusent de considérer les Ukrainiens comme un peuple distinct des Russes, la thèse officielle soviétique soutient que le peuple « vieux-russe », qui aurait existé du ixe au xiie siècle sur les territoires de l’empire de la Rous’, s’est divisé par la suite en trois peuples distincts : russe, ukrainien et biélorussien. Le processus de différenciation s’étant achevé aux xive-xve siècles, la formation de la nation ukrainienne prit fin au xviie siècle 17 .
32. Pour les historiens ukrainiens, le processus de la formation du peuple ukrainien (dans le sens d’une communauté ethnique spécifique ayant plus ou moins les mêmes aspirations, les mêmes intérêts et mue par un patriotisme commun) s’est fait au cours des ixe-xe siècles et il s’est achevé pratiquement pendant le xie siècle 18 . Que ce peuple ait porté différents noms au cours de son histoire ne change rien au fait qu’il s’agit toujours du même peuple, ayant gardé les mêmes caractéristiques ethniques, le même caractère, la même spécificité, assimilant facilement les éléments venus s’y ajouter et refusant de s’identifier aux corps étrangers du point de vue national.
33. Ce sont les événements politiques postérieurs (invasion tatare, annexion par la Lithuanie et la Pologne, perte des classes supérieures, affaiblissement de la créativité culturelle) qui vont affaiblir le processus du développement de ce peuple, le mettant dans le désarroi et une sorte de torpeur. Mais il a su résister. Ainsi, dans le processus des xvie-xviie siècles, on peut voir plutôt une renaissance qu’une naissance du peuple ukrainien et l’amorce de sa transformation en une nation moderne.
34. Ce qui est remarquable, c’est que ce peuple n’a jamais perdu le sentiment d’être un peuple distinct et d’être héritier direct de la glorieuse Rous’. Ceci ressortira tout particulièrement au xviie siècle, pendant la période cosaque, quand le peuple ukrainien se manifestera par la lutte pour son indépendance.
35. En conclusion, ce que l’on peut dire avec certitude, c’est que la formation de la nation ukrainienne n’est nullement postérieure à la formation de la nation polonaise, la nation tchèque et les autres nations de l’Europe centrale et orientale. Par contre son évolution politique ultérieure et le développement du sentiment national qui se manifeste chez tous les peuples slaves particulièrement à partir du début du xixe siècle, seront fortement perturbés par les circonstances politiques dont il sera question plus loin, et vont prendre du retard par rapport à certains autres peuples de l’Europe centrale et orientale.

L’Ukraine, « nation cosaque ».

36. La présence sur les rives de la mer Noire des Tatares, qui y sont restés depuis l’invasion de l’Ukraine dans les années 1239-1240, allait avoir des conséquences désastreuses pour le pays et des incidences sur le développement de la nation ukrainienne. Depuis 1418, l’Ukraine aura à subir, pendant plus de trois siècles, des incursions tatares périodiques à certaines époques et dont certaines s’étendaient jusqu’à la Volhynie et la Galicie. Ces incursions, qui mettaient le pays à feu et à sang, ainsi que les conditions sociales extrêmement difficiles dans lesquelles se trouvaient les paysans, ont provoqué l’afflux, dans le sud de l’Ukraine, de paysans fuyant l’oppression seigneuriale et d’aventuriers audacieux, décidés à résister aussi bien aux seigneurs qu’aux Tatares et sachant se battre contre eux. On leur donna le nom de Cosaques, mot d’origine turque signifiant guerriers intrépides, hommes libres.
37. Le phénomène, qui débuta à la fin du xve siècle, prit assez vite de l’ampleur et au xvie siècle les Cosaques forment déjà en Ukraine une classe sociale, composée de militaires et de personnes non astreintes aux corvées et redevances seigneuriales. Cette classe sociale s’étend peu à peu vers le centre puis vers le nord de l’Ukraine. Il y a des Cosaques mi-sédentaires dans les villes fortifiées et des Cosaques Zaporogues (au delà des rapides, qui avaient pour siège les îles du Bas-Dniepr). La cosaquerie ukrainienne atteint son apogée au xviie siècle.
38. Les Cosaques, devenus synonymes des libertés et des droits, suscitent aussi bien l’admiration que les espoirs. Ils reflètent en fait les aspirations nationales du peuple, car c’est par eux que celui-ci rêve à la liberté sociale et nationale. Dans la deuxième moitié du xvie et au xviie siècle, les chansons populaires et les chants épiques (doumy) glorifient les chefs cosaques les plus combatifs (Baïda, de son vrai nom prince Dmytro Vychnevetskyi, Kichka, Sahaïdatchnyi, Netchaï, Morozenko, etc.).
39. A cette époque, les termes « Ukraine », « Ukrainien » sont utilisés côte à côte avec les termes « Rous’ », « Roussyn », « Roussène, Ruthène », « peuple roussène ». Par exemple, un diplomate polonais dit que « Dieu eut pitié de la pauvre Rous’ Ukraine » (bidna Rous’ Ukraïna19 . C’est de cette manière que se manifeste, dans l’actualité cosaque, l’héritage du passé historique. Sur les cartes de l’Europe, le pays est désigné comme « Ukraine – pays des cosaques ». Le nom Ukraine est également utilisé dans la région situé de l’autre côté des Carpathes, alors sous domination hongroise, et qui sera connue sous le nom de « Podkarpatska Rous’ » ou d’« Ukraine sub-carpathique ». En effet, on trouve dans une correspondance écrite en 1662 à Moukatchiv (Munkacs), des termes tels que « Munkacsiensis Ukraina », « alliae Ukrajnae », etc. 20
40. La cosaquerie marque profondément le peuple. Dès le xvie siècle, le peuple constate dans ses chansons que l’« Ukraine est triste », car elle souffre à cause des raids tatares. Il glorifie Baïda, qui savait combattre les Turcs, protecteurs des Tatares6 , et que le sultan voulait acheter en lui promettant de faire de lui « le seigneur de toute l’Ukraine » (douma créée vers 1575). Après la mort de Sahaïdatchnyi (1622), dans un poème qui lui était dédié, un auteur exprime la gratitude du peuple : « l’Ukraine est reconnaissante... (car) là où il n’y a pas de Zaporogues, les Tatares font irruption ». Les Cosaques sont les défenseurs « de notre Patrie, une barrière devant les méchants Tatares et Turcs » 21 .
41. Les actions militaires des Cosaques contre les Tatares et les Turcs, avec lesquels le roi de Pologne avait signé des traités de paix, n’étaient pas sans gêner la politique extérieure de la Pologne. La Diète (Sejm) de la Couronne fut amenée à constater, en 1579, qu’« en Ukraine roussène7  , kievienne, volhynienne, podolienne, bratslavienne, on perturbe la paix avec les Turcs, les Tatares et les Valakhs ». On s’inquiète également, à Varsovie, du fait que « toute l’Ukraine est devenue cosaque ». Le roi lui-même constate, en 1626, que toute l’Ukraine est soumise aux Cosaques, « tout le pouvoir est entre leurs mains » 22 .
42. Après une série de révoltes et de soulèvements, l’Ukraine réussit enfin à se soulever contre la domination polonaise, en 1648. Ce sont les Cosaques Zaporogues, dirigés par Bohdan Khmelnytskyi, qui levèrent l’étendard de la lutte, entraînant une insurrection générale. On rapporte à Varsovie, au début du soulèvement, que « tous les sujets en Rous’ se sont alliés aux Cosaques », dont l’armée a atteint en quelques semaines 70.000 hommes. Après les premières victoires éclatantes, Khmelnytskyi veut libérer « l’Ukraine et toute la Rous’ » (c’est-à-dire y compris les régions de l’ouest). L’Ukraine, pour lui, c’est le pays qui s’étend jusqu’à Kholm à l’ouest, et par conséquent il veut rejeter les Polonais sur « l’autre rive de la Vistule ». Il demande que « la Couronne de Pologne abandonne tous les droits qu’elles prétend avoir sur la totalité de la principauté roussène, et qu’elle rende aux Cosaques ta Rous’ jusqu’à Volodymyr, Lviv, Yaroslav, Peremyshl ». L’envoyé polonais auprès de Khmelnytskyi rapporte que « les Cosaques veulent recevoir tout le pays entre la Vistule et les régions d’ici » 23 .
43. Khmelnytskyi lutte pour les « droits et libertés du peuple roussène (ruthène) tout entier » et se considère « autocrate roussène ». Le patriarche Païssy, de Jérusalem, de passage à Kiev au moment de l’entrée triomphale de l’hetman (8 ) Khmelnytskyi dans la capitale de l’Ukraine (en 1648), s’adresse à lui en utilisant le titre de Prince de Rous’. Constatant que Khmelnytskyi est en train « de faire de l’Ukraine un État séparé », les Polonais mettent en garde les Tatares et les Turcs devant les dangers que pouvait constituer un tel État. Après sa mort, Khmelnytskyi est glorifié comme « hetman de toute l’Ukraine cosaco-roussène » 24 . La célèbre gravure de Khmelnytskyi, exécutée en 1651 par Guilhelmus Hondius Batavus, graveur à Dantzig (Gdansk), porte l’inscription suivante : Bohdan Chmielnicki. Exercitus Zaporoviensis Prefectus, Belli Servilis Autor Rebeliumquae Cosaccorum et Plebis Ukrayniensis Dux  25  .

Sous la « protection » de la Russie.

44. Mais la période d’indépendance fut brève. Face à la persistance du danger polonais et en raison de la guerre continuelle avec la Pologne, Khmelnytskyi eut l’idée de conclure un traité avec le tsar moscovite (1654). Le tsar en profita pour introduire des garnisons moscovites dans les villes ukrainiennes à l’est du Dniepr. Ce fut la première pénétration moscovite (russe) en Ukraine.
45. Les faits suivants caractérisent bien la politique russe envers l’Ukraine. En 1651,le tsar dépêcha auprès de Khmelnytskyi un envoyé chargé de lui conseiller de ne pas faire la guerre au roi de Pologne,car il serait obligé de venir en aide au roi et de « lui envoyer son armée »26 .
Cependant, en 1654, le tsar accepta de prendre l’Ukraine sous sa protection. Mais à part les garnisons chargées de surveiller les Ukrainiens, il ne fit preuve d’aucun empressement réel à venir en aide à l’Ukraine dans sa lutte contre la Pologne. L’Ukraine vécut une période de guerres incessantes. Enfin, en 1667, la Pologne et la Moscovie, par le traité d’Androussovo, se partagèrent (pour la première fois) l’Ukraine, le long du Dniepr. La Moscovie-Russie reçut tous les territoires situés à Test du fleuve, avec la ville de Kiev. La Pologne garda les territoires situés à l’ouest du Dniepr.
46. Il faut noter cependant qu’en Ukraine orientale, au nord-est, contitnuait d’exister un État ukrainien cosaque autonome (la Hetmanchtchyna), placé sous la suzeraineté de Moscou.
47. En 1687, après avoir fait déporter en Sibérie l’hetman Samoïlovytch et son fils aîné (le fils cadet fut exécuté), le gouvernement tsariste autorisa l’élection d’un nouveau hetman, mais en posant la condition suivante : « rapprocher les peuples petit-russien et grand-russe par des mariages mixtes et par tous les autres moyens, afin que personne n’ose dire que ce peuple est différent du peuple grand-russe » 27 .
48. Les révoltes et les guerres contre les Polonais et les Russes ne cessèrent pas pour autant après 1667. La dernière grande tentative en vue de soustraire l’Ukraine à l’emprise de Moscou fut celle d’Ivan Mazeppa, hetman de l’Ukraine autonome, qui rallia Charles XII de Suède. Mais à la bataille de Poltava (1709), la Moscovie-Russie sortit victorieuse. Charles XII et Mazeppa se réfugièrent en territoire ottoman, à Bendery, sur le Dniestr, exactement de l’autre côté de la frontière entre l’Ukraine polonaise et la Moldavie. La répression russe en Ukraine, qui dura pratiquement de 1708 à 1713, fut atroce, inhumaine, d’une cruauté qui dépasse l’imagination.
49. A partir du début du xviiie siècle, le nombre des Cosaques ukrainiens sera limité, et sous Catherine II, après la destruction du campement des Zaporogues (1775), la classe sociale de Cosaques sera définitivement abolie en Ukraine. Les Russes n’ayant pas confiance en elles, les troupes des Cosaques ukrainiens, dans l’armée tsariste, seront peu nombreuses et elles disparaîtront tout à fait au début du xixe siècle 28 .
50. Il est important de ne pas confondre les Cosaques d’Ukraine avec les Cosaques de l’armée russe. Parmi ces derniers il y avait surtout les Cosaques du Don, c’est-à-dire de la région située à l’est de l’Ukraine, où le processus de la formation de la cosaquerie fut à peu près semblable à celui d’Ukraine, avec cette différence que la région du Don faisait partie de la Moscovie (Russie), alors que l’Ukraine appartenait à la couronne de Pologne. Les Cosaques du Don, communément connus sous le nom de « Cosaques russes », sont devenus le corps d’élite de l’armée régulière tsariste.
51. En 1917-1918, les Cosaques du Don ont tenté de créer une République autonome ou indépendante dans la région du Don. A ce titre, et parce qu’ils étaient en relation avec le pouvoir ukrainien, il sera question d’eux dans les chapitres consacrés aux événements de 1917-1918.
52. Par ailleurs, le gouvernement russe créa artificiellement, au cours des xviiie et xixe siècles, de nouvelles unités « cosaques », notamment des Cosaques de la Volga, du Caucase du Nord, d’Orenbourg, de Baïkal, d’Amour, d’Oussouri, etc., dont certaines comprenaient également des hommes d’origine asiatique (que les Français ont eu l’occasion de voir dans leur pays après la défaite de Napoléon). Tous ces Cosaques n’ont rien à voir avec les Cosaques d’Ukraine.

Déduction des droits de l’Ukraine.

53. Mazeppa mourut en 1710. Son successeur, Philippe Orlyk, poursuivit la lutte. Resté à Bendery avec l’état-major, les notables et une petite armée, il fut le premier à porter les efforts au niveau de la diplomatie européenne. En automne 1711, afin de conjurer les prétentions polonaises sur la partie occidentale de l’Ukraine (à l’ouest du Dniepr) et des Moscovites sur l’Ukraine orientale, il écrivit un livre blanc à l’intention des gouvernements européens, intitulé Déduction des droits de l’Ukraine, dans lequel il exposa le bien-fondé de la cause ukrainienne et les droits historiques de toute l’Ukraine à la liberté et à l’indépendance.
54. Ce document rappelle d’abord qu’ayant secoué le joug polonais en 1648, « la Nation Cosaque et l’Ukraine étaient libres ». L’alliance conclue avec le tsar n’a servi qu’à rendre possible l’oppression des Cosaques par la Moscovie. Par conséquent, conformément aux droits des peuples à secouer le joug, les Cosaques ont dû conclure une alliance avec Charles xii. L’Ukraine a le droit d’être libre et la Moscovie est une « puissance usurpatrice », qui n’a aucun droit sur l’Ukraine.
55. Par conséquent, poursuit le document, l’Ukraine s’attend à la compréhension et à l’équité des gouvernements de l’Europe, ainsi qu’à leur aide pour recouvrer la liberté, parce que c’est une question de justice et d’humanité :
56. « Il est de l’intérêt de toutes les Puissances de l’Europe de faire en sorte que l’Ukraine soit rendue au Duc Orlik qui a été librement élu et proclamé par les États d’Ukraine... Le Droit des Gens veut qu’on donne du secours dans des cas extrêmes à des Sujets oppriméz, à plus forte raison est-il juste et conforme au devoir du Christianisme et de l’Humanité même de faire rétablir des Principautéz oppriméez (à cause) d’une Alliance... »
 
57. La Déduction des droits de l’Ukraine souligne ensuite que la liberté de l’Ukraine est dans l’intérêt de toutes les puissances européennes, parce que la puissance démesurée de la Moscovie constitue une menace pour l’Europe. En faisant « rendre l’Ukraine », les puissances européennes peuvent « borner une Puissance qui pourroit bientôt tendre au renversement de la Liberté de l’Europe ». Par ailleurs, conclut le document, « la sûreté et la solidité de la Paix » en Europe « dépend en quelque manière de la Restauration de l’Ukraine »29
58. Ce document est un véritable annonciateur d’une prochaine naissance du mouvement national ukrainien moderne et d’une lutte générale pour l’indépendance. Cependant, les conditions politiques ne s’y prêteront pas et vont retarder ce processus.
59. Les puissances européennes n’eurent guère la possibilité de songer à l’Ukraine. Moscou en profita pour affermir son emprise sur le pays des Cosaques qu’elle tentera de transformer en « Petite-Russie ».
60. C’est au cours des partages de la Pologne, de 1772 à 1795, que la Russie reçut le reste de l’Ukraine (à l’ouest du Dniepr), à l’exception de la Galicie, de la Boukovine du Nord et de la Transcarpathie. La Galicie, on l’a vu, avant d’échoir à l’Autriche, appartenait à la Pologne depuis 1349. La Boukovine du Nord, après une brève période de domination hongroise au xive siècle, est restée sous l’influence moldave. La Transcarpathie appartenait à la Couronne de Hongrie depuis le xie siècle. Ces trois territoires se retrouvèrent sous le sceptre des Habsbourg et restèrent tout ce temps respectivement sous l’influence polonaise, roumaine et hongroise.
61. Peu après le premier partage de la Pologne (et le deuxième partage de l’Ukraine), ayant décidé d’en finir avec le particularisme et les libertés ukrainiennes, Moscou détruisit en 1775 le fameux camp de Cosaques Zaporogues, la Sitch, puis en 1782 mit fin définitivement à l’autonomie de l’État cosaque. Un an après, tous les privilèges cosaques et l’état cosaque en Ukraine furent abolis et le servage fut introduit. L’Ukraine devint une simple province de la Russie.

Naissance du mouvement national moderne.

62. Au moment de la naissance du mouvement national moderne au début du xixe siècle, les Ukrainiens, descendants de Cosaques, se souvenaient encore des anciennes libertés. Ils ont gardé le sentiment d’être un peuple distinct, différents des Russes et des Polonais.
63. Mais la situation était extrêmement difficile. Au cours de la seconde moitié du xviiie siècle, la vie nationale ukrainienne était tombée dans un dépérissement extrême. Son élan a été brisé par les assauts successifs du pouvoir russe à l’est, et du pouvoir polonais à l’ouest. Une sorte d’assoupissement, entraînant jusqu’à la disparition de la manifestation extérieure d’une vie nationale quelconque, semblait donner raison à ceux qui affirmaient que le peuple ukrainien n’existait pas, qu’il n’y avait que des Polonais à l’ouest, et des Russes (Petits-Russes) à l’est du Dniepr. A l’ouest, tout semblait avoir cédé à la polonisation, et à l’est, la russification battait son plein. Les écoles ukrainiennes avaient disparu ou étaient en décadence, la vieille et glorieuse Académie de Kiev cessa d’être un centre national. Moscou préférait voir les jeunes Ukrainiens faire leurs études à Moscou ou à Pétersbourg, où ils subissaient une russification plus radicale. D’ailleurs, des dispositions sont prises en 1804 dans toute l’Ukraine pour éliminer l’enseignement en ukrainien.
64. Le niveau d’instruction de la population ukrainiene tomba d’une façon catastrophique. Au milieu du xviie siècle, la majorité des habitants de l’Ukraine, y compris les femmes et les filles (chose assez rare à l’époque) étaient instruits. Or d’après le recensement de 1897, il n’y avait plus que treize Ukrainiens sur cent qui savaient lire et écrire. Dans l’Empire russe, le peuple ukrainien était le moins instruit de tous les peuples. 30
65. Cependant, le sentiment d’être un peuple distinct et opprimé existait essentiellement chez le peuple. Les couches sociales supérieures dans leur désir de devenir une classe priviligiée, égale à l’aristocratie russe (ou polonaise), en participant d’une manière ou d’une autre au pouvoir et à l’administration du pays, avaient en définitif adopté, depuis longtemps, la nationalité du pouvoir ; ils étaient devenus Polonais ou Russes, à quelques exceptions près.
66. Ceux des nobles qui se sentaient Ukrainiens, ainsi que des intellectuels, n’abandonnaient cependant pas l’idée d’autonomie et de liberté. Par exemple, entre 1790 et 1805, un auteur inconnu écrivit un ouvrage historico-politique, intitulé Istoria Roussov (Histoire des Ruthènes), dans lequel il donnait la justification suivante de la lutte des habitants de l’Ukraine (Roussiens ou Ruthènes, qui sont des descendants directs et héritiers de la Rous’ de Kiev) : « ... tout homme sensé sera forcé d’admettre que tout être a le droit de défendre son existence, son bien et sa liberté, et qu’il a été doué à ces fins, par la nature et le Créateur, d’armes et de moyens suffisants » 31 .
67. Au moment où le nationalisme faisait son apparition en Europe, Istoria Roussov était sans aucun doute un véritable signe précurseur de la renaissance de la conscience nationale et de la naissance du mouvement national moderne.
68. Comme chez les autres peuples slaves, les idées du nationalisme et du retour au peuple, à ses traditions et ses richesses, ont abouti à la renaissance des études philologiques, ethnographiques et historiques, ainsi qu’à un renouveau de la littérature nationale. En Ukraine orientale, sous la Russie, la renaissance littéraire commence avec la publication en ukrainien de l’Eneïde travestie d’Ivan Kotlarevskyi, en 1798. En Galicie, la première œuvre en langue ukrainienne fut le recueil du poète M. Chachkevytch, intitulé Roussalka Dnistrovaya, qui parut en 1837.

Les interdictions et répressions.

69. Bien que l’essor de la littérature ukrainienne fut plus rapide que la prise de conscience nationale, les éléments d’une pensée politique se manifestent de plus en plus. Une société secrète, la Société petite-russienne (1821-1825), créée par Vassy1 Loukachevytch, maréchal de la noblesse de Pereyaslav, songe à l’indépendance « de la Petite-Russie » ou du moins à son autonomie 32 .
70.Influencés par les idées slavophiles, les membres d’une autre société secrète, la Confrérie des Saints Cyril et Méthode (1846-1847), rêvent d’une Ukraine libre et indépendante dans une sorte de confédération slave 33 . Ils sont tous arrêtés et condamnés sévèrement ; le plus durement frappé est le grand poète ukrainien Tarass Chevtchenko (1814-1861), apôtre de l’Ukraine libre.
71. Considérant que l’Ukraine était une partie intégrante de la Russie, le gouvernement russe renforce les interdictions et la censure, créant des conditions tellement difficiles que les intellectuels ukrainiens n’ont guère la possibilité (parfois aussi le courage) de dépasser les limites imposées par le pouvoir.
72. Cependant, alors qu’en Ukraine orientale il fallait se terrer pour échapper aux représailles, la vie nationale en Ukraine autrichienne pouvait s’épanouir plus librement, particulièrement après la révolution de 1848. Mais les Ukrainiens avaient à lutter contre l’influence polonaise, notamment pour l’emploi de la langue ukrainienne dans les écoles et à l’Université de Lviv, ainsi que pour la participation à la vie politique, dominée entièrement par les Polonais, qui considéraient la Galicie ukrainienne comme terre polonaise.
73. Une légère libéralisation du régime tsariste au milieu du xixe siècle amena immédiatement une reprise de l’activité des intellectuels ukrainiens : discussions sur les questions touchant à la vie nationale dans la revue Osnova, organisation de l’instruction populaire, etc. Mais très vite, estimant que la littérature et la culture sont susceptibles d’éveiller et d’entretenir la conscience nationale, le gouvernement russe prend à deux reprises des dispositions interdisant la publication, la diffusion et l’introduction de l’extérieur des livres et des journaux en langue ukrainienne et l’utilisation de cette langue dans les écoles, les églises et le théâtre (la circulaire du ministre de l’Intérieur Valouev de 1863 et l’ukaz du tsar Alexandre II, signé à Ems en 1876). Même le nom « Ukraine » est banni. M. Katkov (1817-1887) écrivait en 1863 : « ... l’Ukraine n’a jamais eu son histoire propre, n’a jamais formé un État distinct, le peuple ukrainien n’est qu’une partie du peuple russe..., et il n’y a jamais eu de langue ukrainienne » 34 .
74. La thèse de Katkov (et de beaucoup d’autres) était devenue celle du gouvernement russe.
75. Les mesures prises sont accompagnées de répressions sévères. Un certain nombre d’intellectuels doivent émigrer en Ukraine autrichienne ou en Europe occidentale pour échapper à la surveillance et à l’arrestation. L’un d’entre eux, M. Drahomanov, tente de porter la question de l’interdiction de la littérature ukrainienne au Congrès littéraire international de Paris (1878) 35
76. Ce coup rude est porté au mouvement ukrainien au moment où se développe en Russie, sous l’influence des idées socialistes et marxistes, le mouvement révolutionnaire, qui part à l’assaut de l’autocratie au nom de la justice sociale. C’est ainsi qu’aux interdictions et à la répression de la pensée nationale ukrainienne par le pouvoir s’ajoute l’idée de la priorité de la lutte sociale sur la lutte nationale, d’une lutte supposant la solidarité de classe entre les travailleurs sans distinction de nationalité.
77. Tous ces facteurs freinent considérablement l’évolution du mouvement national ; la conscience nationale semble s’estomper peu à peu. Vers la fin du xixe siècle, un groupe de jeunes gens, membres de la Fraternité de Tarass (1891), s’insurgent contre cet état de choses, proclamant que l’Empire russe n’est qu’un conglomérat superficiel de nombreuses nations, qui ne sont maintenues ensemble que par la force, par l’autocratie russe, que l’Ukraine a été et restera une nation distincte, et qu’elle a besoin de la liberté nationale, de l’indépendance.

La Galicie autrichienne et le mouvement ukrainien.

78. Attribuée à l’Autriche lors du premier partage de la Pologne, en 1772, la Galicie (Halytchyna) devint une province de l’Empire sous le nom de « Royaume de Galicie et de Lodomerie ». Mais Vienne ajouta à la Galicie historique ukrainienne 9  les principautés polonaises de Cracovie, d’Auschwitz et de Zator, créant ainsi une sorte de grande Galicie, dans laquelle les Ukrainiens se retrouvèrent forcément en minorité : 46,8 % de la population en 1849. Or en Galicie ukrainienne les Ukrainiens (Ruthènes) formaient en moyenne 71 % et les Polonais 20 % de la population 36 .
79.Tout en étant une minorité en Galicie historique ukrainienne, les Polonais avaient cependant une puissante classe de propriétaires fonciers, de nobles et d’intellectuels. De cette manière et grâce au régime social et politique basé sur les privilèges de classes, les Polonais s’assurèrent une prédominance politique incontestable dans ce pays bien avant le partage de la Pologne, et que l’occupation autrichienne ne changea en rien.
80. Cette situation engendra des tensions et des luttes constantes entre les Polonais, qui considéraient la Galicie comme leur possession historique, et les Ukrainiens (Ruthènes), qui aspiraient à devenir maîtres de leur pays et de leur sort.
81. La révolution de 1848 donna aux Ukrainiens de Galicie l’occasion de manifester leurs aspirations politiques. C’est le Conseil général ruthène, créé à cette fin, qui se chargea de cette tâche. Il publia un manifeste dans lequel il affirma hautement l’unité nationale du peuple ruthène de Galicie et d’Ukraine russe, en ces termes :
« Nous, Ruthènes de Galicie, nous appartenons à ce grand peuple ruthène, qui parle la même langue et qui compte 15 millions de personnes, dont un quart habite la Galicie. Ce peuple était jadis indépendant, égal dans la gloire aux peuples les plus puissants d’Europe ; il avait sa langue littéraire, ses propres lois, ses princes... En raison d’un sort malheureux et de différents malheurs politiques, ce grand peuple a sombré et perdu son indépendance »37
82. Le manifeste se réfère, avec nostalgie, à l’époque de la Rous’ de Kiev.
83. Répondant aux violentes attaques de la presse polonaise de Lviv contre le mouvement ukrainien (ruthène), un prêtre ukrainien, Vassyl Podolynskyi, rappela aux Polonais la glorieuse époque cosaque dans l’histoire ukrainienne. Depuis que les Ukrainiens (Ruthènes) ont fait apparition dans l’histoire en tant que peuple, dit-il, ils se sont toujours considérés comme un peuple distinct aussi bien des Polonais que des Russes. C’est pour cette raison que les efforts énormes déployés par la Russie pour prouver que les Ukrainiens et les Russes formaient un seul peuple sont restés vains, et il en sera de même des efforts polonais. Les Ukrainiens, conclut le Père Podolynskyi, croient fermement en la renaissance, tôt ou tard, d’une Ukraine (Ruthénie) libre, indépendante 38 .
84. Dès 1848, le Conseil général ruthène demanda à l’empereur Ferdinand Ier de partager la Galicie en deux parties d’après la composition nationale de la population, de réunir la Galicie ruthène avec la Boukovine du Nord et la Ruthénie subcarpathique, et d’en faire un seul pays autonome de l’empire. Cette question fut également discutée lors du Congrès slave de Prague (1848). Néanmoins, même si parfois Vienne semblait soutenir les Ukrainiens contre les Polonais, il n’en est pas moins vrai que le gouvernement autrichien n’a jamais voulu accéder à cette demande ukrainienne, pour ne pas s’aliéner les Polonais, qui sont restés jusqu’à la guerre de 1914-1918 très influents en Galicie et à la cour de Vienne.
85. La situation des Ukrainiens en Galicie commença à s’améliorer après les réformes de 1860. La nouvelle Constitution ayant fait de la Galicie autrichienne une région autonome, les Ukrainiens obtinrent 49 places sur 150 à la Diète provinciale, mais après la modification de la loi électorale en faveur des propriétaires fonciers et des villes, ils n’en avaient plus que 14 (1877), puis 11 (1883) 39  Toutefois, les libertés constitutionnelles, notamment à partir de 1867, permirent le développement de la littérature, de la presse, de l’instruction et de la science ukrainiennes.
86. En raison des mesures prises à cette même époque par le gouvernement tsariste en Ukraine russe en vue d’étouffer le mouvement ukrainien, la Galicie et la Boukovine devinrent, à partir des années 1870, le centre de la vie culturelle pour toute l’Ukraine.

Maturation du mouvement national.

87. De leur côté, les économistes se penchent sérieusement sur les relations économiques entre l’Ukraine et la Russie. Ils constatent que l’importance économique de l’Ukraine, dont le produit national est exploité au profit de la Russie, ne correspond nullement à son importance politique, qui est inexistante. Partant des nécessités économiques, Y. Batchynskyi, membre du Parti radical ruthéno-ukrainien, publie en 1895 la brochure Ukraina irredenta, expliquant et argumentant la nécessité de la formation d’un État national ukrainien indépendant.
88. Le Parti radical ruthéno-ukrainien, créé en 1890 en Ukraine autrichienne, adopte en 1896 un programme comportant le principe de l’indépendance de l’Ukraine. En 1899 est créé le Parti national démocratique, qui proclame la nécessité de l’unification du peuple ukrainien tout entier « en un seul organisme national ».
89. La prise de conscience de l’unité de la nation ukrainienne, divisée artificiellement par la frontière entre deux empires, qui lui sont tous deux étrangers, et de son droit à l’indépendance est déjà un fait acquis. En 1900, Mykola Mikhnovskyi, un jeune avocat de Kharkiv, en Ukraine russe, défend publiquement, dans un discours publique, le droit de l’Ukraine tout entière à l’indépendance et affirme que les Ukrainiens ne pourront obtenir la libération sociale qu’après avoir réalisé la libération nationale. Il lance la devise : L’Ukraine aux Ukrainiens ! Les Ukrainiens doivent lutter pour une « Ukraine une, unique, indivisible, libre, indépendante, des Carpathes jusqu’au Caucase », c’est-à-dire englobant tous les territoires ethnographiques ukrainiens 40 .
90. Mais la situation devient très difficile et de nombreux facteurs entravent la maturation complète du mouvement national. La priorité donnée à la lutte sociale incite les intellectuels à accepter comme suffisante l’idée d’une transformation éventuelle de l’Empire russe en une fédération des États nationaux autonomes.

Après la révolution de 1905.

91. La révolution de 1905 amène la libéralisation du régime et un nouvel essor du mouvement national ukrainien. Mais il est de courte durée. Certes, après avoir consulté l’Académie des sciences de Saint-Pétersbourg sur le bien-fondé des lois exceptionnelles frappant la langue et la culture ukrainiennes, le gouvernement russe abrogea ces lois. Mais il reviendra sur ses positions un peu plus tard.
92. Le rapport de l’Académie, qui disait que « la population petite-russienne doit être placée sur un pied d’égalité avec la population grand-russe et avoir le droit de parler publiquement et décrire en sa langue maternelle », attirait en outre l’attention du gouvernement sur l’insuffisance du développement culturel des paysans ukrainiens, due justement aux interdictions gouvernementales 41 . Parfaitement conscients de cette insuffisance, les intellectuels ukrainiens s’appliquèrent de nouveau à créer des écoles, des associations culturelles « Prosvita », pour instruire le peuple.
93. Dès 1907, sous la pression des cercles réactionnaires, l’attitude libérale du gouvernement russe fit place à de nouvelles interdictions. Les journaux ukrainiens disparaissent les uns après les autres et à partir de 1910, sous l’impulsion de Stolypine, le pouvoir prit des mesures pour interdire la création de nouvelles associations et supprimer un bon nombre de celles qui existaient.
94. A la Douma, organisme parlementaire, les Ukrainiens sont impuissants : assez nombreux dans la première et la deuxième Douma, ils en furent pratiquement évincés dans la troisième, par un système électoral approprié. La Douma vota la loi instaurant la langue maternelle dans les écoles primaires en Pologne et en Lithuanie, mais non en Ukraine, parce qu’on considérait que pour les Ukrainiens le russe serait suffisant. Les députés ukrainiens n’ont d’ailleurs jamais pu aller au-delà des demandes relatives à l’autonomie culturelle. Le mouvement national ukrainien est assimilé au « séparatisme » et par conséquent banni, taxé de trahison, persécuté.
95. Pratiquement tous les partis russes se dressent contre lui. Quant aux bolcheviks, leur attitude est pour le moins ambiguë. Puisque ce sont eux qui vont en définitive prendre le pouvoir en 1917 et qui influenceront les événements en Ukraine, il n’est pas sans intérêt d’examiner de plus près la conception de l’époque de leur leader, V.I. Lénine, en ce qui concerne la question nationale et le droit à l’autodétermination.

Lénine et le droit à l’autodétermination.

96. Dès avant le 2e Congrès du Parti ouvrier social-démocrate de Russie et la scission entre bolcheviks et mencheviks (1903), Lénine expose ses idées sur la question nationale d’une manière générale, imprécise, pratiquement dans le seul but de répondre aux tendances centrifuges au sein du parti.
97. En effet, les marxistes juifs (qui seront rejoints plus tard par des marxistes ukrainiens) demandent dès cette époque que le parti soit édifié sous forme d’une fédération, garantissant aux partis nationaux, notamment au Bund juif, leur autonomie, tandis que Lénine prônait la construction d’un parti tout à fait centralisé, sans aucune distinction entre les nationalités. S’exprimant au sujet du manifeste des sociaux-démocrates arméniens, Lénine affirme à la même époque que les prolétaires ne doivent pas s’occuper du fédéralisme et de l’autonomie nationale. Au contraire, il faut rassembler les ouvriers de toutes les nationalités en vue d’un combat plus large « pour la république démocratique et le socialisme ».
98. Le 2e Congrès du parti (1903) adopta un programme concernant la question nationale : revendication de l’égalité des droits pour tous les citoyens, sans distinction de nationalité, et reconnaissance du droit de disposer d’elles-mêmes à toutes les nations faisant partie d’un État. Commentant ensuite ce programme, Lénine expliqua la tactique du parti : « la reconnaissance de la lutte pour la liberté d’autodétermination ne nous oblige nullement à soutenir la demande d’autodétermination » 42

99. Observant de l’étranger les événements de 1905, Lénine a dû se rendre compte que les ferments révolutionnaires et les soulèvements eurent lieu particulièrement dans les pays nationaux, à la périphérie, « où l’oppression politique déjà suffisamment insupportable est accentuée par l’oppression nationale », selon son propre aveu 43 . Il devient évident pour lui que le parti doit lutter pour la liberté culturelle et politique des peuples opprimés en Russie, et que le peuple russe ne pourra conquérir sa liberté sans lutter pour la liberté des autres peuples 44 .
100. Mais c’est à partir de 1913 que Lénine explique plus à fond sa conception de la question nationale et élabore la tactique du parti dans ce domaine. Il suit en fait une idée simple, qu’il exprime dans la Pravda du 10 mai 1913, dans un article intitulé « La classe ouvrière et la question nationale » : la Russie est composée de nombreuses nations qui forment la majorité de sa population. De ce fait, ces nations ne peuvent être ignorées. On ne peut donc faire autrement que de lutter pour la liberté et l’égalité, en droit, et de cette majorité et des Russes.
101. Mais ce principe ne veut pas dire qu’il faut soutenir la lutte nationale de tel ou tel peuple, ou sa lutte pour l’autonomie culturelle, car une telle lutte détournerait la classe ouvrière de l’unité internationale et de ses tâches à l’échelle mondiale 45 .
102. Dans un autre article, prenant pour la première fois la parole au cours de la polémique concernant la question ukrainienne et sans approuver l’idée de la séparation de l’Ukraine, Lénine prend la défense des Ukrainiens pour dire qu’en les attaquant pour leur « séparatisme », les nationalistes russes défendent en fait les privilèges des Russes. Et « comme la classe ouvrière est contre tous les privilèges, elle défend le droit des nations à l’autodétermination ». Ce qui ne veut pas dire, souligne Lénine, qu’elle prône la séparation. Les ouvriers savent, assure-t-il, quels avantages procurent les grands États et l’union de grandes masses ouvrières. « Mais les grands États ne peuvent être démocratiques que lorsqu’il y a une égalité complète des nations, et cette égalité signifie également le droit à la séparation » 46 .
103. Un an plus tard, il développe cette dernière idée : il s’agit en l’occurrence de savoir quels sont les liens qui unissent les peuples : « Partout où nous remarquons des liens forcés entre les nations, sans prôner du tout immanquablement la séparation de chaque nation, nous prenons absolument et résolument la défense du droit de chaque nation à l’autodétermination politique, c’est-à-dire du droit de pouvoir se séparer » 47 .
104. Lénine est donc pour la « séparation » lorsqu’il s’agit de lutter pour l’abolition de l’inégalité, des privilèges et des liens forcés entre les peuples, en non pas en vue de réaliser l’indépendance nationale.
105. En septembre 1913, Lénine formule les principes définitifs de la politique des marxistes russes dans la question nationale :
« Le programme national de la démocratie ouvrière : pas de privilèges pour une seule nation, ni pour une seule langue ; la solution du problème de la libre disposition politique des nations, c’est-à-dire de leur séparation et de leur constitution en État... »
106.Mais quelques lignes plus loin, il précise : « Aux rivalités nationales entre les différents partis bourgeois, autour des questions de langue, etc., la démocratie ouvrière oppose la revendication suivante : unité absolue et fusion totale des ouvriers de toutes les nationalités, dans toutes les organisations ouvrières, syndicales, coopératives de consommation, déducation et toutes autres... Seule une telle unité et une telle fusion sont capables de sauvegarder la démocratie... » 48 .
107. Cette ligne politique qui, tout en reconnaissant le droit à la libre disposition des peuples, prône en même temps la fusion totale des ouvriers de toutes les nationalités, soulève une vive critique de la part des socialistes et des marxistes juifs (M.F. Liebman) et ukrainiens (L. Yourkevytch). Lénine répond que les marxistes russes sont pour les droits des nations à disposer d’elles-mêmes, mais c’est une position de principe. Car en fait il croit aux vertus des grands États : « Un grand État centralisé constitue un énorme pas historique en avant, de la dispersion moyenâgeuse à la future unité socialiste du monde entier, et il n’y a pas, il ne peut y avoir d’autre voie vers le socialisme qu’en passant par cet État... » 49 .
108. Par conséquent, Lénine va développer l’idée du centralisme démocratique. Ainsi se dessinent, en ce qui concerne la question nationale, les grandes lignes de la politique du bolchevisme, d’une politique à double sens : en théorie, le principe de la reconnaissance de tous les droits à chaque nation, y compris du droit à l’indépendance ; en pratique, l’unité absolue du mouvement ouvrier et du parti, considéré comme avant-garde du prolétariat appelé à prendre le pouvoir, refus d’autonomie au sein du parti pour les formations nationales, et cheminement vers le maintien d’un grand État multinational.
109. Autrement dit, Lénine pense que « les intérêts de l’union des prolétaires, les intérêts de leur solidarité de classe, exigent la reconnaissance du droit des nations à la séparation » 50  mais ce n’est pas un droit en soi, qui revient à un peuple tout naturellement, c’est un droit qui est soumis aux intérêts de la lutte des classes, à la solidarité internationale et à la finalité de l’idéologie marxiste.
110. Ce sont là des nuances que peu de gens – y compris parmi les marxistes ukrainiens – seront capables de saisir. Lev Yourkevytch sent bien le danger. Il critique la politique de Lénine qu’il qualifie de ruse politicienne d’un centraliste et assimilateur russe 51 .

A la veille de la guerre.

111. A la veille de la Première Guerre mondiale, de 1910 à 1914, l’attaque des partis politiques russes contre le mouvement ukrainien s’amplifie : les nationalistes russes, les « octobristes » 10 , les Cent-Noirs (ceux-là même qui organisent des pogroms antijuifs), les constitutionnels-démocrates (K.D. ou Cadets), sont opposés au mouvement national ukrainien. A droite, on crie au séparatisme. Les progressites et marxistes l’accusent de vouloir la division des forces révolutionnaires et d’abandonner la lutte des classes. Pour effrayer l’opinion publique et faire pression sur le gouvernement, les journaux publient des articles disant que le mouvement ukrainien est subventionné et appuyé par les ennemis de la Russie, que c’est une intrigue autrichienne, allemande, polonaise, voire même juive, selon les cas et les circonstances 52 . Ils encouragent le gouvernement à persécuter les associations ukrainiennes et à renforcer les restrictions concernant la presse, le théâtre, les écoles et l’utilisation de la langue.
112. En 1914, le gouverneur de Poltava suggéra au gouvernement une série de mesures à ce sujet qui montrent bien l’ampleur de la discrimination et des répressions. En voici les principales : ne confier en Ukraine des postes d’enseignants qu’aux Russes et en exclure toute personne suspecte de sympathie « pour le mouvement ukrainien », expliquer dans la presse et les écoles que le nom « Ukraine » signifie « marge » ou « confins » de la Russie (jadis de la Pologne), interdire l’usage de ce nom et le remplacer partout par le nom « Petite-Russie », ne jamais élever un Ukrainien à la dignité d’évêque, n’attribuer aucune responsabilité aux Ukrainiens ayant été compromis avec le mouvement ukrainien, celui-ci devant être considéré comme extrêmement dangereux pour la Russie 53
113. La guerre de 1914 apporta donc un renforcement de mesures restrictives : fermeture du dernier journal en langue ukrainienne, surveillance policière accrue, déportation d’activistes du mouvement national, dont M. Hrouchevskyi, futur président de la Rada centrale et de la République ukrainienne.
114. Le mouvement national ukrainien semble d’ailleurs s’effacer complètement devant l’immense effort de guerre. Près de trois millions d’Ukrainiens sont mobilisés. Ils se battent et meurent au front pour la cause de la Russie et des Alliés. Avec cette particularité qu’ils meurent souvent des balles tirées par d’autres Ukrainiens, ceux d’en face, qui sont dans l’armée autrichienne. Au moment de la guerre, en effet, il y a quelque 30 millions d’Ukrainiens dans l’Empire russe, et environ 5 millions dans l’Empire austro-hongrois.

Lénine et la question nationale à la veille et pendant la guerre.

115. Juste à la veille de la guerre, Lénine est revenu, dans le journal Prosvechtchénié (avril-juin 1914), sur la question du droit des nations à disposer librement d’elles-mêmes. Il rappela que c’est le congrès international de la social-démocratie, tenu à Londres en 1896, qui avait proclamé qu’il était « pour le droit complet de libre disposition de toutes les nations ». Les socialistes opportunistes, affirma Lénine, ignoraient cette décision, alors que les bolchéviks étaient pour ce droit.
116. Il faut reconnaître que Lénine voyait la question nationale en Russie sous un angle très réaliste. « La Russie est un État à centre national unique, grand-russe, disait-il. Les Grands-Russes sont en Russie la nation qui opprime ». Les allogènes (qui constituent dans l’ensemble 57 % de la population), y compris les Ukrainiens, vivent à la périphérie. Or, « l’oppression dont souffrent ces allogènes est beaucoup plus forte que dans les États voisins », par exemple en Autriche. « Les nationalités opprimées vivant à la périphérie ont, de Vautre côté de la frontière, des compatriotes jouissant d’une indépendance nationale plus grande ». C’est le cas, entre autres, des Ukrainiens.
117. Lénine soumit à une critique sévère les nationalistes et les chauvinistes russes, qui affirmaient que « le mouvement ukrainien... menace d’affaiblir le lien qui unit l’Ukraine à la Russie, car l’Autriche, par son ukrainophilie, renforce les attaches des Ukrainiens avec l’Autriche ! On ne comprend pas alors – s’exclame Lénine – pourquoi la Russie ne pourrait pas tenter de « renforcer » le lien unissant les Ukrainiens à la Russie » par cette méthode... « c’est-à-dire par l’octroi aux Ukrainiens de la liberté d’user de leur langue maternelle, de l’autonomie, d’une Diète autonome, etc. »
118. Dans la politique générale de la Russie d’alors, selon Lénine, prédominaient les idées nationalistes russes ; « leur campagne d’excitation contre les allogènes qu’ils accusent de « séparatisme », qu’ils accusent de songer à la séparation, est prêchée et pratiquée à la Douma, dans les écoles, les églises, les casernes, dans des centaines et des milliers de journaux. C’est ce poison du nationalisme grand-russe qui intoxique l’atmosphère politique de la Russie entière ».
119. Cette recrudescence du nationalisme russe, selon Lénine, survint à cause de « l’éveil du nationalisme chez les nations opprimées qui s’est manifesté si fortement après 1905 » notamment « de l’essor du mouvement ukrainien, du mouvement musulman, etc. » 54
120. Dans la brochure « Le socialisme et la guerre », rédigée en 1915 en collaboration avec Zinoviev, Lénine soulignait que « nulle part au monde, la majorité du peuple n’a souffert l’oppression comme en Russie : les Grands-Russes forment seulement 43 % de la population, c’est-à-dire moins de la moitié, et tous les autres sont privés de droits civiques, en tant qu’allogènes. Sur les 170 millions d’habitants de la Russie, près de cent millions sont opprimés et sans droits. En outre, le tsarisme fait la guerre pour conquérir la Galicie et anéantir définitivement la liberté des Ukrainiens, pour s’emparer de l’Arménie, de Constantinople, etc. » 55
121. En avril 1916, poursuivant la polémique à ce sujet, Lénine publia des thèses dans lesquelles, en reprenant l’argument des nations périphériques de la Russie, il affirma que « le droit des nations à disposer d’elles-mêmes signifie exclusivement le droit à l’indépendance dans le sens politique, à la libre séparation politique d’avec la nation qui opprime ».
122. Mais, étant donné que « le socialisme a pour but non seulement de remédier au morcellement de l’humanité en petits États et à tout particularisme des nations ; non seulement de réaliser le rapprochement des nations, mais aussi leur fusion », les marxistes russes, selon Lénine, devaient « revendiquer l’affranchissement des nations opprimées », parce que « l’humanité ne peut aboutir à la fusion inévitable des nations qu’en passant par la période de transition d’un affranchissement complet de toutes les nations opprimées, c’est-à-dire de la liberté pour elles de se séparer ».
123. Cela voulait dire, d’après Lénine, que « le prolétariat doit revendiquer la liberté de séparation politique pour les colonies et les nations opprimées par « sa » nation », mais « d’un autre côté, les socialistes des nations opprimées doivent surtout défendre et réaliser l’unité complète et absolue... avec ceux de la nation qui opprime » 56 . Lénine définissait ainsi, on ne peut plus clairement, la tactique dans la question nationale.
Notes

1  Ces estimations ont été calculées d’après les chiffres parus dans Development of Economy and Culture of Soviet Ukraine, Kiev, 1971 ; Narodnoyé khoziaystvo SSSR v 1977 g. (Economie nationale de l’U.R.S.S. en 1977), Moscou, 1978, et Narodnoyé khaziaystvo Oukrainskoy SSR, 1978 (Economie nationale de la R.S.S. d’Ukraine, 1978), Kiev, 1979, p. 23, 32-39, 74-75.
2  Alain Besançon dans la préface au livre Ethnocide des Ukrainiens, Paris, 1978, p. 7.
3  Ibid., p. 8.
4  Cf. B. Klutchevsky, Histoire de Russie. I. Des origines au xive siècle, Paris, 1956 ; Pierre Kovalevsky, Manuel d’histoire russe, Paris, 1948 ; Francis Dvornik, Les Slaves, Paris, 1970.
5  P.N. Tretiakov, Ou istokov drevnierousskoy narodnosti (Aux sources de la nationalité vieux-russe), Léningrad, 1970, p. 5.
6  V.V. Mavrodine, Obrazovanié drevnierousskovo gossoudarstva i formirovanié drevnierousskoy narodnosti (La création de l’État vieux-russe et la formation de la nationalité vieux-russe), Moscou, 1971, p. 157.
7  L.V. Tcherepnine, îstoritcheskié ouslovia formirovania rousskoy narodnosti do kontsa xv v. (Les conditions historiques de la formation de la nationalité russe jusqu’à la fin du xve siècle), in Voprossy formirovania rousskoy narodnosti i natsii (Questions de la formation de la nationalité et de la nation russe). Académie des sciences de l’U.R.S.S., Moscou-Leningrad, 1958, p. 10-11.
8  Cf. Natalia Polonska-Vassylenko, Two conceptions of History of Ukraine and Russia, Londres, 1968 ; Nicolas D. Chubaty, Kniaja Rous’-Oukraina ta vynyknennia triokh skhidnoslovianskykh natsiy (Rous’-Ukraine et la formation de trois nations slaves de l’est), New York, 1964.
9  Cf. M.J. Braytchevskyi, Pokhodjennia Roussi (Les origines de la Rous’), Kiev, 1968, p. 149-164 ; P.N. Tretiakov, Ou istokov..., op. cit., p. 73-76.
10  M.J. Braytchevskyi, Pokhodjennia..., op. cit., p. 192.
11  Cf. M. Hruchevsky, Histoire de l’Ukraine, Paris, 1959, p. 11-12.
12  M.I. Martchenko, Istoria oukraïnskoï koultoury (Histoire de la civilisation ukrainienne), Kiev, 1961, p. 69.
13  Narody evropeyskoy tchasti SSSR (Les peuples de la partie européenne de l’U.R.S.S.). Académie des sciences de l’U.R.S.S., Moscou, 1964, p. 574.
14  Molod Oukraïny, n° 233, Kiev, 1964.
15  Cf. Y. Roudnytskyi, Slovo i nazva « Oukraïna » (Le mot Ukraine et sa signification), Winnipeg, 1951.
16  M. Tikhomirov O proiskhojdenii nazvania Rossia (L’origine du nom Russie), in Voprossy istorii, Moscou, n° 11, 1953.
17  Narody evropeyskoy..., op. cit., p. 572-579.
18  Nicolas Chubaty, Kniaja Rous’-Oukraina..., op. cit., p. 63-64.
19  Mykhailo Hrouchevskyi, Istoria Oukrainy-Roussi (Histoire de l’Ukraine-Rous’), vol. IX (1), New York, 1957, p. 39.
20  Cf. Joseph Fidler, Beitraege zur Geschichte der Ruthenen in Nord-Ungarn und der Immunitaet des Clerus desselben, p. 494, cité dans B. Barvinskyi, Nazva Ukraina na Zakarpatti (Le nom Ukraine en Transcarpathie), Winnipeg, 1952, p. 11.
21  M.I. Martchenko, Istoria oukraïnskoï koultoury (Histoire de la civilisation ukrainienne). Depuis les temps les plus anciens jusqu’au milieu du xviie siècle, Kiev, 1961, p. 105, 108 ; Istoria oukraïnskoï literatoury (Histoire de la littérature ukrainienne), Kiev, 1969, p. 200.
22  M. Hrouchevski, Istoria..., op. cit., vol. VII, p. 162, 235, 278.
23  Ibid., vol. VIII (2), p. 195 ; VIII (3), p. 144-146 ; Viatcheslav Lypynskyi, Oukraïna na perelomi (l’Ukraine au tournant), Vienne, 1920, p. 43, 282.
24  M. Hrouchevskyi, Istoria..., op. cit., vol. VIII (3), p. 145, 126 ; V. Lypynskyi, Oukraïna..., op. cit., p. 71, 51 ; Histoire de la littérature... op. cit., p. 304.
25  Commandant suprême de l’Armée Zaporogue, organisateur de la guerre des opprimés et des Cosaques insurgés (rebelles), et chef du peuple ukrainien. Cf. Szilagui Sandor, Magyar Törteneti Eletrajzok, Budapest, 1891.
26  V. Lypynskyi, Oukraïna..., op. cit., p. 33.
27  Ibid., p. 296.
28  Cf. Entsyklopedia oukraïnoznavstva (l’Encyclopédie ukrainienne), vol. 3, Paris – New York, 1959, p. 1067-1069 ; vol. 8, 1976, p. 3136-3140.
29  Le texte français de la Déduction des droits de l’Ukraine, découvert par E. Borschak, fut publié pour la première fois dans Stara Ukraina, nos 1-2, Lviv, 1925, p. 9-13. Cf. également W. Kosyk, La politique de la Turquie à l’égard de l’Ukraine, 1711-1714, étude non publiée, p. 19-23. Cette étude peut être consultée à la Bibliothèque nationale, à Paris.
30  Cf. le discours de H. Petrovskyi, prononcé à la Douma en 1913, in P.D. Tymochenko, Khrestomatia materialiv z istorii oukrainskoï literatournoï movy (Morceaux choisis concernant l’histoire de la langue littéraire ukrainienne), vol. II, Kiev, 1961, p. 284.
31  Elie Borschak, La légende historique de l’Ukraine, Paris, 1949, p. 15.
32  Ibid., p. 186-187 ; M. Lyssenko, Do pytannia pro malorossiyské tovarystvo (A propos de la société petite-russienne), in Oukrainskyi Istoritchnyi Journal, Kiev, n° 4, avril 1967, p. 66.
33  Cf. Georges Luciani, Le livre de la genèse du peuple ukrainien, Paris, 1956.
34  P.D. Tymochenko, Khrestomatia..., op. cit., vol. 2, p. 331.
35  La littérature oukrainienne proscrite par le grouvernement russe. Rapport présenté au Congrès littéraire de Paris par Michel Dragomanov, Genève. 1878.
36  Leszek Podhorecki, Zarys dziejow Ukrainy (Précis de l’histoire de l’Ukraine), Varsovie, 1976, p. 144.
37  Ivan Kholmskyi, Istoria Oukraïny (Histoire de l’Ukraine), Munich, 1949, p. 341.
38  Velyka Istoria Oukraïny (Grande Histoire de l’Ukraine), Winnipeg, 1948, p. 683-684 ; V. Boudzynovskyi, Ichly didy na mouky (Nos pères ont connu des tortures), Lviv, 1925, p. 23. Nous nous sommes servis d’un texte ukrainien, alors que l’original est en polonais.
39  Entsyklopedia, oukraïnoznavstva..., op. cit., vol. II, 1949, p. 486.
40  M. Mikhnovskyi, Ukraine indépendante, Paris, 1965, p. 8, 17, 18.
41  P.D. Tymochenko, Khrestomatia..., op. cit., p. 297.
42  Ivan Bakalo, Natsionalna polityka Lenina (La politique nationale de Lénine), Munich, 1974, p. 10-11, 12.
43  V.I. Lénine pro Oukrdinou (V.I. Lénine au sujet de l’Ukraine). Œuvres choisies, vol. I, 1893-1917, Kiev, 1969, p. 373.
44  Ibid., p. 363.
45  Ibid., p. 469-470.
46  Ibid., p. 523-524.
47  Ibid., p. 532.
48  V.I. Lénine, Notes critiques sur la question nationale, Moscou, 1954, p. 6-7.
49  Ibid.., p. 34.
50  Ibid., p. 99.
51  Cf. Dzvin, n° 5, Kiev, 1914, p. 458-465.
52  Cf. Yaroslav Fédortchouk, Le réveil national des Ukrainiens, Paris, 1912, p. 13.
53  Podieda sovietskoy vlasti na Oukraïnié (La victoire du pouvoir soviétique en Ukraine), Moscou, 1967, p. 59 ; I. Nahayewsky, History of the Modem Ukrainian State, Munich, 1966, p. 32-33.
54  V.I. Lénine, Notes critiques..., op. cit., p. 61, 57, 73-74, 109, 111.
55  V.I. Lénine, Ouvres, vol. XXI, Moscou, 1968, p. 316-317 ; Louis Fischer, Lénine, Paris, 1966, p. 82.
56  V.I. Lénine, Notes critiques..., op. cit., p. 118-120.*
Notes de fin

1  W. Kosyk, Les relations de l’Ukraine avec l’Europe catholique, in Nouvelles de l’Institut catholique de Paris, n° 4, décembre 1979, p. 36-48.
2  Lire : rousj.
3  Il faut noter que dans la langue ukrainienne et en russe les mots « oukráïna » (accent sur le premier a) et « okráïna » (même accent) signifient effectivement « périphérie », « confins », tandis que le nom ukrainien du pays – Oukraïna – a un accent sur le í et signifie « kraïna », « kraï », c’est-à-dire « pays ». Cf. Slovnyk oukraïnskoï movy (Dictionnaire de la langue  ukrainienne), vol. 10, Kiev, 1979, p. 422. Il convient de signaler par ailleurs qu’à cette époque (xvie-xviiie siècles), il existait à la périphérie sud de la Russie (Moscovie) une région qui a porté le nom « okraïna » (confins). Cf. M.N. Tikhomirov, Rossia v xvi stolietii (La Russie au xvie siècle), Moscou, 1962, p. 379, 415, 423. Sur la carte de G. Sansone et J. Rossi (Rome, 1678), cette région est désignée du nom « Ocraina », alors que l’Ukraine (qui ne faisait pas partie de la Russie) est appelée « Ucraina o pases de Cosacchi » (Ukraine, pays des Cosaques). Sur la carte de N. Visscher (Amsterdam, vers 1700), la région limitrophe russe porte le nom d’« Okraina », et l’Ukraine est appelée « Ukrania ». Certes, cette similitude des noms peut faciliter toutes sortes de confusions. Notons enfin que trandis que les auteurs russes affirment que l’Ukraine veut dire « marche » de la Russie, les auteurs polonais expliquent que l’Ukraine signifie « marche » de la Pologne. Ces explications sont dues à des prétentions historiques et politiques sur la totalité ou une partie de l’Ukraine.
4  Cf. article 3 du projet de traité entre le roi de France et le tsar, de 1668 : « Les Moscovites et Russiens pourront entrer et faire leur commerce dans toute l’étendue des royaumes de Sa Majesté... » Archives du Ministère des Affaires Etrangères (AMAE), Russie, t. I, pièce 12. Depuis un an, la Moscovie avait pour la première fois le contrôle de l’Ukraine orientale, avec la ville de Kiev.
5  Le terme de « toutes les Russies » est une création postérieure. Ainsi, par exemple, dans une lettre au roi de France, le tsar utilisait le titre suivant : « Par la grâce de Dieu Alexis Michailowicz, Grand Czar et Grand Duc de toute la Russie, successeur des Czars de Moscou, de Kiiow, de Wlodzimier, de Nowogrod... » [AMAE, Mémoires et Documents, Russie (Moscovie), vol. 1, f. 5]. Le changement dans le titre apparaît surtout après le partage de l’Ukraine entre la Pologne et la Moscovie, conclu à Androussovo, le 9 février 1667. La Moscovie reçut alors les territoires situés à l’est du Dniepr avec la ville de Kiev. Dans sa lettre du 4 juin 1667, le tsar utilise déjà le titre : « Nous Grand Seigneur, Empereur et Monarque de la Grande et petite Russie, Moscovie, Kiovie, Wlodimirie... » En fait, le nouveau titre est « Czar et Grand Duc, Autocrate de toute la grande, petite et blanche Russie ». C’est sous Pierre Ier que l’on commence à utiliser dans la traduction le titre « tsar de toutes les Russies ».
6  Les Turcs étaient les protecteurs et alliés des Tartares, ceux-ci s’étant mis sous la suzeraineté turque en 1479.
7  C’est-à-dire ruthène.
8  Commandant en chef des Cosaques et chef de l’État.
9  Le nom de Galicie, rappelons-le, vient du nom de la ville de Halytch, première capitale du pays (xiie-xiiie siècles). Au moment de sa conquête par le roi de Pologne (xive siècle), la capitale était Lviv (Lwow, en polonais ; Lemberg, en allemand). Or, Halytch, en polonais, se dit Galicz, d’où Galicie (Galicia, Galizien).
10  Pari fondé pour soutenir la loi du 30 octobre 1905 libéralisant la vie politique.
 
 

Chapitre II. La question ukrainienne en France avant la Révolution russe

p. 37-49
 
 
1. La France fut amenée à s’occuper des questions se rapportant à l’Ukraine – ou du moins à s’informer sur ces questions – à partir de la première moitié du xviie siècle 1  . Poursuivant sa politique d’équilibre européen, appliquée depuis François Ier, elle s’est efforcée constamment, à cette époque, de créer en Europe de l’Est une ceinture d’États alliés, pouvant prendre à revers ses ennemis, les Habsbourg.
2. Pour ce système d’alliance, trois États pouvaient entrer en ligne de compte : la Suède, la Pologne et la Turquie (la Moscovie-Russie est restée en dehors de la politique européenne jusqu’au début du xviiie siècle). Or, l’Ukraine était l’un des composants de la couronne de Pologne, c’est-à-dire du commonwealth (Rzeczpospolita) polonolithuano-ruthène. En outre, à un moment ou à un autre, les événements militaires ou politiques touchant à l’Ukraine concernaient également l’un des deux autres partenaires de la France, la Turquie et la Suède.
3. Certes, on connaissait déjà en France les exploits des Cosaques ukrainiens, ces guerriers libres des régions limitrophes des steppes, au sud et sur le Dniepr, notamment par des récits relatifs aux guerres polono-turques ou aux expéditions cosaques contre les Tatares de Crimée et les villes turques. Mais à partir du début du xviie siècle. les informations sont plus abondantes ; elles paraissent par ailleurs dans des journaux tels que le Mercure français (1605), la Gazette de France (à partir de 1631), le Mercure anglois (1648). Ces informations ont trait également à la participation des Cosaques ukrainiens dans la guerre de Trente ans 1 .
4. Au milieu du xviie siècle, Henri Chanut, ambassadeur de France à Varsovie (1649-1652) tient régulièrement son gouvernement au courant des événements relatifs au grand soulèvement ukrainien contre la Pologne (1648-1649), qui aboutit à la formation de l’État ukrainien cosaque.
5. C’est à un ingénieur français au service du roi de Pologne, Guillaume Levasseur de Beauplan, que l’on doit la première et la meilleure description de l’Ukraine et de ses habitants. De Beauplan est resté en Ukraine pendant dix-sept ans, de 1630 à 1647. Son livre intitulé Description d’Ukraine qui sont plusieurs provinces du Royaume de Pologne contenues depuis les confins de la Moscovie jusqu’aux limites de la Transilvanie, fut publié à Rouen en 1651 et réédité plusieurs fois à partir de 1660, ensemble avec quatre cartes de l’Ukraine.
6. Un autre Français, Pierre Chevalier, conseiller du roi, séjourna lui aussi en Ukraine à la veille du soulèvement, en 1645. On pense qu’il était venu négocier l’envoi en France d’un corps de Cosaques ukrainiens, qui auraient effectivement pris part, au cours de la même année, aux combats sur le sol français, notamment à la bataille de Dunkerque ; mais on manque de précision à ce sujet. En 1663, Pierre Chevalier publia à Paris son fameux livre Histoire de la guerre des Cosaques contre la Pologne.
7. La politique française avait, on s’en doute, de nombreux adversaires. Certains cercles politiques européens accusaient la France de pratiquer ce qu’on pourrait appeler aujourd’hui « une politique impérialiste », empêchant, disait-on, l’Europe de se relever après les guerres. On retrouve cette argumentation dans l’ouvrage de Petrus Valkenier, avocat et homme politique hollandais, qui fut publié à Amsterdam, en 1675, sous le titre L’Europe en désordre ou description politique et historique des véritables fondements et motifs des guerres de l’Europe... (en hollandais).
8. L’auteur semble vouloir démontrer que le problème ukrainien est en quelque sorte une « intrigue française », allant jusqu’à prétendre que le soulèvement cosaque de 1648 contre la Pologne a été subventionné par le gouvernement français. Il en donne comme preuve le fait que les Polonais trouvèrent des pistoles françaises sur des cadavres cosaques après la bataille de Korsoun (1648) 2 .
9. De 1708 à 1714, lors de la lutte contre la domination russe menée par l’hetman ukrainien Ivan Mazeppa et son successeur, Philippe Orlyk, les sympathies de l’opinion publique française vont ouvertement aux Ukrainiens. La presse française condamne la terreur et les massacres effroyables perpétrés par les Russes en Ukraine. A cette époque, la Russie était l’alliée de l’Allemagne et de Vienne.
10. Désirant venir en aide à la « nation cosaque », la diplomatie française à l’Est a soutenu la cause ukrainienne, notamment de 1711 à 1714, faisant pression sur le sultan pour que la Turquie ne signe le traité avec la Moscovie-Russie qu’à condition que celle-ci s’engage à évacuer toute l’Ukraine, qui devait devenir un État sous la protection d’un des alliés de la France 3 .
11. Dans les années 1730, les Français pensent de nouveau à la possibilité de soutenir les Ukrainiens dans leurs efforts en vue de se détacher de la Russie. Dans un document du ministère des Affaires étrangères intitulé Mémoire sur les Moscovites et la ligue de l’Empereur avec cette nation, on peut lire notamment : « La Russie peut encore être considérablement inquiétée par l’Ukraine. Les Cosaques, nation inconstante, brave et nombreuse, gémissent depuis longtemps sous le joug des Russes. Maltraités des Polonais, ils passèrent aux Turcs, de là aux Moscovites. L’Ukraine qu’ils habitent est un des plus fertiles pays du monde » 4

12. A la même époque, Voltaire écrit dans son Histoire de Charles XII : « L’Ukraine a toujours aspiré à être libre ; mais, étant entourée de la Moscovie, des États du Grand Seigneur, et de la Pologne, il lui a fallu chercher un protecteur... Elle se mit d’abord sous la protection de la Pologne, qui la traita en sujette : elle se donna depuis au Moscovite, qui la gouverna en esclave autant qu’il le put... » 5
13. Mais Voltaire changera vite d’opinion : dans son Histoire de Russie on ne reconnaît plus l’auteur de l’Histoire de Charles XII et il n’y est plus question de l’Ukraine. Comme beaucoup d’autres auteurs célèbres, Voltaire succomba au mythe de Pierre le Grand (« grand monarque ») et aux charmes de Catherine (« despote éclairé »)
« Répandant à pleines mains les flatteries et l’argent », écrit un auteur français, Catherine a réussi à duper les plus brillants des « philosophes » français, et « l’on vit ces champions de la méthode expérimentale juger de la Russie sans en connaître que le clinquant dont l’impératrice enveloppait ses intentions... Plusieurs des plus éminents esprits de France, zélateurs des lumières et de la liberté, se firent alors – en principe au nom de la civilisation – les apologistes du pays d’Europe qui restait le plus attardé dans ses institutions et le plus enfoncé dans un despotisme qu’ils baissaient. Ils ne révélèrent au public de France qu’une Russie de convention et d’opéra » 7
14. Plus tard, d’autres auteurs français se sont préoccupés de la situation en Ukraine, notamment Charles-François Masson, précepteur du grand-duc Alexandre. Dans ses Mémoires secrets sur la Russie (1780), il disait que la « nation des Cosaques » est entièrement asservie par les Russes et que cette oppression « enfante des mécontements qui tôt ou tard, se convertiront en résistance et en insurrection » 8 . Charles de Gravier, comte de Vergennes, ambassadeur à Constantinople, puis à Stockholm, ministre des Affaires étrangères sous Louis XVI, dans un rapport à son roi rappelait à son tour que le peuple d’Ukraine « est opprimé par les Russes » 9 .
15. Le 11 pluviôse de l’an III (30 janvier 1795), Boissy-d’Anglas, président de la Convention nationale, prononça un discours dans lequel il flétrissait la Russie qui « a subjugué les Cosaques ». Le Comité de Salut public pensait soulever les Cosaques d’Ukraine, « nation belliqueuse, autrefois libre, subjuguée par Pierre 1er et dans laquelle il sera question de faire renaître le sentiment de la liberté pour lui faire secouer le joug » 10 .

16. Sous l’Empire, après 1805, paraissent de nombreux articles dans la presse, ainsi que des brochures et des livres, consacrés à la question ukrainienne. Parmi ces livres méritent d’être signalés les ouvrages suivants : Essai historique sur le commerce et la navigation de la mer Noire de J.-B. Dubois, Histoire de l’anarchie de Pologne et du démenbrement de cette République de Cl. Rulhuière, Précis historique sur les Cosaques, nation sous la domination des Russes de N.-L. Pisot, et surtout Histoire des Kosaques de Ch. Lesur (1813)  11 .
17. Le Publiciste du 7 décembre 1807 écrivait 2   :  « A côté de la Pologne se trouve l’ancien pays des Cosaques, l’Ukraine, une des terres les plus fertiles du monde, et qui, par ses richesses, mérite grandement l’intérêt de l’empire. Si la question de la Pologne est déjà résolue, il nous reste à résoudre la question du fertile pays de Mazeppa ».
18. Le mémoire du comte de Hauterive, directeur politique des Affaires étrangères, donne l’idée sur la façon dont Napoléon pensait pouvoir résoudre la question de l’Ukraine. Etabli pour Napoléon en 1812 (et sans doute inspiré par l’empereur), ce mémoire prévoyait la « constitution en Ukraine d’un État indépendant, dont l’empereur se réservait à lui seul l’investiture ». Cet État, appelé « Napoléonide » (sic), devait former « une des plus fortes barrières aux projets ambitieux de la Russie et à ses prétentions sur la mer Noire et sur le Bosphore » 12 .
19. D’une manière générale, tout au long du xixe siècle, les Français ne cessent d’exprimer leur sympathie pour les Ukrainiens, appelés aussi Petits-Russiens ou Ruthènes. Mais à certaines époques, comme pendant la guerre de Crimée, leur intérêt pour la cause ukrainienne s’accentuait, notamment quand on dénonçait le « danger russe » pour l’Europe.
20. Des auteurs français (V. Hugo, Melchior de Vogüé, Paul Déroulède) sont attirés par le personnage légendaire de Mazeppa, d’autres se consacrent à l’étude du mouvement littéraire, scientifique et politique de l’Ukraine (A. Rambaud, Elysée Reclus).
21. En 1868, Casimir Delamarre, régent de la Banque de France, directeur de La Patrie, publie une brochure intitulée Un pluriel pour un singulier, dans laquelle il demande de changer le nom de la chaire « de langue et de littérature slave » au Collège de France en chaire « des langues et des littératures slaves », faisant remarquer qu’il existe plusieurs peuples slaves, dont le peuple « ruthène », alors que le singulier joue dans l’intérêt de la Russie qui, poursuivant sa politique panslaviste, veut attirer vers elle et absorber tous les peuples slaves.
22. La question soulevée par C. Delamarre fut discutée au Sénat et défendue par Carnot, qui en profita pour mettre en garde les Français devant la politique expansionniste de la Russie : « Voyez ce que la Russie fait des peuples dont la personnalité nationale résiste à sa domination : elle les extermine. Ne parlons pas seulement des Polonais, elle ne traite pas mieux les Petits-Russes et les Russes-Blancs quand ils réclament leur nationalité... La France est naturellement favorable à l’indépendance des Slaves... » 13
23. La proposition de Delamarre fut adoptée à l’unanimité au Sénat et la chaire de Collège de France changea de nom.
24. L’année suivante, C. Delamarre adressa une nouvelle pétition au Sénat de l’Empire, intitulée Un peuple européen de quinze millions oublié devant l’histoire. Prenant la défense du peuple ukrainien (« ruthène »), il soulignait que ce peuple « a ses traditions, sa langue, à la fois différente du russe et du polonais..., (il) possède enfin son individualité marquée qu’il ne cesse de revendiquer ». Mais à la suite d’une « confusion intellectuelle », il est toujours confondu avec les Russes (« Moscovites »). Delamarre demande que l’on cesse « de réunir arbitrairement sous le nom commun de Russes », les « Ruthènes » et les « Russes-Blancs » (Biélorussiens). Et il conclut : « Ainsi se trouvera renversé l’échafaudage historico-politique que la Moscovie a mis un siècle à construire ; il sera détruit, car les professeurs d’histoire seront amenés à distinguer les Ruthènes des Moscovites et à caractériser le rôle destructeur des Moscovites en Europe, dont l’empire n’a d’autre loi de formation et d’existence que la conquête »14
25. Mais la France était à la veille de la guerre de 1870 et personne ne songeait à prendre en considération les idées exprimées par C. Delamarre, d’autant que certains hommes politiques français songeaient déjà à l’éventualité d’une alliance avec la Russie. Ainsi, dès 1870, Thiers, alors chef du gouvernement provisoire, déclare devant Orlov, ambassadeur du tsar à Paris, qu’une alliance étroite avec la Russie était son sincère désir15  Dès cette époque s’amorce le rapprochement franco-russe 16 . En 1875, on a la conviction à Paris que la Russie avait contribué à éviter une nouvelle agression prussienne contre la France. Le ministre de la Guerre du tsar, Milioutine, nota dans son carnet : « Dans les journaux français, ainsi que dans les journaux allemands et anglais, on glorifie la Russie... Même les journaux hostiles à la Russie sont devenus aimables à notre égard jusqu’à la mièvrerie » 17
26. Certes, le véritable rapprochement franco-russe ne se fera qu’à partir de 1887, mais le fait est que l’intérêt pour l’Ukraine a décru sensiblement avant cette date, faisant place, notamment à partir de 1875-1880, à un préjugé favorable à la Russie et par conséquent défavorable aux mouvements nationaux, à l’exception toutefois du mouvement polonais.
27. En novembre 1887, voulant faire pression sur la Russie, Bismarck lui ferma la bourse de Berlin. Le tsar se tourna alors vers Paris. Le rapprochement franco-russe débuta donc par une négociation financière entre le ministère des Finances russe et les banquiers français18 . L’alliance politique ne sera réalisée que plus tard, après que le tsar ait perdu tout espoir de pouvoir renouveler le traité de contre-assurance avec Berlin. Les hésitations russes n’empêchèrent pas le développement des sentiments pro-russes en France. Anatole Leroy-Beaulieu écrivait à ce propos :
28. « Les démocrates français se montrent bons princes vis-à-vis de l’autocratie... Ils sont plus russophiles qu’ils n’ont jamais été polonophiles... Le gros public continue à se forger une Russie de convention, il exalte ce qui est russe comme il le honnissait jadis, presque aussi ignorant dans son engouement du jour que dans ses dédains d’autrefois »1 9
29. Après la conclusion d’une alliance politique (1891-1892), la presse s’est mise à consacrer à la Russie des articles encore plus favorables et élogieux au possible.
30. « On est surpris aujourd’hui, constate un auteur, par l’indigence des textes... La Russie entière devient un mirage. Pas une seule étude sérieuse... » 20
31. Pourquoi ce mirage ? Deux facteurs ont joué un rôle décisif dans cette affaire : la nécessité d’une alliance franco-russe face à l’Allemagne d’une part, et la question des emprunts russes d’autre part.
32. La France, humiliée en 1871, amputée de l’Alsace et d’une partie de la Lorraine, avait quelque raison de craindre l’expansionnisme de l’Allemagne et de prendre certaines précautions. L’opinion publique devait avoir confiance en une politique d’alliance avec la Russie, alliance nécessaire pour juguler le danger allemand.
33. Mais c’est le facteur financier qui semble avoir contribué le plus à l’enracinement de sentiments pro-russes. Le premier emprunt russe de 500 millions de francs fut lancé en décembre 1888 ; d’autres emprunts sont réalisés au cours des années suivantes. En 1902, les capitaux français en Russie s’élèveront à près de 7 milliards de francs, dont 6 milliards en valeurs boursières. Au moment de la guerre de 1914-1918, un million et demi de Français détiendront des titres d’emprunt de l’État russe pour une valeur de 11,5 milliards 21
34. Or, ces emprunts ne pouvaient réussir et les titres russes se maintenir à la Bourse de Paris que si les acquéreurs français avaient une confiance solide dans la Russie, dans sa santé économique et politique. L’affaire était sérieuse, elle concernait une partie importante de la population. Des articles pouvant ébranler la confiance des acquéreurs étaient indésirables, ils pouvaient avoir des conséquences sérieuses. Le gouvernement russe ne pouvait faire autrement que d’acheter le concours des journaux français pour qu’ils entretiennent le mythe de la « sainte Russie », forte, unie, homogène, riche et heureuse. De 1896 à 1917, le gouvernement russe déboursa des millions de francs-or pour tromper l’opinion française grâce à la « publicité » et à la complaisance de nombreux journaux français 22 .
35. Sans parler des articles russophiles spécialement conçus, la presse passait sous silence l’état réel de la situation dans l’Empire, dissimulant à l’opinion les difficultés du pouvoir russe, ne disant pratiquement rien de la question nationale, ni de l’oppression que subissaient les peuples non russes.
36. Cette campagne russophile contribua à renforcer l’idée que l’Empire russe n’était rien d’autre que la Russie, à donner aux deux termes un sens identique, celui de Russie – État unitaire, dans lequel il n’y avait pas de colonies, ni d’oppression, à l’exception peut-être des Polonais et des Finlandais.
37. Pendant la période allant de 1900 à 1917, ce sont surtout les émigrés ukrainiens qui tentent d’informer l’opinion publique française sur les affaires ukrainiennes. Parmi les quelques ouvrages parus, il convient de mentionner Le Tsarisme et l’Ukraine de Romain Sembratovytch (1907) et Le réveil national des Ukrainiens de Yaroslav Fédortchouk (1912). Par ailleurs, Y. Fédortchouk, membre dirigeant du Cercle des Ukrainiens à Paris, publia une série d’articles dans le Courrier européen (1912-1913).
 
Les efforts de l’Union des nationalités.
 
38. En 1912 se forme en France un courant favorable aux nationalités opprimées, de Russie et d’ailleurs (Lithuaniens, Lettons, Ukrainiens, Polonais, Tchèques, Serbes, Croates, Juifs, Arméniens, Irlandais, Libanais, etc.). Un groupe d’intellectuels créa un Office central des nationalités. Le journaliste Jean Pélissier devint son secrétaire général. Grâce aux efforts de l’Office, on a créé l’Union des nationalités, qui allait tenir sa première conférence à Paris en 1915.
39. Le Comité de patronage de l’Office de l’Union des nationalités était composé de députés et sénateurs, de savants, de prix Nobel (notamment trois prix Nobel de la paix). Parmi eux : Pierre Bodin, sénateur, ancien ministre ; Henry Béranger, sénateur, directeur de l’Action et du Siècle ; Maurice Faure, sénateur, ancien ministre ; Edouard Herriot, sénateur, maire de Lyon ; Pierre Maille, rédacteur au Temps ; Frédéric Mistral, prix Nobel de littérature ; P. Painlevé, membre de l’Institut, député de Paris, futur président du Conseil des ministres.
40. Selon l’article 4 des Statuts, l’Union des nationalités avait pour but :
41 .« ... (de) recueillir tous les documents ethnographiques, historiques, littéraires, artistiques, économiques, psychologiques, sociologiques de nature à faire connaître l’âme, le passé et les potentialités d’avenir intéressant les nationalités ;... de publier des appels à l’opinion publique et aux assemblées délibérantes des États ;... de contribuer aux progrès de la paix universelle et perpétuelle, et à l’organisation de la Fédération Européenne et Mondiale ».
42. La première conférence de l’Union des nationalités eut lieu les 26 et 27 juin 1915 à l’École des Hautes Études à Paris. Présidée par P. Painlevé et Ch. Seignobos, professeur à la Sorbonne, la conférence se pencha sur un certain nombre de problèmes se rapportant aux différentes nationalités opprimées.
43. « Il y a en Europe, devait déclarer notamment Ch. Seignobos, une zone continue depuis l’Océan Glacial, depuis la Finlande jusqu’à l’Archipel, et même jusqu’aux côtes de l’Asie Mineure, une zone de nationalités toutes plus ou moins malmenées, toutes plus ou moins opprimées ».
44. Des représentants de certaines de ces nationalités étaient venus exposer leurs revendications 3  . Les Ukrainiens (comme les Polonais) étaient absents, mais ils firent parvenir à l’Office des nationalités un rapport sur la question ukrainienne.
45. Ce rapport fut présenté à la Conférence par Mlle Yvonne Pouvreau, secrétaire de l’Office. Elle attira particulièrement l’attention de l’auditoire sur l’influence que pouvait avoir le mouvement national ukrainien sur l’issue de la guerre, « car les Ukrainiens forment, dans la Russie méridionale, un groupe compact de 30 millions d’habitants, auquel il faut ajouter les Ruthènes de Galicie et même de Hongrie, formant un groupe de plus de 4 millions ».
46. Après avoir décidé de mettre sur pied une commission internationale chargée de préparer la Déclaration des droits des nationalités, dont le projet était présenté par Paul Otlet 4 , la Conférence adopta la résolution suivante :
47. « La conférence des nationalités... émet le vœu que les gouvernements, reconnaissant que la condition nécessaire de toute la paix durable est le respect des nationalités, se conforment dans le règlement à venir de l’Europe, aux principes suivants :
48.  1° La délimitation des territoires de chaque nation doit reposer avant tout sur la volonté et les sentiments des habitants ; on ne doit invoquer ni les souvenirs historiques d’une ancienne domination, ni les soi-disant frontières naturelles, encore moins le sang versé sur un territoire, car ce sont trois formes du désir barbare de conquête... » 23
 
Censure et hostilité gouvernementale.
 
49. Mais la politique officielle des Alliés ne tenait pas compte de telles considérations. En France, on était d’avis que la question ukrainienne, du fait qu’elle attentait à l’unité de l’allié russe, ne pouvait servir que la cause de l’ennemi. On se demandait si cette question n’avait pas été tout simplement inventée par lui pour mettre la Russie hors de combat.
50. Au début d’août 1915, le gouvernement français prit la décision d’interdire l’entrée en France de la Revue Ukrainienne, éditée à Lausanne par un groupe d’émigrés ukrainiens faisant partie de l’Union pour la libération de l’Ukraine (elle cessera de paraître à la fin de 1916). La note de la Direction des affaires politiques du ministère des Affaires étrangères affirmait à ce propos que les tendances de ce journal « ne sont pas pures, et comme il serait difficile de surveiller indéfiniment de près cette publication, le mieux est de l’interdire une fois pour toutes » 24
51. En novembre 1915, l’Office des nationalités demanda à Henry Simon, député du Tarn, de transmettre le rapport sur l’Ukraine – envoyé par le Bureau des nationalités de Genève, et dont il avait été question à la Conférence des nationalités de Paris – au ministère des Affaires étrangères.
52. Ce rapport ne parlait pas explicitement de l’indépendance de l’Ukraine. Il décrivait la situation telle qu’elle était à l’époque, dénonçant la russification, la suppression des écoles et des journaux ukrainiens dans l’Empire russe, et affirmant – mais uniquement à titre de comparaison – que cette situation était meilleure dans les régions ukrainiennes sous l’Autriche. Le rapport déniait, cependant, le droit de la Russie sur l’Ukraine.
53. « Les droits de la Russie sur l’Ukraine, disait le rapport, sont les mêmes que ceux de l’Empire germanique sur la Belgique, sur la Hollande, et même si nous employons ici le terme de Petite-Russie, ces droits nous rappellent ceux de la France sur la Franconie, des Saxons sur les Anglo-Saxons, de la Grande-Bretagne sur la Bretagne, et ainsi de suite. Il est vrai que d’innombrables peuplades, slaves ou non, furent réunies un moment sous le sceptre des princes de Kiev (ruthène), mais cet Empire énorme, comme celui de Charlemagne, n’a jamais été une unité ethnographique.
54. Le Congrès de la Paix, auquel aboutira la guerre affreuse, qui prend pour désir la libération des peuples opprimés, devra s’occuper de la question de l’Ukraine, en arrêtant la destruction de la nationalité ukrainienne, en lui rendant ses droits »25 .
55. Pour les fonctionnaires du Quai d’Orsay, notamment pour Clément-Simon, secrétaire de la Direction politique et commerciale, ce rapport était tout simplement « d’un bout à l’autre d’inspiration austro-hongroise ».
56. « C’est exactement le texte des manifestes, disait-il dans une note de présentation du rapport, au moyen desquels les propagandistes de la double monarchie s’efforcent de tous temps, et en particulier depuis dix ans, d’entretenir une agitation séparatiste ou tout au moins oppositionnelle, dans la région qui s’étend de la Galicie à Kiev et même Odessa » 26 .
57. En accusant réception de ce rapport, le ministre des Affaires étrangères assura le député Henry Simon que la question qui y était soulevée avait depuis longtemps retenu l’attention de son ministère. Mais il concluait :
58. « J’ajouterai, et je suis certain que vous partagerez mon avis sur ce point, qu’il ne me paraît pas sans inconvénient que ce sujet fût traité par la presse, dans les revues ou journaux français » 27 .
59. Dorénavant, les autorités françaises s’en tiendront à cette attitude hostile à la question ukrainienne. L’Union des nationalités cesse pratiquement ses activités en France, ses membres étant dispersés par la guerre ou découragés par l’attitude du pouvoir. Elle continue cependant d’être active en Suisse.
 
Mémorandum du Bureau ukrainien en Suisse.
 
60. En 1917, un journal mensuel en langue française – l’Ukraine – paraît régulièrement en Suisse. En outre, le Bureau ukrainien en Suisse publie un Bulletin d’information dès le début de la même année. Les autorités françaises reçoivent ces publications, d’une part par l’intermédiaire de l’ambassadeur français à Berne, et d’autre part par le canal du 2e Bureau. Elles restent toutefois inacessibles au public.
61. A la veille de la Révolution russe, le 27 février 1917, le Bureau ukrainien en Suisse fit parvenir à l’ambassadeur de France à Berne deux exemplaires d’un mémorandum intitulé Revendications ukrainiennes, en lui demandant d’en faire parvenir un exemplaire au Président de la République et un autre au ministre des Affaires étrangères. L’ambassadeur, J.-B. Beau, transmit effectivement le mémorandum le 3 mars, mais dans sa lettre au ministre il écrivit :. « La question de l’Ukraine a été souvent agitée en Allemagne depuis la guerre... Le Gouvernement allemand, sans se faire sans doute beaucoup d’illusions sur la possibilité d’un démembrement de la Russie, ne s’en efforce pas moins de développer et d’exploiter le mouvement national ukrainien » 28 .
62. Cette affirmation, très caractéristique et visiblement inspirée par les milieux proches de l’ambassade russe à Berne, n’avait en réalité aucun fondement sérieux. La question ukrainienne n’avait pas été plus « agitée » en Allemagne que n’importe quelle autre question nationale, par exemple la question polonaise. Si des livres et des articles ont paru à ce sujet, c’est surtout parce que le mouvement ukrainien avait attiré l’attention de quelques Allemands, notamment dans les milieux universitaires. Ceci n’a rien d’étonnant, car d’autres Allemands sympathisaient avec le mouvement tchèque ou polonais. C’est dans la nature des choses : la lutte des peuples pour leur émancipation et pour la liberté a, de tout temps, suscité des sympathies chez certaines gens de différentes nationalités, y compris parmi les Allemands.
63. Quant au démembrement de la « Russie », le gouvernement allemand désirait à cette époque, comme le démontrent les pourparlers secrets avec l’Entente menés en 1917, obtenir les pays baltes, la Lithuanie et la Pologne, et demandait l’indépendance de la Finlande 29 . L’intérêt du gouvernement allemand à l’égard du mouvement ukrainien, ainsi que nous le verrons plus loin se précisera surtout à partir d’août 1917, en raison du rôle important que l’Ukraine commencera à jouer à l’est de l’Europe.
64. L’ambassadeur Beau informait en outre le ministre des Affaires étrangères qu’« en Suisse un Bureau Ukrainien a été constitué et mène une campagne très active au moyen soit de brochures, soit d’articles adressés à divers journaux suisses, soit de bulletins périodiques ». Dans le contexte général de la lettre, on a l’impression que l’ambassadeur semble suggérer que l’activité du Bureau ukrainien serait lié avec les menées allemandes, alors qu’en réalité les membres de ce Bureau étaient pour la plupart favorables à l’Entente et pro-français.
65. La brochure Revendications ukrainiennes était, comme l’indiquait son sous-chapitre, un Mémorandum présenté aux pays neutres et belligérants. Il contenait trois chapitres : « Idéal national », « Programme minimum » et « Questions spéciales ». Le premier chapitre, sous-titré « Indépendance politique de l’Ukraine », commençait comme suit :
« Les Ukrainiens demandent leur indépendance ; ils l’ont toujours considérée comme leur droit naturel et n’ont pas manqué de l’affirmer chaque fois que l’on a voulu y porter atteinte » 30 .
66. Considérant sans doute que la réalisation de cet idéal était difficile à un moment où les territoires ukrainiens étaient coupés en deux par la ligne du front, et en l’absence d’indications démontrant que les deux empires – autrichien et russe – étaient disposés à se retirer de ces territoires, les auteurs du mémorandum, après avoir expliqué ce qu’était l’Ukraine et quelle était sa participation à la guerre des deux côtés du front, faisaient état de deux éventualités quant à la solution de la question ukrainienne. La première était en quelque sorte le maintien du statu quo, c’est-à-dire le maintien du partage des territoires ukrainiens entre les deux empires. Dans ce cas, les deux parties de l’Ukraine devaient obtenir l’autonomie au sein de chacun de ces deux États.
67. La seconde éventualité était d’accorder l’autonomie aux territoires qui se trouvaient sous l’administration russe et de créer une république ukrainienne indépendante sur les territoires comprenant d’une part une partie de l’Ukraine « russe », et d’autre part la partie ukrainienne de la Galicie et de la Boukovine. Le mémorandum affirmait qu’aucune partie des territoires ukrainiens ne devait être cédée à la Pologne, car « les Ukrainiens ne consentiront jamais à être placés sous la tutelle des Polonais ». En conclusion, le mémorandum déclarait : « Ils (les Ukrainiensréclament maintenant l’appui du monde entier pour leur cause. Leur problème ne fait pas partie de la politique intérieure de la Russie. Les Ukrainiens habitent deux empires différents, mais même s’ils n’habitaient qu’en Russie, la question resterait internationale... » 31
 
Notes

1  Cf. G. Gajecky, A. Baran. The Cossacks in the Thirty Years War, Rome, 1969.
En ce qui concerne les sources relatives à l’Ukraine, voir la très utile bibliographie descriptive d’Elie Borschak, L’Ukraine dans la littérature de l’Europe occidentale, parue dans le Monde Slave, de juillet 1933 à mars 1935. Ce texte fut tiré à part en 1935, voir les p. 11-12, 19, 21-22 et suiv.
2  Cf. Elie Borschak, L’Ukraine dans la littérature..., op. cit., p. 45.
3  Cf. W. Kosyk, La politique de la Turquie..., op. cit., p. 27-29.
4  AMAE, Mémoires et documents, France, vol. 460, f. 182.
5  Voltaire, Histoire de Charles XII, Paris, 1968, p. 123-124.
6  Cf. Albert Lortholary, Le mirage russe en France au XVIIIe siècle, Paris, 1951.
7  Charles Corbet, L’opinion française face à l’inconnue russe (1799-1894), Paris, 1967, p. 17-18.
8  Cf. Elie Borschak, L’Ukraine dans la littérature..., op. cit., p. 73.
9  Cf. Elie Borschak, Vergennes i Oukraïna (Vergennes et l’Ukraine), in Nova Oukraïna, Prague, 1924.
10  Elie Borschak, Napoléon et l’Ukraine, dans Revue des études napoléoniennes, août-septembre 1922, p. 24-40.
11  Cf. Elie Borschak, L’Ukraine dans la littérature..., op. cit., p. 80-82.
12  Elie Borschak, Napoléon et l’Ukraine, op. cit. ; AMAE, Mémoires et documents, Pologne, vol. 28, f. 211-215. A ce sujet, Charles Corbet écrit : Frappé par l’utilité pour sa propagande d’une idée d’Hauterive qui rêvait d’ériger l’Ukraine en État indépendant, et s’empressant d’agiter cette nouvelle menace devant les yeux d’Alexandre, Napoléon avait demandé à Lesur, dont la netteté de vues l’émerveillait, de rédiger une Histoire des Cosaques, dont il lut les épreuves pendant la campagne de Russie même (cf. L’opinion française face à..., op. cit., p. 80).
13  Journal Officiel de l’Empire français, 18 juillet 1868 (cf. E. Borschak, L’Ukraine dans..., op. cit., p. 92).
14  Ibid., p. 94.
15  Y.B. Borissov, Sovietsko-frantsouzkié otnochenia i bezopasnost Evropy (Les relations franco-soviétiques et la sécurité de l’Europe), Moscou, 1960, p. 12.
16  Ibid., p. 13.
17  Ibid., p. 19.
18  Jacques Droz, Histoire diplomatique, de 1648 à 1919, Paris, 1972, p. 449452.
19  A. Leroy-Beaulieu, La France, la Russie et lEurope, Paris, 1888, p. 90.
20  Constantin de Grunwald, Les alliances franco-russes, Paris, 1965, p. 214. L’auteur est d’origine russe.
21  Ibid., p. 270-308 ; E.M. Rozental, Diplomatitcheskaya istoria roussko-frantsouzkovo soyouza (Histoire diplomatique de l’alliance franco-russe), Moscou, 1960, p. 21, 24. Le Comité de protection des intérêts français engagés en Russie évaluait le montant, à la fin de 1917, à environ 15-18 milliards de francs, placés en fonds publics et en titres de compagnies privées. Cf. AMAE, Europe, 1918-1929, Russie, vol. 575, f. 1. Au sujet des emprunts, voir l’excellente étude de René Girault, Les relations économiques et financières entre la France et la Russie, de 1887 à 1914, Paris, 1973.
22  E.M. Rozental, Diplomatitcheskaya..., op. cit., p. 37-46, 97-100. Ont été récompensés pour leur complaisance : Le Journal des Débats, Le Figaro, Le Temps, L’Aurore, le Matin, L’Eclair, Le Petit Parisien, L’Événement, La France, etc.
23  Conférence des nationalités. Compte rendu sommaire, Paris, 1915, p. 14. Le texte intégral de la déclaration a été publié dans L’Est Européen, n° 141, Paris, mai-juin 1975, p. 14.
24  AMAE, Guerre 1914-1918, vol. 693. Ukraine, vol. 1, f. 2.
25  Ibid., f. 12-13.
26  Ibid., f. 15.
27  Ibid., f. 16.
28  Ibid., f. 23.
29  Cf. V.V. Lebediev, Mejdounarodnoyé polojenié Rossii nakanounié oktiabrskoy revoloutsii (La situation internationale de la Russie à la veille de la révolution d’octobre), Moscou, 1967, p. 77, 83, 127 ; Pierre Renouvin, La première guerre mondiale, Paris, 1976, p. 56-60, 88-91.
30  AMAE, op. cit., f. 26.
31  Ibid., f. 45.

 
Notes de fin

 
1  Les premiers rapports entre les deux pays remontent au xie siècle, époque où le roi Henri Ier de France épousa la princesse Anne de Kiev, fille du grand-prince Yaroslav le Sage. Le mariage et le couronnement de la reine eurent lieu à Reims, en 1051. Plus tard, aux xve-xviie siècles, de nombreux Ukrainiens sont venus en France faire leurs études ; ils indiquaient dans les registres universitaires leur nationalité comme suit : « natione Ruthena », « natione Ruthena de Kiova », « natione Ruthena de Ukrania », etc. Cf. D. Nalyvaïko, Oukraïntsi v zakhidnoevropëiskykh ouniversytetakh XV-XVII stolit (Les Ukrainiens dans les universités ouest-européennes aux xve-xvie siècles), in Naouka i souspilstvo, n° 3, Kiev, 1970, p. 37-40.
2  On considère que ce journal reflétait le plus souvent l’opinion de Napoléon et du gouvernement.
3  Par exemple, le délégué juif demandait la justice et l’égalité pour les Juifs de Russie, de Roumanie, etc., et l’autonomie pour la Palestine en tant qu’État juif, tandis que le délégué du Liban s’opposait à la colonisation de la Palestine par les Juifs.
4  Auteur du livre La fin de la guerre, Lamberly, Bruxelles ; et Nijhof, La Haye, 1914.
 
 
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Volodymyr KOSYK

Biographie extraite du site  https://prabook.com/web/wolodymyr.kosyk/291937

Né le 26 novembre 1924, à Zaluzhany, en Ukraine
Décédé le 12 juin 2017 à  Paris.

 
Professeur d’histoire ukrainien. Chevalier décoré de l’Ordre des Arts et des Lettres par le Gouvernement Français 1998.

Docteur de l’Université libre ukrainienne de Munich (Allemagne), 1975.
Docteur de l'Université de la Sorbonne, Paris, 1979.
Rédacteur en chef L’Est Européen, Paris, 1962-1999.
Chargé de cours puis professeur  à l’Université libre ukrainienne de Munich(1976-1984),
Professeur, Université nationale Ivan Franko, Lviv (Ukraine) depuis 1995.
Chargé de cours Institut national des langues et civilisations orientales, 1984-1989, Institut national des langues orientales Civilisations, Paris.
Président de l’Union des Ukrainiens en France, Paris, 1962-1999.


 
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Le parcours militant de Volodymyr KOSYK au sein de l'Organisation des nationalistes Ukrainiens (OUN) a fait l'objet de controverses nées du positionnement politique et militaire de cette organisation par rapport à l'Allemagne durant la période 39-45, et du comportement des "troupes" relevant de l'OUN à l'encontre de la population juive, mais ces problèmes n'entrent pas dans le cadre de notre analyse de l'ouvrage  "La politique de la France à l'égard de l'Ukraine".


 
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Volodymyr Kosyk est  l'auteur de nombreux ouvrages consacrés à l'Histoire de l'Ukraine et à la géopolitique européenne, dont : l'Allemagne national-socialiste et l'Ukraine (1986. Publications de l'Est européen). 

 
Le Troisième Reich et l'Ukraine


https://books.google.ru/books/about/The_Third_Reich_and_Ukraine.html?id=F_1mAAAAMAAJ&redir_esc=y
P. Lang , 1993 - 669 pages

Le rôle de l'Ukraine dans la Seconde Guerre mondiale ne reçoit généralement qu'un traitement superficiel dans les livres d'histoire. S'appuyant sur 194 documents d'archives anglaises, françaises, allemandes, russes et ukrainiennes, Wolodymyr Kosyk offre un récit plus complet des événements qui se sont déroulés en Ukraine dans la première moitié de ce siècle. Il commence son étude avec un contexte historique de l'Ukraine et procède à l'examen des desseins d'Hitler pour l'Europe de l'Est. Kosyk souligne que l'Allemagne et ses alliés avaient besoin des ressources économiques de l'Ukraine pour assurer la victoire finale et analyse la lutte des forces nationalistes ukrainiennes contre la domination nazie.


 
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Retenons  aussi une étude de V.Kosyk intitulée :

 
 "Les Ukrainiens dans la résistance française"

Publications de l'Est Européen 1994.


http://ukraine.perso.libertysurf.fr/occupati.htm
 
Les Ukrainiens en France sous l'occupation allemande
par
Wolodymyr KOSYK
© 2000 W. Kosyk

 
 
Ce sujet a été très peu étudié en raison du manque de documents. Certes, il y a aussi des conditions spécifiques de la vie communautaire et associative ukrainienne sous l'occupation et dans les premières semaines qui ont suivi la libération. Pour ces raisons, l'esquisse que nous proposons n'épuise pas le sujet.

En 1939, avant la Seconde guerre mondiale, il y avait en France plus de 40 000 Ukrainiens. Outre un nombre relativement peu important d'anciens soldats de l'armée nationale et de personnalités de la République Démocratique Ukrainienne (UNR), la majorité était composée d'émigrés économiques venus d'Ukraine occidentale, plus exactement de Galicie, dans le but de gagner un peu d'argent et revenir au pays pour acheter un lopin de terre et y vivre mieux.

La vie sociale des Ukrainiens en France se concentrait autour de plusieurs organisations communautaires. Les émigrés de l'Est de l'Ukraine se regroupaient en majorité dans la Hromada Ukrainienne (Communauté Ukrainienne), dont faisaient partie quelques émigrés de l'Ouest de l'Ukraine, ainsi que dans l'Association des anciens combattants de l'armée de l'UNR. Depuis 1926 il existait également une Union des associations ukrainiennes émigrées en France. Par ailleurs, l'Association des anciens combattants de l'armée de l'UNR a créé en 1929 un centre culturel et scientifique très important: la Bibliothèque S. Petlura.

Les Ukrainiens d'Ukraine occidentale (mais aussi souvent d'Ukraine orientale) faisaient partie de l'Union Populaire Ukrainienne (UNS), créée en 1932. Il est à remarquer que parmi les fondateurs de l'UNS, il y avait surtout des membres des filiales de la Hromada Ukrainienne en France, particulièrement de la filiale de la petite ville d'Homécourt (Meurthe et Moselle), dont le président était P. Zavarnytskyi. L'assemblée fondatrice de l'UNS était présidée, entre autres, par P. Zavarnytskyi (d'Ukraine orientale) et L. Kysylytsia (de Bukovine)(1). A la veille de la guerre, l'UNS, qui avait près de 5000 membres en 1939, était entièrement contrôlée par les membres de l'Organisation des Nationalistes Ukrainiens (OUN). L'UNS ne faisait pas partie de l'Union des associations ukrainiennes émigrées.

En 1939 à Paris paraissaient deux grands hebdomadaires: Oukraïnské Slovo ("La Parole Ukrainienne"), organe officieux de l'Organisation des Nationalistes Ukrainiens (OUN), et Tryzoub ("Le Trident"), fondé par Symon Petlura, dont la publication fut assurée par le milieux de l'UNR. Paraissait aussi en langue française un bulletin hebdomadaire du Service d'informations ukrainiennes(2).
En France, pratiquement personne ne comprenait la question ukrainienne à la veille de la guerre. Elle était d'ailleurs impopulaire. La courte existence de l'Ukraine Carpatique autonome au sein de la Tchéco-Slovaquie (octobre 1938-mars 1939) fut utilisée dans la politique européenne pour affirmer que c'était Hitler qui était à l'origine de cette affaire et qu'il s'efforçait tout simplement de créer un Etat ukrainien pour l'utiliser contre les intérêts de la Pologne et de l'Union Soviétique.

Maurice Schuman, grand journaliste et plus tard homme politique gaulliste important, s'exprima très négativement sur la question ukrainienne. Dans l'Encyclopédie Ukrainienne (Tome 9, p. 3535) A. Joukovsky écrit qu'il "mettait en garde les Ukrainiens contre le danger allemand". En réalité, il mettait en garde l'Europe contre le danger ukrainien. Il considérait que la création d'une Ukraine indépendante ou autonome, même de taille réduite comme l'Ukraine Carpatique, aux frontières mêmes de la Galicie, serait une menace pour l'unité de la Pologne. Par conséquent il estimait que "la seule façon d'éviter que le drapeau de l'indépendance ukrainienne ne flotte sur la nouvelle Europe... était.. soit de partager l'Ukraine Carpatique entre la Pologne et la Hongrie, soit de la rattacher purement et simplement à la Hongrie »(3). Comme on le sait, Hitler attribua l'Ukraine Carpatique à la Hongrie.

La presse française dans son ensemble était favorable à la Pologne et à l'Union Soviétique, et non à l'Ukraine. La parution du livre de J. Benoist-Méchin sur l'Ukraine(4) en 1941, en pleine occupation, n'était pas à même de pouvoir changer quelque chose aux options politiques des Français.

Il faut cependant souligner que les Ukrainiens de France s'efforçaient d'informer les cercles politiques français sur la cause ukrainienne. Les personnalités politiques de l'UNR furent très actives dans ce domaine, comme en témoignent les rapports publiés dans le "Trident". De même, les cercles de l'OUN menaient une large activité d'information.

Dans la période d'avant la guerre, la vie religieuse s'était organisée progressivement aussi bien parmi les émigrés orthodoxes d'Ukraine centrale et orientale que parmi les gréco-catholiques (catholiques de rite byzantin) de Galicie. Du fait du nombre important de gréco-catholiques, grâce au soutien du cardinal E. Tisserant, secrétaire de la Congrégation pour les Eglises orientales au Vatican, une Mission pour les Ukrainiens fut créée à Paris, à la tête de laquelle fut placé le père J. Perridon, son adjoint était le père Ivan Leskowycz. En 1942, cette Mission a obtenu l'attribution à ses besoins de l'ancienne chapelle de la Charité, située dans le centre prestigieux de la capitale, à l'angle du boulevard Saint-Germain et de la rue des Saints Pères (la chapelle appartenait à l'Université de Paris qui accepta volontiers de la remettre à l'Eglise ukrainienne). Depuis, dans cet édifice se trouvent l'église ou plus exactement la cathédrale ukrainienne gréco-catholique Saint-Volodymyr le Grand et le siège de l'Exarchat apostolique ukrainien.

En envahissant la Pologne le 1er septembre 1939, l'Allemagne national-socialiste déclencha la Seconde guerre mondiale. Dans les milieux politiques ukrainiens en France deux camps se constituèrent immédiatement: le camp des partisans de l'UNR (l'Union des organisations ukrainiennes émigrées en France et l'Association des anciens combattants de l'UNR en France), et le camp des nationalistes. Les membres du premier camp étaient généralement qualifiés par les autres Ukrainiens de "polonophiles" en raison du fait que le groupe de l'UNR était plus ou moins financé et soutenu par la Pologne (S. Petlura, chef de l'Etat et des armées de l'UNR, était l'allié de la Pologne). Ce camp se déclara aussitôt aux côtés de l'Angleterre, de la France et de la Pologne. Le journal "Tryzoub" écrivait: "Notre posi tion dans cette grande guerre a été déjà clairement exprimée dans le dernier numéro paru le jour même du début des hostilités: Nous sommes aux côtés de ‘lAngleterre, de la France et de la Pologne"(5).

Le camp des nationalistes ne pouvait se joindre à cette position, l'OUN étant en lutte ouverte contre la Pologne, contre l'occupation polonaise des territoires de l'Ukraine occidentale. Mais l’OUN n'était pas pour autant favorable aux Allemands. Après l'affaire de l'Ukraine Carpatique attribuée par Hitler à la Hongrie, mais qui le même jour (le 14 mars 1939) avait proclamé son indépendance contre la volonté de Berlin, l’OUN critiquait avec insistance la politique hitlérienne de l'Allemagne. Dans la nouvelle situation internationale, l’OUN ne pouvait cependant soutenir ni la Pologne, ni l'URSS, deux pays qui occupaient la plus grande partie du territoire de l'Ukraine.

Toutefois les journaux nationalistes ukrainiens qui paraissaient sur le continent américain pouvaient exprimer librement leur position. Ils prirent aussitôt parti pour les alliés occidentaux. Toutefois après que les Allemands aient permis à Moscou d'occuper les territoires occidentaux ukrainiens (le protocole secret du traité Ribbentrop-Molotov du 23 août 1939 n'était pas connu) "La Parole ukrainienne" de Paris s'éleva vigoureusement contre la politique allemande à l'Est.
Les articles violemment anti-hitlériens de "La Parole ukrainienne", notamment ceux du 24 septembre, du 8 octobre, du 29 octobre, du 5 novembre, du 22 novembre 1939 et du 4 février 1940, furent traduits en allemand par le département des affaires étrangères du parti national socialiste allemand (APA) à Berlin . Ce département du parti nazi, au nom de ce parti, mettait constamment en garde les différentes instances du gouvernement allemand contre l'Organisation des Nationalistes Ukrainiens.

Au début de la guerre, l'ambassade de Pologne à Paris proclarna le recensement des citoyens polonais en France afin de les mobiliser dans l'armée polonaise. Les Ukrainiens de Galicie étaient citoyens de Pologne et soumis à la mobilisation. La direction de l'UNS appela les Ukrainiens à s'engager dans la Légion étrangère française plutôt que d'être mobilisés de force dans l'armée polonaise. Près de 6000 Ukrainiens s'engagèrent ainsi dans la Légion étrangère(7). Ce fait est mal connu et pratiquement peu étudié.

Les Allemands s'emparèrent rapidement de Varsovie, l'Etat polonais s'effondra et, dans la seconde moitié de septembre, l'Armée rouge envahit les territoires de l'Ukraine occidentale, conformément à l'accord secret passé entre Berlin et Moscou.

A l'époque se trouvaient à Varsovie le président de l'UNR en exil Andriï Livytskyi et le Centre gouvernemental. Après l'occupation de Varsovie par les troupes allemandes, le centre du gouvernement de FUNR cessa d'exister. L'hebdomadaire Tryzoub du 31 décembre 1939 publia un communiqué du bureau de presse ukrainien annonçant qu'Andriï Livytskyi étant "dans l'impossibilité d'assurer ses fonctions", conformément à la loi et à un accord passé antérieurement, la fonction de président de FUNR en exil passait à Paris. Viatcheslav Prokopovytch devenait donc le président de FUNR en exil, et Alexandre Choulguine (0. Choulhyne) fut nommé président du Conseil des ministres(8).

La propagande invitant les Ukrainiens à s'engager dans la Légion étrangère se poursuivait. De ce fait, le département étranger du parti national-sôcialiste allemand remarquait que dans la "Parole ukrainienne" du 24 mars 1940 (n°350) "le représentant de l'OUN à Paris, 0. Boïkiv" poursuivait une forte propagande en faveur de la Légion(9).

Les Allemands attaquèrent la France le 10 mai 1940 et le 14 juin ils occupèrent Paris. Avec l'occupation, toutes les organisations ukrainiennes émigrées en France cessèrent d'exister(10). La bibliothèque S. Petlura fut confisquée dans son intégralité par les Allemands et les fonds emmenés en Allemagne en un lieu inconnu. Après la guerre, les autorités allemandes furent incapables de trouver la trace des fonds de la Bibliothèque. Ce n'est qu'aujourd'hui que l'on apprend que les fonds de la Bibliothèque, déposés par les nazis en Allemagne orientale, sont tombés entre les mains de l'Armée rouge et ont été évacués à Moscou et partiellement à Kyïv(11).

Les deux hebdomadaires ukrainiens ainsi que le bulletin hebdomadaire ont cessé de paraître. A. Choulguine, homme politique ukrainien bien en vue, ancien ministre de l'Ukraine indépendante, fut arrêté par les Allemands. Il ne sera libéré qu'en 1941. Le centre gouvernemental de l'UNR de Paris devint également inactif(12) .

D'après les témoignages des Ukrainiens engagés dans la Légion étrangère, il ressort que relativement peu d'entre eux ont été au front, certains furent démobilisés avant l'arrivée des Allemands, tandis que les autres se retrouvèrent dans des camps de prisonniers de guerre d'où ils furent peu à peu libérés. Le département étranger du parti nazi à Berlin reçut un long rapport de 0. Boïkiv sur la participation des Ukrainiens dans la Légion étrangère (daté du 8 septembre 1940, donc déjà sous l'occupation) (13).

On ne trouve pratiquement rien dans les ouvrages ukrainiens sur les années de l'occupation. Nous pouvons néanmoins reconstituer partiellement la situation en consultant les archives (probablement partielles) et la correspondance de l'un des organisateurs de l'Union Populaire Ukrainienne (UNS), Ivan Stasiw. Bien que l'article sur l'Union Populaire Ukrainienne de l'Encyclopédie Ukrainienne, ne mentionne pas son nom, le fait est qu'il fut l'un des dirigeants de cette association. Dans son livre sur 0. Boïkiv, V. Marouniak confirme d'ailleurs que Ivan Stasiw était l'un des proches collaborateurs d'O. Boïkiv, président de l'association(14).

Qui était Ivan Stasiw? Ancien attaché diplomatique puis secrétaire de la mission diplomatique ukrainienne à Budapest, il arriva en France en 1924. Avant la guerre de 1939, il était, à côté d'O. Boïkiv, membre du bureau dirigeant de l'Union Populaire Ukrainienne (UNS). Sous l'occupation allemande, il devint président de l'Office des Emigrés Ukrainiens en France, autorisé par les Allemands.

On ne sait pas exactement quand les Allemands autorisèrent la création de cette institution ukrainienne sous l'occupation. Dans l'Encyclopédie Ukrainienne il y a deux dates: on parle de 1941 (Tome 8, p. 3035), et de 1942 (Tome 9, p. 3537). Dans cette Encyclopédie, on ne trouve d'ailleurs rien sur "L'Office des Emigrés Ukrainiens en France" (pourtant le tome 9 est paru en 1980, c'est-à-dire à l'époque où I. Stasiw était encore vivant).
Au début des années 1980, Ivan Stasiw, alors âgé de plus de 80 ans, prit contact avec l'auteur du présent article. Il était déjà malade, presque paralysé, ne pouvant écrire à la machine qu'avec un doigt de la main gauche, ou dictant ses lettres en français à son épouse, qui s'occupait admirablement de lui (catholique de rite romain, une vraie patriote ukrainienne) ou à une secrétaire française. Il ressentait douloureusement le fait que l'activité de l'Office des Emigrés Ukrainiens en France soit passée sous silence, ou bien qu'on en dise des contre-vérités. Par la suite, lors de nos rencontres chez lui, il transmit à l'auteur de ces lignes des photocopies d'une partie de ses archives qu'il avait pu sauver en 1944. Ces archives témoignent que l'Office qu'il dirigeait avait vraiment eu une activité remarquable et souvent d'une grande importance pour la communauté ukrainienne.

D'après les informations de I. Stasiw, l'Office des Emigrés Ukrainiens en France fut déclaré officiellement aux autorités françaises et son enregistrement fut publié dans le "Journal officiel" de l'Etat français. D'après le témoignage d'A. Choulguine du 12 février 1949, l'Office fut créé après sa libération de prison, c'est-à-dire en 1941(15) . Ivan Stasiw soulignait que l'Office obtint le droit d'établir des "certificats de nationalité et autres documents nécessaires aux émigrés". Le secrétaire de l'Office était K. Michenko. L'Office était une institution purement ukrainienne, mais autorisée par les Allemands. Voici ce qu'il écrivait à propos de l'activité de l'Office:
"Nous organisions les fêtes nationales ukrainiennes, la fête de T. Chevtchenko, le Noël pour les enfants, une colonie de vacances ... l’Office aidait les étudiants, il y avait une aide médicale associée à l’Office et dirigée par le docteur Choulguine, épouse de notre célèbre personnalité A. Choulguine, une aide juridique dirigée par l'avocat Sotchivko, un secteur féminin avec Mmes Verjbytska, Solonar et d'autres; ce département visitait nos malades dans les hôpitaux, apportait des aides en nourriture, et surtout une aide morale. Je recevais des appels de nos femmes intellectuelles que les Allemands avaient réquisitionnées pour travailler dans des hôpitaux militaires allemands. Souvent à l'Office venaient des jeunes Ukrainiens d'Ukraine centrale que les Allemands avaient pris pour travailler, et qui s'étaient enfuis. Nous enregistrions à l'Office les mauvais traitements infligés aux Ukrainiens par les Allemands, nous leurs établissions des papiers d'identité et leur payions l'hôtel. J'ai dans mes archives certains des programmes des fêtes, des lettres de nos femmes ...
"Nous prenions contact avec nos prisonniers se trouvant en France, nous les aidions dans les limites de nos possibilités. Nous cachions nos réfugiés, ceux qui ne voulaient pas retourner travailler pour les Allemands. Je m'adressais à l'Eglise catholique, à l'Eglise orthodoxe, à l'Association des anciens combattants en leur demandant d'effectuer un contrôle des activités de l’Office car je considérais que j'étais responsable devant la société ukrainienne de cette activité. J'ai le compte rendu d'un de ces contrôles. Il y avait auprès de l’Office un département d'aide géré par MM. Labouchniak et Dovjenko.
"L'ancien ambassadeur russe, Maklakov, m'envoyait souvent des gens pour que je les aide, car il n'avait pas confiance dans le dirigeant de l'Office des Emigrés Russes.
"J'ai envoyé des rapports sur mon activité dans l'Office aux fonctionnaires gouvernementaux français, particulièrement au chef de la Résistance au ministère des Affaires étrangères, A. Verdier. J'ai la confirmation de la réception de mes rapports et reconnaissance du bien fondé de nos activités.
"J'ai fait des démarches pour faire reconnaître officiellement l'émigration ukrainienne par le gouvernement français. J'ai la correspondance officielle (à ce sujet), les lettres des ministères et de la police.
"J'ai essayé d'organiser une maison de retraite pour les Ukrainiens ...
"... Les Allemands ont voulu m'emmener avec eux en Allemagne. Afin de ne pas tomber entre leurs mains je me suis caché chez des amis, chez la famille Leroux qui était propriétaire d'un hôtel rue Bergère" (16).

Les photocopies de documents officiels sur l'activité de l'Office permettent de suivre les efforts de I. Stasiw en vue de la reconnaissance par les autorités françaises de la nationalité ukrainienne pour les Ukrainiens résidant en France. Dans une lettre au préfet de police de Paris, datée du 7 janvier 1943, I. Stasiw écrivait que lors du renouvellement des papiers, on refusait aux Ukrainiens d'indiquer leur nationalité, mettant à la place "russe", "polonais" ou une autre nationalité. Il rappelait au préfet qu'en accord avec la circulaire du ministère de l'intérieur n° 289 du 29 avril 1942, la police devait indiquer dans les documents la vraie nationalité des Ukrainiens. Il poursuivait dans sa lettre au préfet:
"La non- reconnaissance de cette nationalité est blessante pour les ressortissants d'Ukraine. Sous cette nationalité, des milliers d'Ukrainiens se sont engagés dans l'Armée française, beaucoup sont tombés au champ d'honneur, d'autres sont prisonniers. Ils sont partis avec la foi que la France respecterait leur dignité nationale.
"Je suis certain que vous comprendrez et admettrez le droit à la vie d'un peuple de 45 millions d'habitants. Les Ukrainiens qui, pendant l'occupation de leur territoire, ont dû émigrer et séjournent en France, ont toujours été loyaux envers elle et reconnaissants pour son hospitalité, ainsi que pour la possibilité qui leur était donnée d'un développement culturel...
La lettre informait aussi que la Préfecture de Police ne reconnaissait pas toujours la nationalité ukrainienne attribuée par l'Office. I. Stasiw demandait de régler cette affaire. N'ayant pas de réponse I. Stasiw obtint d'être reçu à la préfecture, le 19 janvier 1943, par le sous-directeur pour les étrangers. Les efforts d'I. Stasiw se poursuivaient auprès de la police et du chef de l'Etat à Vichy. Enfin le 21 mai 1943 il reçut une lettre du secrétariat particulier du chef de l'Etat français, dans laquelle il était dit que les départements des affaires intérieures et extérieures se sont mis d'accord pour que dans les papiers des Ukrainiens originaires de Pologne, s'ils sont en possession d'une attestation du secteur de garantie des intérêts des apatrides et réfugiés (du ministère des Affaires Etrangères) ainsi que de l'Office des Emigrés Ukrainiens en France, on indique leur "origine ukrainienne" (17)

Les certificats de nationalité délivrés par l'Office des Emigrés Ukrainiens en France eurent force de loi auprès des organismes de police pour l'établissement des papiers pour les émigrés ukrainiens. Mais cette question ne se résolvait pas si facilement, car encore en juillet 1943, I. Stasiw écrivait au chef du département des étrangers du ministère des Affaires étrangères, que certaines autorités françaises continuaient à ignorer le droit des Ukrainiens d'avoir la mention de leur origine ukrainienne dans leurs pièces d'identité(18). La difficulté venait de ce que la décision d'avril 1943 sur "l'origine ukrainienne" des émigrés avait été prise par consensus entre les deux ministères et avec l'accord du chef de gouvernement et non par décret auquel l'Office aurait pu se référer (19).
Les autorités françaises consentaient à marquer l'origine ukrainienne pour les Ukrainiens ayant des passeports polonais, tandis que les anciens combattants de l'armée nationale ukrainienne et les personnalités de l'UNR avaient en majorité des passeports d'apatrides (dits passeports Nansen). Par ailleurs, la délivrance des certificats de nationalité pour les Ukrainiens ne concernait que la zone nord (occupée) de la France, en zone sud (libre) ces certificats ne pouvaient être délivrés que par le secteur des apatrides et des étrangers du ministère des Affaires étrangères (20).

Ivan Stasiw fit des démarches pour que le statut d'apatrides fut étendu à tous les Ukrainiens. La proposition fut rejetée. Le statut d'apatride ne pouvait être obtenu que par des Ukrainiens arrivés en France avant le 1er janvier 1933. Les personnes venues plus tard ne pouvaient obtenir ce statut que dans des cas particuliers sur décision du secrétariat d'Etat du ministère des Affaires Etrangères (21).
Mais le président de l'Office des Emigrés Ukrainiens s'efforçait d'obtenir que la date permettant d'acquérir le statut d'apatride soit le 21 juin 1941, c'est-à-dire la veille de l'agression, de l'Allemagne hitlérienne contre l'Union soviétique. Le département des étrangers auprès du ministère des Affaires étrangères n'accepta pas cette proposition (22).

Les documents dont nous disposons indiquent que la question du statut des apatrides, ou plus exactement le statut de "réfugié ukrainien", a progressé quelque peu, puisque dans la lettre du chef du département des étrangers auprès du ministère des Affaires étrangères, datée du 13 avril 1944, on peut lire: "Le ministère de l'intérieur est d'ores et déjà disposé à examiner avec bienveillance, en accord avec mon Département, toutes les demandes de reconnaissance de la qualité de réfugié ukrainien qui lui seront présentées. Jusqu'ici presque aucune démarche en ce sens n'a été tentée, pas même par l'élite de l'émigration ukrainienne. La procédure est cependant très simple lorsqu'il s'agit d'ex-réfugiés russes désireux de changer de catégorie, ce qui doit être le cas le plus fréquent... "(23).

Ce texte donne l'impression que certains des Ukrainiens possédant des papiers de "réfugié russe" n'étaient pas pressés de devenir des "réfugiés ukrainiens".
Durant les années 1943 et 1944, I. Stasiw fit des rapports sur l'activité de l'Office qu'il faisait parvenir au ministère des Affaires étrangères (département des étrangers), de même qu'à deux délégations régionales du département des apatrides (à Paris et à Marseille (24).
En février 1943, un département juridique fut créé à l'Office des Emigrés Ukrainiens, ce dont fut informé le ministère des Affaires étrangères. Dans la réponse du ministère, outre l'accord sur l'existence de ce département, il y a confirmation de la réception par le ministère du bulletin de l'Office des Emigrés Ukrainiens en France (25).
En septembre 1943, Ivan Stasiw demanda aux autorités françaises l'autorisation de créer "L'association des réfugiés ukrainiens, anciens légionnaires en France". Cette proposition fut rejetée par le département des étrangers du ministère des Affaires étrangères (26).
Il est à noter que des Ukrainiens déportés du travail en Allemagne en fuite s'adressaient souvent à l'Office des Emigrés Ukrainiens.

Les documents d'l. Stasiw font ressortir d'autres faits concernant les Ukrainiens en France. Comme on le sait, les Allemands occupaient également les îles anglo-normandes de Guernesey et Jersey, situées près des côtes normandes. Les archives de l'Office nous apprennent que les Allemands avaient envoyé sur l'île de Jersey des travailleurs ukrainiens déportés. Certains d'entre eux avaient pu s'échapper. L'Office enregistrait devant des témoins les récits de ces travailleurs forcés. Ces comptes rendus décrivent la vie effroyable de ces Ukrainiens sur l'île de Jersey.

Le premier compte-rendu dont nous disposons indique que le 30 octobre 1943 les Ukrainiens Vassyl Halaiko et Mykola Ojdybessiv, tous deux originaires de la région de Jytomyr se présentèrent à l'Office. Ils rapportèrent les faits suivants:
"A la fin de l'année 1941, les autorités allemandes d'occupation en Ukraine nous ont emmené pour travailler en Allemagne en tant que travailleurs libres, de là ils nous ont envoyé sur l'île de Jersey, où nous avons travaillé à la construction de fortifications. Dès le début nous avons eu la vie dure, nous étions insuffisamment nourris, on ne nous donnait ni vêtements, ni chaussures, nous étions maltraités et frappés. Souvent les travailleurs, et nous parmi eux, étaient obligés de chercher parmi les ordures, une pomme de terre pourrie, des épluchures de pommes de terre et autres déchets, afin d'apaiser notre faim.
"Il y a eu des cas où les chefs ont tué des travailleurs à coups de gourdins et les ont jeté à la mer. Avec le temps notre sort s'améliora en ce qui concernait la nourriture et l'attitude envers nous... " (27).
Les deux travailleurs s'étaient échappés d'un train qui les emmenait à Saint-Malo. N'ayant aucun papier, ils s'étaient présentés à l'Office des Emigrés. On dispose également sur le sort des travailleurs ukrainiens d’un autre témoignage, celui d'Ivan Meguera lui aussi originaire de la région de Jytomyr. Son témoignage est daté du 5 avril 1944:
" ... Voici des exemples du comportement inhumain des Allemands envers nous, les "Ost", comme on nous appelait*: Sur l'île de Jersey, notre colonne qui comprenait 300 personnes a travaillé durant 18 mois de 1942 à 1943. Outre des Ukrainiens, il y avait aussi des Russes** dans la colonne, des Polonais et d'autres. Les travaux de terrassement et de coulage du béton étaient très pénibles. Nous vivions dans des baraques sales, froides et avec des parasites. Le comportement envers nous, aussi bien dans les baraques qu'au travail, était incroyablement méprisant et grossier, comme avec du bétail.
"On refusait aux Ukrainiens leur nationalité, et lorsque les gardes et les chefs étaient de bonne humeur, ils affirmaient que les Ukrainiens et Russes c'est la même chose, ce sont tous des Russes. Le comportement envers les Polonais, les Français, les Espagnols et les autres qui faisaient partie de la colonne était sans comparaison meilleur. Ils n'étaient jamais frappés pour des motifs pour lesquels on frappait les Ukrainiens.
"On payait aux Ukrainiens 5 marks par mois. Les autres travailleurs étaient payés 100 -150 marks par mois pour le même travail. Aux travailleurs ukrainiens on donnait une miche de pain par jour pour quatre personnes. Aux travailleurs non ukrainiens on donnait une miche par jour pour trois personnes, complétant cela tous les deux jours par une miche de pain pour deux personnes. Nous ne recevions jamais ce complément. Aux Ukrainiens, on donnait 5 grammes de margarine et 5 grammes de saucisson par jour. Les autres recevaient beaucoup plus tous les jours.
"Les autres recevaient deux fois par jour une soupe de macaronis et de légumes, assez bonne. Aux Ukrainiens on donnait une soupe faite avec les déchets de légumes, à moitié pourris, des feuilles de choux noircies, les fanes de carottes, tout ce qu'on jetait à la cuisine. La soupe des Ukrainiens était cuite à part, dans des chaudrons différents de ceux des autres travailleurs, sans graisse ni viande.
Nous ne recevions rien d'autre que cette soupe. Les non Ukrainiens recevaient aussi de la viande, du poisson, du saucisson, des bonbons, etc ...
"Les Ukrainiens étaient obligés à travailler sans relâche, comme des machines. Quiconque s'étirait pour souffler ou bien détendait ses mains tétanisées était aussitôt frappé sur tout le corps par les gardiens allemands, avec ce qui leur tombait sous la main, les poings, un bâton, une pelle.
"Si la victime endurait les coups en silence cela s'arrêtait là, mais à la moindre protestation, les gardiens frappaient jusqu'à faire perdre connaissance à la victime, et quelquefois à mort.
"De cette manière, au cours des 18 mois, 53 Ukrainiens furent tués. Les morts étaient jetés dans le fossé le plus proche, recouverts d'un peu de terre ou de détritus et c'était tout. »
"Le chef du groupe où travaillait Meguera était un Allemand du nom d’Ellin. Bien qu'il battait les gens aussi, il ne tuait pas. Le vrai bourreau était Iup, le chef de la colonne. Lui aussi avait un groupe de 30 personnes. Dans son groupe il a frappé jusqu'à la mort 5 Ukrainiens au camp de Brinfor. Tous les autres tués le furent aussi dans ce même camp. A cinq kilomètres de Brinfor, il y avait un autre camp, "Chepki". Là-bas aussi on frappait, mais on ne tuait pas. Ces assassinats étaient connus non seulement des travailleurs de la colonne, puisque ceci se déroulait sous leurs yeux, mais aussi des fermiers voisins, en majorité Anglais, avec lesquels les Allemands se comportaient bien.
"Les travailleurs se plaignaient des coups et des meurtres au plus haut chef de la firme Klenko sur l'île. Mais celui-ci répondait qu'il ne pouvait rien faire car on était en temps de guerre. Cette firme (de construction de bâtiments et de voies ferrées) est toujours sur l'île, et deux autres firmes (de béton), Hay-Litman et West-Deutsch, qui connaissaient ces meurtres, ont maintenant quitté l'île... " (28) .
Nous avons intentionnellement cité ce long extrait de la déposition faite à l'Office, car il témoigne de l'effroyable tragédie des travailleurs ukrainiens, les "Ostarbeiter" (travailleurs de l'Est), comme on appelait ces gens déportés par les Allemands*** .
Le compte rendu parle ensuite des circonstances dans lesquelles un garde allemand a fusillé par plaisir un travailleur ukrainien nommé Stéfan, dont le corps a été abandonné près de la route.
Tout aussi intéressante est la lettre, datée du 5 juillet 1944, d'une des Ukrainiennes qui travaillaient dans un hôpital militaire allemand. Elle aussi soulignait les comportements discriminatoires envers les Ukrainiennes: "Cela fait très mal au coeur de voir qu'envers une Française le comportement est autre qu'envers nos Ukrainiennes. Ce n'est pas une nouveauté. J'ai déjà vu cette différence de comportement (envers nous) en Ukraine"(33).L'Office des Emigrés Ukrainiens en France souleva par ailleurs auprès du ministère des Affaires étrangères français la question de "l'arrestation massive des travailleurs agricoles ukrainiens" en zone nord (occupée) de la France. Le chef du département des étrangers du ministère répondit par lettre le 29 février 1944 que "... l'organisation (allemande) Todt réclamait toujours plus de travailleurs agricoles en accord avec l'institution du travail obligatoire (STO). Il n'était donc pas question d'en exempter les réfugiés d'origine ukrainienne (se trouvant en France)" (30).

Le département d'aide de l'Office avait à sa disposition certains fonds, il aidait différentes personnes, y compris des étudiants. Sur cette aide, on dispose d'un extrait de l'acte de contrôle d'activités du 13 février 1943 au 24 juin 1944, acte signé par des représentants des Eglises gréco-catholique et orthodoxe ukrainiennes. Les fonds de l'Office, selon ce document, s'élevaient à 148 968,90 francs, les dépenses à 119 081,20 francs. L'aide se réalisait sous deux formes: en nature et en argent. Différents objets furent envoyés à Lviv, à un des camps (de prisonniers sans doute), ou transmis aux malades d'un hôpital. L'aide en argent à diverses personnes atteignit la somme de 12 212,50 francs(31).

En mars 1944, Ivan Stasiw informa le département des étrangers au ministère des Affaires étrangères de son intention de créer à Paris un asile pour des personnes en difficulté. Mais du fait que cette proposition ressemblait à la création d'un véritable centre ukrainien ("Maison Ukrainienne"), le chef du département des étrangers refusa l'autorisation, déclarant qu'il n'était pas compétent dans cette affaire (32).

Comme on le voit, l'activité de l'Office des Emigrés Ukrainiens en France était très importante et surtout nécessaire. Alors pourquoi a-t-elle été ignorée après la guerre ?
Après la fin de la guerre, O. Boïkiv et ses sympathisants (membres de l’OUN de Melnyk) ont mené une campagne de propagande contre I. Stasiw, déclarant que ce dernier avait collaboré avec les Allemands en tant que président de l'Office. En fait, la principale raison de cette campagne étaient les mésententes antérieures entre O. Boïkiv et I. Stasiw, qui s'étaient aggravées sous l'occupation, lorsque I. Stasiw devint président de l'Office des Emigrés.

Dans une de ses lettres à l'auteur de cette étude, Ivan Stasiw donna les informations suivantes sur ses mésententes avec O. Boïkiw: "Lorsque la France fut occupée, remplissant les fonctions de président de l'Office des Emigrés Ukrainiens, j'eus des divergences avec Boïkiv. Je considérais que la France survivrait à l'occupation, il me semble que je vous ai déjà parlé de ces événements. Par son action politique, Boïkiv laissait entendre que les Allemands nous étaient favorables, mais moi, je comprenais que l'occupation de la France serait courte et que l'attitude de la France envers l'émigration ukrainienne correspondra à ce que nous, l'émigration, respections le droit d'asile. Tous les événements indiquaient que nous aussi nous étions occupés par les Allemands ... Boïkiv était très ambitieux et ne tolérait aucune critique, il me considérait comme son adversaire(33).
Contrarié par le fait que Boïkiv et ses collaborateurs de Oukraïkié Slovo (La Parole Ukrainienne) diffusaient des contre-vérités sur lui, I. Stasiw écrivit le 28 octobre 1948 une longue et assez rude lettre à O. Boïkiv. Dans ce courrier, entre autre, on peut lire: "A la déclaration deguerre, la situation politique nous dictait de prendre le parti des alliés et de tourner toute notre attention vers eux~Mais vous n'avez pas voulu comprendre cela et vous avez gêné ceux qui ne partageaient pas vos idées. Alors queParis allait être occupé, n'avions- nous pas décidé, tous les deux, de rejoindre les alliés ?! Je fus le seul à partir, vous attendant au lieu convenu, et vous êtes resté à Paris, pourprendre aussitôt contact avec l'occupant allemand! Je suisrevenu d'exode moralement et physiquement détruit, pourne trouver chez vous qu'ironie et moquerie ...(34).

I. Stasiw soulignait plus loin que c'est justement lui, O. Boïkiv, qui avait le premier lié des contacts avec les Allemands, qu'il les a conduits à la filiale de l'UNS à Chalette, qu'il les a renseignés sur "Choulguine, Chapoval, Borschak, Paneïko, Studdynskyi, le père Bryndzan, Kossenko, Rudytchev et autres", qu'il a négocié avec eux sur la création en France d'une légion Ukrainienne (35), et à l'automne 1940  "il a envoyé des convois entiers de nos travailleurs en Allemagne ... "(36)  Et I. Stasiw d'ajouter plus loin: "De qui, sinon de vous, se sont plaint à moi les fonctionnaires officiels français.... de ce que vous collaboriez ouvertement avec l'occupant allemand, envoyant des convois de travailleurs ukrainiens vers l'Allemagne... ?(37).

Au milieu de l'année 1941, O. Boïkiv fit un voyage à Lviv. Un tel voyage sans autorisation des autorités d'occupation allemandes était impossible. Dans le livre consacré à O. Boïkiv et contenant également ses mémoires, on ne dit rien sur ce voyage à Lviv. En 1945, après la libération de la France, O. Boïkiv fut arrêté deux fois par la police française: le 28 avril et le 19 juillet 1945, il est resté une première fois 38 jours en prison, et la seconde fois trois mois. Il fut libéré le 18 octobre 1945. Toutefois, la procédure judiciaire se poursuivait. Le tribunal militaire n'arrêta cette procédure contre lui qu'en mars 1950, tandis que la décision de son expulsion de France ne fut annulée qu'en avril 1960(38).

V. Marouniak publie outre un bref mémorandum de l'avocat dans l'affaire de l'incarcération injuste d'O. Boïkiv du 29 août 1945, un autre document pour la défense d'O. Boikiv: le témoignage de Taras Boulba-Borovets du 5 mai 1948, qui dit notamment: "Moi, ancien Commandant en chef de l'Armée Insurrectionnelle Ukrainienne pendant les années 1941-1943, je témoigne du fait que monsieur Oleksandr Boïkiv, rédacteur, fut appelé en été 1941 de Paris à Lviv où il a prit part à des réunions secrètes concernant l'organisation du mouvement de résistance contre l'occupant allemand en Ukraine »(39). Cependant, on sait qu'en 1941 il n'existait aucune Armée Insurrectionnelle Ukrainienne en tant qu'armée de résistance aux Allemands. Par contre, de septembre à novembre 1941 existait la "Sitch de Poléssie", l’unité paramilitaire de T. Boulba-Borovets qui collaborait avec les Allemands(40). On sait aussi que T. Boulba-Borovets a été pour la première fois - et probablement la seule - à Lviv où il a effectivement rencontré les dirigeants de l’OUN de Melnyk en août 1941 mais à notre connaissance aucun article ou document ne mentionne la présence d'O. Boïkiv à cette rencontre.

Dans sa lettre à O. Boïkiv, I. Stasiw écrit que c'est lui, O. Boïkiv, qui avait négocié avec les Allemands la création de l'Office des Emigrés, proposant ou espérant que cette charge sera confiée à l'Union Populaire Ukrainienne (UNS). Au début, sur sa proposition, le siège de cet office se trouvait effectivement dans les locaux de l'UNS. C'est lui aussi qui avait choisi les cadres pour l'Office des Emigrés.
C’est lui aussi qui avait mené des discussions au sujet savoir qui sera le président de l'Office. Il ne souhaitait pas prendre la présidence, pensant qu'on lui proposerait un autre poste. C'est donc lui qui a présenté I. Stasiw aux Allemands à l'hôtel "Majestic".

I. Stasiw accepta le poste de président de l'Office des Emigrés sur l'incitation d'O. Boïkiv. Toutefois, toujours selon la lettre d'l. Stasiw, même lorsqu'il fut déjà le président de l'Office des Emigrés, les Allemands continuaient à s'adresser à O. Boïkiv pour toutes les affaires importantes (41).
L'Office des Emigrés fut donc autorisé par les Allemands à émettre des certificats de nationalité (et des certificats d"'origine aryenne"), ainsi que des attestations nécessaires pour obtenir une autorisation de résidence en France.

I. Stasiw dit qu'en octobre 1942 il comprit où on l'avait "fourvoyé" et voulut quitter le poste de président de l'Office des Emigrés, "mais c'était trop tard. Trop tard, car j'avais, depuis, émis beaucoup d'attestations illégales afin de sauver nos gens. Je savais qui si je me retirais je ne serais pas seul, moi et ma famille, à en souffrir, mais aussi des centaines de gens qui avaient été envoyés en Allemagne, et à l'occasion d'une permission n'avaient pas voulu y retourner et qu'il fallait aider.
"Je savais qu'en souffriraient des centaines de nos réfugiés d'Ukraine que, grâce à l'aide des Français, je cachais illégalement, je savais qu'en souffriraient ces Juifs à qui j'avais fourni des attestations des "origines aryennes" (42)
"Je savais tout cela, et c'est pour cela que je suis resté à mon poste, afin d'aider et sauver tous ceux qui attendaient de l'aide d'un des leurs ... " Ce travail, comme il le dit lui même, "était compris de tous (Sozontiv, Chapoval, Borschak) sauf par vous, car vous m'aviez placé à ce poste afin de m'enliser et pour justifier ainsi vos erreurs personnelles et politiques" (43).

Dans le livre sur O. Boïkiv, la question de la création de l'Office des Emigrés est présentée différemment: "Dans les années 1941-1944 d'autres problèmes surgirent devant l'UNS (l'Union populaire ukrainienne), moins grands par leur ampleur, mais plus risqués par leur sens. L'un d'eux fut la création de l'Office des Emigrés Ukrainiens à Paris dans sa conception allemande et sa réalisation pratique en tant qu'intermédiaire entre la communauté ukrainienne et les autorités allemandes ... Avant la création de cet office il y eut accord entre l'éventuel dirigeant de l'Office et les dirigeants de l'UNS sur le fait que l’Office agirait en collaboration étroite avec le secteur communautaire ukrainien. Cependant, comme il arrive souvent en pareil cas, l'ambition humaine de personnes occupant une position semi-gouvernementale, ignore le facteur social et communautaire, ce qui conduit à de lourds conflits. Il en fut ainsi à Paris, ce qui compliqua davantage les relations internes ukrainiennes avec beaucoup de dommages pour la communauté, et d'avantages pour l'autorité allemande d'occupation. L'Office mena une campagne contre l'UNS, et au début de juillet 1943, la Gestapo interdit toute activité à l'Union Populaire Ukrainienne "(44).

De ce qu'il est dit plus haut, on peut comprendre qu'l. Stasiw en tant que président de l'Office des Emigrés Ukrainiens avait décidé d'agir seul, prenant toute la responsabilité sur lui, ce qui fut la cause du conflit entre les deux personnalités, conflit qui se poursuivit après la guerre. Sur ce sujet, I. Stasiw dans sa lettre, déjà citée, à O. Boïkiv écrivait: "Vous avez été et êtes toujours conduit uniquement par votre seule ambition illimitée, votre manie de la grandeur, votre attirance pour le despotisme !... " (45).

Dans les documents dont nous disposons nous n'avons trouvé aucune trace des activités d'I. Stasiw dirigées contre l'Union Populaire Ukrainienne (UNS), ou contre O. Boïkiv personnellement, durant les années 1942-1944.
O. Boïkiv était le principal dirigeant et le représentant de l'Organisation des nationalistes ukrainiens (OUN) en France. Mais depuis la scission de l'OUN survenue le 10 février 1940, il existait deux organisations portant le même nom, l'une était dirigeée par Stepan Bandera, ancien chef de l'Exécutif de l'Ukraine occidentale qui, soutenu par les dirigeants du réseau en Ukraine soviétique ou récemment arrivés de ce territoire à Cracovie occupée, est devenu une figure-clé du mouvement nationaliste révolutionnaire,- et l'auyre était dirigée par Andri Melnyk qui présidait la Direction des nationalistes ukrainiens (OUN). Cette scission du mouvement en deux organisations distinctes n'a pas touché la France, de sorte que O. Boïkiv et l'OUN en France reconnaissaient toujours comme dirigeant Andri Melnyk.
L'OUN de Bandera fut combattue par les Allemands dès le début de l'occupation de l'Ukraine. Ce mouvement avait surpris les Allemands en proclamant, le 30 juin 1941, la restauration d'un Etat ukrainien indépendant, contrariant ainsi les plans secrets allemands à l'égard des territoires ukrainiens. S. Bandera fut arrêté à Cracovie et déporté à Berlin le 5 juin 1941. D'autres arrestations de bandéristes**** suivirent. Elles furent particulièrement nombreuses le 15 septembre 1941, tant en Ukraine que dans les autres territoires occupés, en Allemagne, en Autriche, etc. En novembre 1941, ayant appris que le mouvement de Bandera était en train de préparer un soulèvement de la population, les Allemands émirent l'ordre d'arrêter ei d'exécuter sans jugement tous les membres connus ou démasqués de l'OUN de Bandera. Le texte de cet ordre se trouve parmi les pièces d'accusation du procès des criminels nazis à Nuremberg(46).

A partir de janvier 1942, ceux des membres de l’OUN de Melnyk qui s'occupaient éventuellement des activités clandestines, furent également arrêtés. Quant aux membres de la direction de cette organisation, ils furent arrêtés principalement en janvier-février 1944. A. Melnyk a été arrêté le 28 février 1944 à Berlin, où il séjournait légalement. A cette époque O. Boïkiv se trouvait à Berlin. Arrêté avec les autres dirigeants melnykistes, il resta en prison à Berlin jusqu'en octobre 1944. Après la fin de la guerre il revint à Paris où il fut arrêté à deux reprises, comme on l'a vu précédemment.
Quant à I. Stasiw, il dit lui-même qu'il a été arrêté deux fois non par la sécurité française mais "par les communistes ukrainiens (Keissa et les autres) " (47), qui à l'époque, avec les communistes français, tenaient le haut du pavé. Ils disaient qu'ils allaient l'emmener à Moscou pour le juger. A cette époque, on lui confisqua une grande partie de ses archives. Mais les autorités françaises le firent aussitôt libérer. Elles ne voyaient pas de motif pour l'incarcérer, particulièrement lorsqu'il s'avera qu'l. Stasiw informait régulièrement de l'activité de l'Office des Emigrés le chef du département des étrangers au ministère des affaires étrangères, l'ambassadeur Abel Verdier, qui était un membre éminent de la Résistance, et dont il exécutait souvent les ordres (48).

Une correspondance de 1943 explique parfaitement l'atmosphère dans laquelle vivait la communauté ukrainienne en France. En juillet 1943, l'Office des Emigrés Ukrainiens reçut une lettre d'un Ukrainien de province, lettre de plaintes et de critiques. La réponse d’I. Stasiw mérite d'être citée:
"De même que vous, nous souffrons du malheur que vit notre Pays, nous voyons cette injustice, ces souffrances de notre peuple, nous voyons et nous comprenons que ceux qui arrivent en Ukraine, y vont par intérêt particulier, car l'Ukraine attire tout le monde par ses richesses, celui qui y va désire la terre ukrainienne et non pas aider le peuple ukrainien. Nous ne devons compter ni espérer sur aucune aide étrangère mais croire seulement en nos propres forces, et notre libération viendra lorsque le peuple ukrainien sera assez fort pour être maître chez lui et chasser tous les envahisseurs. ( ... )
En parlant toujours de l'Ukraine, la lettre poursuit: "...Notre libération viendra, et tout le monde le reconnaît si nous travaillerons dans l'unité. Nous devrons avaler encore plus d'une coupe amère. Nous savons que nous avons des ennemis nombreux et puissants, mais cela ne doit pas nous effrayer.
"L'Office sait tout cela. Il n'a pour souci que les intérêts nationaux, et nous ne croyons qu'en nos propres forces, nos propres acquis. Nous savons que personne ne nous aidera, et c'est pour cela que nous faisons tout pour améliorer notre situation. Peut être aurez-vous l'occasion de venir à Paris et de rendre visite à l'Office, alors nous vous montrerons des documents prouvant que nous avons fait tout ce qui nous était possible. Nous avons utilisé toutes les possibilités, mais il y avait et il y a beaucoup d'obstacles.
"Nous savons que nous sommes responsables devant nos gens (compatriotes), que nous existons pour protéger
nos affaires nationales, mais nous attendons aussi de notre communauté de la compréhension, de la critique objective et du travail créatif, et non pas seulement des réclamations et des plaintes infondées. Car c'est une chose de critiquer en se tenant à l'écart, sans connaître la situation, c'en est une autre de faire un travail responsable dans le contexte actuel.
"Vous nous écrivez que nos gens ne veulent même plus parler ukrainien, et ce sont ceux qui ne risquent rien. Donc, comprenez combien il est difficile de travailler alors que nous nous renions nous mêmes. Nous ressentons cruellement cette tragédie.
"Par les pleurs nous n'obtiendrons rien, mais uniquement par le travail, la ténacité et la foi dans notre victoire finale. Chacun de nous, qu'il soit travailleur physique ou intellectuel, doit défendre nos intérêts, ne pas chercher la faute chez les autres, mais chez soi-même, se demander avant tout à soimême: qu'ai-je réalisé, moi ? Chercher une issue à la situation difficile, par le raisonnement et non par les sentiments et les insinuations mal intentionnées de nos ennemis qui souhaitent que nous nous disputions et nous désunions. La voix du travailleur ukrainien nous importe toujours, nous sommes aussi des fils de notre Patrie, nés sous un toit paysan et nourris de pain noir ...
"Vous écrivez que nos gens ont perdu confiance. Pour nous cela n'est pas nouveau. C'est parce que bien vite et souvent sans raison nous perdons confiance en nos propres forces que nous sommes aujourd'hui un peuple captif, mais, par chance, il y en a parmi nous qui ont affronté la mort dans la lutte contre l'ennemi, bien que sachant qu'ils ne le vaincraient pas, mais simplement pour sauvegarder la dignité nationale par leur sacrifice. Il en a été ainsi à Krouty*****, à Bazar****** et en Ukraine carpatique. Personne,autant que nous ne souffre de toutes nos misères nationales.
"Nous, malheureusement, nous voyons et entendons plus que vous là où vous êtes, et pour cela nous le ressentons plus, mais nous ne désespérons pas. Nous, à l'Office, nous sommes conscients d'être exposés à la critique de tout un chacun, àdes accusations infondées d'actes que nous n'avons pas commis, ni même entendu parler ...
"Dans votre région, il y a beaucoup de gens d'origine ukrainienne. Mais combien sont organisés et sont soustraits à une influence étrangère ? A qui en est la faute ? Pas à ceux qui sont à Paris, mais à ceux qui résident près d'eux, qui les côtoient chaque jour ...
"Vous écrivez qu'au lieu simplement d'inciter il faut ordonner, mais y en a-t-il beaucoup chez vous qui exécuteraient des ordres ukrainiens ?
"Nous avons un lourd devoir à accomplir, nous, à l'Office, nous nous sommes consacrés entièrement à la défense des intérêts nationaux et sociaux, nous avons accepté ce poste non pas pour des avantages matériels ou autres, mais pour le bien ukrainien en général. Chacun de nous expose sa personne, sa famille, à des coups inconnus et peut être cruels, à des persécutions. Cela ne nous a pas effrayé, car nous sommes conscients que nous servons le peuple ukrainien. Mais que ceux qui sont dispensés de ces soucis, qui restent bien au chaud chez eux, ne s'en prennent pas à leurs représentants. Nous ne craignons pas la critique, mais qu'elle soit constructive, dirigée vers l'amélioration et pas vers la destruction.
"Nous ne répondons pas à tous par une aussi longue lettre, comme nous l'avons fait pour vous, car nous travaillons pour des milliers de nos émigrés, et ne pouvons donner à tous une telle réponse... Nous sommes toujours prêts à-échanger des idées, car nous voulons être l'expression exacte des idées et de l'attitude de notre communauté.
"Recevez nos sincères salutations ukrainiennes. Vive l'Ukraine !
Le dirigeant de l'Office des Emigrés. I. Stasiw. "(49)

Il n'y a certainement pas beaucoup de personnalités ukrainiennes en France qui aient exprimé aussi ouvertement leurs convictions, condamnant les visées des pays étrangers sur la terre ukrainienne et appelant les Ukrainiens à ne compter que sur leurs propres forces.
La lettre citée complète nos connaissances sur l'émigration ukrainienne en France pendant l'occupation. Même si les documents dont nous disposons ne sont pas nombreux, ils aident néanmoins à saisir les conditions dans lesquelles vivait cette émigration sous l'occupation allemande.
© 1999 Wolodymyr KOSYK
Paris 20 février-2 mars 1999


Notes
 
1- D'après les informations de I. Stasiw, archives personnelles de l'auteur doc. 55, p.4
2-Le N° 35 du bulletin daté du 4 février 1940 se trouve dans les archives allemandes, Bundesarchiv (BA) NS 43/41 f.27-29. Le rédacteur du bulletin était L. Verjbytska.
3 André Sidobre, Les problèmes ukrainiens et la paix européenne, Paris 1939, pp. 6, 9, 12, 14, 21.
4- Benoist-Méchin, L'Ukraine des origines à Staline, Albin Michel, Paris, 1941.
5- Tryzoub, 10 septembre 1939, p. 1.
6- BA NS 43/42 f.341, f.29-35; NS 43/41 f.82; NS 43/43 f.46.
7- Il existe à ce sujet certainement des archives françaises, mais elles n'ont pas été étudiées.
8-Tryzoub, n' 40-41 (690-691), 31 décembre 1939, p. 24.
9-BA NS 43/41 f. 39.
10- Dans le livre de V. Marouniak Oleksander Boïkiv, organisateur de la vie ukrainienne en France (en ukrainien), Paris, 1986, il est dit que l'UNS (Union Populaire Ukrainienne) a existé jusqu'en janvier 1944, ce qui n'est pas compatible avec la politique menée par les Allemands. Les Allemands ne toléraient l'existence d'aucune organisation étrangère, à l'exception des offices de confiance. Ou alors il faut comprendre que les Allemands auraient toléré l'UNS pour des raisons relevant des intérêts allemands.
11-Cette information est postérieure à la rédaction de notre article. Mme Jaroslava Josypyszyn, présidente de la Bibliothèque, a reçu la confirmation à ce sujet dans les courriers du ministère des Affaires étrangères des 9 juillet et 17 août 1999.
*-V. Prokopovytch est décédé en 1942.
12- Ibid. NS 43/42 f. 847101
13- Volodymyr Marouniak, Aleksander Boïkiv..., op.cit., p. 45.
14- Archives de l'auteur, doc. 41, p. 1.
15-Lettre d'l. Stasiw à l'auteur datée du 17 juin 1982, archives de l'auteur doc. 55, p. 1.
16- Archives de l'auteur, doc. 1 du 7 mai 1943.
17-Idem, doc. 6 du 21 mai 1943.
18-Idem, doc. 10 du 22 juillet 1943.
19-Idem, doc. 12 du 27 juillet 1943.
20-Idem., lettre du secrétariat du chef du gouvernement, datée du 6 septembre 1943, doc.17
21-Idem, doc. 19 du 27 septembre 1943.
22-Idem, doc. 21.
23-Idem, doc. 29.
24-Idem, doc. 9 et 30.
25-Idem, doc. 4 du 8 mars 1943
26-Idem, doc. 18.
27-Idem, doc. 22.
**- Ost - travailleurs de l'Est.
***-Dans le texte original "Moskal" (Moscoviens, habitants de la Moscovie, premier nom de la Russie), terme utilisé couramment en Ukraine pour désigner les Russes.
28-Idem, doc. 28.
****Une question vient à l'esprit: Est ce qu’actuellement, les familles de ces Ukrainiens ont été dédommagées ? Est ce que l'Etat Ukrainien s'en occupe ? -
29-Idem, doc. 34.
30-Idem, doc. 24.
31-Idem, doc. 32.
32-Idem, doc. 27.
33-Lettre d'l. Stasiw à l'auteur, doc. 54.
34-Lettre d'l. Stasiw à 0. Mikiv du 28 octobre 1948, archives de l'auteur, doc. 39, pp. 1-2.
35-O.Boïkiv donne une autre version de l'affaire de la légion Ukrainienne en France. Il dit que lorsqu'il était en Ukraine (en été 1941), "quelqu'un parmi nos compatriotes a rapporté à la Gestapo
qu’ au titre de représentant du président de l'UNS en France, j'ai envoyé au début de 1940 le père Perridon à Londres afin d'obtenir du gouvernement anglais l'autorisation de former une Légion Ukrainienne en France. La Gestapo a convoqué le père Perridon, le menaçant d'emprisonnement, mais après un long interrogatoire il fut libéré" (V. Marouniak, Oleksander Boikiv.... op. cit. p. 71). Cette affirmation, publiée après la mort de Mgr Perridon, n'a pas pu être vérifiée.
36-Lettre d'l. Stasiw, déjà citée, p. 2.
37-Idem, p. 3.
38-Volodymyr Marouniak, o.c., p. 109, 115-117.
39-Idem, p. 115.
40-Voir V. Kosyk. L'Ukraine dans la Seconde guerre mondiale dans les documents (en ukrainien), tome 2, Lviv, 1998, p. 195 - 202. Il s'agit d'un recueil de documents originaux allemands et de leur traduction en ukrainien.
41-Lettre d'l. Stasiw, déjà cité, pp. 2-3.
42-De nombreux Juifs ont été sauvés grâce aux attestations de l'Office des Emigrés Ukrainiens en France. Parmi eux, Léon Zitrone. Dans une de ses lettres I. Stasiw affirmait que "sous l'influence de Boïkiv, un citoyen allemand de Bukovine, Krystiuk, écrivit à la Gestapo pour dire que je donnais des certificats d'aryanité aux Juifs".
43-Lettre d'l. Stasiw, déjà cité, p. 3.
44-Volodymyr Marouniak, Oleksander Boïkiv ..., déjà cité, p. 60.
45-Lettre d'l. Stasiw, déjà cité, p. 6.
**** Partisans de Bandera.
46- IMT XXXIX, pp. 269-270, doc. 014-USSR (N° 7).
47 -Elie Borschak, qui ensuite changea d'attitude, faisait partie de ces communistes.
48-Après la libération de la France, Abel Verdier fut décoré officier de la Légion d'honneur pour services militaires extraordinaires et décoré de la croix de guerre 1939-1945 avec palmes et médaille de la résistance avec rosette. Lettres d'Abel Verdier, archives de l'auteur, doc. 42 et 43.
*****Nom d'une gare sur la ligne de chemin de fer menant du nord, de la Russie, vers Kyïv, où un bataillon composé de d'étudiants ukrainiens et une unité de haïdamaks (en tout quelques 600 hommes) ont opposé une résistance aux troupes russes soviétiques fortes de 4000 hommes, le 29 janvier 1918, pendant la première invasion russe contre l'Ukraine.
******Localité où les Russes ont fusillé, le 21 novembre 1921, 359 soldats de l'armée nationale ukrainienne opérant pendant un raid en Ukraine soviétique et qui ont refusé de passer du côté du pouvoir soviétique.
49-Archive de l'auteur, doc. 8, pp. 1-3.