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LIENS RUSSIE

LA POLITIQUE DE LA FRANCE À L’ÉGARD DE L’UKRAINE. Mars 1917 - février 1918



Éditions de la Sorbonne

 

 

 

LA POLITIQUE DE LA FRANCE À L’ÉGARD DE L’UKRAINE

Mars 1917 - février 1918

Wolodymyr Kosyk
 

A l’aide de documents d’archives, l’étude traite de la politique de la France à l’égard de la République ukrainienne, fondée en 1917, à l’époque où voulant sauver le front oriental, Paris cherchait à s’allier les forces nationales de l’empire russe éclaté è la suite de la Révolution. L’ouvrage apporte un nombre important de faits inconnus concernant les circonstances dans les- quelles se nouaient les relations franco-ukrainiennes, qui ont abouti à la nomination d’un Commissaire de la  République française en Ukraine. Ces relations furent interrompues en raison de la guerre soviéto-ukrainienne et des pourparlers à Brest-Litovsk, qui allaient bouleverser la situation et provoquer le départ de la Mission française de Kiev. L’ouvrage contient également des informations sur le mouvement national ukrainien et la question ukrainienne en France avant la Révolution russe.
 

Éditeur : Éditions de la Sorbonne
 
  • Collection : Internationale | 13
 
  • Lieu d’édition : Paris
 
  • Année d’édition : 1982
 
  • Publication sur OpenEdition Books : 24 novembre 2020
 
  • EAN (Édition imprimée) : 9782859440336
 
  • EAN électronique : 9791035104122
 
  • DOI : 10.4000/books.psorbonne.53563

 TEXTE INTÉGRAL  

 
1   La politique de la France à l’égard de l’Ukraine en 1917-1918 n’a pas encore fait l’objet d’études particulières en France. Les nombreux ouvrages sur la Révolution russe n’en parlent pratiquement pas.
2   Cependant, le sujet n’est pas sans intérêt. Non seulement parce qu’il s’agit de la politique d’une des premières puissances de l’Entente au cours de cette période cruciale de l’histoire contemporaine, mais également en raison du fait que l’Ukraine était devenue à l’époque la pièce maîtresse de l’enjeu diplomatique d’abord de l’Entente, ensuite des Puissances centrales.
3   Les sources publiées concernant la politique française à l’égard de l’Ukraine sont peu nombreuses. Ce sont surtout les mémoires-souvenirs des personnes impliquées d’une manière ou d’une autre dans la réalisation de la politique française dans l’Est européen, notamment les mémoires du commissaire de la République française en Ukraine, le général Tabouis, Comment je devins commissaire de la République en Ukraine ; de l’ambassadeur français à Pétrograd Joseph Noulens Mon ambassade en Russie soviétique, 1917-1918 ; du général Niessel, chef de la mission militaire française en Russie, Le triomphe des Bolcheviks et la paix de Brest-Litovsk ; le journal de Louis de Robien, Journal d’un diplomate en Russie et les lettres de Jacques Sadoul, Notes sur la révolution bolchévique.
4   On trouve des indications fragmentaires également dans certains ouvrages ukrainiens, comme par exemple dans l’ouvrage de l’ancien ministre des Affaires étrangères de l’Ukraine, A. Choulguine, intitulé L’Ukraine, la Russie et les Puissances de l’Entente, ou dans le premier volume de l’Histoire de l’Ukraine, 1917-1923 (en ukrainien) de Dmytro Dorochenko, ainsi que dans certains ouvrages américains sur la révolution en Ukraine, par exemple, dans l’ouvrage de M. Stachiw, P.G. Stercho et N.L. Chirovskyi, Ukraine and the European Turmoil, 1917-1919 ; dans celui de John S. Reshetar, The Ukrainian Revolution, 1917-1918 et surtout dans l’ouvrage de Oleh S. Pidhainy, The Formation of the Ukrainian Republic.
5   Ces sources ne pouvant cependant pas constituer la base de notre étude, il nous a fallu concentrer nos recherches sur des sources non publiées, notamment sur les Archives diplomatiques du ministère des Affaires étrangères, les Archives nationales et partiellement les Archives du ministère de la guerre. Accessoirement, nous avons consulté les Archives du Foreign Office et certains documents publiés des National Archives, Department of State, Washington, des archives du Auswaertiges Amt, Berlin, et des Archives autrichiennes parues sous le titre Erreignisse in der Ukraine, 1914-1922.
6   Il était important pour nous, d’une part, de dégager les faits dont la connaissance est nécessaire à l’étude de notre sujet et, d’autre part, placer ces faits dans le contexte général des événements de cette période riche en bouleversements.
7   Il nous a semblé donc que la meilleure façon de cerner la question était de fonder notre ouvrage principalement sur les documents d’archives, mais d’une façon un peu particulière : citer les sources le plus possible sans trop les commenter. Autrement dit, faire parler les documents.
8   En citant abondamment les sources, nous avons voulu recréer aussi fidèlement que possible les mobiles des prises de position, des décisions et des démarches, évoquer l’état de l’opinion publique, la présence et l’action des forces profondes et faire ressortir d’une manière générale les circonstances des événements, voire même l’atmosphère dans laquelle ils ont eu lieu. Il nous a paru préférable, outre de citer les documents le plus souvent possible, d’en reproduire quelques uns dans le texte, au lieu de les publier en annexe.
9   En définitive étant basé sur des sources inédites, notre ouvrage apporte également un nombre important de faits inconnus, qui sont susceptibles d’éclairer certains événements de la Révolution russe et qui peuvent leur donner une dimension nouvelle.
10   Afin de faciliter la compréhension du sujet et des événements, nous avons ajouté, sur les conseils de M. Antonin Snejdarek, professeur à la Sorbonne, un aperçu des relations entre la France et l’Ukraine avant 1917 et expliqué brièvement la question ukrainienne avant la Révolution russe. On ne peut en effet situer le sujet sans avoir quelques notions fondamentales sur ce qu’est l’Ukraine, sur ces origines, les relations ukraino-russes, la conception ukrainienne de l’histoire de l’Ukraine, la naissance et le développement du mouvement national et l’attitude de la France à l’égard de l’Ukraine dans le passé.
11   Par conséquent, dans la Bibliographie qui accompagne cet ouvrage on trouvera, outre les titres se rapportant à notre sujet lui-même, également ceux qui ont trait à l’histoire de l’Ukraine en général et à l’histoire de 1917-1918 en particulier.
12    Comme toujours dans le cas des ouvrages concernant l’Ukraine et les pays slaves utilisant les caractères cyrilliques, il s’est posé le problème de la transcription des noms et des mots d’origine ukrainienne et russe (noms propres et des lieux, titres de journaux et d’ouvrages). M.A. Snejdarek nous a déconseillé de les orthographier suivant le système de transcription internationale des slavisants. Suivant ses conseils, nous avons choisi d’utiliser le système de transcription phonétique. Nous transcrivons donc Khrystiouk (au lieu de Chrystjuk), Hrouchevskyi (au lieu de Hruševskyj), Chtcherbatchev (au lieu de Sčerbačev), Oukraïna (au lieu de Ukrajina), Kharkiv (au lieu de Charkiv), etc.
13    Un autre aspect du même problème est la transcription des noms de localités ukrainiennes. Il convient de rappeler que les noms géographiques ukrainiens sont passés dans le langage français non pas de la langue ukrainienne mais du russe ou du polonais, d’où certaines distorsions. Par exemple, on a l’habitude d’écrire Kharkov, alors que le nom ukrainien est Kharkiv, ou Tchernigov, alors que le nom ukrainien est Tchernyhiv, etc. Pour la ville ukrainienne de Lviv, la liste des noms utilisés est longue : Lvov, Lwow, Lemberg et Léopol. De même le nom de la capitale ukrainienne est écrit de plusieurs manières : Kief, Kieff, Kiew, Kiev. Là-aussi, nous avons eu recours à la transcription phonétique, à l’exception de Kiev, car la prononciation du nom ukrainien de la ville – Kyïv – est difficile à transmettre, il faudrait écrire Keïv.
14   Nous n’aurions jamais pu mener à bien notre tâche sans les encouragements constants et les conseils de M. Antonin Snejdarek, professeur à la Sorbonne. C’est donc avec le plus grand plaisir que nous lui exprimons notre vive reconnaissance. Nous tenons en outre à remercier chaleureusement M.J.-B. Duroselle, professeur à la Sorbonne, président de l’Institut d’histoire des relations internationales contemporaines, dont la bienveillante approbation nous a apporté un ultime encouragement et dont les indications et suggestions pendant les séminaires de recherches nous ont été très précieuses. Nous remercions enfin la direction et le personnel des archives mentionnées, de la Bibliothèque nationale et de la Bibliothèque ukrainienne de Paris pour les facilités qu’ils nous ont accordées pendant nos recherches.
15   Paris, mars 1979.
 
 

Chapitre premier. La question ukrainienne avant la première Guerre mondiale


p. 11-35

TEXTE  NOTES  NOTES DE FIN

 

TEXTE INTÉGRAL

 
1    L’Ukraine est l’un des pays les plus importants du continent européen. Sa superficie, dans les limites de la République socialiste soviétique d’Ukraine (603.700 km2) est plus importante que celle de la France ; le nombre de ses habitants est à peine inférieur à la population française ; ses richesses, dans de nombreux domaines, dépassent celles de la France.
  • 1 Ces estimations ont été calculées d’après les chiffres parus dans Development of Economy and Cultur (...)
2   En effet, l’Ukraine détient la première place en Europe pour la production du gaz naturel, de l’acier, des laminés, de la fonte, du minerai de fer, du sucre et des céréales ; deuxième place pour la production du pétrole (après la Roumanie) et du charbon ; troisième place pour la production de l’énergie électrique ; quatrième place pour la production de la viande, etc. Elle occupe environ 0,5 % du territoire du globe, sur lequel vit 1,3 % de la population mondiale, mais elle fournit 10 % de la production mondiale de la fonte, 8 % de l’acier, 6 % du charbon, 8 % du sucre, etc.1
  • 2 Alain Besançon dans la préface au livre Ethnocide des Ukrainiens, Paris, 1978, p. 7.
3   La caractéristique essentielle, qui a déterminé dans une grande mesure le destin de l’Ukraine, est sa position aux confins de deux mondes géographiques (l’Europe et l’Asie) et spirituels (l’Occident et l’Orient). Ces deux mondes se sont souvent affrontés sur la terre ukrainienne, d’où les invasions, les tiraillements, les confrontations des armées et des idées. Aussi a-t-on pu dire que l’Ukraine, dont « l’emplacement sur la carte de l’Europe a une importance stratégique décisive, a été empêchée par son histoire de connaître un développement national complet, au sens moderne du terme »2.
  • Ibid., p. 8.
4   En fait, bien qu’étouffé périodiquement, son développement s’est néanmoins effectué tant bien que mal avant la Première Guerre mondiale, mais il s’est avéré incapable, dans des conditions existentes et à lui tout seul, d’amener la modification de la situation internationale du pays. La plus importante tentative faite par l’Ukraine pour parvenir à cette modification à l’époque contemporaine fut incontestablement celle qui a abouti, en 1917-1918, à la formation d’un État ukrainien indépendant, reconnu par de nombreuses puissances. Cette indépendance fut l’aboutissement d’un « processus naturel, qui s’annonçait depuis longtemps, mais fragile et hors d’état de résister à l’attaque bolchévique »3.
5   Pour mieux saisir le fait ukrainien d’une part et les événements de 1917-1918 d’autre part, il est nécessaire, en guise d’introduction, de parler de la question ukrainienne avant la Première Guerre mondiale, d’esquisser ses origines et son évolution.

Les origines de l’Ukraine.

 
6   Ce n’est pas dans la nuit des temps mais dans les dédales de la conception historique officielle que se perdent les origines de l’Ukraine. La période fondamentale de son histoire est bien sûr la période allant du ixe au xive siècle, c’est-à-dire l’époque de l’existence de l’État de Kiev et de son prolongement, l’État de Galicie-Volhynie.
  • 1 W. Kosyk, Les relations de l’Ukraine avec l’Europe catholique, in Nouvelles de l’Institut catholiqu (...)
7    Fondée au milieu du ixe siècle, la principauté de Kiev, qui prit le nom de Rous’ conquit progressivement les pays voisins, créant ainsi un vaste empire s’étendant de la mer Noire à la mer Baltique. Sous le règne de Volodymyr le Grand (979-1015) et Yaroslav le Sage (1019-1054), la Rous’ fut à son apogée : elle devint un Etat puissant, fabuleusement riche, prospère et le plus cultivé du continent européen. Malgré les attaches qui le liaient avec Byzance, cet État entretenait des relations politiques, diplomatiques, dynastiques et commerciales avec l’Europe centrale et occidentale1. Kiev continuait d’entretenir des relations étroites avec l’Europe catholique même après la grande scission de l’Église en 1054.
8    L’empire construit par Kiev s’est désagrégé dans la première moitié du xiie siècle. Ses dépendances au nord, y compris les petites principautés qui allaient former la Moscovie-Russie, se détachèrent pour former des États indépendants. Kiev ayant perdu son importance, le centre politique de la Rous’ allait se déplacer vers l’ouest, où les principautés de Volhynie et de Halytch (Galicz) fusionnèrent en une seule principauté. Commencé au xiie siècle, le déclin de la principauté de Kiev s’accentua au début du xiiie siècle. Enfin, la ville de Kiev succomba sous l’invasion tartare en 1240 et c’est Halytch, capitale du royaume de Galicie-Volhynie, qui prit la relève pour un siècle.
9    Le royaume ukrainien de Galicie-Volhynie fut conquis, en 1349, par le roi Casimir de Pologne, tandis que les autres territoires de la Rous’-Ukraine passèrent sous la domination de la Lithuanie, qui remporta d’importantes victoires sur les Tatares (1363, 1399).
10    Après la perte de son indépendance, la période suivante de l’histoire de la Rous’-Ukraine sera étroitement liée avec l’histoire non pas de la Moscovie-Russie, mais de la Pologne et de la Lithuanie. La Pologne maintiendra sa domination sur la Galicie et la Volhynie occidentale jusqu’à la fin du xviiie siècle. De plus, en 1569, grâce au traité d’union avec la Lithuanie, elle reçut pratiquement le reste de l’Ukraine (mais elle perdra l’Ukraine de la rive gauche du Dniepr, avec Kiev, dans la deuxième moitié du xviie siècle).
  • 4 Cf. B. Klutchevsky, Histoire de Russie. I. Des origines au xive siècle, Paris, 1956 ; Pierre Kovale (...)
11    A propos de la période d’indépendance de la principauté de Kiev, la conception la plus connue est la conception russe, selon laquelle l’État de Kiev (ixe-xiiie siècles) fut le premier État russe, auquel on donne dans les manuels d’histoire des noms tels que « Russie de Kiev », « Russie kievienne », « Russie ancienne », « Russie prémongole », « ancien État russe », etc., tandis que son peuple est appelé « peuple russe » ou « Russes »4. Comme on ne peut raisonnablement prétendre qu’il s’agit des mêmes « Russes » que ceux qui formèrent au cours des xive-xve siècles la nationalité russe, les historiens russes soviétiques ont inventé un nouveau terme : « vieux-russe », et affirment que les habitants de la « Russie ancienne » formaient un seul peuple – le peuple « vieux-russe ».
12    En fait, tous les noms cités plus haut ont été tout simplement inventés, comme le rappelle l’historien russe P.N. Tretiakov :
  • 2 Lire : rousj.
  • 5 P.N. Tretiakov, Ou istokov drevnierousskoy narodnosti (Aux sources de la nationalité vieux-russe), (...)
« Le terme « nationalité vieux-russe », ainsi que les noms « Ancienne Russie », « ancien État russe », sont des termes littéraires, introduits dans le circuit par des historiens. Le nom de la nationalité est né à un certain moment à partir de l’ethnonyme « rous’ »2  – « ros’ », connu depuis longtemps au nord de la mer Noire »5.
  • 6 V.V. Mavrodine, Obrazovanié drevnierousskovo gossoudarstva i formirovanié drevnierousskoy narodnost (...)
13    Un autre historien russe, V.V. Mavrodine, écrit, non sans raison, que « la nationalité de cette époque ne peut pas être appelée russe, car cela signifierait mettre un signe d’égalité entre la nationalité formée par les Slaves orientaux au cours du ixe au xie siècle, et la nationalité russe des temps de Dimitri Donskoy et Ivan le Terrible, qui n’a réuni qu’une partie des Slaves orientaux »6.. Autrement dit, on ne doit pas confondre la population de la Rous’ de Kiev (les Roussènes) et les Russes.
  • 7 L.V. Tcherepnine, îstoritcheskié ouslovia formirovania rousskoy narodnosti do kontsa xv v. (Les con (...)
14    La thèse officielle soviétique est donc la suivante : le peuple de la Principauté de Kiev et de ses dépendances s’appelait « vieux-russe » et c’est à partir de ce peuple que se sont formées, au cours des xive-xve siècles, trois nations actuelles : russe, ukrainienne et biélonissienne7.
  • 8 Cf. Natalia Polonska-Vassylenko, Two conceptions of History of Ukraine and Russia, Londres, 1968 ; (...)
15    Les historiens ukrainiens contestent cette théorie. Ils affirment que depuis l’aube de leur histoire les Ukrainiens et les Russes n’ont jamais formé un seul peuple, que ce soit dans le sens strictement ethnique, anthropologique, politique ou culturel, et que la naissance et le développement de la Russie actuelle se sont faits loin et en dehors de l’État de Kiev, c’est-à-dire de la Rous’8.
16    L’État de Kiev, dont l’Ukraine fut le centre, était, rappellent les historiens ukrainiens, non pas un État unitaire mais un vaste empire composé de la métropole, qui portait le nom de « Rous’ », et de ses dépendances au nord. Les populations de ces pays ont évolué lentement du stade tribal au stade des peuples sans avoir jamais formé un seul peuple, car très tôt se formèrent dans ces immenses régions trois centres de convergences qui apparaissent clairement dès le début du xie siècle (Kiev-Halytch au sud, Rostov – Souzdal au nord-est, Polotsk – Menesk Minskj-Vitebsk au nord-ouest).
17    En ce qui concerne l’Ukraine, les documents de l’époque confirment que le nom « Rous’ » (en latin Ruscia, Russia, Ruthenia) ne s’appliquait à l’origine (jusqu’aux xiie-xiiie siècles) qu’aux régions autour de Kiev, Pereyaslavl et Tchernyhiv9  Or c’est justement dans cette région qu’est né au xiie siècle le nom « Ukraine ». C’est également dans cette région qu’« avait eu lieu d’une façon active le processus de la formation du peuple ukrainien »10. C’est pourquoi, aux yeux des historiens ukrainiens, la principauté de Kiev était en fait le premier État ukrainien11.
  • 12 M.I. Martchenko, Istoria oukraïnskoï koultoury (Histoire de la civilisation ukrainienne), Kiev, 196 (...)
18    Le nom « Ukraine » (Oukraïna) fut utilisé par des chroniqueurs dès 1187, d’abord pour désigner des territoires limitrophes de la principauté (Pereyaslavl, au sud de Kiev), puis des régions limitrophes de la Galicie à la frontière polonaise, ensuite celles de Volhynie, de Podolie, puis la Kiévie elle-même, qui ne sont pas aux confins (« Ukraine galicienne », plus tard « Ukraine bratslavienne », « Ukraine podolienne », etc.)12.
  • 13 Narody evropeyskoy tchasti SSSR (Les peuples de la partie européenne de l’U.R.S.S.). Académie des s (...)
19    Ainsi, en s’étendant progressivement, le nom « Ukraine » perd sa signification initiale d’« okraïna » (confins, pays frontière, marche) pour prendre, à partir du xiiie siècle, le sens du nom d’un pays. Ce fait est admis par les historiens soviétiques, qui pensent qu’« en connexion avec la formation du peuple ukrainien, le terme « Ukraine » prend un sens nouveau qu’il gardera dorénavant »13.
  • 14 Molod Oukraïny, n° 233, Kiev, 1964.
20    Par conséquent, « le chroniqueur comprend sous ce terme la Galicie, la Volhynie, la Podolie et la Kiévie qui, avant l’invasion mongolo-tatare de 1240, se trouvaient réunies dans l’État dirigé par le prince de Galicie. Le chroniqueur emploie le terme « Ukraine » non plus dans le sens d’une région, d’une « okraïna », mais pour désigner le pays entier »14.
  • 15 Cf. Y. Roudnytskyi, Slovo i nazva « Oukraïna » (Le mot Ukraine et sa signification), Winnipeg, 1951
  • 3 Il faut noter que dans la langue ukrainienne et en russe les mots « oukráïna » (accent sur le premi (...)
21    L’explication donnée par des historiens ukrainiens est proche de celle mentionnée plus haut. Ils pensent que même si à l’origine le nom Oukraïna voulait dire « confins » (du centre à Kiev), il avait vite acquis dans le peuple le sens de « pays », « notre pays », puisque « kraïna » veut également dire « pays »15. En tout cas, né au moment de l’indépendance de la Rous’ (donc de l’Ukraine), ce nom ne pouvait aucunement signifier, comme on le prétend souvent, « pays frontière » ou « marche » de la Pologne ou de la Russie3 .
22    Aux xvie-xviie siècles, le nom Ukraine est appliqué surtout à la Kiévie et aux territoires avoisinants (Podolie, Bratslavie, Pokoutia). L’ensemble de ces palatinats est le plus souvent désigné sur les cartes européennes comme « Ukraine – pays des Cosaques », en raison de l’essor remarquable de la cosaquerie ukrainienne, dont il sera question plus loin.
  • 4 Cf. article 3 du projet de traité entre le roi de France et le tsar, de 1668 : « Les Moscovites et (...)
23    Mais l’ancien nom Rous’ est toujours utilisé, parallèlement au nom Ukraine. Les Ukrainiens d’alors s’appellent souvent « Rousjki », c’est-à-dire « Roussiens », alors que les Russes actuels sont appelés « Moscovites »4. Toutefois, en Ukraine centrale et orientale, le nom Rous’ commence à disparaître à partir du xviie siècle ; il se maintiendra cependant en Ukraine occidentale jusqu’au xxe siècle (d’où les noms Ruthénie, sous l’Autriche, Podkarpatska Rous’, Russie subcarpathique, sous l’Autriche et la Tchécoslovaquie, etc.).  
 

La naissance de la Russie.

 
24    Tout aurait sans doute été simple si les choses ne s’étaient trouvées compliquées par un facteur extérieur, dû à la formation, à partir du xiiie siècle, au nord de la Rous’-Ukraine, d’une nouvelle puissance. En effet, sur les territoires des anciennes dépendances de Kiev, devenues indépendantes à partir de 1132-1135, s’est formée, environ un siècle plus tard, la principauté de Moscou, qui allait devenir à son tour indépendante vers la fin du même siècle (donc plus d’un siècle et demi après que ces territoires nordiques se fussent détachés de la Principauté de Kiev et un demi-siècle après sa chute).
  • 5 Le terme de « toutes les Russies » est une création postérieure. Ainsi, par exemple, dans une lettr (...)
25    Dans la deuxième moitié du xive siècle, le prince moscovite prit arbitrairement le titre honorifique de grand-prince (puis de tsar) de toute la Rous5, imitant en cela le titre du métropolite de l’Église orthodoxe. Cette Église avait son centre à Kiev jusqu’à la moitié du xiiie siècle environ. Son chef – le métropolite – nommé par Constantinople, portait de ce fait le titre de « métropolite de Kiev et de toute la Rous’ ». Mais à partir de la deuxième moitié du xiiie siècle, les métropolites prirent l’habitude de vivre à l’étranger, dans le Nord, notamment à Vladimir, puis à Moscou, de sorte qu’à partir du début du xive siècle, Kiev cessa d’être le siège du métropolite et le centre de l’Église orthodoxe. Toutefois, bien qu’ils eussent leur siège non plus à Kiev mais à Moscou, les métropolites gardèrent néanmoins le titre prestigieux de « métropolite de Kiev et de toute la Rous’ » jusqu’en 1458, c’est-à-dire jusqu’à la création d’une métropole séparée à Moscou pour la Moscovie-Russie. Il y aura donc, à partir de cette date, deux métropoles pour les orthodoxes de l’Europe de l’Est (ce que Moscou n’acceptait pas volontiers) et à côté du métropolite de Kiev et de toute la Rous’ il y aura dorénavant un métropolite (puis un patriarche) « de Moscou et de toute la Rous’ ». Bien sûr, après la création du patriarcat de Moscou (1589), celui-ci, le pouvoir politique russe aidant, saura absorber ensuite la métropole de Kiev.
26    Mais l’important dans ces titres était la dénomination « de toute la Rous’ », qui permettait à l’Église et au tsar de revendiquer l’héritage culturel et spirituel de la glorieuse Rous’ d’une part, et pouvait très bien justifier l’expansion de Moscou dans le domaine religieux et politique en direction de « toute la Rous’ » d’autre part.
  • 16 M. Tikhomirov O proiskhojdenii nazvania Rossia (L’origine du nom Russie), in Voprossy istorii, Mosc (...)
27    A partir du xve siècle, on commence à utiliser en Moscovie le nom « Rossia »16  et à se référer de plus en plus souvent à la Rous’. Le nom « Rossia » est cependant resté livresque jusqu’à Pierre le Grand, qui en fera le nom officiel de la Moscovie au début du xviiie siècle.
28    Bien que les noms « Rous’ » et « Rossia » désignent deux réalités historiques distinctes, on va les traduire dans les langues non slaves par un seul mot : « Russie ». C’est ainsi que s’installe la confusion quant à l’histoire de l’Ukraine, confusion que Moscou saura bien mettre à son profit.
29    Car en fait, disparue au xiiie siècle, la Principauté de Kiev sera absorbée d’abord non pas par la Moscovie-Russie, mais par la Lithuanie, tandis que le successeur de Kiev, la principauté de Galicie-Volhynie, perdra son indépendance un siècle plus tard. La Galicie (Halytchyna, en ukrainien), conquise en 1349, restera sous la domination polonaise jusqu’en 1772, date à laquelle elle fut attribuée à l’Autriche. Quant aux autres territoires ukrainiens, après la signature de l’union entre la Lithuanie et la Pologne en 1569, ils sont devenus des possessions de la Couronne de Pologne, comme l’un des composants de ce qu’on appelle souvent le commonwealth polono-lithuanoruthène. La Pologne acquit donc pratiquement la totalité de l’Ukraine, à l’exception de la région de Brest, restée sous l’administration lithuanienne.
30   L’histoire de l’Ukraine et de la Russie n’a commencé à être « commune » qu’à partir de la seconde moitié du xviie siècle. 

 

La formation du peuple ukrainien.

 
  • 17 Narody evropeyskoy..., op. cit., p. 572-579.
31   En ce qui concerne la question de l’époque à laquelle s’est formé le peuple ukrainien, les points de vue russe et ukrainien sont divergents. Sans parler de ceux des auteurs russes émigrés qui refusent de considérer les Ukrainiens comme un peuple distinct des Russes, la thèse officielle soviétique soutient que le peuple « vieux-russe », qui aurait existé du ixe au xiie siècle sur les territoires de l’empire de la Rous’, s’est divisé par la suite en trois peuples distincts : russe, ukrainien et biélorussien. Le processus de différenciation s’étant achevé aux xive-xve siècles, la formation de la nation ukrainienne prit fin au xviie siècle17.
  • 18 Nicolas Chubaty, Kniaja Rous’-Oukraina..., op. cit., p. 63-64.
32   Pour les historiens ukrainiens, le processus de la formation du peuple ukrainien (dans le sens d’une communauté ethnique spécifique ayant plus ou moins les mêmes aspirations, les mêmes intérêts et mue par un patriotisme commun) s’est fait au cours des ixe-xe siècles et il s’est achevé pratiquement pendant le xie siècle18. Que ce peuple ait porté différents noms au cours de son histoire ne change rien au fait qu’il s’agit toujours du même peuple, ayant gardé les mêmes caractéristiques ethniques, le même caractère, la même spécificité, assimilant facilement les éléments venus s’y ajouter et refusant de s’identifier aux corps étrangers du point de vue national.
33   Ce sont les événements politiques postérieurs (invasion tatare, annexion par la Lithuanie et la Pologne, perte des classes supérieures, affaiblissement de la créativité culturelle) qui vont affaiblir le processus du développement de ce peuple, le mettant dans le désarroi et une sorte de torpeur. Mais il a su résister. Ainsi, dans le processus des xvie-xviie siècles, on peut voir plutôt une renaissance qu’une naissance du peuple ukrainien et l’amorce de sa transformation en une nation moderne.
34    Ce qui est remarquable, c’est que ce peuple n’a jamais perdu le sentiment d’être un peuple distinct et d’être héritier direct de la glorieuse Rous’. Ceci ressortira tout particulièrement au xviie siècle, pendant la période cosaque, quand le peuple ukrainien se manifestera par la lutte pour son indépendance.
35   En conclusion, ce que l’on peut dire avec certitude, c’est que la formation de la nation ukrainienne n’est nullement postérieure à la formation de la nation polonaise, la nation tchèque et les autres nations de l’Europe centrale et orientale. Par contre son évolution politique ultérieure et le développement du sentiment national qui se manifeste chez tous les peuples slaves particulièrement à partir du début du xixe siècle, seront fortement perturbés par les circonstances politiques dont il sera question plus loin, et vont prendre du retard par rapport à certains autres peuples de l’Europe centrale et orientale. 

 

L’Ukraine, « nation cosaque ».

 
36   La présence sur les rives de la mer Noire des Tatares, qui y sont restés depuis l’invasion de l’Ukraine dans les années 1239-1240, allait avoir des conséquences désastreuses pour le pays et des incidences sur le développement de la nation ukrainienne. Depuis 1418, l’Ukraine aura à subir, pendant plus de trois siècles, des incursions tatares périodiques à certaines époques et dont certaines s’étendaient jusqu’à la Volhynie et la Galicie. Ces incursions, qui mettaient le pays à feu et à sang, ainsi que les conditions sociales extrêmement difficiles dans lesquelles se trouvaient les paysans, ont provoqué l’afflux, dans le sud de l’Ukraine, de paysans fuyant l’oppression seigneuriale et d’aventuriers audacieux, décidés à résister aussi bien aux seigneurs qu’aux Tatares et sachant se battre contre eux. On leur donna le nom de Cosaques, mot d’origine turque signifiant guerriers intrépides, hommes libres.
37    Le phénomène, qui débuta à la fin du xve siècle, prit assez vite de l’ampleur et au xvie siècle les Cosaques forment déjà en Ukraine une classe sociale, composée de militaires et de personnes non astreintes aux corvées et redevances seigneuriales. Cette classe sociale s’étend peu à peu vers le centre puis vers le nord de l’Ukraine. Il y a des Cosaques mi-sédentaires dans les villes fortifiées et des Cosaques Zaporogues (au delà des rapides, qui avaient pour siège les îles du Bas-Dniepr). La cosaquerie ukrainienne atteint son apogée au xviie siècle.
38    Les Cosaques, devenus synonymes des libertés et des droits, suscitent aussi bien l’admiration que les espoirs. Ils reflètent en fait les aspirations nationales du peuple, car c’est par eux que celui-ci rêve à la liberté sociale et nationale. Dans la deuxième moitié du xvie et au xviie siècle, les chansons populaires et les chants épiques (doumy) glorifient les chefs cosaques les plus combatifs (Baïda, de son vrai nom prince Dmytro Vychnevetskyi, Kichka, Sahaïdatchnyi, Netchaï, Morozenko, etc.).
  • 19 Mykhailo Hrouchevskyi, Istoria Oukrainy-Roussi (Histoire de l’Ukraine-Rous’), vol. IX (1), New York (...)
  • 20 Cf. Joseph Fidler, Beitraege zur Geschichte der Ruthenen in Nord-Ungarn und der Immunitaet des Cler (...)
39   A cette époque, les termes « Ukraine », « Ukrainien » sont utilisés côte à côte avec les termes « Rous’ », « Roussyn », « Roussène, Ruthène », « peuple roussène ». Par exemple, un diplomate polonais dit que « Dieu eut pitié de la pauvre Rous’ Ukraine » (bidna Rous’ Ukraïna)19. C’est de cette manière que se manifeste, dans l’actualité cosaque, l’héritage du passé historique. Sur les cartes de l’Europe, le pays est désigné comme « Ukraine – pays des cosaques ». Le nom Ukraine est également utilisé dans la région situé de l’autre côté des Carpathes, alors sous domination hongroise, et qui sera connue sous le nom de « Podkarpatska Rous’ » ou d’« Ukraine sub-carpathique ». En effet, on trouve dans une correspondance écrite en 1662 à Moukatchiv (Munkacs), des termes tels que « Munkacsiensis Ukraina », « alliae Ukrajnae », etc.20
  • 6 Les Turcs étaient les protecteurs et alliés des Tartares, ceux-ci s’étant mis sous la suzeraineté t (...)
  • 21 M.I. Martchenko, Istoria oukraïnskoï koultoury (Histoire de la civilisation ukrainienne). Depuis le (...)
40    La cosaquerie marque profondément le peuple. Dès le xvie siècle, le peuple constate dans ses chansons que l’« Ukraine est triste », car elle souffre à cause des raids tatares. Il glorifie Baïda, qui savait combattre les Turcs, protecteurs des Tatares6, et que le sultan voulait acheter en lui promettant de faire de lui « le seigneur de toute l’Ukraine » (douma créée vers 1575). Après la mort de Sahaïdatchnyi (1622), dans un poème qui lui était dédié, un auteur exprime la gratitude du peuple : « l’Ukraine est reconnaissante... (car) là où il n’y a pas de Zaporogues, les Tatares font irruption ». Les Cosaques sont les défenseurs « de notre Patrie, une barrière devant les méchants Tatares et Turcs »21.
  • 7 C’est-à-dire ruthène.
  • 22 M. Hrouchevski, Istoria..., op. cit., vol. VII, p. 162, 235, 278.
41    Les actions militaires des Cosaques contre les Tatares et les Turcs, avec lesquels le roi de Pologne avait signé des traités de paix, n’étaient pas sans gêner la politique extérieure de la Pologne. La Diète (Sejm) de la Couronne fut amenée à constater, en 1579, qu’« en Ukraine roussène7 , kievienne, volhynienne, podolienne, bratslavienne, on perturbe la paix avec les Turcs, les Tatares et les Valakhs ». On s’inquiète également, à Varsovie, du fait que « toute l’Ukraine est devenue cosaque ». Le roi lui-même constate, en 1626, que toute l’Ukraine est soumise aux Cosaques, « tout le pouvoir est entre leurs mains »22.
  • 23 Ibid., vol. VIII (2), p. 195 ; VIII (3), p. 144-146 ; Viatcheslav Lypynskyi, Oukraïna na perelomi ( (...)
42    Après une série de révoltes et de soulèvements, l’Ukraine réussit enfin à se soulever contre la domination polonaise, en 1648. Ce sont les Cosaques Zaporogues, dirigés par Bohdan Khmelnytskyi, qui levèrent l’étendard de la lutte, entraînant une insurrection générale. On rapporte à Varsovie, au début du soulèvement, que « tous les sujets en Rous’ se sont alliés aux Cosaques », dont l’armée a atteint en quelques semaines 70.000 hommes. Après les premières victoires éclatantes, Khmelnytskyi veut libérer « l’Ukraine et toute la Rous’ » (c’est-à-dire y compris les régions de l’ouest). L’Ukraine, pour lui, c’est le pays qui s’étend jusqu’à Kholm à l’ouest, et par conséquent il veut rejeter les Polonais sur « l’autre rive de la Vistule ». Il demande que « la Couronne de Pologne abandonne tous les droits qu’elles prétend avoir sur la totalité de la principauté roussène, et qu’elle rende aux Cosaques ta Rous’ jusqu’à Volodymyr, Lviv, Yaroslav, Peremyshl ». L’envoyé polonais auprès de Khmelnytskyi rapporte que « les Cosaques veulent recevoir tout le pays entre la Vistule et les régions d’ici »23.
  • 8 Commandant en chef des Cosaques et chef de l’État.
  • 24 M. Hrouchevskyi, Istoria..., op. cit., vol. VIII (3), p. 145, 126 ; V. Lypynskyi, Oukraïna..., op. (...)
  • 25 Commandant suprême de l’Armée Zaporogue, organisateur de la guerre des opprimés et des Cosaques ins (...)
43  Khmelnytskyi lutte pour les « droits et libertés du peuple roussène (ruthène) tout entier » et se considère « autocrate roussène ». Le patriarche Païssy, de Jérusalem, de passage à Kiev au moment de l’entrée triomphale de l’hetman (8) Khmelnytskyi dans la capitale de l’Ukraine (en 1648), s’adresse à lui en utilisant le titre de Prince de Rous’. Constatant que Khmelnytskyi est en train « de faire de l’Ukraine un État séparé », les Polonais mettent en garde les Tatares et les Turcs devant les dangers que pouvait constituer un tel État. Après sa mort, Khmelnytskyi est glorifié comme « hetman de toute l’Ukraine cosaco-roussène »24. La célèbre gravure de Khmelnytskyi, exécutée en 1651 par Guilhelmus Hondius Batavus, graveur à Dantzig (Gdansk), porte l’inscription suivante : Bohdan Chmielnicki. Exercitus Zaporoviensis Prefectus, Belli Servilis Autor Rebeliumquae Cosaccorum et Plebis Ukrayniensis Dux  25
 

Sous la « protection » de la Russie.

 
44   Mais la période d’indépendance fut brève. Face à la persistance du danger polonais et en raison de la guerre continuelle avec la Pologne, Khmelnytskyi eut l’idée de conclure un traité avec le tsar moscovite (1654). Le tsar en profita pour introduire des garnisons moscovites dans les villes ukrainiennes à l’est du Dniepr. Ce fut la première pénétration moscovite (russe) en Ukraine.
  • 26 V. Lypynskyi, Oukraïna..., op. cit., p. 33.
45  Les faits suivants caractérisent bien la politique russe envers l’Ukraine. En 1651, le tsar dépêcha auprès de Khmelnytskyi un envoyé chargé de lui conseiller de ne pas faire la guerre au roi de Pologne, car il serait obligé de venir en aide au roi et de « lui envoyer son armée »26. Cependant, en 1654, le tsar accepta de prendre l’Ukraine sous sa protection. Mais à part les garnisons chargées de surveiller les Ukrainiens, il ne fit preuve d’aucun empressement réel à venir en aide à l’Ukraine dans sa lutte contre la Pologne. L’Ukraine vécut une période de guerres incessantes. Enfin, en 1667, la Pologne et la Moscovie, par le traité d’Androussovo, se partagèrent (pour la première fois) l’Ukraine, le long du Dniepr. La Moscovie-Russie reçut tous les territoires situés à Test du fleuve, avec la ville de Kiev. La Pologne garda les territoires situés à l’ouest du Dniepr.
46   Il faut noter cependant qu’en Ukraine orientale, au nord-est, contitnuait d’exister un État ukrainien cosaque autonome (la Hetmanchtchyna), placé sous la suzeraineté de Moscou.
  • 27 Ibid., p. 296.
47   En 1687, après avoir fait déporter en Sibérie l’hetman Samoïlovytch et son fils aîné (le fils cadet fut exécuté), le gouvernement tsariste autorisa l’élection d’un nouveau hetman, mais en posant la condition suivante : « rapprocher les peuples petit-russien et grand-russe par des mariages mixtes et par tous les autres moyens, afin que personne n’ose dire que ce peuple est différent du peuple grand-russe »27.
48   Les révoltes et les guerres contre les Polonais et les Russes ne cessèrent pas pour autant après 1667. La dernière grande tentative en vue de soustraire l’Ukraine à l’emprise de Moscou fut celle d’Ivan Mazeppa, hetman de l’Ukraine autonome, qui rallia Charles XII de Suède. Mais à la bataille de Poltava (1709), la Moscovie-Russie sortit victorieuse. Charles XII et Mazeppa se réfugièrent en territoire ottoman, à Bendery, sur le Dniestr, exactement de l’autre côté de la frontière entre l’Ukraine polonaise et la Moldavie. La répression russe en Ukraine, qui dura pratiquement de 1708 à 1713, fut atroce, inhumaine, d’une cruauté qui dépasse l’imagination.
  • 28 Cf. Entsyklopedia oukraïnoznavstva (l’Encyclopédie ukrainienne), vol. 3, Paris – New York, 1959, p. (...)
49   A partir du début du xviiie siècle, le nombre des Cosaques ukrainiens sera limité, et sous Catherine II, après la destruction du campement des Zaporogues (1775), la classe sociale de Cosaques sera définitivement abolie en Ukraine. Les Russes n’ayant pas confiance en elles, les troupes des Cosaques ukrainiens, dans l’armée tsariste, seront peu nombreuses et elles disparaîtront tout à fait au début du xixe siècle28.
50   Il est important de ne pas confondre les Cosaques d’Ukraine avec les Cosaques de l’armée russe. Parmi ces derniers il y avait surtout les Cosaques du Don, c’est-à-dire de la région située à l’est de l’Ukraine, où le processus de la formation de la cosaquerie fut à peu près semblable à celui d’Ukraine, avec cette différence que la région du Don faisait partie de la Moscovie (Russie), alors que l’Ukraine appartenait à la couronne de Pologne. Les Cosaques du Don, communément connus sous le nom de « Cosaques russes », sont devenus le corps d’élite de l’armée régulière tsariste.
51   En 1917-1918, les Cosaques du Don ont tenté de créer une République autonome ou indépendante dans la région du Don. A ce titre, et parce qu’ils étaient en relation avec le pouvoir ukrainien, il sera question d’eux dans les chapitres consacrés aux événements de 1917-1918.
52   Par ailleurs, le gouvernement russe créa artificiellement, au cours des xviiie et xixe siècles, de nouvelles unités « cosaques », notamment des Cosaques de la Volga, du Caucase du Nord, d’Orenbourg, de Baïkal, d’Amour, d’Oussouri, etc., dont certaines comprenaient également des hommes d’origine asiatique (que les Français ont eu l’occasion de voir dans leur pays après la défaite de Napoléon). Tous ces Cosaques n’ont rien à voir avec les Cosaques d’Ukraine.

 

Déduction des droits de l’Ukraine.

 
53    Mazeppa mourut en 1710. Son successeur, Philippe Orlyk, poursuivit la lutte. Resté à Bendery avec l’état-major, les notables et une petite armée, il fut le premier à porter les efforts au niveau de la diplomatie européenne. En automne 1711, afin de conjurer les prétentions polonaises sur la partie occidentale de l’Ukraine (à l’ouest du Dniepr) et des Moscovites sur l’Ukraine orientale, il écrivit un livre blanc à l’intention des gouvernements européens, intitulé Déduction des droits de l’Ukraine, dans lequel il exposa le bien-fondé de la cause ukrainienne et les droits historiques de toute l’Ukraine à la liberté et à l’indépendance.
54   Ce document rappelle d’abord qu’ayant secoué le joug polonais en 1648, « la Nation Cosaque et l’Ukraine étaient libres ». L’alliance conclue avec le tsar n’a servi qu’à rendre possible l’oppression des Cosaques par la Moscovie. Par conséquent, conformément aux droits des peuples à secouer le joug, les Cosaques ont dû conclure une alliance avec Charles xii. L’Ukraine a le droit d’être libre et la Moscovie est une « puissance usurpatrice », qui n’a aucun droit sur l’Ukraine.
55   Par conséquent, poursuit le document, l’Ukraine s’attend à la compréhension et à l’équité des gouvernements de l’Europe, ainsi qu’à leur aide pour recouvrer la liberté, parce que c’est une question de justice et d’humanité :
56    « Il est de l’intérêt de toutes les Puissances de l’Europe de faire en sorte que l’Ukraine soit rendue au Duc Orlik qui a été librement élu et proclamé par les États d’Ukraine... Le Droit des Gens veut qu’on donne du secours dans des cas extrêmes à des Sujets oppriméz, à plus forte raison est-il juste et conforme au devoir du Christianisme et de l’Humanité même de faire rétablir des Principautéz oppriméez (à cause) d’une Alliance... »
  • 29 Le texte français de la Déduction des droits de l’Ukraine, découvert par E. Borschak, fut publié po (...)
57    La Déduction des droits de l’Ukraine souligne ensuite que la liberté de l’Ukraine est dans l’intérêt de toutes les puissances européennes, parce que la puissance démesurée de la Moscovie constitue une menace pour l’Europe. En faisant « rendre l’Ukraine », les puissances européennes peuvent « borner une Puissance qui pourroit bientôt tendre au renversement de la Liberté de l’Europe ». Par ailleurs, conclut le document, « la sûreté et la solidité de la Paix » en Europe « dépend en quelque manière de la Restauration de l’Ukraine »29
58   Ce document est un véritable annonciateur d’une prochaine naissance du mouvement national ukrainien moderne et d’une lutte générale pour l’indépendance. Cependant, les conditions politiques ne s’y prêteront pas et vont retarder ce processus.
59    Les puissances européennes n’eurent guère la possibilité de songer à l’Ukraine. Moscou en profita pour affermir son emprise sur le pays des Cosaques qu’elle tentera de transformer en « Petite-Russie ».
60    C’est au cours des partages de la Pologne, de 1772 à 1795, que la Russie reçut le reste de l’Ukraine (à l’ouest du Dniepr), à l’exception de la Galicie, de la Boukovine du Nord et de la Transcarpathie. La Galicie, on l’a vu, avant d’échoir à l’Autriche, appartenait à la Pologne depuis 1349. La Boukovine du Nord, après une brève période de domination hongroise au xive siècle, est restée sous l’influence moldave. La Transcarpathie appartenait à la Couronne de Hongrie depuis le xie siècle. Ces trois territoires se retrouvèrent sous le sceptre des Habsbourg et restèrent tout ce temps respectivement sous l’influence polonaise, roumaine et hongroise.
61    Peu après le premier partage de la Pologne (et le deuxième partage de l’Ukraine), ayant décidé d’en finir avec le particularisme et les libertés ukrainiennes, Moscou détruisit en 1775 le fameux camp de Cosaques Zaporogues, la Sitch, puis en 1782 mit fin définitivement à l’autonomie de l’État cosaque. Un an après, tous les privilèges cosaques et l’état cosaque en Ukraine furent abolis et le servage fut introduit. L’Ukraine devint une simple province de la Russie.

 

Naissance du mouvement national moderne.

 
62    Au moment de la naissance du mouvement national moderne au début du xixe siècle, les Ukrainiens, descendants de Cosaques, se souvenaient encore des anciennes libertés. Ils ont gardé le sentiment d’être un peuple distinct, différents des Russes et des Polonais.
63    Mais la situation était extrêmement difficile. Au cours de la seconde moitié du xviiie siècle, la vie nationale ukrainienne était tombée dans un dépérissement extrême. Son élan a été brisé par les assauts successifs du pouvoir russe à l’est, et du pouvoir polonais à l’ouest. Une sorte d’assoupissement, entraînant jusqu’à la disparition de la manifestation extérieure d’une vie nationale quelconque, semblait donner raison à ceux qui affirmaient que le peuple ukrainien n’existait pas, qu’il n’y avait que des Polonais à l’ouest, et des Russes (Petits-Russes) à l’est du Dniepr. A l’ouest, tout semblait avoir cédé à la polonisation, et à l’est, la russification battait son plein. Les écoles ukrainiennes avaient disparu ou étaient en décadence, la vieille et glorieuse Académie de Kiev cessa d’être un centre national. Moscou préférait voir les jeunes Ukrainiens faire leurs études à Moscou ou à Pétersbourg, où ils subissaient une russification plus radicale. D’ailleurs, des dispositions sont prises en 1804 dans toute l’Ukraine pour éliminer l’enseignement en ukrainien.
  • 30 Cf. le discours de H. Petrovskyi, prononcé à la Douma en 1913, in P.D. Tymochenko, Khrestomatia mat (...)
64    Le niveau d’instruction de la population ukrainiene tomba d’une façon catastrophique. Au milieu du xviie siècle, la majorité des habitants de l’Ukraine, y compris les femmes et les filles (chose assez rare à l’époque) étaient instruits. Or d’après le recensement de 1897, il n’y avait plus que treize Ukrainiens sur cent qui savaient lire et écrire. Dans l’Empire russe, le peuple ukrainien était le moins instruit de tous les peuples30
65    Cependant, le sentiment d’être un peuple distinct et opprimé existait essentiellement chez le peuple. Les couches sociales supérieures dans leur désir de devenir une classe priviligiée, égale à l’aristocratie russe (ou polonaise), en participant d’une manière ou d’une autre au pouvoir et à l’administration du pays, avaient en définitif adopté, depuis longtemps, la nationalité du pouvoir ; ils étaient devenus Polonais ou Russes, à quelques exceptions près.
66 Ceux des nobles qui se sentaient Ukrainiens, ainsi que des intellectuels, n’abandonnaient cependant pas l’idée d’autonomie et de liberté. Par exemple, entre 1790 et 1805, un auteur inconnu écrivit un ouvrage historico-politique, intitulé Istoria Roussov (Histoire des Ruthènes), dans lequel il donnait la justification suivante de la lutte des habitants de l’Ukraine (Roussiens ou Ruthènes, qui sont des descendants directs et héritiers de la Rous’ de Kiev) :
  • 31 Elie Borschak, La légende historique de l’Ukraine, Paris, 1949, p. 15.
« ... tout homme sensé sera forcé d’admettre que tout être a le droit de défendre son existence, son bien et sa liberté, et qu’il a été doué à ces fins, par la nature et le Créateur, d’armes et de moyens suffisants »31.
67  Au moment où le nationalisme faisait son apparition en Europe, Istoria Roussov était sans aucun doute un véritable signe précurseur de la renaissance de la conscience nationale et de la naissance du mouvement national moderne.
68    Comme chez les autres peuples slaves, les idées du nationalisme et du retour au peuple, à ses traditions et ses richesses, ont abouti à la renaissance des études philologiques, ethnographiques et historiques, ainsi qu’à un renouveau de la littérature nationale. En Ukraine orientale, sous la Russie, la renaissance littéraire commence avec la publication en ukrainien de l’Eneïde travestie d’Ivan Kotlarevskyi, en 1798. En Galicie, la première œuvre en langue ukrainienne fut le recueil du poète M. Chachkevytch, intitulé Roussalka Dnistrovaya, qui parut en 1837.

 

Les interdictions et répressions.

 
  • 32 Ibid., p. 186-187 ; M. Lyssenko, Do pytannia pro malorossiyské tovarystvo (A propos de la société p (...)
69    Bien que l’essor de la littérature ukrainienne fut plus rapide que la prise de conscience nationale, les éléments d’une pensée politique se manifestent de plus en plus. Une société secrète, la Société petite-russienne (1821-1825), créée par Vassy1 Loukachevytch, maréchal de la noblesse de Pereyaslav, songe à l’indépendance « de la Petite-Russie » ou du moins à son autonomie32.
  • 33 Cf. Georges Luciani, Le livre de la genèse du peuple ukrainien, Paris, 1956.
70   Influencés par les idées slavophiles, les membres d’une autre société secrète, la Confrérie des Saints Cyril et Méthode (1846-1847), rêvent d’une Ukraine libre et indépendante dans une sorte de confédération slave33. Ils sont tous arrêtés et condamnés sévèrement ; le plus durement frappé est le grand poète ukrainien Tarass Chevtchenko (1814-1861), apôtre de l’Ukraine libre.
71    Considérant que l’Ukraine était une partie intégrante de la Russie, le gouvernement russe renforce les interdictions et la censure, créant des conditions tellement difficiles que les intellectuels ukrainiens n’ont guère la possibilité (parfois aussi le courage) de dépasser les limites imposées par le pouvoir.
72    Cependant, alors qu’en Ukraine orientale il fallait se terrer pour échapper aux représailles, la vie nationale en Ukraine autrichienne pouvait s’épanouir plus librement, particulièrement après la révolution de 1848. Mais les Ukrainiens avaient à lutter contre l’influence polonaise, notamment pour l’emploi de la langue ukrainienne dans les écoles et à l’Université de Lviv, ainsi que pour la participation à la vie politique, dominée entièrement par les Polonais, qui considéraient la Galicie ukrainienne comme terre polonaise.
73    Une légère libéralisation du régime tsariste au milieu du xixe siècle amena immédiatement une reprise de l’activité des intellectuels ukrainiens : discussions sur les questions touchant à la vie nationale dans la revue Osnova, organisation de l’instruction populaire, etc. Mais très vite, estimant que la littérature et la culture sont susceptibles d’éveiller et d’entretenir la conscience nationale, le gouvernement russe prend à deux reprises des dispositions interdisant la publication, la diffusion et l’introduction de l’extérieur des livres et des journaux en langue ukrainienne et l’utilisation de cette langue dans les écoles, les églises et le théâtre (la circulaire du ministre de l’Intérieur Valouev de 1863 et l’ukaz du tsar Alexandre II, signé à Ems en 1876). Même le nom « Ukraine » est banni. M. Katkov (1817-1887) écrivait en 1863 :
  • 34 P.D. Tymochenko, Khrestomatia..., op. cit., vol. 2, p. 331.
« ... l’Ukraine n’a jamais eu son histoire propre, n’a jamais formé un État distinct, le peuple ukrainien n’est qu’une partie du peuple russe..., et il n’y a jamais eu de langue ukrainienne »34.
74     La thèse de Katkov (et de beaucoup d’autres) était devenue celle du gouvernement russe.
  • 35 La littérature oukrainienne proscrite par le grouvernement russe. Rapport présenté au Congrès litté (...)
75    Les mesures prises sont accompagnées de répressions sévères. Un certain nombre d’intellectuels doivent émigrer en Ukraine autrichienne ou en Europe occidentale pour échapper à la surveillance et à l’arrestation. L’un d’entre eux, M. Drahomanov, tente de porter la question de l’interdiction de la littérature ukrainienne au Congrès littéraire international de Paris (1878)35
76     Ce coup rude est porté au mouvement ukrainien au moment où se développe en Russie, sous l’influence des idées socialistes et marxistes, le mouvement révolutionnaire, qui part à l’assaut de l’autocratie au nom de la justice sociale. C’est ainsi qu’aux interdictions et à la répression de la pensée nationale ukrainienne par le pouvoir s’ajoute l’idée de la priorité de la lutte sociale sur la lutte nationale, d’une lutte supposant la solidarité de classe entre les travailleurs sans distinction de nationalité.
77  Tous ces facteurs freinent considérablement l’évolution du mouvement national ; la conscience nationale semble s’estomper peu à peu. Vers la fin du xixe siècle, un groupe de jeunes gens, membres de la Fraternité de Tarass (1891), s’insurgent contre cet état de choses, proclamant que l’Empire russe n’est qu’un conglomérat superficiel de nombreuses nations, qui ne sont maintenues ensemble que par la force, par l’autocratie russe, que l’Ukraine a été et restera une nation distincte, et qu’elle a besoin de la liberté nationale, de l’indépendance.

 

La Galicie autrichienne et le mouvement ukrainien.

 
  • 9 Le nom de Galicie, rappelons-le, vient du nom de la ville de Halytch, première capitale du pays (xi (...)
  • 36 Leszek Podhorecki, Zarys dziejow Ukrainy (Précis de l’histoire de l’Ukraine), Varsovie, 1976, p. 14 (...)
78    Attribuée à l’Autriche lors du premier partage de la Pologne, en 1772, la Galicie (Halytchyna) devint une province de l’Empire sous le nom de « Royaume de Galicie et de Lodomerie ». Mais Vienne ajouta à la Galicie historique ukrainienne9  les principautés polonaises de Cracovie, d’Auschwitz et de Zator, créant ainsi une sorte de grande Galicie, dans laquelle les Ukrainiens se retrouvèrent forcément en minorité : 46,8 % de la population en 1849. Or en Galicie ukrainienne les Ukrainiens (Ruthènes) formaient en moyenne 71 % et les Polonais 20 % de la population36.
79    Tout en étant une minorité en Galicie historique ukrainienne, les Polonais avaient cependant une puissante classe de propriétaires fonciers, de nobles et d’intellectuels. De cette manière et grâce au régime social et politique basé sur les privilèges de classes, les Polonais s’assurèrent une prédominance politique incontestable dans ce pays bien avant le partage de la Pologne, et que l’occupation autrichienne ne changea en rien.
80    Cette situation engendra des tensions et des luttes constantes entre les Polonais, qui considéraient la Galicie comme leur possession historique, et les Ukrainiens (Ruthènes), qui aspiraient à devenir maîtres de leur pays et de leur sort.
81    La révolution de 1848 donna aux Ukrainiens de Galicie l’occasion de manifester leurs aspirations politiques. C’est le Conseil général ruthène, créé à cette fin, qui se chargea de cette tâche. Il publia un manifeste dans lequel il affirma hautement l’unité nationale du peuple ruthène de Galicie et d’Ukraine russe, en ces termes :
  • 37 Ivan Kholmskyi, Istoria Oukraïny (Histoire de l’Ukraine), Munich, 1949, p. 341.
« Nous, Ruthènes de Galicie, nous appartenons à ce grand peuple ruthène, qui parle la même langue et qui compte 15 millions de personnes, dont un quart habite la Galicie. Ce peuple était jadis indépendant, égal dans la gloire aux peuples les plus puissants d’Europe ; il avait sa langue littéraire, ses propres lois, ses princes... En raison d’un sort malheureux et de différents malheurs politiques, ce grand peuple a sombré et perdu son indépendance »37
82     Le manifeste se réfère, avec nostalgie, à l’époque de la Rous’ de Kiev.
  • 38 Velyka Istoria Oukraïny (Grande Histoire de l’Ukraine), Winnipeg, 1948, p. 683-684 ; V. Boudzynovsk (...)
83   Répondant aux violentes attaques de la presse polonaise de Lviv contre le mouvement ukrainien (ruthène), un prêtre ukrainien, Vassyl Podolynskyi, rappela aux Polonais la glorieuse époque cosaque dans l’histoire ukrainienne. Depuis que les Ukrainiens (Ruthènes) ont fait apparition dans l’histoire en tant que peuple, dit-il, ils se sont toujours considérés comme un peuple distinct aussi bien des Polonais que des Russes. C’est pour cette raison que les efforts énormes déployés par la Russie pour prouver que les Ukrainiens et les Russes formaient un seul peuple sont restés vains, et il en sera de même des efforts polonais. Les Ukrainiens, conclut le Père Podolynskyi, croient fermement en la renaissance, tôt ou tard, d’une Ukraine (Ruthénie) libre, indépendante38.
84   Dès 1848, le Conseil général ruthène demanda à l’empereur Ferdinand Ier de partager la Galicie en deux parties d’après la composition nationale de la population, de réunir la Galicie ruthène avec la Boukovine du Nord et la Ruthénie subcarpathique, et d’en faire un seul pays autonome de l’empire. Cette question fut également discutée lors du Congrès slave de Prague (1848). Néanmoins, même si parfois Vienne semblait soutenir les Ukrainiens contre les Polonais, il n’en est pas moins vrai que le gouvernement autrichien n’a jamais voulu accéder à cette demande ukrainienne, pour ne pas s’aliéner les Polonais, qui sont restés jusqu’à la guerre de 1914-1918 très influents en Galicie et à la cour de Vienne.
  • 39 Entsyklopedia, oukraïnoznavstva..., op. cit., vol. II, 1949, p. 486.
85     La situation des Ukrainiens en Galicie commença à s’améliorer après les réformes de 1860. La nouvelle Constitution ayant fait de la Galicie autrichienne une région autonome, les Ukrainiens obtinrent 49 places sur 150 à la Diète provinciale, mais après la modification de la loi électorale en faveur des propriétaires fonciers et des villes, ils n’en avaient plus que 14 (1877), puis 11 (1883)39  Toutefois, les libertés constitutionnelles, notamment à partir de 1867, permirent le développement de la littérature, de la presse, de l’instruction et de la science ukrainiennes.
86   En raison des mesures prises à cette même époque par le gouvernement tsariste en Ukraine russe en vue d’étouffer le mouvement ukrainien, la Galicie et la Boukovine devinrent, à partir des années 1870, le centre de la vie culturelle pour toute l’Ukraine.

 

Maturation du mouvement national.

 
87   De leur côté, les économistes se penchent sérieusement sur les relations économiques entre l’Ukraine et la Russie. Ils constatent que l’importance économique de l’Ukraine, dont le produit national est exploité au profit de la Russie, ne correspond nullement à son importance politique, qui est inexistante. Partant des nécessités économiques, Y. Batchynskyi, membre du Parti radical ruthéno-ukrainien, publie en 1895 la brochure Ukraina irredenta, expliquant et argumentant la nécessité de la formation d’un État national ukrainien indépendant.
88   Le Parti radical ruthéno-ukrainien, créé en 1890 en Ukraine autrichienne, adopte en 1896 un programme comportant le principe de l’indépendance de l’Ukraine. En 1899 est créé le Parti national démocratique, qui proclame la nécessité de l’unification du peuple ukrainien tout entier « en un seul organisme national ».
  • 40 M. Mikhnovskyi, Ukraine indépendante, Paris, 1965, p. 8, 17, 18.
89    La prise de conscience de l’unité de la nation ukrainienne, divisée artificiellement par la frontière entre deux empires, qui lui sont tous deux étrangers, et de son droit à l’indépendance est déjà un fait acquis. En 1900, Mykola Mikhnovskyi, un jeune avocat de Kharkiv, en Ukraine russe, défend publiquement, dans un discours publique, le droit de l’Ukraine tout entière à l’indépendance et affirme que les Ukrainiens ne pourront obtenir la libération sociale qu’après avoir réalisé la libération nationale. Il lance la devise : L’Ukraine aux Ukrainiens ! Les Ukrainiens doivent lutter pour une « Ukraine une, unique, indivisible, libre, indépendante, des Carpathes jusqu’au Caucase », c’est-à-dire englobant tous les territoires ethnographiques ukrainiens40.
90   Mais la situation devient très difficile et de nombreux facteurs entravent la maturation complète du mouvement national. La priorité donnée à la lutte sociale incite les intellectuels à accepter comme suffisante l’idée d’une transformation éventuelle de l’Empire russe en une fédération des États nationaux autonomes.

 

Après la révolution de 1905.

 
91    La révolution de 1905 amène la libéralisation du régime et un nouvel essor du mouvement national ukrainien. Mais il est de courte durée. Certes, après avoir consulté l’Académie des sciences de Saint-Pétersbourg sur le bien-fondé des lois exceptionnelles frappant la langue et la culture ukrainiennes, le gouvernement russe abrogea ces lois. Mais il reviendra sur ses positions un peu plus tard.
  • 41 P.D. Tymochenko, Khrestomatia..., op. cit., p. 297.
92   Le rapport de l’Académie, qui disait que « la population petite-russienne doit être placée sur un pied d’égalité avec la population grand-russe et avoir le droit de parler publiquement et décrire en sa langue maternelle », attirait en outre l’attention du gouvernement sur l’insuffisance du développement culturel des paysans ukrainiens, due justement aux interdictions gouvernementales41. Parfaitement conscients de cette insuffisance, les intellectuels ukrainiens s’appliquèrent de nouveau à créer des écoles, des associations culturelles « Prosvita », pour instruire le peuple.
93   Dès 1907, sous la pression des cercles réactionnaires, l’attitude libérale du gouvernement russe fit place à de nouvelles interdictions. Les journaux ukrainiens disparaissent les uns après les autres et à partir de 1910, sous l’impulsion de Stolypine, le pouvoir prit des mesures pour interdire la création de nouvelles associations et supprimer un bon nombre de celles qui existaient.
94   A la Douma, organisme parlementaire, les Ukrainiens sont impuissants : assez nombreux dans la première et la deuxième Douma, ils en furent pratiquement évincés dans la troisième, par un système électoral approprié. La Douma vota la loi instaurant la langue maternelle dans les écoles primaires en Pologne et en Lithuanie, mais non en Ukraine, parce qu’on considérait que pour les Ukrainiens le russe serait suffisant. Les députés ukrainiens n’ont d’ailleurs jamais pu aller au-delà des demandes relatives à l’autonomie culturelle. Le mouvement national ukrainien est assimilé au « séparatisme » et par conséquent banni, taxé de trahison, persécuté.
95    Pratiquement tous les partis russes se dressent contre lui. Quant aux bolcheviks, leur attitude est pour le moins ambiguë. Puisque ce sont eux qui vont en définitive prendre le pouvoir en 1917 et qui influenceront les événements en Ukraine, il n’est pas sans intérêt d’examiner de plus près la conception de l’époque de leur leader, V.I. Lénine, en ce qui concerne la question nationale et le droit à l’autodétermination.

 

Lénine et le droit à l’autodétermination.

 
96    Dès avant le 2e Congrès du Parti ouvrier social-démocrate de Russie et la scission entre bolcheviks et mencheviks (1903), Lénine expose ses idées sur la question nationale d’une manière générale, imprécise, pratiquement dans le seul but de répondre aux tendances centrifuges au sein du parti.
97    En effet, les marxistes juifs (qui seront rejoints plus tard par des marxistes ukrainiens) demandent dès cette époque que le parti soit édifié sous forme d’une fédération, garantissant aux partis nationaux, notamment au Bund juif, leur autonomie, tandis que Lénine prônait la construction d’un parti tout à fait centralisé, sans aucune distinction entre les nationalités. S’exprimant au sujet du manifeste des sociaux-démocrates arméniens, Lénine affirme à la même époque que les prolétaires ne doivent pas s’occuper du fédéralisme et de l’autonomie nationale. Au contraire, il faut rassembler les ouvriers de toutes les nationalités en vue d’un combat plus large « pour la république démocratique et le socialisme ».
  • 42 Ivan Bakalo, Natsionalna polityka Lenina (La politique nationale de Lénine), Munich, 1974, p. 10-11 (...)
98     Le 2e Congrès du parti (1903) adopta un programme concernant la question nationale : revendication de l’égalité des droits pour tous les citoyens, sans distinction de nationalité, et reconnaissance du droit de disposer d’elles-mêmes à toutes les nations faisant partie d’un État. Commentant ensuite ce programme, Lénine expliqua la tactique du parti : « la reconnaissance de la lutte pour la liberté d’autodétermination ne nous oblige nullement à soutenir la demande d’autodétermination »42
  • 43 V.I. Lénine pro Oukrdinou (V.I. Lénine au sujet de l’Ukraine). Œuvres choisies, vol. I, 1893-1917, (...)
  • 44 Ibid., p. 363.
99     Observant de l’étranger les événements de 1905, Lénine a dû se rendre compte que les ferments révolutionnaires et les soulèvements eurent lieu particulièrement dans les pays nationaux, à la périphérie, « où l’oppression politique déjà suffisamment insupportable est accentuée par l’oppression nationale », selon son propre aveu43. Il devient évident pour lui que le parti doit lutter pour la liberté culturelle et politique des peuples opprimés en Russie, et que le peuple russe ne pourra conquérir sa liberté sans lutter pour la liberté des autres peuples44.
100    Mais c’est à partir de 1913 que Lénine explique plus à fond sa conception de la question nationale et élabore la tactique du parti dans ce domaine. Il suit en fait une idée simple, qu’il exprime dans la Pravda du 10 mai 1913, dans un article intitulé « La classe ouvrière et la question nationale » : la Russie est composée de nombreuses nations qui forment la majorité de sa population. De ce fait, ces nations ne peuvent être ignorées. On ne peut donc faire autrement que de lutter pour la liberté et l’égalité, en droit, et de cette majorité et des Russes.
  • 45 Ibid., p. 469-470.
101   Mais ce principe ne veut pas dire qu’il faut soutenir la lutte nationale de tel ou tel peuple, ou sa lutte pour l’autonomie culturelle, car une telle lutte détournerait la classe ouvrière de l’unité internationale et de ses tâches à l’échelle mondiale45.
  • 46 Ibid., p. 523-524.
102    Dans un autre article, prenant pour la première fois la parole au cours de la polémique concernant la question ukrainienne et sans approuver l’idée de la séparation de l’Ukraine, Lénine prend la défense des Ukrainiens pour dire qu’en les attaquant pour leur « séparatisme », les nationalistes russes défendent en fait les privilèges des Russes. Et « comme la classe ouvrière est contre tous les privilèges, elle défend le droit des nations à l’autodétermination ». Ce qui ne veut pas dire, souligne Lénine, qu’elle prône la séparation. Les ouvriers savent, assure-t-il, quels avantages procurent les grands États et l’union de grandes masses ouvrières. « Mais les grands États ne peuvent être démocratiques que lorsqu’il y a une égalité complète des nations, et cette égalité signifie également le droit à la séparation »46.
103    Un an plus tard, il développe cette dernière idée : il s’agit en l’occurrence de savoir quels sont les liens qui unissent les peuples :
  • 47 Ibid., p. 532.
« Partout où nous remarquons des liens forcés entre les nations, sans prôner du tout immanquablement la séparation de chaque nation, nous prenons absolument et résolument la défense du droit de chaque nation à l’autodétermination politique, c’est-à-dire du droit de pouvoir se séparer »47.
104    Lénine est donc pour la « séparation » lorsqu’il s’agit de lutter pour l’abolition de l’inégalité, des privilèges et des liens forcés entre les peuples, en non pas en vue de réaliser l’indépendance nationale.
105    En septembre 1913, Lénine formule les principes définitifs de la politique des marxistes russes dans la question nationale :
« Le programme national de la démocratie ouvrière : pas de privilèges pour une seule nation, ni pour une seule langue ; la solution du problème de la libre disposition politique des nations, c’est-à-dire de leur séparation et de leur constitution en État... »
106    Mais quelques lignes plus loin, il précise :
  • 48 V.I. Lénine, Notes critiques sur la question nationale, Moscou, 1954, p. 6-7.
« Aux rivalités nationales entre les différents partis bourgeois, autour des questions de langue, etc., la démocratie ouvrière oppose la revendication suivante : unité absolue et fusion totale des ouvriers de toutes les nationalités, dans toutes les organisations ouvrières, syndicales, coopératives de consommation, déducation et toutes autres... Seule une telle unité et une telle fusion sont capables de sauvegarder la démocratie... »48.
107    Cette ligne politique qui, tout en reconnaissant le droit à la libre disposition des peuples, prône en même temps la fusion totale des ouvriers de toutes les nationalités, soulève une vive critique de la part des socialistes et des marxistes juifs (M.F. Liebman) et ukrainiens (L. Yourkevytch). Lénine répond que les marxistes russes sont pour les droits des nations à disposer d’elles-mêmes, mais c’est une position de principe. Car en fait il croit aux vertus des grands États :
  • 49 Ibid.., p. 34.
« Un grand État centralisé constitue un énorme pas historique en avant, de la dispersion moyenâgeuse à la future unité socialiste du monde entier, et il n’y a pas, il ne peut y avoir d’autre voie vers le socialisme qu’en passant par cet État... »49.
108   Par conséquent, Lénine va développer l’idée du centralisme démocratique. Ainsi se dessinent, en ce qui concerne la question nationale, les grandes lignes de la politique du bolchevisme, d’une politique à double sens : en théorie, le principe de la reconnaissance de tous les droits à chaque nation, y compris du droit à l’indépendance ; en pratique, l’unité absolue du mouvement ouvrier et du parti, considéré comme avant-garde du prolétariat appelé à prendre le pouvoir, refus d’autonomie au sein du parti pour les formations nationales, et cheminement vers le maintien d’un grand État multinational.
  • 50 Ibid., p. 99.
109    Autrement dit, Lénine pense que « les intérêts de l’union des prolétaires, les intérêts de leur solidarité de classe, exigent la reconnaissance du droit des nations à la séparation »50  mais ce n’est pas un droit en soi, qui revient à un peuple tout naturellement, c’est un droit qui est soumis aux intérêts de la lutte des classes, à la solidarité internationale et à la finalité de l’idéologie marxiste.
  • 51 Cf. Dzvin, n° 5, Kiev, 1914, p. 458-465.
110    Ce sont là des nuances que peu de gens – y compris parmi les marxistes ukrainiens – seront capables de saisir. Lev Yourkevytch sent bien le danger. Il critique la politique de Lénine qu’il qualifie de ruse politicienne d’un centraliste et assimilateur russe51
 

A la veille de la guerre.

 
  • 10 Pari fondé pour soutenir la loi du 30 octobre 1905 libéralisant la vie politique.
  • 52 Cf. Yaroslav Fédortchouk, Le réveil national des Ukrainiens, Paris, 1912, p. 13.
111    A la veille de la Première Guerre mondiale, de 1910 à 1914, l’attaque des partis politiques russes contre le mouvement ukrainien s’amplifie : les nationalistes russes, les « octobristes »10, les Cent-Noirs (ceux-là même qui organisent des pogroms antijuifs), les constitutionnels-démocrates (K.D. ou Cadets), sont opposés au mouvement national ukrainien. A droite, on crie au séparatisme. Les progressites et marxistes l’accusent de vouloir la division des forces révolutionnaires et d’abandonner la lutte des classes. Pour effrayer l’opinion publique et faire pression sur le gouvernement, les journaux publient des articles disant que le mouvement ukrainien est subventionné et appuyé par les ennemis de la Russie, que c’est une intrigue autrichienne, allemande, polonaise, voire même juive, selon les cas et les circonstances52. Ils encouragent le gouvernement à persécuter les associations ukrainiennes et à renforcer les restrictions concernant la presse, le théâtre, les écoles et l’utilisation de la langue.
  • 53 Podieda sovietskoy vlasti na Oukraïnié (La victoire du pouvoir soviétique en Ukraine), Moscou, 1967 (...)
112    En 1914, le gouverneur de Poltava suggéra au gouvernement une série de mesures à ce sujet qui montrent bien l’ampleur de la discrimination et des répressions. En voici les principales : ne confier en Ukraine des postes d’enseignants qu’aux Russes et en exclure toute personne suspecte de sympathie « pour le mouvement ukrainien », expliquer dans la presse et les écoles que le nom « Ukraine » signifie « marge » ou « confins » de la Russie (jadis de la Pologne), interdire l’usage de ce nom et le remplacer partout par le nom « Petite-Russie », ne jamais élever un Ukrainien à la dignité d’évêque, n’attribuer aucune responsabilité aux Ukrainiens ayant été compromis avec le mouvement ukrainien, celui-ci devant être considéré comme extrêmement dangereux pour la Russie53
113    La guerre de 1914 apporta donc un renforcement de mesures restrictives : fermeture du dernier journal en langue ukrainienne, surveillance policière accrue, déportation d’activistes du mouvement national, dont M. Hrouchevskyi, futur président de la Rada centrale et de la République ukrainienne.
114   Le mouvement national ukrainien semble d’ailleurs s’effacer complètement devant l’immense effort de guerre. Près de trois millions d’Ukrainiens sont mobilisés. Ils se battent et meurent au front pour la cause de la Russie et des Alliés. Avec cette particularité qu’ils meurent souvent des balles tirées par d’autres Ukrainiens, ceux d’en face, qui sont dans l’armée autrichienne. Au moment de la guerre, en effet, il y a quelque 30 millions d’Ukrainiens dans l’Empire russe, et environ 5 millions dans l’Empire austro-hongrois.

 

Lénine et la question nationale à la veille et pendant la guerre.

 
115    Juste à la veille de la guerre, Lénine est revenu, dans le journal Prosvechtchénié (avril-juin 1914), sur la question du droit des nations à disposer librement d’elles-mêmes. Il rappela que c’est le congrès international de la social-démocratie, tenu à Londres en 1896, qui avait proclamé qu’il était « pour le droit complet de libre disposition de toutes les nations ». Les socialistes opportunistes, affirma Lénine, ignoraient cette décision, alors que les bolchéviks étaient pour ce droit.
116    Il faut reconnaître que Lénine voyait la question nationale en Russie sous un angle très réaliste. « La Russie est un État à centre national unique, grand-russe, disait-il. Les Grands-Russes sont en Russie la nation qui opprime ». Les allogènes (qui constituent dans l’ensemble 57 % de la population), y compris les Ukrainiens, vivent à la périphérie. Or, « l’oppression dont souffrent ces allogènes est beaucoup plus forte que dans les États voisins », par exemple en Autriche. « Les nationalités opprimées vivant à la périphérie ont, de Vautre côté de la frontière, des compatriotes jouissant d’une indépendance nationale plus grande ». C’est le cas, entre autres, des Ukrainiens.
117    Lénine soumit à une critique sévère les nationalistes et les chauvinistes russes, qui affirmaient que « le mouvement ukrainien... menace d’affaiblir le lien qui unit l’Ukraine à la Russie, car l’Autriche, par son ukrainophilie, renforce les attaches des Ukrainiens avec l’Autriche ! On ne comprend pas alors – s’exclame Lénine – pourquoi la Russie ne pourrait pas tenter de « renforcer » le lien unissant les Ukrainiens à la Russie » par cette méthode... « c’est-à-dire par l’octroi aux Ukrainiens de la liberté d’user de leur langue maternelle, de l’autonomie, d’une Diète autonome, etc. »
118   Dans la politique générale de la Russie d’alors, selon Lénine, prédominaient les idées nationalistes russes ; « leur campagne d’excitation contre les allogènes qu’ils accusent de « séparatisme », qu’ils accusent de songer à la séparation, est prêchée et pratiquée à la Douma, dans les écoles, les églises, les casernes, dans des centaines et des milliers de journaux. C’est ce poison du nationalisme grand-russe qui intoxique l’atmosphère politique de la Russie entière ».
  • 54 V.I. Lénine, Notes critiques..., op. cit., p. 61, 57, 73-74, 109, 111.
119     Cette recrudescence du nationalisme russe, selon Lénine, survint à cause de « l’éveil du nationalisme chez les nations opprimées qui s’est manifesté si fortement après 1905 » notamment « de l’essor du mouvement ukrainien, du mouvement musulman, etc. »54
  • 55 V.I. Lénine, Ouvres, vol. XXI, Moscou, 1968, p. 316-317 ; Louis Fischer, Lénine, Paris, 1966, p. 82
120    Dans la brochure « Le socialisme et la guerre », rédigée en 1915 en collaboration avec Zinoviev, Lénine soulignait que « nulle part au monde, la majorité du peuple n’a souffert l’oppression comme en Russie : les Grands-Russes forment seulement 43 % de la population, c’est-à-dire moins de la moitié, et tous les autres sont privés de droits civiques, en tant qu’allogènes. Sur les 170 millions d’habitants de la Russie, près de cent millions sont opprimés et sans droits. En outre, le tsarisme fait la guerre pour conquérir la Galicie et anéantir définitivement la liberté des Ukrainiens, pour s’emparer de l’Arménie, de Constantinople, etc. »55
121     En avril 1916, poursuivant la polémique à ce sujet, Lénine publia des thèses dans lesquelles, en reprenant l’argument des nations périphériques de la Russie, il affirma que « le droit des nations à disposer d’elles-mêmes signifie exclusivement le droit à l’indépendance dans le sens politique, à la libre séparation politique d’avec la nation qui opprime ».
122     Mais, étant donné que « le socialisme a pour but non seulement de remédier au morcellement de l’humanité en petits États et à tout particularisme des nations ; non seulement de réaliser le rapprochement des nations, mais aussi leur fusion », les marxistes russes, selon Lénine, devaient « revendiquer l’affranchissement des nations opprimées », parce que « l’humanité ne peut aboutir à la fusion inévitable des nations qu’en passant par la période de transition d’un affranchissement complet de toutes les nations opprimées, c’est-à-dire de la liberté pour elles de se séparer ».
  • 56 V.I. Lénine, Notes critiques..., op. cit., p. 118-120.
123   Cela voulait dire, d’après Lénine, que « le prolétariat doit revendiquer la liberté de séparation politique pour les colonies et les nations opprimées par « sa » nation », mais « d’un autre côté, les socialistes des nations opprimées doivent surtout défendre et réaliser l’unité complète et absolue... avec ceux de la nation qui opprime »56. Lénine définissait ainsi, on ne peut plus clairement, la tactique dans la question nationale.
 

NOTES

 
1  Ces estimations ont été calculées d’après les chiffres parus dans Development of Economy and Culture of Soviet Ukraine, Kiev, 1971 ; Narodnoyé khoziaystvo SSSR v 1977 g. (Economie nationale de l’U.R.S.S. en 1977), Moscou, 1978, et Narodnoyé khaziaystvo Oukrainskoy SSR, 1978 (Economie nationale de la R.S.S. d’Ukraine, 1978), Kiev, 1979, p. 23, 32-39, 74-75.
2  Alain Besançon dans la préface au livre Ethnocide des Ukrainiens, Paris, 1978, p. 7.
3  Ibid., p. 8.
4  Cf. B. Klutchevsky, Histoire de Russie. I. Des origines au xive siècle, Paris, 1956 ; Pierre Kovalevsky, Manuel d’histoire russe, Paris, 1948 ; Francis Dvornik, Les Slaves, Paris, 1970.
5  P.N. Tretiakov, Ou istokov drevnierousskoy narodnosti (Aux sources de la nationalité vieux-russe), Léningrad, 1970, p. 5.
6  V.V. Mavrodine, Obrazovanié drevnierousskovo gossoudarstva i formirovanié drevnierousskoy narodnosti (La création de l’État vieux-russe et la formation de la nationalité vieux-russe), Moscou, 1971, p. 157.
7  L.V. Tcherepnine, îstoritcheskié ouslovia formirovania rousskoy narodnosti do kontsa xv v. (Les conditions historiques de la formation de la nationalité russe jusqu’à la fin du xve siècle), in Voprossy formirovania rousskoy narodnosti i natsii (Questions de la formation de la nationalité et de la nation russe). Académie des sciences de l’U.R.S.S., Moscou-Leningrad, 1958, p. 10-11.
8  Cf. Natalia Polonska-Vassylenko, Two conceptions of History of Ukraine and Russia, Londres, 1968 ; Nicolas D. Chubaty, Kniaja Rous’-Oukraina ta vynyknennia triokh skhidnoslovianskykh natsiy (Rous’-Ukraine et la formation de trois nations slaves de l’est), New York, 1964.
9  Cf. M.J. Braytchevskyi, Pokhodjennia Roussi (Les origines de la Rous’), Kiev, 1968, p. 149-164 ; P.N. Tretiakov, Ou istokov..., op. cit., p. 73-76.
10  M.J. Braytchevskyi, Pokhodjennia..., op. cit., p. 192.
11  Cf. M. Hruchevsky, Histoire de l’Ukraine, Paris, 1959, p. 11-12.
12  M.I. Martchenko, Istoria oukraïnskoï koultoury (Histoire de la civilisation ukrainienne), Kiev, 1961, p. 69.
13  Narody evropeyskoy tchasti SSSR (Les peuples de la partie européenne de l’U.R.S.S.). Académie des sciences de l’U.R.S.S., Moscou, 1964, p. 574.
14  Molod Oukraïny, n° 233, Kiev, 1964.
15  Cf. Y. Roudnytskyi, Slovo i nazva « Oukraïna » (Le mot Ukraine et sa signification), Winnipeg, 1951.
16  M. Tikhomirov O proiskhojdenii nazvania Rossia (L’origine du nom Russie), in Voprossy istorii, Moscou, n° 11, 1953.
17  Narody evropeyskoy..., op. cit., p. 572-579.
18  Nicolas Chubaty, Kniaja Rous’-Oukraina..., op. cit., p. 63-64.
19  Mykhailo Hrouchevskyi, Istoria Oukrainy-Roussi (Histoire de l’Ukraine-Rous’), vol. IX (1), New York, 1957, p. 39.
20  Cf. Joseph Fidler, Beitraege zur Geschichte der Ruthenen in Nord-Ungarn und der Immunitaet des Clerus desselben, p. 494, cité dans B. Barvinskyi, Nazva Ukraina na Zakarpatti (Le nom Ukraine en Transcarpathie), Winnipeg, 1952, p. 11.
21  M.I. Martchenko, Istoria oukraïnskoï koultoury (Histoire de la civilisation ukrainienne). Depuis les temps les plus anciens jusqu’au milieu du xviie siècle, Kiev, 1961, p. 105, 108 ; Istoria oukraïnskoï literatoury (Histoire de la littérature ukrainienne), Kiev, 1969, p. 200.
22  M. Hrouchevski, Istoria..., op. cit., vol. VII, p. 162, 235, 278.
23  Ibid., vol. VIII (2), p. 195 ; VIII (3), p. 144-146 ; Viatcheslav Lypynskyi, Oukraïna na perelomi (l’Ukraine au tournant), Vienne, 1920, p. 43, 282.
24  M. Hrouchevskyi, Istoria..., op. cit., vol. VIII (3), p. 145, 126 ; V. Lypynskyi, Oukraïna..., op. cit., p. 71, 51 ; Histoire de la littérature... op. cit., p. 304.
25  Commandant suprême de l’Armée Zaporogue, organisateur de la guerre des opprimés et des Cosaques insurgés (rebelles), et chef du peuple ukrainien. Cf. Szilagui Sandor, Magyar Törteneti Eletrajzok, Budapest, 1891.
26  V. Lypynskyi, Oukraïna..., op. cit., p. 33.
27  Ibid., p. 296.
28  Cf. Entsyklopedia oukraïnoznavstva (l’Encyclopédie ukrainienne), vol. 3, Paris – New York, 1959, p. 1067-1069 ; vol. 8, 1976, p. 3136-3140.
29  Le texte français de la Déduction des droits de l’Ukraine, découvert par E. Borschak, fut publié pour la première fois dans Stara Ukraina, nos 1-2, Lviv, 1925, p. 9-13. Cf. également W. Kosyk, La politique de la Turquie à l’égard de l’Ukraine, 1711-1714, étude non publiée, p. 19-23. Cette étude peut être consultée à la Bibliothèque nationale, à Paris.
30  Cf. le discours de H. Petrovskyi, prononcé à la Douma en 1913, in P.D. Tymochenko, Khrestomatia materialiv z istorii oukrainskoï literatournoï movy (Morceaux choisis concernant l’histoire de la langue littéraire ukrainienne), vol. II, Kiev, 1961, p. 284.
31  Elie Borschak, La légende historique de l’Ukraine, Paris, 1949, p. 15.
32  Ibid., p. 186-187 ; M. Lyssenko, Do pytannia pro malorossiyské tovarystvo (A propos de la société petite-russienne), in Oukrainskyi Istoritchnyi Journal, Kiev, n° 4, avril 1967, p. 66.
33  Cf. Georges Luciani, Le livre de la genèse du peuple ukrainien, Paris, 1956.
34  P.D. Tymochenko, Khrestomatia..., op. cit., vol. 2, p. 331.
35  La littérature oukrainienne proscrite par le grouvernement russe. Rapport présenté au Congrès littéraire de Paris par Michel Dragomanov, Genève. 1878.
36  Leszek Podhorecki, Zarys dziejow Ukrainy (Précis de l’histoire de l’Ukraine), Varsovie, 1976, p. 144.
37  Ivan Kholmskyi, Istoria Oukraïny (Histoire de l’Ukraine), Munich, 1949, p. 341.
38  Velyka Istoria Oukraïny (Grande Histoire de l’Ukraine), Winnipeg, 1948, p. 683-684 ; V. Boudzynovskyi, Ichly didy na mouky (Nos pères ont connu des tortures), Lviv, 1925, p. 23. Nous nous sommes servis d’un texte ukrainien, alors que l’original est en polonais.
39  Entsyklopedia, oukraïnoznavstva..., op. cit., vol. II, 1949, p. 486.
40  M. Mikhnovskyi, Ukraine indépendante, Paris, 1965, p. 8, 17, 18.
41  P.D. Tymochenko, Khrestomatia..., op. cit., p. 297.
42  Ivan Bakalo, Natsionalna polityka Lenina (La politique nationale de Lénine), Munich, 1974, p. 10-11, 12.
43  V.I. Lénine pro Oukrdinou (V.I. Lénine au sujet de l’Ukraine). Œuvres choisies, vol. I, 1893-1917, Kiev, 1969, p. 373.
44  Ibid., p. 363.
45  Ibid., p. 469-470.
46  Ibid., p. 523-524.
47  Ibid., p. 532.
48  V.I. Lénine, Notes critiques sur la question nationale, Moscou, 1954, p. 6-7.
49  Ibid.., p. 34.
50  Ibid., p. 99.
51  Cf. Dzvin, n° 5, Kiev, 1914, p. 458-465.
52  Cf. Yaroslav Fédortchouk, Le réveil national des Ukrainiens, Paris, 1912, p. 13.
53  Podieda sovietskoy vlasti na Oukraïnié (La victoire du pouvoir soviétique en Ukraine), Moscou, 1967, p. 59 ; I. Nahayewsky, History of the Modem Ukrainian State, Munich, 1966, p. 32-33.
54  V.I. Lénine, Notes critiques..., op. cit., p. 61, 57, 73-74, 109, 111.
55  V.I. Lénine, Ouvres, vol. XXI, Moscou, 1968, p. 316-317 ; Louis Fischer, Lénine, Paris, 1966, p. 82.
56  V.I. Lénine, Notes critiques..., op. cit., p. 118-120.

NOTES DE FIN

1  W. Kosyk, Les relations de l’Ukraine avec l’Europe catholique, in Nouvelles de l’Institut catholique de Paris, n° 4, décembre 1979, p. 36-48.
2  Lire : rousj.
3  Il faut noter que dans la langue ukrainienne et en russe les mots « oukráïna » (accent sur le premier a) et « okráïna » (même accent) signifient effectivement « périphérie », « confins », tandis que le nom ukrainien du pays – Oukraïna – a un accent sur le í et signifie « kraïna », « kraï », c’est-à-dire « pays ». Cf. Slovnyk oukraïnskoï movy (Dictionnaire de la langue ukrainienne), vol. 10, Kiev, 1979, p. 422. Il convient de signaler par ailleurs qu’à cette époque (xvie-xviiie siècles), il existait à la périphérie sud de la Russie (Moscovie) une région qui a porté le nom « okraïna » (confins). Cf. M.N. Tikhomirov, Rossia v xvi stolietii (La Russie au xvie siècle), Moscou, 1962, p. 379, 415, 423. Sur la carte de G. Sansone et J. Rossi (Rome, 1678), cette région est désignée du nom « Ocraina », alors que l’Ukraine (qui ne faisait pas partie de la Russie) est appelée « Ucraina o pases de Cosacchi » (Ukraine, pays des Cosaques). Sur la carte de N. Visscher (Amsterdam, vers 1700), la région limitrophe russe porte le nom d’« Okraina », et l’Ukraine est appelée « Ukrania ». Certes, cette similitude des noms peut faciliter toutes sortes de confusions. Notons enfin que trandis que les auteurs russes affirment que l’Ukraine veut dire « marche » de la Russie, les auteurs polonais expliquent que l’Ukraine signifie « marche » de la Pologne. Ces explications sont dues à des prétentions historiques et politiques sur la totalité ou une partie de l’Ukraine.
4  Cf. article 3 du projet de traité entre le roi de France et le tsar, de 1668 : « Les Moscovites et Russiens pourront entrer et faire leur commerce dans toute l’étendue des royaumes de Sa Majesté... » Archives du Ministère des Affaires Etrangères (AMAE), Russie, t. I, pièce 12. Depuis un an, la Moscovie avait pour la première fois le contrôle de l’Ukraine orientale, avec la ville de Kiev.
5  Le terme de « toutes les Russies » est une création postérieure. Ainsi, par exemple, dans une lettre au roi de France, le tsar utilisait le titre suivant : « Par la grâce de Dieu Alexis Michailowicz, Grand Czar et Grand Duc de toute la Russie, successeur des Czars de Moscou, de Kiiow, de Wlodzimier, de Nowogrod... » [AMAE, Mémoires et Documents, Russie (Moscovie), vol. 1, f. 5]. Le changement dans le titre apparaît surtout après le partage de l’Ukraine entre la Pologne et la Moscovie, conclu à Androussovo, le 9 février 1667. La Moscovie reçut alors les territoires situés à l’est du Dniepr avec la ville de Kiev. Dans sa lettre du 4 juin 1667, le tsar utilise déjà le titre : « Nous Grand Seigneur, Empereur et Monarque de la Grande et petite Russie, Moscovie, Kiovie, Wlodimirie... » En fait, le nouveau titre est « Czar et Grand Duc, Autocrate de toute la grande, petite et blanche Russie ». C’est sous Pierre Ier que l’on commence à utiliser dans la traduction le titre « tsar de toutes les Russies ».
6  Les Turcs étaient les protecteurs et alliés des Tartares, ceux-ci s’étant mis sous la suzeraineté turque en 1479.
7  C’est-à-dire ruthène.
8  Commandant en chef des Cosaques et chef de l’État.
9  Le nom de Galicie, rappelons-le, vient du nom de la ville de Halytch, première capitale du pays (xiie-xiiie siècles). Au moment de sa conquête par le roi de Pologne (xive siècle), la capitale était Lviv (Lwow, en polonais ; Lemberg, en allemand). Or, Halytch, en polonais, se dit Galicz, d’où Galicie (Galicia, Galizien).
10  Pari fondé pour soutenir la loi du 30 octobre 1905 libéralisant la vie politique.
© Éditions de la Sorbonne, 1982
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Avant-propos
 
Chapitre II. La question ukrainienne en France avant la Révolution russe

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