La noblesse russe à l'épreuve de la révolution d'Octobre

Dimanche 24 Novembre 2019



 
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Que sont devenus les nobles russes après la révolution de 1917, restés au pays ou partis en exil ? Leurs destins sont loin d’avoir été uniformes. Le recours à un modèle sociologique de comportements distinguant trois grands types de réactions, ainsi qu’à des témoignages d’hommes et de femmes demeurés en Russie ou partis en France, permet de dessiner ici le portrait d’un monde nobiliaire profondément transformé dans la première partie du 20e siècle.

« Ce que tu écris à propos de la question pécuniaire est inquiétant », remarque dans une lettre à sa fiancée Fedor Anatolievich Zvorykine, un noble, alors engagé dans un train-hôpital militaire. Son futur beau-père, un riche entrepreneur, a en effet décidé de vérifier les sentiments et les intentions de celui qui demande à être son gendre, et, pour ce faire, lui annoncé une dot assez modeste. Et Fedor d’ajouter : « Je peux à peine m’imaginer travailler pour de l’argent et pas seulement pour mon plaisir. Tu sais bien que, si tu n’as pas assez de moyens, on ne pourra pas agrandir notre propriété et racheter la partie appartenant à mon frère. » Pouvait-il concevoir en 1915 que la dot ne servirait à rien, que son frère partirait bientôt à l’étranger, laissant derrière lui sa propriété, son fils, toute sa famille pour ne jamais revenir, et que lui-même deviendrait en 1922 « responsable de l’instruction politique et culturelle » dans un village à quelques kilomètres de son ancien manoir, où il tiendrait la bibliothèque, s’occuperait des « loisirs du peuple », organiserait des soirées musicales où sa femme chanterait des romances, composées et accompagnées par lui ? Qu’en 1926, il essaierait, sans succès, de vendre ses romances à des maisons de divertissement ou des cinémas de Leningrad et deviendrait comptable ? « Mes romances sont très belles. Le plus important, c’est de savoir les vendre. Tu sais, je suis persévérant et je cherche des acheteurs », écrit-il alors à sa femme [1] . On ne saura pourtant jamais ce que cet ancien propriétaire terrien et musicien amateur a pensé des transformations dont il était témoin car, dans le journal qu’il a tenu de 1916 à 1926, on ne trouve aucune description, ni même aucune mention de l’actualité révolutionnaire. Ses écrits étaient entièrement consacrés à des réflexions de type philosophique, sur la nature humaine, la beauté et la psychologie.

Reconstituer des parcours ou des trajectoires de vie des représentants de l’ancienne noblesse, restés en Russie ou partis en émigration à partir de 1917, comprendre le sens des choix effectués à différentes étapes de ces parcours n’est pas une tâche aisée ; ces histoires sont chaotiques, très diverses, y compris à l’intérieur d’une même famille, et très riches en événements de toutes sortes. L’analyse en est rendue d’autant plus difficile et les tentatives de synthèse d’autant plus hasardeuses et risquées que le contexte historique était instable et imprévisible pour les contemporains, que les sources et les recherches dans ce domaine sont rares et qu’il n’existe pas de données statistiques fiables sur les destinées contrastées des anciens nobles. Aussi avons-nous tenté, en développant une approche sociologique, de suivre la logique pratique guidant les efforts et les investissements personnels de plusieurs de ces nobles, par le prisme, notamment, de leurs tentatives de reconversion [2]
 

Reconversions

 

Par reconversions, nous entendons des stratégies ouvertes permettant aux anciens nobles de transformer leurs ressources, qu’elles soient symboliques (titre, nom, prestige, ancienneté de la lignée), sociales (relations) ou culturelles (savoirs, titres scolaires ou diplômes) en emplois et en ressources économiques, afin de chercher à maintenir ou améliorer leur position sociale et celle de leur famille [3] . Ces reconversions sont indissociables des représentations du temps que se forgent les membres de la noblesse. Lier le passé à l’avenir et transmettre à ses descendants la conscience de ce que leur avenir est étroitement lié au passé familial font partie des tâches de l’aristocrate. Nulle part ailleurs que dans la noblesse, on ne trouve, selon Maurice Halbwachs, « une telle continuité de vie et de pensée, nulle part ailleurs le rang d’une famille n’est défini à ce point parce qu’elle et les autres savent de son passé[4] ». Si cela est sans doute moins vrai de la noblesse russe que de la noblesse française, la première n’en était pas moins inscrite dans la continuité et, jusque vers les années 1880, était quasi assurée de l’avenir, n’envisageant que rarement d’explorer des voies nouvelles. Or, l’instabilité, croissante à partir du début du 20e siècle, a défait la continuité des temporalités. Lorsque l’angoisse grandit, que la vie quotidienne est bouleversée, que disparaissent les routines de vie et que l’avenir devient difficilement prévisible, comme en octobre 1917, envisager des reconversions se révèle fort délicat : cela suppose de se représenter la possibilité d’un avenir meilleur et d’accorder un rôle important aux circonstances. Comme il s’agit d’abord d’assurer la survie de la famille, le présent devient le moment clé.

Les reconversions n’ont pas concerné de la même façon les différents membres de la noblesse russe. Celle-ci constituait un ensemble assez important numériquement à la fin du 19e et au début du 20e siècle : on dénombre 1 635 211 nobles en 1897, en tenant compte des familles de l’ancienne noblesse héréditaire et de la nouvelle noblesse (fonctionnaires, militaires, citoyens notables anoblis pour leurs services et mérites) [5] , et 1 900 000 individus en 1912 [6], soit approximativement 1 % de la population de Russie. Les familles nobles étaient fortement présentes dans les « villes capitales », Moscou et Saint-Pétersbourg – au début du siècle, environ 7 % de la population de cette ville [7]

Avant la Grande Guerre, l’ordre noble, loin de constituer un ensemble homogène, comprenait plusieurs communautés antagonistes et distinctes les unes des autres, que ce soit par leurs modes de vie, leurs manières de pensée ou leurs différences régionales. Si aucune classification ne peut embrasser ou épuiser cette diversité, cinq groupes peuvent cependant être distingués, en fonction de leur situation économique et sociale, de leur position au sein de la noblesse, de leurs représentations politiques, du volume et de la composition de leurs ressources culturelles, économiques, sociales et symboliques : la haute aristocratie, composée des familles les plus anciennes, notables et riches qui maintenaient encore facilement le mode de vie aristocratique et constituaient une communauté assez fermée ; les propriétaires terriens de la moyenne noblesse vivant la plupart du temps en province et tentant de transformer leur domaine en économie rentable ; une nouvelle noblesse de fonctionnaires dans l’armée ou dans le service civil, disposant d’assez peu de capital social et symbolique, sans manoir hérité, vivant de salaires et de placements ; les entrepreneurs nobles, propriétaires de grandes usines et d’exploitations de matières premières qui avaient investi une partie des capitaux dans la production et avaient des liens à titre professionnel avec les autres groupes de la société, y compris la bourgeoisie industrielle ; enfin, des professionnels, nobles reconvertis dans les professions libérales et universitaires, « bourgeoises » – médecins, ingénieurs, enseignants, savants –, groupe qualifié à l’époque de « progressiste », très ouvert aux autres professionnels et intellectuels et peu attaché aux valeurs de la noblesse. Tous ont été plus ou moins fortement frappés par la Grande Guerre et par la Révolution et ont rapidement été déstructurés. De 1917 à l’adoption de la nouvelle constitution stalinienne en 1936, l’ancienne aristocratie est officiellement devenue un élément de la structure sociale de la société soviétique : elle a fait partie du groupe statutaire des « membres des classes d’exploiteurs d’autrefois », ceux qu’on appelait « les gens d’autrefois », parmi lesquels les plus discriminés et stigmatisés étaient les plus riches et les plus importants de l’Ancien Régime.

En interrogeant les tentatives de reconversion des nobles russes, ce qui les a rendu possibles, et les effets des reconversions des élites sur la structure sociale, l’intention est ici de comprendre et d’expliquer les parcours des anciennes élites déclassées dans des sociétés en plus ou moins forte transformation, la société soviétique et la société française entre les deux guerres. Une recherche sur ce groupe dans les années 1920 et 1930 ne peut s’appuyer que sur des sources fragmentaires : les entretiens approfondis faits en Russie et en France sous forme de récits de vie et les archives privées constituent ici les principales sources [8] . Cette tentative de comparaison doit permettre de tester le potentiel d’adaptation de la noblesse russe face aux changements sociaux et sa capacité à répondre aux défis de la modernisation. Celle-ci a en effet détruit pour une grande part les anciennes élites russes, a été vécue douloureusement, conduisant une large fraction d’entre elles à souhaiter s’assimiler à la société soviétique ou étrangère, quitte à perdre leur mémoire et leur identité noble. Le processus de reconversion naît dans ce cas d’une situation extrême mais est aussi encouragé par des transformations intervenues dès la fin du 19e siècle qu’il est nécessaire de retracer brièvement avant d’entreprendre l’étude des tentatives de reconversion et des parcours en Russie et en France dans les années 1920 et 1930.
 

La crise et la première vague de reconversions (1880-1917)

 

Riche, dominante et surreprésentée dans l’administration du pays, la noblesse s’est trouvée en Russie plongée dans une transition rapide, profonde et inattendue à la suite des « grandes réformes » des années 1860. L’abolition du servage en 1861 mit fin à la prospérité des élites agraires. La période transitoire qui suivit fut marquée par l’appauvrissement d’une partie de la noblesse et de l’économie seigneuriale, l’apparition de nouvelles élites, la perte du monopole de l’aristocratie dans la gestion des affaires de l’État et la compétition entre anciens et nouveaux groupes dirigeants.

Dès les années 1880, des nobles ont embrassé des carrières médicales et juridiques ou sont devenus entrepreneurs ; l’agriculture et l’armée, domaines traditionnels pour la noblesse, en Russie comme ailleurs, n’étaient plus alors leurs seuls points d’attache. L’inefficacité économique de l’agriculture et la ruine progressive ont contraint les propriétaires fonciers malchanceux à émigrer en ville tandis que les marchands accaparaient des terres, que l’activité commerciale se développait et que l’inquiétude grandissait parmi les nobles. Le manoir noble est alors devenu le principal héros et le symbole de cette crise [9], objet de discussions infinies et d’œuvres littéraires. Après les soulèvements de 1905 et la constitution du Parlement (Douma) en 1906, la politique est entrée dans la vie quotidienne des nobles. De plus en plus souvent, dans les salons, les discussions ont tourné autour des personnalités de la vie politique, des partis, des actes terroristes commis par des radicaux, des procès contre les révolutionnaires, des pogroms antisémites. Les gestes maladroits de Nicolas II, ses visions antimodernistes et le comportement compromettant des membres de sa famille, notamment les relations étranges de la tsarine avec Grigori Raspoutine, ont soulevé l’indignation des Russes, y compris de la noblesse et même de l’aristocratie de cour. Si l’ordre patriarcal régnait encore, l’idéal moderniste de réalisation de soi dans l’amour et dans le travail minait le fondement du traditionalisme. Les piliers de la morale nobiliaire – la religion, la lignée, la famille, le service de l’État – s’opposaient à l’individualisme de l’époque industrielle. Les traditions familiales et les conventions mondaines limitaient encore les choix personnels même si ces derniers devenaient plus acceptables et si les possibilités de déviation du chemin tracé par la tradition se multipliaient. Les jeunes femmes nobles ont été particulièrement affectées par cette crise économique et idéologique. L’appauvrissement des familles diminuait en effet les possibilités de faire « un bon mariage ». Les mésalliances n’étaient pas bien vues par les nobles, surtout pour les femmes. Aussi, des femmes privées de dot sont-elles souvent restées célibataires et devaient-elles se contenter de vivre chez leurs parents ou chez leurs frères et sœurs où elles contribuaient à la bonne éducation des neveux et nièces. Cet ordre des choses était toléré par la majorité des femmes nobles mais les visions émancipatrices pénétraient peu à peu ; quelques-unes, sans moyens financiers, s’orientaient vers des études supérieures puis vers des activités professionnelles.

Cependant, jusqu’à la première guerre mondiale, la noblesse, ébranlée de diverses façons, demeurait encore dominante, tant étaient nombreux les obstacles sur la voie de la mobilité sociale pour les représentants des autres groupes sociaux. Cette domination de la noblesse était en effet protégée par la loi et soutenue par le système éducatif ; les voies des carrières nobiliaires étaient clairement tracées. La bourgeoisie qui, peu à peu, s’imposait politiquement et culturellement et tentait de créer un nouveau style de vie, ne réussit pas à le faire avant la chute de l’Ancien Régime [10] . La Grande Guerre, qui a aggravé la situation économique des propriétaires terriens, a bouleversé plus encore l’ordre patriarcal en encourageant l’émancipation des femmes [11] ; elle a incité de nombreux nobles à sortir de leur monde pour participer aux activités bénévoles ou salariées liées à la guerre.

Dès le milieu de la guerre, le désordre régnait dans la plupart des provinces. Cependant, la perception des événements politiques, et notamment de la fin de l’Ancien Régime, variait fortement selon les individus. Certains nobles ont écrit dans leurs journaux intimes ou leurs mémoires que les bouleversements avaient commencé en 1914, pour ne plus s’arrêter. D’autres ont pressenti la révolution en 1916 lorsque les cas d’agression des manoirs par des paysans révolutionnaires sont devenus relativement fréquents, d’autres encore n’ont perçu que plus tard la fin de l’ordre ancien. La révolution bourgeoise de février 1917, l’administration de l’État par le gouvernement provisoire après l’abdication du tsar Nicolas II et l’extension du mouvement révolutionnaire ont incité un grand nombre de familles aisées à partir à l’étranger « pour quelques mois », comme ils le pensaient à l’époque. Cette vague est devenue bien plus importante après la révolution d’Octobre 1917 qui renversa symboliquement l’ordre social, supprima l’ordre noble et expropria les propriétaires fonciers. Le déclenchement de la guerre civile en 1918 a plongé toute la population dans le chaos des migrations. Les représentants des familles nobles, surtout les porteurs des grands noms et les détenteurs des grandes fortunes, ont essayé de fuir les agressions et de partir vers le Sud ou l’Est de la Russie, où le pouvoir des Bolcheviks n’était pas encore établi de façon définitive. Avec la révolution de 1917, puis la guerre civile, un éclatement de la noblesse s’est donc produit, entraînant sa désagrégation progressive mais incomplète.
 

Fuite, loyauté, ou apathie

 

Pendant la guerre civile (1918-1921), le pays était en ruines, la population diminuait considérablement, ceux qui subsistaient souffraient des épidémies et de la famine et les conditions de vie étaient des plus précaires. À la différence des années qui suivront, tous les chemins étaient alors pratiquement ouverts. Ainsi était-il possible, ou du moins n’était-il pas interdit, de partir à l’étranger ou de migrer au sein de la Russie, d’établir ou de rompre un mariage sans formalités. Des membres des élites apprirent à dissimuler leur identité, s’habiller en paysans ou ouvriers, corrompre les bureaucrates, voyager avec de faux papiers, effectuer des travaux paysans pour se nourrir, chauffer les appartements avec des meubles ou à danser au milieu d’un entourage inconnu et jusque-là méprisé. De ce point de vue, la guerre civile peut être considérée comme une période d’émancipation forcée des valeurs de l’époque précédente même si les conventions et les visions héritées se sont largement maintenues.

Le changement brutal et souvent dramatique des modes et des conditions de vie comme le mécontentement grandissant obligeaient les nobles à faire des choix. Face à la menace de déclin, de perte du statut, des biens et de la vie, différents types de réactions, mis en évidence par Albert O. Hirschman, se sont exprimés parmi eux [12] . Ceux qui pensaient que la situation ne s’améliorerait pas et qui n’avaient aucune confiance dans les institutions responsables de la situation ont choisi, si toutefois les moyens le leur permettaient, la fuite à l’extérieur (exit), moins redoutée que le présent et l’avenir en Russie ; ceux qui estimaient pouvoir encore exercer une influence sur la situation émirent des protestations (voice) – ce fut le cas d’officiers nobles de l’Armée Blanche qui protestèrent contre le nouveau régime durant la guerre civile. D’autres, qui n’acceptaient pas l’autocratie et rejetaient le milieu de la noblesse, se sont insérés dans le monde soviétique, ont fait confiance aux nouvelles institutions et leur ont été fidèles (loyalty). À ces trois types de réactions, il semble nécessaire, ainsi que le propose Guy Bajoit, d’ajouter un quatrième type de réaction, assez fréquent chez les nobles restés en URSS, qui se manifestait par une forme d’apathie ou d’accommodation et qui pouvait se traduire par un exil intérieur [13] . Ce sont ceux qui ont opté pour le maintien dans le pays (loyauté ou apathie selon les cas) et ceux qui ont décidé de quitter le pays et de rompre de façon radicale avec le présent (fuite) qui retiendront principalement notre attention. Les protestations, déjà étudiées par ailleurs, ne pourront être analysées ici.

Presque toutes les familles de la noblesse se sont posées la question du départ à l’étranger, et dans plusieurs d’entre elles, les malles ont été faites et refaites plusieurs fois avant de prendre la décision de partir ou de rester. Si certains nobles ont très rapidement pris conscience du fait qu’ils ne pouvaient partir, d’autres ont longtemps hésité, soupesé les risques et les avantages ainsi que les chances de réussite.

L’unique groupe de la noblesse à considérer le départ comme quasiment la seule stratégie possible était la haute aristocratie. Très connus de tous, dans les capitales comme en province, les grands aristocrates de tous âges ont été attaqués plus souvent que les autres. Dès 1918, de nombreux membres des grandes familles aristocratiques ont, en effet, été victimes de bandes violentes [14] . Aussi l’émigration était-elle moins redoutée par eux que le présent et l’avenir en Russie soviétique. En outre, la vie à l’étranger ne leur était pas inconnue. Avant la révolution, ils passaient leurs hivers en Europe, y détenaient des valeurs mobilières et des biens, y avaient des relations et des amis susceptibles de les aider ; les célèbres bijoux, qu’ils prirent avec eux, leur ont assuré leur existence durant les premiers mois. Des recherches historiques récentes montrent que le départ était le seul salut possible pour ces aristocrates, pris au cœur de la répression, et qui, tout au long de la période stalinienne, ne sont sortis de prison que pour de courtes durées [[15]] . Des familles de la noblesse moyenne ont aussi pris le départ, surtout celles qui vivaient à proximité des frontières, qui disposaient de ressources, qui avaient été agressées ou qui avaient vécu des événements tragiques pendant la guerre civile. Alors que certaines familles ont tenté de s’organiser pour fuir le pays de multiples façons, d’autres membres de la noblesse et leurs familles ont été « évacués » avec des groupes ou corporations ? de petites unités militaires, des institutions scolaires (écoles de cadets, institutions pour jeunes filles de la noblesse).

Ceux qui ont décidé de rester en Russie expliquent qu’ils ne pouvaient pas partir et présentent leur prise de décision comme rationnelle et pragmatique (manque d’argent, d’emploi, d’hommes dans la famille) ; demeurer leur paraissait moins difficile que de partir à l’étranger. Parfois, ils étaient guidés par des raisons affectives ou patriotiques (ils « aimaient la Russie »), ou bien encore ils n’avaient pas la possibilité de prendre une décision quelconque. D’assez nombreuses familles de la moyenne ou de la petite noblesse mais aussi quelques familles de la grande noblesse restèrent ainsi en Russie [[16]]

Il fut d’ailleurs possible jusqu’en 1925, date d’adoption d’une loi obligeant les propriétaires fonciers vivant dans leur région d’origine à la quitter, de continuer à habiter sur l’ancien domaine ou près de ce domaine, au moins dans certaines régions éloignées des batailles de la guerre civile. Ceux qui n’étaient guère tenus au courant des événements politiques, vivaient avec l’espoir que le gouvernement des Bolcheviks allait bientôt partir et que l’ordre précédent serait restauré. Cette attitude envers le nouveau régime était surtout le fait de la noblesse foncière, moyenne et petite, qui pouvait difficilement accepter les changements et qui n’avait aucune envie de quitter la campagne. John Channon a indiqué que 10 756 propriétaires terriens (50 000 avec les membres des familles), soit 10 à 12 % d’entre eux, avaient continué à vivre sur leurs terres jusqu’au milieu des années 1920 [[17]] en attendant la restauration de l’ancien régime. Selon son étude, les propriétaires qui ont pu rester dans leurs manoirs avec la permission des autorités locales, étaient en général peu fortunés, n’avaient pas d’appartement en ville, ni de ressources pour l’émigration. Aussi sont-ils restés et ont-ils transformé leur propriété, soit en « commune », soit en « musée » [[18]] (voir document 1). La dernière vague de purges à la campagne est survenue pendant le premier Plan quinquennal (1928-1932), lors de la collectivisation. Les derniers anciens propriétaires nobles ont alors été obligés de partir et ont été souvent privés des droits civils pour s’être « attardés ». À la suite des lois discriminatoires, dans les années 1920, la plupart des familles de la noblesse provinciale ont changé de résidence et se sont installées en ville, de préférence dans les grandes villes, où les familles nobles, jusque-là dispersées dans les provinces, ont pu se réunir dans les appartements communautaires, y retrouver amis et relations et espérer y trouver un emploi.
 

Le marché du travail soviétique et les « ci-devant »

 

La quasi-totalité des « ci-devant [19] nobles, hommes et femmes de tous âges, demeurés en Russie, ont à un moment ou à un autre tenté des reconversions ; les récits recueillis et reconstruits font apparaître des enchaînements d’événements et de nombreuses bifurcations, difficiles à prévoir ou à imaginer a priori. Ces tentatives de reconversion se sont réalisées sous la contrainte [20] et ont été massives – ce qui a sans doute rendu ces reconversions plus difficiles puisque, d’un seul coup, des centaines, voire des milliers de personnes, se sont trouvées expulsées de leurs terres ou de leurs propriétés, confrontées à l’obligation de devenir des travailleurs soviétiques, de chercher un emploi régulier alors qu’elles n’y avaient parfois jamais songé auparavant. Les ressources sur lesquelles les nobles comptaient jusqu’alors, en particulier le nom, le titre, la reconnaissance, étaient brutalement discréditées, dévalorisées, et pouvaient représenter bien des dangers ; d’autres ne leur étaient plus accessibles, telles les propriétés dont ils ne pouvaient plus tirer de ressources. Les freins et les obstacles étaient nombreux en raison des changements politiques, des purges et des vagues d’arrestations en sorte que les plans échafaudés ne pouvaient jamais l’être pour longtemps.

Sur le marché du travail, les principaux modes de discrimination étaient la non-reconnaissance des diplômes d’études obtenus avant la révolution dans des écoles réservées aux représentants de la noblesse, les limites à l’entrée dans les écoles supérieures soviétiques pour les étudiants d’origine noble et les licenciements à cause de l’origine noble pendant les « purges ». Alors que le premier type de discrimination concernait surtout ceux qui avaient été socialisés sous l’Ancien Régime et avaient obtenu un diplôme avant 1917, le deuxième concernait la génération la plus jeune des nobles, ceux qui étaient nés dans les années 1910, étaient passés par les écoles soviétiques et voulaient entrer dans l’enseignement supérieur. Officiellement, de 1918 jusqu’en 1936, les descendants des anciennes classes « exploiteuses » ont été discriminés pour assurer aux personnes issues des classes pauvres la priorité pour l’accès à l’éducation. Mais, de fait, c’est uniquement durant la période de la « révolution culturelle stalinienne », qui correspond à la période du premier Plan quinquennal [[21]], qu’il a été quasi impossible de surmonter les obstacles à l’entrée dans l’enseignement supérieur. Avant et après, les descendants de la noblesse ont réussi à suivre des études supérieures, en recourant toutefois à des manipulations multiples ; ils dissimulaient leurs origines, allaient travailler à l’usine pour obtenir le statut d’un « prolétaire », changeaient de ville (voir document 2). Quant aux purges dans les écoles et les institutions d’État ou aux purges des « éléments non-travailleurs » dans les immeubles, elles ont constitué tout au long des années 1920-1930 une menace toujours présente pour les « ci-devant » de toutes les générations. Pour ne pas se faire expulser ou évacuer d’un appartement, il fallait pouvoir obtenir une recommandation d’une personne jugée idéologiquement, politiquement, socialement ou professionnellement, honorable – d’anciens paysans, des voisins ouvriers, ou des révolutionnaires d’origine noble , ce qui souvent aidait mais pas toujours. Néanmoins, les discriminations des anciennes élites étaient légales jusqu’en 1936, encouragées par l’idéologie : dans ce contexte, toute personne voulant chasser un ex-noble du travail ou prendre son logement pouvait arguer de ce stigmate contre lui.

Il y eut des périodes plus ou moins favorables à l’intégration sociale et aux reconversions professionnelles des « ci-devant ». Lors de la Nouvelle politique économique (NEP), de 1921 jusqu’au « Grand Tournant », en 1929, le secteur privé existait encore, et l’administration du pays n’était pas centralisée. Des régions, des villes, des entreprises bénéficiaient d’une certaine autonomie tandis que le budget d’État était fort réduit. Les possibilités d’intégration professionnelle et de dissimulation d’identité étaient nombreuses mais, dans le même temps, le chômage était élevé. Les principes élaborés et justifiés par Lenine concernant les « spécialistes issus des classes exploiteuses » étaient appliqués ; selon lui, l’État avait entre autres objectifs la soumission des élites de l’ancien régime et l’utilisation de leurs connaissances. À partir du premier quinquennat, la conception officielle de la place des anciennes élites changea fortement. Après la nationalisation de toute l’économie, l’élimination du marché libre et du secteur privé, le contrôle strict des migrations, la centralisation de l’administration, l’État s’assigna comme objectif la création d’une élite loyale au régime. Les conceptions idéologiques des professionnels, qui avaient été relativement peu contrôlées dans les années 1920, sont devenues à partir des années 1930 un enjeu très important, et toute personne voulant travailler pour l’État et y occuper une position respectable devait manifester quotidiennement un certain degré de loyauté. Si donc, dans les années 1920 et 1930, la plupart des anciens nobles ont, à l’exception de quelques passéistes, cherché à utiliser leurs savoirs et leurs relations pour trouver un travail, c’est pour une part que le marché du travail était relativement accessible pour eux. Les études qu’ils avaient faites et l’éducation reçue étaient de beaucoup plus importantes que celles de la majorité de la population. C’est ainsi que les femmes de la noblesse pouvaient être recherchées pour devenir gouvernantes des enfants des nouvelles élites, qu’il était à la mode pour celles-ci d’engager une gouvernante de l’ancienne noblesse quand bien même les journaux soviétiques critiquaient cette mode. À partir des années 1920, plusieurs grands programmes ont été lancés et financés pour l’alphabétisation et la formation continue des adultes, préoccupations majeures du gouvernement soviétique ; des groupes et des clubs culturels ouverts pour les ouvriers manquaient d’enseignants et de formateurs. La pénurie de personnel était grave pour certains emplois. Les anciens nobles trouvaient là de quoi s’employer. Des possibilités de gagner de l’argent en dehors du marché du travail officiel – leçons privées, travaux de couture, fabrication de meubles et différentes formes de travail au noir – se sont également développées.
 

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De façon générale, dans les années 1930 comme dans les années 1920, c’est dans les secteurs qui assuraient la continuité de la société plutôt que dans les institutions créées par le nouveau régime, dont ils se méfiaient et qui se méfiaient d’eux, que les nobles ont tenté et mené des reconversions. Les institutions de l’époque précédant la Révolution, maintenues en activité avec plus ou moins de réformes, faisaient appel aux anciennes élites. Dans quelques enclaves professionnelles, notamment dans les professions intellectuelles, dans des domaines liés à la continuité de la tradition et la reproduction du savoir et qui permettaient d’être aussi éloignés que possible du contrôle de l’État, les « ci-devant » pouvaient être en nombre relativement important. Ils réussissaient à obtenir pour des périodes plus ou moins courtes un emploi, qu’il s’agisse des anciennes écoles, des musées, des théâtres, de l’opéra, des orchestres, de la presse, de l’université, des différentes institutions culturelles, des parcs et des jardins où ils pouvaient être enseignants, acteurs, chanteurs, gardiens, employés aux comptes, employés aux écritures, dactylographes pour les femmes, c’est-à-dire occuper des emplois aussi bien dans les hautes positions qu’en tant qu’auxiliaires.
 

Des parcours exemplaires

 

Les différents parcours individuels ont ainsi été marqués par les circonstances et doivent aussi beaucoup aux dispositions personnelles et familiales. Le statut prérévolutionnaire et le nom avaient une importance majeure. Les possibilités de dissimuler leur identité n’étaient pas les mêmes pour une personne issue d’une grande famille pétersbourgeoise et pour un noble appauvri qui avait migré à Leningrad depuis la Russie centrale. La perception de la révolution, et les raisons pour lesquelles une famille avait choisi de rester en Russie, étaient aussi d’une grande importance pour envisager le futur. Ceux qui étaient restés pour des raisons patriotiques étaient plus enclins, au moins au départ, à s’intégrer activement, tandis que les descendants des familles restées involontairement, effrayées par leurs pertes, avaient plus souvent tendance à vouloir se cacher.
 

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Pour pouvoir analyser cette diversité très grande des parcours des descendants de la noblesse en URSS, et en tenter une synthèse provisoire, nous ferons le détour par les biographies, et examinerons des reconversions plus ou moins achevées. Selon notre modèle, nécessairement schématique, ceux qui ont voulu et ont pu devenir soviétiques à part entière ont mené une reconversion achevée ; ceux qui n’ont pas voulu et n’ont pas pu s’intégrer professionnellement, ni accepter le système soviétique et ont vécu un déclassement tout en gardant la mémoire du passé, sont des non reconvertis, et ceux qui ont pu s’intégrer professionnellement, tout en conservant le cercle « des leurs » dans la vie privée, sont des demi-reconvertis. Ces derniers, on peut le supposer, sans cependant pouvoir apporter de preuves statistiques, ont été les plus nombreux.

Ekaterina V., née en 1909, issue d’une famille de propriétaires terriens, a connu un de ces parcours de demi-reconvertie, oscillant entre les tentatives de reconversion et le maintien d’une culture noble [[22]]. Elle a passé son enfance et son adolescence, jusqu’à l’âge de 16 ans, à la campagne où le changement du mode de vie de sa famille a été progressif. À la différence des nobles nés dans les années 1910 qui ont commencé à migrer dès le début de la guerre civile, elle connaissait assez bien le mode de vie d’antan et les légendes familiales. Ses souvenirs d’enfant et d’adolescente lui ont fourni un matériel lui permettant d’écrire à un âge avancé des Mémoires, des nouvelles et des contes de fées évoquant les scènes de vie des familles nobles de son entourage. Son parcours professionnel a été marqué par les visions et les expériences professionnelles de sa grand-mère (ancienne directrice d’un lycée de filles) et de sa mère (veuve et professeur dans un lycée), toutes deux diplômées d’un institut pour les jeunes filles nobles. Ces deux femmes ont réussi à surmonter les difficultés de la période postrévolutionnaire et ont su apprendre aux enfants – deux filles et un garçon – les langues étrangères et d’autres disciplines. Il n’était pas possible pour la grand-mère et la mère, en raison des discriminations, d’être acceptées comme professeurs dans les écoles soviétiques, même si elles avaient une expérience pédagogique. Elles n’ont travaillé que de façon non officielle, au noir, tandis que les enfants ont peu à peu pénétré le marché du travail officiel. Le frère d’Ekaterina, Alexis, est allé à l’usine où un de ses oncles était employé comme ingénieur, officiellement comme ouvrier, en réalité comme dessinateur, et a réussi à entrer à l’école technique comme « prolétaire ». L’éducation familiale a beaucoup compté pour les choix professionnels d’Ekaterina. Selon elle, son niveau d’études scolaires était très médiocre ; elle n’a pratiquement rien appris à l’école publique, bouleversée dans les années 1920 par des expérimentations, et la seule activité à laquelle elle pouvait se livrer était l’enseignement des langues étrangères. Sa mère parlait avec ses enfants à la maison, souvent dans une langue étrangère, ce qui fut pour eux une source de souffrance mais leur permit de maîtriser le français et l’allemand. Tout en travaillant comme gouvernante dans une famille juive, Ekaterina a fait des études dans une école de langues très réputée, sanctionnées par un diplôme équivalent à un niveau d’enseignement supérieur. Elle y a rencontré plusieurs personnes au parcours semblable au sien, devenues des amies, qui l’ont aidée par la suite dans des situations critiques, et a pu obtenir un emploi comme professeur d’allemand à l’École de médecine. Victime d’une purge en 1935, elle a pu trouver un autre emploi dans une autre école (voir document 4). Dans le cas d’Ekaterina et de sa famille, l’éducation familiale, qui s’accompagnait d’un contrôle parental sur le cercle des connaissances et le choix du conjoint, ainsi que les liens amicaux ont facilité la reconversion professionnelle de la jeune génération. Au sein de l’appartement, cette famille a pu tenter de maintenir le cercle « de qualité d’avant la première guerre mondiale », en invitant les personnes de quelques bonnes familles à danser et en organisant des spectacles d’amateur. Ekaterina s’est mariée à un homme de lettres, à la fin des années 1930, mort de faim pendant le blocus, au cours duquel sont également décédés son enfant, sa mère et sa grand-mère. Beaucoup de membres de la famille ont aussi péri dans les camps. Elle s’est remariée dans les années 1960 à un ingénieur, devenu à la fin de sa vie, écrivain.
 

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Si Ekaterina est toujours parvenue à maintenir le lien avec le passé et s’est appuyée durant son parcours sur les ressources familiales, ceux qui, en revanche, peuvent être appelés « les nobles soviétiques » ont opéré une rupture consciente avec le milieu de l’ancienne noblesse et avec le passé, ne se sentant plus responsables de l’entretien du lien entre le passé et l’avenir, vivant à part entière dans le présent, manifestant de différentes façons, par la participation aux fêtes par exemple, leur loyauté et l’espoir dans l’avenir, désirant se fondre en quelque sorte dans le nouveau monde soviétique. Ces stratégies de reconversion achevée n’ont concerné que des individus, et non pas des familles dans leur ensemble [[23]] .

Boris M., né en 1908 dans une famille noble de haut rang, dont le père, officier, avait auparavant émigré en France, et dont la mère était devenue une artiste itinérante voyageant de ville en ville avec une troupe de théâtre, a, quant à lui, choisi d’être communiste [[24]. Après avoir passé une grande partie de son enfance et de son adolescence dans des orphelinats, il a dû se résoudre à faire une carrière d’ingénieur praticien, autrement dit ingénieur non diplômé, en gravissant les échelons : ouvrier, dessinateur, puis ingénieur. Il s’est ainsi frayé un chemin dans la société soviétique, a travaillé beaucoup, plus que les autres, sans aide de sa famille. Patriote de l’URSS et partisan fidèle du socialisme, honteux du départ à l’étranger de son père et surtout de son oncle, commandant de l’Armée Rouge ayant pris le parti de l’Armée Blanche, il raconte qu’il n’a jamais éprouvé de ressentiment contre l’idéologie soviétique. Les discriminations des nobles lui semblaient justifiées. Il a épousé une femme de même origine que lui avec laquelle il a vécu 60 ans ; tous deux fêtaient le jour de la révolution d’Octobre et le 1er mai, mais aussi Pâques, malgré son athéisme déclaré ; il participait d’ailleurs à des manifestations antireligieuses. Après la guerre, il a été décoré de diverses médailles et est devenu membre du parti dans les années 1950. Lors de l’entretien, il a évoqué avec nostalgie l’époque soviétique et a tenu à affirmer son identité de noble et de patriote soviétique et communiste.

Très éloignés des « nobles soviétiques », d’autres ont vécu attachés au passé, se sont peu ou pas reconvertis sur le plan professionnel et ont souvent été des déclassés. Dans ces familles, la hiérarchie familiale était respectée. Les membres des familles les plus âgés restaient les « chefs de la famille », et leurs suggestions et conseils pouvaient être décisifs. Alors que l’époque soviétique défendait la suprématie de la jeunesse par rapport aux personnes plus âgées, les anciennes valeurs se maintenaient dans ces familles qui refusaient les choix mettant en cause la solidarité familiale. Ces nobles passéistes étaient souvent assez âgés, mais pouvaient aussi être jeunes, comme Olga G., dont l’exemple suit ; alors même qu’ils voyaient autour d’eux que le passé était révolu, ils continuaient de vivre dans ce passé. Enfermés dans leur monde, ils n’attendaient pratiquement rien du présent, cherchaient souvent refuge et secours dans la religion orthodoxe. Le désir de ne pas être confrontés aux « inconnus » et aux « étrangers » était chez eux assez fréquent.
 

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Issue d’une famille de la grande aristocratie par son père, un prince, parti sans retour à l’étranger quelques années avant la révolution avec sa maîtresse, et d’une famille de propriétaires terriens par sa mère remariée, Olga G., née en 1910, a passé son enfance avec sa sœur dans les manoirs, soit dans la famille de leur beau-père, soit dans celle de leur mère, ou même chez des relations de leur père [[25]] . Au début des années 1920, la famille a continué à vivre dans l’ancien manoir à moitié occupé par des soldats. Ni le beau-père, ni la mère n’avaient de profession ou d’expérience professionnelle, mais ils ont pu suivre une formation de météorologue à la fin des années 1920 et ont travaillé tous les deux, lors de la décennie suivante, dans un village non loin de Leningrad. Les deux sœurs ont reçu une bonne éducation à la maison avant 1917, sont ensuite passées par les écoles soviétiques, assez épisodiquement toutefois. La famille craignait en effet les contacts avec les écoles à cause du nom princier qui attirait l’attention, et les plus jeunes désiraient avant tout se débarrasser de ce nom. Olga a suivi une formation de dessinateur et est devenue une petite employée de bureau dans une administration où travaillaient quelques personnes du même milieu. À la différence d’Ekaterina et de Boris, dont le statut social dans la société soviétique était déjà assez élevé au milieu des années 1930, Olga n’a pas pu et n’a pas voulu se reconvertir. Si Ekaterina s’est appuyée surtout sur des ressources familiales, et Boris, au contraire, sur les possibilités offertes par l’État, Olga a préféré recourir à la tradition et la religion pour effectuer une « émigration intérieure ». Elle a conservé des sentiments et des croyances religieux mais aussi des valeurs familiales, comme sa mère. Elle s’est toujours méfiée des possibilités de promotion professionnelle et n’a jamais pu, par crainte d’être trop visible, avoir une éducation supérieure. Ses peurs étaient tout à fait justifiées, puisque, jusqu’à son mariage en 1935 qui lui a permis de changer de nom, elle était toujours en danger lors des purges. Ayant trouvé un travail modeste grâce aux réseaux familiaux, elle a bénéficié du soutien de ses collègues qui ont essayé de la « cacher ». Lors des contrôles, on l’envoyait en mission, pour qu’elle ne soit pas questionnée ou licenciée. Elle s’est mariée en 1935 avec un ingénieur de cette administration, issu d’une famille cultivée, a eu deux enfants dont l’un est mort pendant le blocus. Le déclassement dura assez longtemps, tout au long de la période de discrimination des nobles mais, à la fin des années 1930, elle a davantage cherché à s’intégrer à la société soviétique. Très attachée cependant à son passé et au manoir familial, Olga a longtemps gardé des liens avec des personnes restées sur place, se rendant avec sa sœur sur les anciennes terres pour les visiter incognito.

Les différents modes de reconversion de l’ancienne noblesse sur le marché du travail soviétique s’expliquent ainsi par les possibilités d’intégration professionnelle et par les dispositions des nobles eux-mêmes – les différentes ressources convertibles, les visions qu’ils avaient de leur situation et leurs représentations du temps. Diversification des savoirs amateurs et des relations par la famille, l’institution scolaire, l’entourage, et capital culturel, ont constitué les atouts les plus importants pour les anciens nobles restés en URSS. Les différents savoirs amateurs aristocratiques ont pu être convertis en connaissances et automatismes professionnels. Ainsi, la connaissance des langues étrangères (anglais, allemand et français en particulier), de l’histoire et de la géographie, des mathématiques, et les savoirs amateurs acquis (musique, chant, dessin, danse, théâtre) ont été assez souvent mobilisés dans l’enseignement ou les institutions culturelles, dans les orchestres ou les troupes de théâtre amateurs et ont pu être valorisés dans la société soviétique.

Dans le processus de conversion de ressources symboliques et culturelles, de savoirs amateurs en ressources économiques et professionnelles, des anciens nobles ont obtenu, avec souvent beaucoup de difficultés et en faisant des compromis, des moyens d’assurer leur existence. Les anciens nobles se sont aussi construits une nouvelle identité professionnelle positive en devenant des spécialistes soviétiques et en travaillant dans des formes de niches où il leur arrivait souvent de se retrouver avec d’autres personnes issues du même milieu, d’autres gens d’autrefois. Les tentatives de reconversion ont dû se réaliser dans une méconnaissance assez grande des possibles puisqu’une nouvelle structure sociale s’élaborait et que les transformations touchaient tous les groupes de la population russe. Ce caractère transitionnel de la structure sociale et la participation involontaire de toute la société à ces transformations ont contribué à l’assimilation assez rapide des descendants de la noblesse. La deuxième guerre mondiale a brassé encore une fois les différents groupes de la société et mis un terme à l’époque où les identités sociales de l’ancien régime étaient importantes. Par ailleurs, beaucoup de nobles, notamment les plus âgés ont péri lors du blocus de Leningrad.

Les anciens nobles ont ainsi perdu beaucoup au début, mais par la suite, ceux qui ont survécu aux vingt ans postrévolutionnaires et aux guerres ont pu vivre comme d’autres fractions de la population [[26]] . Avec l’adoption de la nouvelle constitution stalinienne de 1936, qui déclarait l’égalité des droits pour les individus, quelle que soit leur origine sociale, la presse cessa de consacrer des articles aux « gens d’autrefois », le régime ayant désormais d’autres ennemis. Cependant, personne n’avait intérêt à se dire noble, y compris de façon euphémisée. La plupart préféraient se dire membres de l’« ancienne » intelligentsia, ce qui permettait d’oublier ou au moins de tenter d’oublier les vexations et les tracas, voire les insultes, les menaces, les arrestations ou les emprisonnements. L’identité noble a alors disparu pour des décennies. Les « ci-devant » pouvaient garder des éléments de la culture noble mais ils ne les considéraient et ne les évaluaient plus de la même façon que dans le passé et constituaient une nouvelle culture hybride où le sentiment d’être différent des autres, de ceux qui ne faisaient pas partie de l’ancienne intelligentsia, par les manières, la distinction, sans doute plus que par la naissance, se maintenait et où l’apprentissage de la différence se poursuivait selon des modalités nouvelles.
 

« L’étranger n’est pas un possesseur de sol »

 

Mais tous n’étaient pas restés dans leur pays. La fuite ou le départ constituèrent une réaction fréquente, surtout dans la grande noblesse mais aussi dans la moyenne. Le passage de pays en pays, une situation matérielle difficile et instable, la mobilisation des ressources de la famille pour l’éducation de la jeune génération, la dispersion des membres de la famille dans différents pays sont quelques-unes des caractéristiques des trajectoires de ces familles.

Les estimations du nombre de Russes ayant quitté le pays pour venir en France sont nombreuses, et il n’existe pas de données sûres, en particulier sur le nombre d’aristocrates. Au milieu des années 1920, de 200 000 à 400 000 Russes étaient installés en France, puis leur nombre a tendu à décroître, surtout après la crise de 1929. Ils ne représentaient cependant qu’une minorité de l’ensemble des étrangers recensés sur le territoire français, à peine 3 % en 1926. Parmi les émigrés, les élites constituaient une minorité influente et visible, surtout à Paris, devenue la « capitale » de la diaspora russe [[27]] , et sur la Côte d’Azur où vivaient des membres de la famille impériale et où ils pouvaient cultiver les souvenirs de leur patrie, mais les emplois y étaient rares et l’industrie presque absente [[28]] . Le marché de l’emploi était, dans les années 1920, en France, l’un des rares parmi les pays d’Europe où l’offre était largement supérieure à la demande. Des recruteurs proposaient des contrats de travail. L’existence dès avant la guerre de 1914 d’une immigration russe prérévolutionnaire active a sans doute aussi facilité la venue en France. Au milieu des années 1920, beaucoup ont choisi ce pays qui offrait aux immigrants les conditions d’intégration les plus acceptables et que nombre d’entre eux ont dû quitter par la suite après la crise de 1929 puis sous l’Occupation.
 

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Les chemins suivis par différents groupes ou fractions de cette population ont souvent été chaotiques, les expériences singulières, les reconversions presque toujours précédées d’un déclassement [[29]] . Quelques groupes professionnels se détachent, les chauffeurs de taxi, les ouvriers de Renault, les ouvriers du cinéma, les petits entrepreneurs et boutiquiers, les responsables d’associations et les membres d’organisations internationales, etc. Dans l’ensemble, cette émigration était plutôt jeune, sans doute un peu plus âgée pour les nobles et les intellectuels qui avaient souvent de 40 à 50 ans que pour les autres groupes, composée majoritairement d’hommes.

Dans les pays d’accueil, les anciennes ressources étaient souvent dévaluées ; le nom protégeait sans doute mieux son porteur en Serbie qu’en France. Le diplôme comptait assez peu, et la plupart du temps n’était pas reconnu. Officiers, magistrats, avocats, pour ne citer que ces exemples, ne purent trouver à exercer leurs professions dans l’émigration et durent souvent accepter des métiers manuels. En revanche, les ressources sociales étaient souvent mises en jeu – parents proches et lointains, amis de la famille, connaissances – et de nouvelles ressources étaient rapidement engrangées. Les savoirs de toutes sortes – couture, broderie, chant, danse, pratique d’un instrument de musique – mais aussi l’apparence physique étaient mobilisés tandis que d’autres savoirs ont assez rapidement été acquis, par exemple le permis pour conduire un taxi. Les reconversions étaient aussi facilitées par la détention d’une forme de capital international – expérience de l’étranger, connaissance antérieure du pays, de la langue et d’autres langues. Les aristocrates pouvaient opter soit pour l’installation et l’adaptation dans le pays d’émigration tout en vivant à la maison à la manière russe, soit pour le repli sur la famille, le groupe, la communauté russe, et une forme d’intransigeance par rapport aux autres Russes qui cherchaient à s’intégrer à la société française et à la société d’accueil, soit enfin pour la conversion quasi complète, voire la francisation. La même personne pouvait d’ailleurs fort bien adopter successivement l’une ou l’autre de ces formes en fonction des contraintes rencontrées.

Trois types de parcours différents peuvent être construits. Les premiers, ceux qui vivent un peu entre deux mondes ou deux sociétés, sont des demi-reconvertis. Ayant encore dans les années 1920 et 1930 l’espoir de retourner en Russie mais aussi la volonté de trouver des moyens de vivre et un emploi en France, ils sont souvent français sur le lieu de travail et russes à la maison. Les seconds, les reconvertis et francisés qui construisent leur avenir en France, renoncent à faire le lien entre leur passé et cet avenir. Enfin, les orthodoxes, assez peu nombreux, refusent, autant qu’ils le peuvent, la reconversion et vivent repliés sur la communauté russe et dans la nostalgie des temps anciens. À la première génération, beaucoup sont entre deux mondes ou deux communautés. Ces familles, tentant de concilier passé, présent et avenir, entreprennent avec plus ou moins de succès des reconversions souvent difficiles qui deviendront plus faciles pour la génération des enfants. C’est en effet surtout à la deuxième génération que ces immigrés parviendront à s’intégrer sur le plan de l’activité professionnelle, mais à la maison, ils demeurent russes et aristocrates. Ces demi-reconvertis participent aux activités de la communauté russe avec ses associations ,[[30]] ses églises, ses bals, ses écoles, ses colonies de vacances, ses commerces. Pouvant compter sur des relations diverses, des savoirs et des aptitudes variés, un minimum de capital international et d’insertion dans les réseaux aristocratiques internationaux, l’expérience de l’étranger et des langues, ils lancent souvent de petites entreprises de couture, de mode, de lingerie. « L’étranger prend partout la figure du commerçant – et le commerçant celle de l’étranger […]. L’étranger arrive en surnombre dans un cercle où les positions économiques sont en fait déjà occupées. De par sa nature même, l’étranger n’est pas un possesseur de sol [[31]]. » Les aristocrates russes en France n’échappent pas à cette tendance générale observée par Simmel et sont, dans les années 1920, nombreux dans les petites entreprises commerciales ; ils subvenaient ainsi à leurs besoins et à ceux de leurs familles et pouvaient proposer des emplois à des compatriotes. Les exemples les plus spectaculaires et les plus souvent cités, aussi bien dans les témoignages des contemporains que dans les entretiens, concernent des maisons de couture (vêtements, lingeries, chapeaux, fourrures), des ateliers et petites fabriques de confection, des magasins d’antiquités, des galeries de tableaux, des boutiques d’objets décoratifs, de jouets, des restaurants, des maisons de thé, des cabarets de nuit, des hôtels et des magasins d’alimentation ainsi que des écoles de danse ou de peinture.

Née en 1913 à Saint-Pétersbourg, Tatiana G. est arrivée en France en 1925 avec sa mère où toutes deux sont accueillies par la sœur du beau-frère de sa mère après être passées par la Serbie et l’Allemagne [[32]]. Issue d’une famille proche de la grande aristocratie – son grand père maternel faisait partie de la suite du tsar et son père était officier de la garde impériale –, elle n’a cependant pratiquement pas reçu d’éducation aristocratique, puisqu’elle n’a eu ni gouvernante, ni précepteur, qu’elle a fréquenté un an l’école soviétique et qu’en France elle a très souvent changé d’école – des pensions catholiques –, autant de changements auxquels on peut ajouter un an passé en Angleterre pour apprendre l’anglais, qui ont sans doute facilité l’adaptation et les reconversions. Tatiana peut être considérée comme une demi-reconvertie, qui, depuis l’enfance, souhaitait travailler, gagner de l’argent, et a fait des efforts et des investissements dans ce but ; elle cherchait à s’entendre avec les Français mais elle avait le sentiment que les Russes étaient difficilement acceptés par eux. Aussi a-t-elle vécu dans la communauté russe tout en ayant des liens avec les Français. C’est une Française qui a prêté de l’argent à sa mère pour monter le commerce de lingerie. Sa mère et elle avaient « une bonne clientèle française », ont su entrer dans le « milieu riche » où il faut « savoir se tenir », et travaillaient beaucoup, plus de douze heures par jour, ce qui leur évitait de percevoir le déclassement. Tatiana a épousé un ingénieur russe de Kiev, dont elle divorcera peu avant la guerre, et a par la suite renoncé à savoir ce qui se passait en URSS sans pour autant adhérer complètement aux valeurs des milieux aristocratiques français dont elle ne cesse de se moquer dans l’entretien.

Les reconvertis sont ceux qui s’intègrent plus complètement à la société française, se détachent de la Russie et de la communauté russe émigrée et qui conduisent à leur terme la mutation de leurs ressources sociales et symboliques en ressources professionnelles et économiques. Souvent très mobiles, déjà en Russie avant la Révolution, ils manifestent des dispositions entrepreneuriales et construisent l’avenir, en tenant compte du présent, en sachant s’appuyer si nécessaire sur le passé, mais en sachant aussi renoncer à une partie des héritages. « Partout où il y a une place libre, ils la prennent courageusement sans songer à leur splendeur passée », observe à la fin des années 1920 Charles Ledré, un journaliste [[33]] . Dès qu’ils le peuvent, ils demandent la nationalité française et envoient leurs enfants dans les écoles françaises et non dans les écoles de la communauté russe. Conscients de ce qu’ils ne peuvent vivre sur les acquis anciens, ils savent mobiliser l’éducation reçue, les langues apprises, les autres savoirs culturels ou pratiques et l’insertion dans les réseaux aristocratiques internationaux comme ils parviennent à se constituer de nouveaux réseaux et de nouvelles relations.

Maria S. est née en 1911 à Omsk en Sibérie où son grand père était gouverneur, a passé sa première enfance à Saint-Pétersbourg, mais la famille changeait souvent de résidence au gré des nominations de son père qui était procureur, et était à Kiev au moment de la Révolution [[34]]. Son père arrêté, la famille est partie grâce à un oncle dans le dernier train pour Odessa, où se trouve son grand-père sénateur et où Maria retrouve son père libéré. Elle quitte Odessa sur un bateau anglais parti pour Constantinople. Là, seule une partie de la famille est acceptée tandis qu’une autre partie est envoyée, d’abord à Lemnos puis en Serbie. Pour elle, rétrospectivement, « il était évident qu’il fallait partir. Que pouvions-nous faire ? Comment aurions-nous pu rester ? » explique-t-elle, et un peu plus tard, elle nuance : « Bien que je pense quelquefois : cela valait-il ou non la peine de partir ? […] Certes, si nous avions été très courageux, nous aurions pu rester. Mais l’histoire a montré ensuite qu’il valait mieux partir. » Un de ses oncles, médecin de l’Armée Blanche, est d’ailleurs resté à Odessa. En Serbie, son père, chanteur amateur, a été engagé à l’Opéra et la famille a retrouvé une sœur de sa mère puis son grand-père qui était parvenu à les rejoindre. « La vie en Serbie était un peu morne. Il n’y avait pas grand-chose à faire, le travail allait et venait. Et mon père pensait qu’il valait mieux s’installer à l’étranger que là. Il est parti, s’est installé à Paris, il est entré à l’Opéra russe, a aussi joué du banjo dans les restaurants russes, car il était très difficile de s’établir comme pianiste », tandis qu’elle est restée en Serbie, à l’Institut de jeunes filles de la noblesse évacué de Russie, et que sa mère est partie rejoindre son père. Ses grands-parents maternels étaient restés en Serbie et ses parents voyageaient tout le temps, en fonction des contrats, notamment en Allemagne et aux Pays-Bas. Arrivée en France à l’âge de 17 ans, elle travaille dans la maison de couture de sa tante, d’abord sur la Côte d’Azur puis à Paris ; polyvalente, elle prend les commandes et organise les défilés. D’esprit indépendant, y compris par rapport à sa famille, Maria prend acte des situations nouvelles et sait accumuler aux différentes étapes de son parcours des relations, en tirer parti, et surtout ne pas se sentir liée par son passé ; elle s’est engagée résolument dans les activités professionnelles au sein de la communauté russe sans cependant s’y laisser enfermer. Dans les galas et les bals organisés dans des hôtels de luxe sur la Côte d’Azur, il s’était, raconte-t-elle, « créé un univers de connaissances, de vraies connaissances ». Sa tante, qui avait un « don incroyable » en matière de relations publiques, prenait les commandes, les faisait exécuter et les livrait. Son oncle, auparavant officier, était danseur mondain, activité alors semi-organisée et confiée à de jeunes et beaux aristocrates russes, auxquels les rencontres lors des bals permettaient de trouver des clientes fortunées. « Les Américaines et les Françaises voyaient que c’était des gens de la très bonne société, de plus auréolés par la souffrance, le dénuement total, l’émigration. Au lieu d’aller dans les magasins, elles préféraient passer commande à des comtesses ou des baronnes ». Au cours de cette période très courte, Maria et sa tante ont noué de très bonnes relations et acquis la possibilité de faire ensuite de nouveaux projets. Lorsqu’elle se marie en 1936 avec un ingénieur français, rencontré dans un bal russe, et proche du milieu de l’émigration, Maria cesse de travailler, part à Marseille où son mari avait été nommé directeur d’agence, et s’éloigne ainsi de « la colonie russe » dont elle estime n’avoir jamais beaucoup fait partie. Plus tard, Maria divorcera, suivra une formation et travaillera dans la société L’Oréal.

Si la plupart des nobles venus en France ont tenté des reconversions qu’ils ont menées plus ou moins loin, selon notamment la représentation qu’ils avaient de l’URSS, du retour en URSS et de l’avenir, quelques-uns ont d’une certaine façon refusé les reconversions. L’émigration perçue comme forcée ou contrainte stimule et renforce le désir de rester russe [[35]] et conduit à une attitude anti-assimilatrice et anti-intégratrice dans le pays d’accueil. La Russie en exil se construit autour de la mémoire de la Russie d’avant la Révolution, surtout pour la fraction de l’émigration située à droite de l’échiquier politique, mais aussi pour quelques-uns qui pouvaient être à gauche. Vouloir maintenir ou prolonger le passé, imaginer plutôt l’avenir à partir du passé, ne pas tenir compte ou peu du présent, ce sont là quelques-uns des principes qui guident ces exilés. Aussi s’investissent-ils fortement dans les activités de la communauté russe, alors très structurée avec des activités pour tous : orphelinats, colonies de vacances, églises, associations, bals, journaux ; les anciens nobles avaient d’ailleurs souvent des responsabilités dans les associations et les écoles de la communauté russe. Ils souhaitent conserver leur identité nationale et culturelle russe, quel que soit le pays d’émigration. La pratique de la religion orthodoxe et la foi contribuent à l’engagement identitaire. L’espoir du retour dans le monde ancien a pu demeurer longtemps, parfois jusque dans les années 1950, et durant ce temps, quelques-uns ont pu vivre « assis sur les valises » et refuser de vendre les bijoux restants qui constituaient le seul lien reliant au passé et à la grandeur initiale [[36]] . Ces anciens nobles se sentent des étrangers dans les différents pays d’accueil et l’URSS est considérée par eux comme un monde étranger, voire ennemi, à combattre.
Tamara L., née en 1913, n’a pas à proprement parler refusé la reconversion, mais elle n’en a pas moins vécu dans le souvenir du monde ancien [[37]] . Sa famille avait quitté l’URSS en 1919, en passant par Sebastopol, Constantinople, puis la Serbie ; son père, monarchiste et nationaliste, qui avait fondé et dirigé plusieurs journaux à Petrograd, Kharkhov et Sebastopol, arrive le premier en France en 1924 à Clermont-Ferrand grâce à un contrat de travail ; sa mère le rejoint en 1925, et elle-même y vient, d’abord pour des vacances, puis en 1930 de façon définitive. Son père quitte la France pour la Bulgarie en 1935, car le chômage sévissait en France, et fut à la fin de la guerre déporté par les Soviétiques en Sibérie où il est décédé ; sa mère a travaillé un moment dans une fabrique de biscuits puis comme gouvernante d’un jeune enfant. Tamara a fait ses études dans la même institution de jeunes filles de la noblesse en Serbie que Maria où tous les enseignants étaient russes et où les élèves parlaient russe entre elles. Elle suivait bien des cours de français mais ne savait pas bien le parler et estime qu’elle fait encore des fautes. Elle n’aimait pas beaucoup les études mais la vie et l’ambiance dans la pension lui plaisaient ; elle y a appris les danses anciennes : polka, mazurka, valse. La religion compte beaucoup pour elle ; d’ailleurs, elle rappelle qu’au moment de l’arrivée à Constantinople, l’évêque leur a dit : « Vous ne partez pas en exil, vous allez propager l’orthodoxie. » Elle a toujours travaillé avec des Russes, d’abord et jusqu’en 1932 dans la maison de couture de la princesse Mescherski comme « petite main » puis y a été chargée de faire des achats ; ensuite, lorsque la maison a été fermée, elle a pu travailler dans les fourrures jusqu’en 1971 dans une petite maison dont le propriétaire arménien avait une femme russe. En 1933, elle se marie avec un sous-officier russe rencontré dans le bal d’un régiment, arrivé en France en 1920 avec un contrat de travail dans les chemins de fer, qui a ensuite travaillé dans une usine de disques à Billancourt puis est resté cinq ans sans travail. Elle s’est d’emblée immergée dans l’émigration russe, dira d’elle une de ses amies ; à l’église russe de la rue Pétel, elle a tenu les comptes puis a vendu les cierges ; elle a participé activement à la collecte des dons pour sa construction en organisant loteries, spectacles, concerts, bals ; avec son mari, elle allait tous les samedis dans les bals russes. C’est seulement en 1959, à la suite d’un voyage en URSS où vivaient encore deux sœurs de sa mère, qu’elle a compris qu’elle n’y retournerait pas pour vivre. « Jusqu’à cette date, j’avais mes valises à la maison, ensuite j’ai supprimé les valises et j’ai eu des armoires […]. Ma mère est morte sur ses valises, et il n’était pas question de s’en séparer, les valises attendaient leur heure pour que vous les remplissiez d’affaires. C’était triste, et ensuite quand je les ai supprimées, je me suis offert une armoire bien pratique. » On peut penser que cette représentation du retour possible, ce refus de rompre avec le passé ont constitué des freins puissants aux tentatives de reconversion que Tamara ne souhaitait pas véritablement.

Ce regard tourné vers le passé et cet espoir longtemps entretenu de retourner dans le pays ont aussi pu conduire à la solitude et à la tristesse. C’est le cas d’Alexis L., né en 1910, dont le père était officier et mourut en 1914, qui fut intégré assez jeune dans le corps des cadets à Vladivostok, avec lequel il fut évacué d’abord à Shanghai puis en Serbie, et qui est arrivé en France en 1926 [[38]] . Embauché d’abord dans une usine où travaillaient beaucoup d’anciens cadets, avec lesquels il passait ses temps libres, ayant changé plusieurs fois d’usine et d’emploi avec parfois des moments chômés avant de devenir ingénieur, il se préparait à « aller en Russie combattre pour la monarchie ». Tous ses amis et lui-même pensaient que leur vocation était de libérer la Russie du bolchevisme et attendaient le retour en Russie avec l’armée. La reconversion achevée n’était guère envisageable pour lui ; son sens de l’honneur militaire et noble lui interdisait d’accepter des situations jugées trop dégradantes et les affronts subis en France n’étaient pas toujours supportables. C’est ainsi qu’il raconte qu’on lui avait un jour proposé de distribuer devant un magasin des prospectus publicitaires, ce qu’il accepta puisqu’il avait alors besoin d’argent et qu’il le fit en uniforme de cadet. Un passant lui donna l’aumône. De honte, il jeta tous les prospectus et s’enfuit. Après la guerre, ses idées sur la Russie ont changé. Au cours de ses lectures, il a en effet appris les abus et les injustices du régime tsariste et a compris qu’il avait passé sa jeunesse à attendre ce qui ne pouvait se réaliser. Il se sentait malheureux, tout comme ses amis dont plusieurs se sont suicidés. Dans les années 1950, il a commencé à visiter la Russie comme touriste et y est retourné environ une vingtaine de fois. Plutôt content de son poste, Alexis a relativement réussi dans son métier mais n’a cependant jamais fortement valorisé l’activité professionnelle ; il n’aimait pas communiquer avec ses collègues français, n’a pas eu d’amis français et se sentait étranger. Solitaire, sans famille, ayant vécu des humiliations et rencontré de nombreuses difficultés, il est resté un ancien officier noble russe, déçu de la vie, résidant en France.

Les dispositions par rapport au passé et à la communauté russe semblent ainsi décisives dans le cas des aristocrates ayant émigré en France. Leur avenir étant lié dans leurs représentations à celui de leur pays, et au passé, Tamara et Alexis n’ont pas tenté de mener à son terme la reconversion de leurs ressources symboliques, sociales ou culturelles ; ils ont vécu en France un peu malgré eux. En revanche, Tatiana et plus encore Maria qui ont eu, très jeunes, l’expérience forte de la mobilité, qui n’ont pas reçu une éducation aristocratique traditionnelle, ont tenté de construire l’avenir sur la base du présent vécu en France, ont mobilisé à la fois les relations et les savoirs acquis. L’acceptation de la rupture complète avec le passé, de l’investissement complet dans l’activité professionnelle présente et l’esprit d’indépendance ont sans doute permis à Maria de mener la reconversion à son terme alors que la reconversion de Tatiana, contrariée dans son désir d’intégration à la société française par les réactions de certains Français et ne renonçant que tardivement au lien avec le passé, est restée inachevée.

S’il est possible de tenter de comparer entre elles, d’une part, les trajectoires des anciens nobles ayant survécu en URSS un moment au moins à la révolution de 1917, à la guerre civile, aux purges et, d’autre part, les trajectoires de ceux arrivés en France, souvent au terme d’un long périple, il est, en l’état actuel de la recherche, assez difficile de comparer les parcours et les reconversions des uns et des autres. Les conditions d’insertion n’étaient pas les mêmes et les ressources ou dispositions sur lesquelles ils pouvaient s’appuyer étaient assez différentes. Cependant, dans les deux cas, on observe que les représentations du temps, du passé et de l’avenir ont été brutalement transformées et que le type d’éducation reçue a beaucoup compté avec ses éléments favorables à la reconversion – les différents savoirs amateurs – mais aussi d’autres éléments constituant des entraves, tels le code de l’honneur, le poids de la mémoire et le rappel incessant du passé, les conventions de l’éthique et de la religion. Les reconversions achevées sont rares à la première génération où les déclassements sont fréquents et beaucoup plus nombreuses à la deuxième génération. En URSS comme en France, les discriminations s’exercent sur les anciens nobles ; elles prennent des formes violentes en URSS avec les purges, les arrestations, les exécutions, mais ne sont pas négligeables en France où beaucoup se souviennent d’avoir été traités de « sales Russes ». Toutefois, en France, plusieurs se font connaître et reconnaître en tant que nobles, bénéficiant d’une conjoncture favorable, au moins au moment de la mode russe, et du prestige d’aristocrates ayant enduré de dures épreuves.

En URSS, la mémoire de la première guerre mondiale a été pour une large partie effacée par celle de la révolution d’Octobre et de la guerre civile. Vingt ans après l’abolition juridique de l’ordre noble en 1917, les anciennes élites avaient disparu de l’espace public ; l’identité noble avait cessé d’exister pour des décennies. L’assimilation de la noblesse au sein des classes cultivées y a été beaucoup plus rapide qu’ailleurs. Cette « disparition » spectaculaire de la noblesse recouvrait des tragédies mais aussi de multiples tentatives pour refaire sa vie dans une nouvelle société, des expériences quotidiennes banales, un processus lent, souvent pénible, et qui n’a pas été sans conséquence sur la société. Ne pouvant plus utiliser leur capital symbolique, la ressource la plus généralement mobilisée par les nobles dans les tentatives de reconversion, ces « ci-devant » nobles se sont surtout appuyés sur leurs compétences et les savoirs culturels. Ils ne se sont pas seulement plus ou moins « adaptés » à la société soviétique, différemment selon leurs représentations du temps et leurs ressources convertibles, mais ont aussi pour une part contribué à la formation du milieu de l’« ancienne intelligentsia », composé des descendants des familles cultivées d’avant la révolution, et qui, dans les années 1960, s’auto-désignera comme la « vraie intelligentsia ». Ainsi, les anciens clivages entre nobles et autres élites d’avant la révolution ont été presque oubliés lors de la transformation post-révolutionnaire. En France, la mémoire de la première guerre mondiale a été présente parmi tous les nobles russes. Cependant, la représentation du passé de la Russie et le lien imaginaire entre le passé et le présent ont constitué une ligne de fracture entre des personnes et des familles qui ont choisi des voies d’intégration différentes dans la société française. Enfin, pour beaucoup, l’identité russe est devenue plus importante que l’identité noble, même si cette dernière a pu être souvent maintenue. Pour tous, la question de la transmission à la génération suivante est devenue lancinante. Il n’était plus concevable d’imposer à ses descendants d’adopter l’ancien mode d’éducation ou de vie. La rupture survenue était trop évidente. Les nobles en URSS et les anciens nobles venus en France ont alors consenti d’importants investissements pour l’éducation de leurs enfants, sans renoncer complètement à leur apprendre le sens de la différence.
 

 
 
Mis en ligne sur Cairn.info le 19/08/2008
https://doi.org/10.3917/ving.099.0104
 
 
 

 

 
Notes
 
[1]
Lettres de Fedor Anatolievich Zvorykine, né en 1876, à sa femme Olga Matveeva, née en 1893, archives privées.
[2]
Marguerite Aymard a traduit du russe au français un grand nombre d’entretiens réalisés par Sofia Tchouikina et nous a fait de nombreuses suggestions et remarques, de sorte que cet article lui doit beaucoup.
[3]
Sur la notion de reconversion, voir Pierre Bourdieu, Luc Boltanski et Monique de Saint Martin, « Les stratégies de reconversion », Information sur les sciences sociales, 12 (5), 1973, p. 61-113 ; Monique de Saint Martin, L’Espace de la noblesse, Paris, Métailié, 1993.
[4]
Maurice Halbwachs, Les Cadres sociaux de la mémoire, Paris, Alcan, 1935, Paris/La Haye, Mouton, 1976, p. 231.
[5]
Avenir Korelin, Dvorianstvo v poreformennoï Rossii, 1861-1904 g.g. [la noblesse en Russie après la réforme, 1861-1904], Moscou, Nauka, 1979.
[6]
Marina Gorboff, La Russie fantôme : l’émigration russe de 1920 à 1950, Lausanne, L’Âge d’homme, 1995, p. 33. Pour 1912, il s’agit d’une estimation.
[7]
Adolf Rashin, Naselenie Rossii za 100 let (1811-1913), Moscou, Gosstatizdat, 1956.
[8]
Voir Daniel Bertaux, Les Récits de vie : perspective ethnosociologique, Paris, Nathan, 1996. Les entretiens ont été réalisés en Russie, principalement à Saint-Pétersbourg et sa région, par Sofia Tchouikina entre 1996 et 2003, auprès de 23 personnes (dont 20 femmes) nées dans les années 1905-1918 au sein de familles nobles, principalement dans la noblesse moyenne, ainsi que de certains de leurs descendants ; en France, ils ont été menés à Paris et dans la région parisienne, en 2002 et 2004, auprès de 10 descendants de la noblesse russe nés au début du 20e siècle, pour la plupart des femmes, arrivées en France dans l’enfance ou l’adolescence. Quelques informateurs connaissant bien la communauté russe ont également été interviewés en France. De nombreux Mémoires, récits autobiographiques ou familiaux, des photographies et des lettres, apportant des informations sur la vie quotidienne des familles nobles avant 1917 et au-delà, sur leurs stratégies d’adaptation, leurs représentations du temps, ont également été consultés notamment dans les archives privées. Le dépouillement des quotidiens locaux de Leningrad, Krasnaia Gazeta et Leningradskaia Pravda, du quotidien national Komsomolskaia Pravda, a fourni les principaux éléments permettant de connaître les lois et textes concernant l’intelligentsia et la noblesse ainsi que les principaux événements affectant leur vie durant les années 1918-1941. Pour une analyse d’ensemble des modes d’adaptation et de la vie privée des anciens nobles restés en URSS, voir Sofia Tchouikina, Dvorjanskaja pamjat’ : byvšie v sovetskom gorode (Leningrad, 1920-30 gody) [la mémoire noble : les anciennes élites dans la ville soviétique (Leningrad dans les années 1920-1930)], Saint-Pétersbourg, EUSPb Press, 2006.
[9]
Seymour Becker, Nobility and Privilege in Late Imperial Russia, Dekalb, Northern Illinois University Press, 1985 ; Avenir Korelin, Dvorjanstvo v poreformennoi Rossii (1861-1904 gg) [la noblesse en Russie avant la réforme (1861-1904)], op. cit. ; Roberta Manning, The Crisis of the Old Order in Russia : Gentry and Government, Princeton, Princeton University Press, 1982.
[10]
Harley Balzer (dir.), Russia’s Missing Middle Class : The Professions in Russian History, New York, M.E. Sharpe, 1996 ; Edith Clowes, Samuel Kassow et James West (dir.), Between Tsar and People : Educated Society and the Quest for Public Identity in Late Imperial Russia, Princeton, Princeton University Press, 1991.
[11]
Alfred G. Meyer, « The Impact of World War I on Russian Women’s Lives », in Barbara Evans Clements, Barbara Alpern Engel et Christine D. Worobec (dir.), Russia’s Women : Accommodation, Resistance, Transformation, Berkeley, University of California Press, 1991.
[12]
Albert O. Hirschman, Exit, Voice and Loyalty : Responses to Decline in Firms, Organizations and States, Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 1970.
[13]
Guy Bajoit, « Exit, Voice, Loyalty… and Apathy : les réactions individuelles au mécontentement », Revue française de sociologie, 29 (2), avril-juin 1988, p. 325-345.
[14]
Vadim Stark (dir.), Dvorjanskaja semja : Iz istorii dvorjanskikh familii Rossii [la famille noble russe : à propos de l’histoire des lignées de la Russie], Saint-Péterbourg, Iskusstvo Peterburga, Nabokovskii Fond, 2000.
[15]
Viktor Ivanov, Missija ordena. Mekhanizm massovykh repressij v Sovetskoj Rossii v konce 1920-kh-40kh gg : na materialakh severo-zapada RSFSR [La mission. Le mécanisme de la répression de masse en Russie soviétique de la fin des années 1920 aux années 1940 : à partir de documents du Nord-Ouest de la RSFSR], Saint-Péterbourg, Liss, 1997.
[16]
Matthew Rendle, « The Problems of “Becoming Soviet” : Former Nobles in Soviet Society, 1917-1941 », European History Quaterly, 38 (1), 2008, p. 7-33.
[17]
John Channon, « Tsarist Landowners after the Revolution : Former Pomeshchiki in Rural Russia during NEP », Soviet Studies, 39 (4), 1987, p. 575.
[18]
John Channon, op. cit., p. 579.
[19]
« Ci-devant » (ou « gens d’autrefois », en russe byvšie), c’était la désignation officielle de l’ensemble des représentants des « classes exploiteuses d’autrefois ». Il y avait des ci-devant nobles, des ci-devant prêtres, des ci-devant propriétaires, etc. Cf. Sheila Fitzpatrick, « Ascribing Class : The Construction of Social Identity in Soviet Russia », The Journal of Modern History, 65 (4), décembre 1993, p. 745-771.
[20]
Nous nous appuyons ici sur les analyses de Victor Karady qui distingue « des situations qui ont des effets de “contrainte” ou de “poussée” dans le sens de la conversion des élites, des conjonctures socio-économiques qui représentent surtout des chances neuves pour celles-ci, exerçant surtout un “effet d’attraction” ». (Victor Karady, « La conversion socioprofessionnelle des élites : deux cas historiques en Hongrie », in Donald Broady, Monique de Saint Martin et Mikael Palme, Les Élites : formation, reconversion, internationalisation, actes du colloque de Stockholm, 24-26 septembre 1993, Paris/Stockholm, CSEC EHESS/ FUKS Lärarhögskolan, 1995, p. 87-103)
[21]
Sheila Fitzpatrick (dir.), Cultural Revolution in Russia, 1928-1931, Bloomington, Indiana University Press, 1978.
[22]
Les entretiens avec Ekaterina ont été réalisés à Saint-Pétersbourg en 1998 et 2001.
[23]
Pour une analyse des trajectoires biographiques de descendants d’anciennes élites devenues soviétiques, voir Daniel Bertaux, « Les transmissions en situation extrême : familles expropriées par la révolution d’Octobre », Communications, 59, décembre 1994, p. 73-100.
[24]
Entretien réalisé en 2000 à Saint-Pétersbourg. Pour une analyse plus complète de cet entretien, voir Sofia Tchouikina, « Le “Grand Compromis” et la mémoire familiale : les ex-nobles russes à l’époque stalinienne », Revue d’études comparatives Est-Ouest, 37 (3), 2006, p. 165-197.
[25]
Autobiographie, archives privées.
[26]
Tatiana Protasenko et Valery Golofast, « Family Histories, Country History, Russian Gentlemen under Soviet Regime : Problems of Declassement or Survival », résumé de la communication pour le colloque « Anciennes et nouvelles aristocraties de 1880 à nos jours », Toulouse, 1994 (texte inédit).
[27]
Robert Johnston, « New Mecca, New Babylon » : Paris and the Russian Exiles, 1920-1945, Montreal, McGill’s/Queen’s University Press, 1988.
[28]
Sur les nobles russes sur la Côte d’Azur, voir LeRoy Ellis, La Colonie russe dans les Alpes-Maritimes : des origines à 1939, Nice, Serre, 1988 ; Kira Kaurinkoski, « Les communautés russe et italienne de l’entre-deux-guerres à Nice : similarités et différences », Cahiers de la Méditerranée, 58, juin 1999, p. 133-155.
Loin de vouloir chercher à renforcer la vision élitiste de cette émigration justement dénoncée par Catherine Gousseff ou Olivier Le Guillou, l’intention est de contribuer à l’étude des différentes formes de reconversion non seulement chez les aristocrates mais aussi dans d’autres groupes sociaux et d’autres contextes.
[29]
Pour un panorama général, voir notamment Catherine Klein-Gousseff, L’Exil russe : la fabrique du réfugié apatride, Paris, CNRS éditions, 2008 ; Olivier Le Guillou, « Des émigrés russes ouvriers aux usines Renault de Boulogne-Billancourt en 1926 : étude du fichier du personnel », mémoire de maîtrise sous la direction de Pierre Milza, Antoine Prost et Jean-Louis Robert, université Paris-I, 1988 ; Hélène Menegaldo, Les Russes à Paris 1919-1939, Paris, Autrement, 1998 ; Charles Ledré, Les Émigrés russes en France : ce qu’ils sont, ce qu’ils font, ce qu’ils pensent, Paris, Spes, 1930 ; Robert Gessain et Madeleine Doré, « Facteurs comparés d’assimilation chez des Russes et des Arméniens », Population, 1, janvier-mars 1946 ; Andrei Korliakov, Émigration russe en France, 1917-1947 : honneur et dignité maintenus, Paris, YMCA Press, 2001.
[30]
Une Union de la noblesse russe est constituée dès 1925. De très nombreux cercles, amicales, associations ou unions ont été créés à la même époque.
[31]
Georg Simmel, « Excursus sur l’étranger », Sociologie, études sur les formes de la socialisation, Paris, PUF, 1999, p. 663-664.
[32]
Entretien réalisé à Paris en 2002.
[33]
Charles Ledré, Les Émigrés russes en France…, op. cit., p. 36.
[34]
Entretien réalisé à Paris en 2004.
[35]
Marc Raeff, Russia Abroad : A Cultural History of the Russian Emigration, 1919-1939, New York, Oxford University Press, 1990 ; Marina Gorboff, La Russie fantôme…, op. cit. ; Nikita Struve, Soixante-Dix Ans d’émigration russe, Paris, Fayard, 1996.
[36]
S.A.I. La Grande Duchesse Marie de Russie, Éducation d’une princesse, Paris, Stock, 1934 ; S.A.I. Marie de Russie, Une princesse en exil, Paris, Stock, 1933.
[37]
Entretien réalisé à Paris en 2002.
[38]
Entretien réalisé à Paris en 2002.