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Le récit passionnant d'un écrivain de 92 ans sur ses parents russes. Suivi de : "Palestine-Israël : une guerre de cent ans "


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Montpellier : le récit passionnant d'un écrivain de 92 ans sur ses parents russes

A 92 ans, Alexandre Thabor livre un récit captivant sur ses parents. L'histoire d'un couple d'origine russe qui va traverser le 20ème siècle pour le meilleur et le pire. Un récit d'aventure fascinant. Seule différence de taille. Tout est vrai. Une histoire qui vous emporte.

Alexandre Thabor vit à Montpellier, après avoir eu une carrière d'économiste qui l'a conduit un partout. Il est né en 1928 dans un pays qui n'était pas encore Israël, de parents russes et juifs. Le petit garçon qu'il était avant la création de l'Etat Hébreu, ne se doutait pas encore, qu'un jour, il recevrait en héritage un témoignage rare et précieux.

Plus de 20 ans après avoir perdu la trace de son père, il le retrouve à Paris. Celui-ci lui livre un récit édifiant qui retrace le parcours d'un jeune couple originaire d'Odessa sur les bords de la mer Noire, qui allait s'aimer et se chercher dans un monde en guerre. Ce récit captivant qu'Alexandre Thabor nous donne à lire aujourd'hui et qu'il a mis plus de 60 ans à écrire est celui de ses parents : Sioma et Tsipora nés au début du 20ème siècle.

Cette génération qui est née avec le siècle, a connu deux guerres, les russes eux, ont eu droit à la révolution en prime. A Odessa, il y avait une importante communauté juive. Beaucoup sont d'ailleurs partis un peu partout notamment aux Etats-Unis à New York fuyant les pogromes. Mes Parents ont choisi la Palestine, où ils sont arrivés en 1924. Ils avaient une petite vingtaine d'année et ont tout de suite entrepris de vivre au milieu des populations locales. Pour eux il n'y avait qu'un Etat pour tout le monde. 

Alexandre Thabor, écrivain

Idylle sur fond de révolution russe

Tout commence à Odessa ville de départ. Sioma et Tsipora sont deux jeunes russes qui ne se connaissent pas encore quand éclatent les prémices de la révolution russe. Dans cette ville en proie à des évènements majeurs, ils vont vivre une romance bien compliquée dans un pays en plein chaos. Les Bolcheviques se préparent à renverser le Tsar et la révolution russe se profile. Sioma, le père du futur Alexandre est engagé personnellement dans ce combat qui sera celui de toute sa vie. La rencontre avec sa future jeune épouse ne va pas contrarier ses plans. Bien que plus jeune que lui et issue d'un milieu bourgeois, Tsipora va suivre Sioma dans sa lutte. 

L'un et l'autre, combattent tout en militant pour des idées issues de la révolution d'octobre, sans tomber dans la barbarie, d'où qu'elle vienne, et qu'ils refusent.  Ils doivent franchir des obstacles familiaux et politiques pour gagner leur liberté et sauver leur vie face à des adversaires résolus.

Dans cette Russie pré-révolutionnaire, le jeune couple fait face, côtoie la mort. Simoa et Tsipora affrontent l'antisémitisme des "cents-noirs", font face à la brutalité des soldats du Tsar, aux hommes de la tcheka, la redoutable police politique soviétique. Ce n'est qu'au terme d'une lutte sans merci pour échapper aux pogromes qui explosent un peu partout en Russie qu'ils prennent le chemin de la Palestine en 1924. 

De la Palestine aux Brigades internationales 

Leur installation en Palestine dans les années 1920, contrôlée par l'armée britannique est un changement radical. Leur engagement pour un idéal commun va se trouver renforcé devant les difficultés rencontrées. Face à la brutalité de l'occupant, Sioma et Tsipora s'engagent et combattent pour que leurs idées de justice et d'égalité s'enracinent sur une terre qui héberge des Arabes et des Juifs.

Mon père avait un peu de remords d'avoir fait venir ma mère à Paris. On savait que la guerre était imminente. C'est pour cela qu'il a eu envie de raconter cette histoire. De parler du passé, pour agir sur le présent pour notre futur. Le passé, le présent, le futur, la mémoire et l'action. C'était ce qu'il voulait. En plus c'était un bon conteur. Il avait une mémoire étonnante et j'ai été pris par son récit, sa manière de parler des faits et surtout de ses camarades, pour bien me montrer qu'il n'était pas seul à se battre pour la justice, la paix, l'égalité en Palestine, entre juifs, arabes et contre l'occupant britannique...Comme le disait le philosophe Martin Buber "une terre, pour deux peuples". On s'est tout le temps battu pour cet idéal et c'est toujours à l'ordre du jour. Une terre pour deux peuples en Israël 

Alexandre Thabor, écrivain

Favorable à cette idée de nation commune binationale juive et arabe, le couple va devoir se séparer. En 1936, Sioma est expulsé par les Anglais qui font tout pour monter les populations les unes contre les autres et exploiter le courant sioniste. Il décide de rejoindre les bataillons des brigades internationales en Espagne pour aider les Républicains espagnols en lutte contre les troupes de Franco. En Espagne, Sioma qui a entrainé avec lui d'autres camarades, mène une guerre contre le fascisme mais aussi contre les Soviétiques et leur politique de repression contre les anarchistes. La guerre civile est d'une violence inouïe et finit par dégoûter Sioma qui est contraint de prendre la route de l'exil pour la France avec d'autres Républicains.  

Au moment ou Sioma quitte la Palestine, son fils Alexandre n'a que 8 ans. Il ne sait pas encore qu'il voit son père pour la dernière fois avant une longue séparation de plus de 20 ans. Resté en Palestine avec sa mère, le jeune "Alec" va vivre encore quelques années près de Tel-Aviv avant de connaître à son tour  l'exil pour se retrouver en France.

Sioma, qui a quitté l'Espagne, s'évade d'un camp où il est interné dans le sud ouest de la France pour tenter de retrouver sa femme et son fils à Paris. Mais à Paris, à sa descente du train, il est arrêté et déporté en Algérie. 

Tsipora, ne reverra plus Sioma. Elle décide alors d'entrer en résistance. Elle est contrainte de placer son fils Alexandre dans une institution qui cache les enfants, afin d'échapper aux mesures anti juives du gouvernement français de Vichy. C'est la dernière fois qu'Alexandre voit sa mère. Arrêtée par la gestapo, Tsipora est déportée à Auschwitz en Pologne où elle décède 15 jours avant la libération du camp, par les Russes.

Une Enfance cachée et un père retrouvé

Alexandre quitte Paris dans la précipitation sans avoir pu dire au revoir à son père. Il passe la guerre dans la Creuse puis en 1942 il est obligé de se réfugier en Suisse après que les allemands ont décidé l'occupation de la zone sud. Ce sont des Dominicains qui le protègent et qui lui font passer le baccalauréat alors qu'il ne parlait quasiment pas le Français en arrivant. Devenu un brillant économiste après la guerre, Alexandre entre au service du cabinet de Pierre Mendes-France alors premier ministre. C'est un de ces mentors, Claude Gruson qui va l'aider et le pousser à retrouver son père pour connaitre son histoire. 

Les retrouvailles ont lieu en 1958. Sioma qui s'est installé à Paris à refait sa vie. Alexandre a 30 ans, quand il retrouve son père après 22 ans d'absence. Les deux hommes ne vont plus se quitter jusqu'au décès de Sioma en 1959. Mais entre temps Sioma a tout raconté à son fils. Un récit qui embrasse 40 ans de vie, d'engagements pour un idéal commun. Communiste, juif et révolutionnaire, le parcours de Sioma et Tsipora même séparés par la mort n'a jamais varié. Dans ce récit qui se lit comme un roman d'aventure, le lecteur traverse quelques uns des évènements clefs du 20ème siècle.

La révolution d'octobre, la guerre civile espagnole, les prémices de la création de l'Etat d'Israël, la seconde guerre mondiale et la lutte contre le nazisme et le fascisme Simoa et Tsipora auront vécu ces évènements avec le même idéal.

Mais il faudra plusieurs années encore pour qu'Alexandre Thabor ne se décide à parler de cette histoire singulière et immense. Poussé par sa famille et ses petits-enfants, le récit légué par Sioma à son fils mûrit dans sa tête. 

J'ai raconté un jour l'histoire à mes petits enfants et à mes enfants. Et un beau jour une de mes petites filles et mon épouse m'ont dit : pourquoi ne pas écrire pour laisser une trace. Je ne maîtrisais pas bien le français, puis je me suis mis à écrire, et peu à peu l'écriture m'a aidé pour la langue. J'ai travaillé avec les notes, mes souvenirs d'enfant et j'ai rencontré des amis de mon père. Ils avaient fait comme lui, la guerre d'Espagne, d'autres l'avaient connu en Palestine. Et j'ai ainsi pu raconter l'histoire de sa vie, de leur vie

Alexandre Thabor, écrivain

A 92 ans Alexandre Thabor signe un récit vif et percutant . Un hommage magnifique, plein d'humanité.  Une grande histoire d'amour dans la furie d'une époque qui va façonner le monde d'aujourd'hui et qui résonne encore. 

Sans l'espérance, on ne trouvera pas l'inespéré

      Héraclite

 

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« Si on ne parvient pas à une révolution égalitaire entre Juifs et Arabes, on aura une guerre de cent ans », avait prédit dans les années 1920 Martin Buber, ce philosophe juif allemand qui ne cessa d’œuvrer pour l’entente entre les deux peuples. Un siècle après, l’histoire lui donne raison. En dépit de l’engagement des premiers immigrants, qu’il s’agisse de sionistes travaillistes ou de de Juifs plus marxistes que sionistes, comme le père d’Alexandre Thabor qui relate sa vie dans Les aventures extraordinaires d’un Juif révolutionnaire, la gauche a échoué en Israël. C’est son échec que raconte minutieusement l’historien Thomas Vescovi [1]. Comme souvent, témoignage et ouvrage savant se complètent utilement.


Alexandre Thabor, Les aventures extraordinaires d’un Juif révolutionnaire. 1917-1948 : un père raconte à son fils ses souvenirs d’amour et de révolutions de Moscou à Madrid, Paris et Jérusalem. Préface d’Edgar Morin. Postface de Dominique Vidal. Temps Présent, 331 p., 24 €

Thomas Vescovi, L’échec d’une utopie. Une histoire des gauches en Israël. Préface de Michel Warschawski. La Découverte, 351 p., 22 €


C’est un parcours classique que celui du père d’Alexandre Thabor, direz-vous : d’Odessa à Moscou en passant par Madrid, la Palestine, Jérusalem, puis retour à Paris, ils sont nombreux à avoir suivi cet itinéraire. Et pourtant, celui-ci est bel et bien un roman d’aventures qui se dévore tel quel, même si la plupart des pages sont difficiles à avaler : les conflits au sein du Yishouv (l’implantation sioniste en Palestine) et le conflit judéo-arabe, la guerre d’Espagne (âmes sensibles, s’abstenir), le stalinisme et la Shoah auront formé la toile de fond de la vie de Thabor père. La partie concernant son séjour en Palestine, entre 1924 et 1936, est un témoignage comme il en est peu d’aussi précis sur le conflit avant la création de l’État d’Israël et, surtout, sur cette gauche non sioniste dont l’histoire est largement méconnue.

Alexandre Thabor et Thomas Vescovi racontent une guerre de cent ans

Sioma, Alec et Tsipora © Alexandre Thabor

À Odessa, le jeune Juif, révolté par l’antisémitisme et peu convaincu par les promesses des révolutionnaires qui « palabrent » tandis que « le sang des nôtres coulait », est gagné aux idées du Poale Zion, le mouvement sioniste d’obédience marxiste où il entend parler de Martin Buber. Il s’informe :

« Martin Buber ?

– Un Juif allemand. Un jeune philosophe. Un mystique de la révolution égalitaire entre Juifs et Arabes, me répondit Gédéon. Il ne rêve pas d’un État juif avec canon, drapeaux et médailles… gouverné par des nationalistes effrénés. Il pense qu’avec les Arabes, c’est simplement une affaire de négociations entre gens de bonne volonté… Qu’une entente est possible, sinon, pense-t-il, nous allons entrer dans une guerre de Cent Ans… »

Les pogromes, qui continuent alors que la révolution d’Octobre se propage sur le territoire sans atteindre l’Ukraine et Odessa et que Trotski hésite, selon Thabor, à fusiller les coupables au prétexte qu’il est impossible d’arrêter « l’antisémitisme ancestral russe du jour au lendemain », finissent par le convaincre de rejoindre la Palestine. Il y fera partie de la gauche non sioniste.

Pour empêcher la « guerre de Cent Ans », et parce qu’ils sont marxistes, Thabor et son épouse, Tsipora, nouent des liens avec des familles palestiniennes et militent en faveur d’actions communes visant au rapprochement des deux communautés. Son récit des dissensions au sein de la société palestinienne offre autant d’intérêt, si ce n’est davantage, que celui des dissensions du mouvement sioniste. Las, force est de constater que, tandis que le Yishouv s’étend en achetant des terres qu’il colonise et peuple, « la société palestinienne s’épuisait en querelles internes, avec les clans et les grandes familles qui s’affrontaient. Les uns étaient pour une coopération avec les sionistes et d’autres, derrière le Grand Mufti et sa Main Noire, pourchassaient tous les collaborateurs de l’ “ennemi sioniste” ».

Alexandre Thabor et Thomas Vescovi racontent une guerre de cent ans

Le philosophe pragois Hugo Bergman, recevant un doctorat honoraire de l’Université hébraïque de Jérusalem (1959) © D.R.

Du Yishouv, Thabor exhume quelques belles figures, comme celle de Haïm Kalvarisky, agronome venu de Pologne qui fut un passeur entre les deux mondes, arabe et juif, fumeur de narguilé, capable de faire jouer des musiciens juifs dans les mariages arabes et l’inverse, et qui fonda, en 1925, l’association Brit Shalom (« Une seule terre pour deux peuples ») avec quelques autres, comme Martin Buber, bien sûr, mais aussi le rabbin réformiste Judah Magnes et le philosophe, ami de Kafka, Hugo Bergmann. Ce dernier lit à Thabor et Tsipora des passages de Je et tu, l’œuvre de Buber. Buber les fascine et ils regrettent qu’il soit, jusqu’à la prise du pouvoir par les nazis, plus souvent à Francfort qu’à Jérusalem (sur Buber, on peut lire Dominique Bourel, Martin Buber. Sentinelle de l’humanité, Albin Michel, 2015).

Dans le journal tenu par Tsipora, on apprend les conflits au jour le jour. Ainsi, le 19 juillet 1929, lorsque les Arabes menacent de faire grève. Ils réclament un salaire égal à celui d’un ouvrier juif, de 60 % supérieur, et l’égalité de l’emploi. Ben Gourion, sioniste travailliste et futur fondateur de l’État d’Israël, y est opposé. Thabor et ses amis soutiennent les revendications arabes dans la Histadrout, le syndicat des ouvriers. Ils sont traités de traîtres, de vendus à la cause arabe, menacés d’être abattus. Le 16 août, des manifestations et contre-manifestations juives et arabes à propos du Mur des Lamentations ont lieu dans tout le pays. « J’ai l’impression, écrit Tsipora, d’être déjà sur un volcan en éruption, contraints pour nous sauver de tuer et pleurer. » Quelques jours plus tard, des Juifs sont assassinés de la façon la plus sauvage à Hébron, des Arabes tués à Mea Shearim (le quartier des juifs orthodoxes de Jérusalem). La police anglaise – la Palestine est alors sous mandat britannique — a laissé des Arabes égorger huit Juifs non armés sous ses yeux. Les tueries vont bon train. Des Arabes et des Juifs qui fraternisent sont assassinés par une bande fanatisée, manipulée par celui qui deviendra le Grand Mufti de Jérusalem, plus tard collaborateur de l’Allemagne nazie.

Entre 1929 et 1936, la colonisation n’a cessé de s’amplifier. Les paysans arabes doivent quitter leurs terres, leurs maisons sont détruites. Les Britanniques pratiquent des assassinats ciblés et pourchassent les « Rouges », juifs ou arabes. Au printemps 1936, une grève paralyse totalement le pays, la Histadrout voulant bannir les ouvriers arabes du marché du travail. La grève se transforme vite en révolte armée. L’époque est de nouveau « de sang et de larmes, comme aux pires heures d’Odessa ». La brutalité de la police anglaise défie l’entendement. La plupart des officiers venaient d’Inde, de New Delhi où ils s’étaient distingués dans la création des centres de torture. Cette police était pleine d’auxiliaires qui avaient massacré les Irlandais en lutte pour leur indépendance. Certains d’entre eux n’hésitaient pas à faire le salut nazi en public. Une de leurs escouades anti-émeute à Tel Aviv arbore une croix gammée peinte sur ses boucliers. Expulsé comme « rouge » par l’administration anglaise, Thabor se décidera en faveur d’un autre combat. Il fera partie de la brigade palestinienne à destination de l’Espagne en lutte pour la défense de sa république. Le 9 novembre 1936, la brigade sera à Alicante : « 25 Juifs et 2 Arabes, brûlant d’une passion dévorante et dont personne ne parle plus ».

De ce séjour en Espagne, on retiendra des portraits qui ne sont pas conformes à la réputation des personnes en question : celui du journaliste soviétique Mikhail Koltsov, qui couvrait la guerre pour la Pravda et dont on sait qu’il disparut après avoir été rappelé à Moscou, un homme « glacial, intelligent et cultivé, mais un véritable tueur » ; ou encore celui du général Orlov du NKVD (l’ancêtre du KGB), futur transfuge qui échappera aux purges staliniennes en rejoignant à temps les États-Unis et dont Thabor a une moins mauvaise opinion que celle dont il « bénéficie » généralement. En d’autres termes, il n’aurait pas donné l’ordre de tuer à la légère – ce qui, en Espagne, où les combattants non inféodés au communisme, comme ceux du POUM et les anarchistes, devaient être éliminés, était loin d’être négligeable !

Vient la défaite de la République espagnole en 1939 et le repli, la retirada, vers la France, où Thabor est d’abord interné au camp du Vernet, puis en Algérie, dans le camp peu connu de Djelfa, où le régime de Vichy va interner des rescapés de la guerre d’Espagne et 300 Juifs. Parmi les 2 500 prisonniers, 650 auraient survécu : « Djelfa, c’était Le Vernet en pire ». Il y retrouve le poète Max Aub, qui avait commandé Guernica à Picasso. En décembre 1942, un mois après le débarquement en Afrique du Nord, les Alliés libèrent les anciens des Brigades. Certains décident de se rendre en Palestine. Mis sur une liste noire par les Anglais, Thabor sait qu’il sera arrêté à sa descente du bateau.

Où aller ? Un ancien brigadiste russe surgit soudain dans le camp. C’est un ami de la période de l’Espagne, où se sont nouées des amitiés fortes. Roussakov le convainc de rentrer avec lui en URSS, ce qu’il fera non sans hésiter – avant d’en repartir comme chargé de mission soviétique en Palestine. L’URSS négocie alors avec le Yishouv. Thabor est utile, il connaît les langues et le terrain, et l’URSS est sur la voie du soutien à la création de l’État hébreu, même si, peu de temps après, elle sacrifiera le Comité juif antifasciste d’Ehrenburg, Grossman et Mikhoels. « L’histoire ne prenait plus le temps de souffler. » Thabor non plus, et son lecteur ou sa lectrice doit de temps en temps poser l’ouvrage. Heureusement, il s’arrête avant la création de l’État d’Israël. Thabor lui survivra dix ans, ce qui lui permettra de retrouver son fils que Tsipora avait réussi à mettre à l’abri en Suisse (tandis qu’elle-même mourra à Auschwitz). Puis de lui livrer ce récit, bouleversant, unique.

Alexandre Thabor et Thomas Vescovi racontent une guerre de cent ans

On devrait poursuivre ces Aventures avec la lecture de L’échec d’une utopie, qui aurait pu tout aussi bien s’intituler Chronique d’une défaite annoncée, puisque Thomas Vescovi fait remonter la fin du mythe socialiste israélien au moment où l’État hébreu venait tout juste d’être proclamé. Si le sionisme travailliste avait été la force dominante au sein du Yishouv pendant la période du mandat britannique, son évolution dans les années 1950 montre qu’il va assez vite s’éloigner de son idéologie fondatrice. Les trois composantes de la gauche sont alors le Mapaï, le parti de David Ben Gourion, de loin le plus influent, le Mapam, qui représente la gauche sioniste la plus radicale, et les communistes du Maki.

Devenu Premier ministre (1948-1963), Ben Gourion va se positionner avec son parti toujours plus à droite, tandis que les autres formations de gauche se divisent. La cause en sera la question religieuse, mais c’est tout d’abord le déclin du kibboutz, modèle collectiviste de l’exploitation de la terre et « fer de lance historique de la gauche travailliste », qui sera le signe fort du changement d’option. L’intégration progressive d’Israël dans le camp occidental quand l’URSS se tourne vers les pays arabes a pour conséquence la faillite dans les années 1960 d’une centaine de kibboutzim, les autres ne subsistant plus que par des aides gouvernementales qui se tarissent au fur et à mesure que l’État se rapproche des États-Unis. Les kibboutzim ne représenteront plus bientôt qu’une force politique négligeable (sauf quand ils sont aux avant-postes des frontières). Ce symbole du mouvement travailliste est abandonné par la force qui l’a fait naître et s’est appuyée sur lui.

Mais c’est sur le terrain de la religion que le principal parti de gauche va se heurter à ses propres contradictions. Le mouvement, sioniste dans son ensemble, était traditionnellement non religieux, voire antireligieux. Or son but était la création d’un État juif et le judaïsme est une religion. Quelle place lui accorder dès lors dans cet État ? Il y a urgence. Un an après la création d’Israël, le samedi 28 mai 1949, des Juifs orthodoxes manifestent dans Tel Aviv contre un cinéma qui programme un film avant la fin du shabbat. Le propriétaire refuse de modifier l’horaire de la séance. Le rassemblement vire à l’émeute.

D’autres incidents du même ordre se succèdent : une librairie est saccagée pour vente de livres « immoraux », une boucherie qui vend du porc est incendiée, des voitures qui circulent durant le shabbat sont vandalisées. L’immigration de Juifs pratiquants, souvent originaires des pays arabes, encourage au compromis. Il n’y aura aucun front laïque contre les religieux – même s’ils sont encore loin, dans les années 1950-1960, d’être la force qu’ils constituent aujourd’hui ! Parallèlement à l’abandon de la tradition travailliste, la gauche communiste subit les retombées de l’antisémitisme de l’URSS et de ses pays satellites où se déroulent des procès contre le cosmopolitisme qui n’est autre qu’un antisémitisme déguisé. Peu après, en 1956, le rapport Khrouchtchev allait reconnaître les crimes du régime.

Alexandre Thabor et Thomas Vescovi racontent une guerre de cent ans

David Ben Gourion (à gauche) reçoit le chef d’état major de l’armée israélienne Yitzhak Rabin, venu lui souhaiter ses 80 ans chez lui, à Sdeh Boker © CC/National Photo Collection of Israel/Fritz Cohen

C’est cependant en 1967 que, dans la foulée de la guerre des Six Jours, un véritable tournant va s’opérer, la droite et la gauche se retrouvant unies pour un expansionnisme qui ne faisait que commencer. La gestion des eaux du Jourdain que les Israéliens souhaitent détourner devient la cause des tensions entre Israël et ses voisins. Du 15 mai au 4 juin 1967, des manœuvres militaires de part et d’autre laissent entrevoir le conflit. Sous la pression de ses militaires, notamment de Yitzhak Rabin, et après que l’Égypte eut fermé l’accès au golfe d’Aqaba aux navires israéliens, l’État hébreu prend les devants en déclenchant une attaque surprise. Dès la fin du conflit que l’on sait éclair, la question sera : que faire des territoires occupés ?

Quelques jours après la fin de la guerre, un ministre travailliste, Arié Eliav, affirme, après avoir sillonné les territoires conquis, qu’il y a là une nation palestinienne et qu’elle doit être reconnue (c’est aussi l’avis de membres du Mossad (Sécurité extérieure)). Arié Eliav s’attirera les foudres de la secrétaire générale du Mapaï, Golda Meir, et c’est la politique inverse qui sera adoptée. Au mépris des décisions de l’ONU, les territoires ne seront pas restitués et les premières colonies apparaissent dès janvier 1968. Seul le désert du Sinaï, inutile dès lors que toute opération militaire éventuelle de l’Égypte était quasiment observable à l’œil nu, sera restitué. D’autant plus que l’absence de justification religieuse limite « la dynamique coloniale ». C’est dire la place que commence très tôt à occuper la religion, pourtant si éloignée de l’idéologie travailliste à la base de la création de l’État – pour ne rien dire évidemment des Juifs marxistes, eux aussi actifs dans le Yichouv.

Des résistances auront lieu, tout au long des cinq décennies qui nous séparent du gouvernement Netanyahu/Bennett, de la part d’intellectuels comme le philosophe et scientifique Yeshayahou Leibowitz (Juif pratiquant pourtant), d’écrivains comme Amos Oz (auteur notamment du documentaire Censored Voices, en 2015), d’historiens comme Zeev Sternhell  (fondateur du mouvement « La Paix maintenant » et auteur de Aux origines d’Israël. Entre nationalisme et socialisme, Fayard, 1996), et même de certains membres du Mossad (voir le documentaire The Gatekeepers, 2012), pour ne citer que quelques-unes de ces résistances. La liste des résistances, dont celle des femmes, d’ONG comme B’Tselem, qui veille au respect des droits de l’homme dans les territoires palestiniens, résistances qui ne sont malheureusement pas coordonnées, cette liste pourrait être allongée ; on a parfois tendance à l’oublier en Europe…

Il n’empêche, le constat de Thomas Vescovi est convaincant : de décennie en décennie, le sionisme travailliste a perdu son masque progressiste pour ne garder qu’un « caractère conservateur et colonial ». À cela s’ajoute la dégradation du climat politique : de nombreux intellectuels et journalistes israéliens, dit Thomas Vescovi, qualifient l’évolution d’Israël depuis les années 2000 de « droitisation », certains allant jusqu’à parler de « dérive fascisante ». Une évolution à laquelle la place prise par la religion sous sa forme radicalisée – et par ricochet dans l’autre camp – n’est pas étrangère.