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LIENS RUSSIE

Pacte Germano-Soviétique de 1939 : pacte immoral ou réponse du berger à la bergère ?




Le pacte germano-soviétique de 1939, alimente depuis sa signature  une sorte de chronique historique partisane illustrant une "manière de voir et de juger" de type parfaitement antithétique en fonction du  camp  politique  ou idéologique d'appartenance (ou de référence).
Notre site n'est pas précisément nostalgique de l'URSS  et surtout du 
stalinisme.
Toutefois, dans le souci de respecter la pluralité des interprétations et des analyses concernant les faits historiques relatifs à la Russie, nous reproduisons ci-après des "lectures" du fameux pacte germano-soviétique qui ne s'inscrivent pas obligatoirement dans la ligne de celles qui  ont été largement diffusées depuis l'après guerre.

Ce pacte (ou Traité de non-agression) signé le 23/08/1939 à Moscou par Ribbentrop et Molotov est généralement présenté en France et dans certains pays occidentaux comme un pacte "diabolique" entre Hitler et Staline pour se partager de larges territoires appartenant  à la Pologne, la Finlande, les Pays baltes et la Roumanie. 
Il répondait apparemment (ou aussi) à d'autres desseins et objectifs (notamment gagner du temps pour une meilleure préparation à une guerre inéluctable,  et constituer un "glacis" entre l'Allemagne et la "Russie profonde").
Les relations entre la Pologne, l'Allemagne, la Russie, l'Ukraine, les pays baltes, la Finlande et la Roumanie méritent par ailleurs d'être réexaminées dans une perspective historique élargie faisant état des  guerres de conquête (et des alliances)  de chacune de ces entités (ou de ces nations) au cours des siècles précédents.
Le récit des guerres menées par la Russie contre la Pologne, mais aussi, inversement, celles de la Pologne contre la Russie durant les siècles passés, illustre particulièrement la "réversibilité" des griefs et des références mémorielles.
Cf. à ce propos sur notre site, l'article intitulé : 
"Comment la Pologne a (presque) conquis la Russie" (rubrique DOCUMENTATION - Histoire de la Russie).
L'on comprend mieux alors que l'URSS,  héritière en ce domaine de la Russie impériale, 
ait pu trouver des justifications historiques à  l'annexion de certains territoires polonais et lituaniens.
J.M

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Encore dénommé Pacte Ribbentrop-Molotov du nom de ses signataires, Pacte Hitler-Staline par ceux qui désirent insister sur la duplicité de Staline vis à vis de la France et de l'Angleterre, et plus officiellement Pacte de non-agression (surtout côté russe) 
 

  Août 1939, les soviétiques pactisent
avec les nazis
 
Si les conséquences du pacte germano-soviétique sont assez connues – occupation de la Pologne, invasion de la Finlande, annexion de l’Ukraine… –, les conditions dans lesquelles l’URSS en est arrivée à prendre la décision de traiter avec les nazis demeurent souvent ignorées. Elles permettent pourtant de porter un nouveau regard sur les origines de la seconde guerre mondiale.
Par Dominique Vidal
 
C’est au Kremlin, dans la nuit du 23 au 24 août 1939, que les ministres des affaires étrangères de l’Union soviétique et du IIIe Reich, Viatcheslav Molotov et Joachim von Ribbentrop, signent le pacte de non-agression entre leurs deux pays. Ce texte sera complété par des protocoles secrets partageant la Pologne et permettant à l’URSS d’annexer les États baltes ainsi que la Bessarabie – il faudra attendre 1989 pour que les dirigeants soviétiques en admettent l’existence.
 
L’intérêt de Berlin est évident. Pour réussir sa conquête de l’Europe, l’Allemagne nazie doit – c’est la leçon de la première guerre mondiale – éviter de devoir combattre sur deux fronts à la fois. Or Adolf Hitler entend s’emparer de la Pologne, puis s’occuper de la France et du Royaume-Uni. Grâce au pacte, il pourra concentrer le gros de ses troupes à l’ouest. Une fois la victoire remportée, il sera temps de se retourner à l’est contre l’Union soviétique, ce qu’il fera le 22 juin 1941.
Pour Moscou, conscient des intentions agressives des dirigeants nazis, il s’agit surtout de gagner du temps. Car Joseph Staline redoute que les Occidentaux encouragent le Führer à s’en prendre à l’URSS. De fait, Paris et Londres sont loin d’opposer la détermination nécessaire aux provocations expansionnistes de Berlin : ils mènent une politique dite « d’apaisement » à son égard. Le 7 mars 1936, le Reich a déjà occupé la zone démilitarisée de la rive gauche du Rhin sans que la France ne réagisse.
 
Le silence des occidentaux
 
A Munich, le 29 septembre 1938, Edouard Daladier et Neville Chamberlain (ainsi que Benito Mussolini) entérinent le rattachement de l’Autriche au Reich et autorisent ce dernier à annexer dès le surlendemain les Sudètes, province majoritairement germanophone de la Tchécoslovaquie. Le 15 mars 1939, sur sa lancée, la Wehrmacht occupe Prague sans réaction autre que formelle des puissances garantes du traité de Versailles. Sans oublier la longue guerre civile espagnole, dans laquelle Paris et Londres décident d’opposer à l’intervention de Berlin et de Rome leur… « non-intervention ».
C’est donc en vain que l’URSS propose aux Occidentaux un pacte de sécurité collective qui protégerait la Pologne, la Roumanie et les pays baltes. D’autant que ces Etats ne veulent pas d’une présence ni même d’un passage de l’Armée rouge sur leur territoire. Il faut dire qu’avec l’aide française Bucarest s’était emparé de la Bessarabie, prise à la Russie soviétique en 1918, tandis que Varsovie avait arraché la Galicie orientale aux Soviets, en 1920-1921. Si bien que la mission franco-britannique, présente à Moscou du 11 au 24 août 1939, se montre incapable de répondre concrètement au projet soviétique. La veille de son départ, le Kremlin réagit en acceptant l’offre allemande.
 
Le pacte prend corps une semaine après sa signature : le 1er septembre, les troupes nazies envahissent la Pologne et, le 17, l’Armée rouge en occupe la partie orientale. Après quoi l’URSS tient scrupuleusement ses promesses. Moscou livre à Berlin des matières premières en quantité, mais aussi… des antifascistes allemands réfugiés en Russie soviétique. Et le Komintern, l’Internationale communiste, appelle ses partis membres à dénoncer la « guerre impérialiste ». Page la plus noire de cette période, les services soviétiques exécutent à Katyn plus de 5 000 officiers et intellectuels polonais, un crime dont ils accuseront les nazis lors de sa découverte durant l’été 1941, en pleine agression hitlérienne contre l’URSS.
La dimension la plus étrange du pacte est la détermination avec laquelle Staline s’y raccroche. Il sera pourtant informé, de plus en plus précisément, des projets nazis d’invasion de l’URSS, y compris, dès la fin 1940, du plan Barbarossa à peine élaboré par l’état-major allemand. Plus tard, le fameux espion Richard Sorge lui annoncera même la date de l’invasion hitlérienne. Et pourtant, lorsque celle-ci commence, Staline refuse d’y croire. Il lui faudra plusieurs jours pour se ressaisir et lancer la « grande guerre patriotique » contre l’envahisseur…
 
Manuel scolaire russe
 
Présenté dans les programmes scolaires français comme une « collusion des deux totalitarismes contre les démocraties », le pacte germano-soviétique d’août 1939 est évoqué dans ce manuel russe de 2010 comme une conséquence des turpitudes de la diplomatie des nations occidentales.
Les démocraties occidentales, Royaume-Uni en tête, utilisèrent activement la diplomatie secrète. Leur objectif était l’exact inverse [de la stratégie soviétique] : diriger la machine de guerre hitlérienne vers l’est. (…) « Nous savons tous que le souhait de l’Allemagne est de s’étendre vers l’est, déclarait en 1936 le premier ministre britannique Stanley Baldwin. Si l’Europe devait aller jusqu’à l’affrontement, alors je préférerais que cet affrontement oppose les bolcheviks aux nazis. » (…) La politique de conciliation [avec l’Allemagne] culmina avec l’accord de Munich entre le Royaume-Uni, la France, l’Allemagne et l’Italie pour le démembrement de la Tchécoslovaquie. (…) Staline disposait d’informations sur la tenue de négociations secrètes entre Londres, Paris et Berlin, notamment sur l’intention du Royaume-Uni de renoncer à honorer son engagement de défendre la Pologne, répétant le scénario de Munich, aux portes cette fois de l’Union soviétique.
Sergueï Karpov (sous la dir. de), Istoria Rossii. XX — natchala XXI veka (« Histoire de la Russie. XXe — début du XXIe siècle »), classe de 11e, Prosvechtchenie, 2010.

DOMINIQUE VIDAL
Historien et journaliste. A co-dirigé "L’État du monde 2015" , La Découverte, 2014.



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II. Tiré de :
https://www.herodote.net/23_aout_1939-evenement-19390823.php
 

23 août 1939

Le pacte germano-soviétique

 
Le 23 août 1939, le monde apprend avec stupéfaction la signature au Kremlin, à Moscou, d'un pacte germano-soviétique de « non-agression » entre les représentants de Hitler et Staline. Chacun comprend dès lors que le Führer se prépare à attaquer la France et ses autres voisins, dont la Pologne...
André Larané

 

Rapprochement des dictatures

 
Les premières initiatives belliqueuses de Hitler  s'accompagnent comme il va de soi d'un brutal regain de tension en Europe : réoccupation de la Rhénanie  (mars 1936), annexion de l'Autriche (Anschluss, mars 1938), occupation de la Tchécoslovaquie  (octobre 1938).
La France, menacée au premier chef, tente dès 1935 un rapprochement avec l'Italie  de Mussolini puis avec l'URSS de Staline. Mais ces tentatives font long feu et Mussolini, ostracisé par les démocraties occidentales en raison de son invasion de l'Éthiopie, s'allie même à Hitler.
Staline, dès lors isolé, soupçonne les Occidentaux de vouloir détourner vers l'Est les appétits de conquête de Hitler. Il croit voir dans le lâchage de la Tchécoslovaquie à la conférence de Munich, en septembre 1938, la confirmation de ses craintes.
Tandis que l'Allemagne annexe les Sudètes, région frontalière germanophone de la Tchécoslovaquie, la Pologne en profite pour annexer de son côté la province tchécoslovaque de Teschen, de langue polonaise. Ainsi se fait-elle la complice de Hitler. Français et Anglais sont consternés. Staline, pour sa part, craint que la Pologne et l'Allemagne, les deux grands ennemis traditionnels de la Russie, n'en viennent à s'allier contre lui.
Cinq mois après la conférence de Munich, début mars 1939, Hitler change de pied. Il commence à émettre des revendications sur la Pologne et réclame en particulier Dantzig, « ville libre » selon les termes du traité de Versailles de 1919. Le « couloir de Dantzig » assure à la Pologne un accès à la mer mais présente pour les Allemands l'inconvénient de séparer la Prusse orientale du reste de leur pays. 
Le 15 mars 1939, la Wehrmacht entre à Prague et transforme ce qui reste de la Tchécoslovaquie en une colonie allemande. Le 23 mars 1939, accessoirement, elle occupe le district de Memel, en Lituanie. Ce petit territoire germanophone est derechef rattaché à la Prusse orientale.

- Staline aux abois

Pour circonvenir la menace allemande, Staline négocie d'abord un rapprochement avec les Français et les Britanniques. Un projet d'accord est bouclé le 22 juillet 1939 mais le dictateur refuse de le signer car les Occidentaux n'autorisent pas ses troupes à entrer en Pologne et en Roumanie en cas d'agression allemande. Le Premier ministre britannique Neville Chamberlain, anticommuniste viscéral, répugne à vrai dire à traiter avec Staline.
De dépit, Staline change son fusil d'épaule et, le soir du 19 août, annonce à son Politburo (bureau politique) son intention de signer un pacte de « non-agression » avec son turbulent voisin (en théorie rien à voir avec une alliance qui implique un engagement militaire commun).

- Hitler au culot

À Berlin, certains dignitaires, comme le feld-maréchal Hermann Goering, tentent de maintenir le dialogue avec Londres après l'occupation de Prague par la Wehrmacht, le 15 mars 1939.
Mais Joachim von Ribbentrop, un nazi arrogant et hostile aux Anglais, devenu ministre des Affaires étrangères le 4 février 1938, sabote leurs efforts. Il convainc Hitler que les Occidentaux sont trop timorés pour jamais oser répondre aux provocations allemande et l'entraîne dans un rapprochement avec Staline, en vue du dépeçage de l'Europe centrale.
Le 2 août 1939, désireux de tuer dans l'oeuf le rapprochement entre les Occidentaux et les Soviétiques, il dit à propos de ces derniers : « Il n'y a aucun problème de la Baltique à la mer Noire que nous ne saurions résoudre entre nous » (note). Lui-même se propose d'aller à Moscou négocier un partage de la Pologne et des pays baltes.

 

Un pacte plein de sous-entendus

 
Le 21 août 1939, la Wilhelmstrasse, siège des Affaires étrangères à Berlin, propose officiellement à l'URSS un pacte de non-agression sous le prétexte de mettre un terme aux provocations... de la Pologne !
Staline accueille l'idée sans déplaisir. Il y voit des avantages territoriaux immédiats pour l'Union soviétique, mais aussi un répit avant une éventuelle confrontation avec l'Allemagne, répit indispensable pour reconstruire l'Armée rouge, démantelée par les purges. Il ne lui déplaît pas aussi de détourner Hitler vers l'Occident capitaliste et de les laisser s'écharper.
Le pacte est bouclé trois jours plus tard par von Ribbentrop et son homologue soviétique, Vyatcheslav Molotov, qui avait remplacé le 3 mai précédent Maxim Litvinov, un juif, à la tête du Commissariat aux Affaires étrangères.
Il est conclu pour une durée de dix ans.
Les termes méritent d'en être rappelés : « Les hautes parties contractantes s'engagent à s'abstenir de tout acte de violence, de toute agression, de toute attaque l'une contre l'autre, soit individuellement, soit conjointement avec d'autres puissances ».
• Le pacte inclut une aide économique de l'URSS à l'Allemagne avec d'importantes livraisons de blé, pétrole et matières premières. De fait, en échange de transferts de technologie de l’Allemagne vers l’Union soviétique, d’énormes quantités de matières premières, dont 1,6 million de tonnes de céréales et 900 000 tonnes de pétrole, vont cheminer de l’URSS vers l’Allemagne nazie, pour alimenter l'effort de guerre de celle-ci contre les démocraties occidentalers. Ces livraisons se poursuivront jusqu'à la rupture du pacte deux ans plus tard.
• Une clause secrète prévoit le partage de la Pologne en zones d'influence allemande et soviétique, la limite passant par les fleuves Narew, Vistule et San. Il s'ensuit que le 17 septembre 1939, deux semaines après l'invasion de la Pologne par la Wehrmacht, l'Armée rouge entrera à son tour en Pologne et les deux armées feront triomphalement leur jonction le 22 septembre 1939 à Brest-Litovsk.
• Une autre clause secrète prévoit la livraison à l'Allemagne nazie de militants communistes allemands réfugiés en URSS (elle sera exécutée comme les autres).
L'opinion allemande, mal avisée, croit y voir l'assurance de la paix. Les dirigeants français et britanniques, plus réalistes, comprennent que la guerre est devenue inéluctable. Le jour même ou le lendemain, les diplomates de l'ambassade britannique à Berlin brûlent leurs papiers et se disposent à quitter l'Allemagne de même que tous leurs concitoyens. Londres et Paris renouvellent leur promesse d'assistance à la Pologne.
Les alliés de l'Allemagne, Mussolini, Franco et les Japonais, sont tout autant consternés de n'avoir pas été mis dans la confidence et d'être ainsi entraînés dans une aventure imprévisible.

 

Dépeçage de l'Europe centrale

 
Hitler est dès lors débarrassé de la crainte d'être pris en tenaille comme en 1914, quand l'Allemagne avait dû se battre à la fois à l'Ouest et à l'Est.
Il adresse un ultimatum à la Pologne  et, quelques jours plus tard, le 1er septembre, l'envahit en prenant le risque d'un conflit avec la France et le Royaume-Uni. Effectivement, cette fois, ces derniers pays ne peuvent faire autrement que de déclarer la guerre à l'Allemagne.
De son côté, l'URSS entre en Pologne le 17 septembre 1939. Ayant eu raison de la courageuse résistance des troupes polonaises, Soviétiques et Allemands font leur jonction sur la ligne de démarcation du Bug, transformé en nouvelle frontière germano-soviétique par le traité du 28 septembre.
Plus du tiers de l'ancienne Pologne est annexée à l'URSS, le reste à l'Allemagne. L'URSS profite de l'affaire pour attaquer aussi la Finlande, annexer les pays baltes et envahir la Roumanie !


 

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III. Tiré de :
https://www.monde-diplomatique.fr/1997/07/GORODETSKY/4861

 

Les dessous du pacte germano-soviétique

 
Dans l’entreprise en cours de révision de l’histoire du XXe siècle, qui concerne en particulier le communisme, la question des rapports entre l’Union soviétique et l’Allemagne nazie occupe une place centrale. Pour certains, Staline aurait suivi, dès les années 30, une politique d’alliance, conflictuelle mais déterminée, avec Hitler. A preuve le pacte germano-soviétique, expression, selon eux, d’une stratégie offensive et non défensive. Diffusé en décembre 1996 par France 3, le film « Hitler-Staline : liaisons dangereuses », réalisé par Jean-François Delassus et Thibaut d’Oiron et conseillé par l’historien Stéphane Courtois, défendait cette thèse jusqu’à la caricature. Cette nouvelle cuisine, qui a souvent recours à de vieux ingrédients, n’est pas du goût de tous les chercheurs.
par Gabriel Gorodetsky 
 
Les dessous du pacte germano-soviétique
 
Tard dans la nuit du 23 août 1939, au Kremlin, le commissaire du peuple aux affaires étrangères, Viatcheslav Molotov, et le ministre allemand des affaires étrangères, Joachim von Ribbentrop, signèrent un pacte de non-agression. Les protocoles secrets adoptés au cours de la seconde visite de Joachim von Ribbentrop à Moscou, le 28 septembre, divisèrent l’Europe orientale en sphères d’influence. Il est généralement admis que, en signant le pacte, les Russes ont volontairement scellé le destin de la Pologne et des pays baltes, partageant ainsi la responsabilité du déclenchement de la seconde guerre mondiale.
Certains — comme les promoteurs du film Hitler-Staline : liaisons dangereuses (lire « Falsifications à la télévision  ») — partent de l’idée que l’alliance avec les nazis aurait toujours été présente, implicitement, dans les plans de Staline, tandis que la politique de sécurité collective n’était, pour le dictateur, qu’un masque destiné à cacher ses desseins à l’Occident. Le film souligne les prémices idéologiques de la stratégie stalinienne : dès 1927, le secrétaire général du PC soviétique était déterminé à manœuvrer avec les puissances capitalistes pour les entraîner dans une guerre de destruction inter-impérialiste. L’URSS en serait sortie indemne et en position d’étendre son territoire. Et c’est prétendument pour provoquer cette guerre que Staline aurait contribué à l’accession au pouvoir de Hitler en poussant la politique du Komintern et du Parti communiste allemand sur une voie suicidaire.
A la vérité, les sentiments et les sympathies idéologiques pesaient peu sur l’orientation de la politique étrangère de Staline. En dépit de son système despotique de gouvernement, sa stratégie apparaît, avec le recul, comme relativement rationnelle et équilibrée : une Realpolitik dénuée de scrupule. Sa doctrine, qui aurait eu l’aval de Machiavel, avait pour seul objectif la mise en œuvre de sa conception des intérêts de la sécurité nationale de la Russie.
A la recherche d’une aiguille dans une botte de foin, le documentaire évoqué enfle démesurément, par exemple, les négociations sans réelle portée menées par David Kandelaki, chef de la mission commerciale à Berlin en 1937-1938 (1). L’ambassadeur russe à Berlin assurait pourtant à Maxime Litvinov, commissaire aux affaires étrangères jusqu’en mai 1939, que « les rumeurs d’un rapprochement éventuel avec l’Allemagne [étaient] dénuées de fondement ». « Nous n’avons conduit ni ne conduisons aucune négociation avec les Allemands (2», ajoutait-il. Et rien ne prouve que Staline ait agi dans le dos de son ministre des affaires étrangères. En fait, ces contacts secrets ont été, dans une large mesure, suscités par le lobby allemand — gros industriels et fonctionnaires de la Wilhelmstrasse —, toujours soucieux de ressusciter l’Ostpolitik. Du côté russe, ils constituèrent une pitoyable tentative de contrer les éléments antisoviétiques au ministère allemand des affaires étrangères (3).
Il est plus tentant d’attribuer le changement à la désillusion soviétique à l’égard de l’Occident après la conférence de Munich, en septembre 1938. L’exclusion de l’URSS de cette conférence et la liberté d’action donnée à l’Allemagne en Tchécoslovaquie étaient de nature à confirmer le sérieux soupçon soviétique selon lequel Neville Chamberlain et Edouard Daladier étaient déterminés à détourner le danger allemand en encourageant Hitler à une expansion à l’est. Mais cette interprétation ne prend pas en compte un fait : en dépit du coup sévère porté à la politique de sécurité collective, Staline ne considérait pas Munich comme irréversible. De plus, il n’avait pas d’autre réponse, alors que Hitler, lui, pouvait miser sur une soumission accentuée de l’Occident. Même le fameux avertissement lancé aux démocraties occidentales en mars 1939 — selon lequel l’URSS n’avait aucune intention de « tirer les marrons du feu » pour leur compte — ne marqua pas un changement de position soviétique. Une analyse superficielle du texte complet de ce discours suffirait à montrer que Staline rejetait l’idée de Lénine de la guerre révolutionnaire et craignait qu’une guerre mondiale ne constituât une menace pour la Russie.
Ce sont en fait les garanties unilatérales données par la Grande-Bretagne à la Pologne, le 31 mars 1939, qui ouvrirent la voie au pacte Ribbentrop-Molotov et au déclenchement de la seconde guerre mondiale (4). Il s’agissait d’une réaction émotionnelle et spontanée à l’humiliation que Hitler infligea à Chamberlain en s’emparant de Prague, le 15 mars 1939. Paradoxalement, en garantissant la sécurité de la Pologne, Londres provoqua l’Allemagne et perdit la position, qu’elle détenait jusque-là, de pivot de l’équilibre des forces en Europe. Ces garanties offertes à Varsovie pouvaient avoir deux conséquences. Soit elles avaient un effet dissuasif, et Hitler devait revenir à la table de négociations. Soit, s’il maintenait ses revendications territoriales sur la Pologne, et pour respecter l’axiome militaire découlant des leçons des guerres précédentes — la nécessité d’éviter une guerre sur deux fronts —, le chancelier devait impérativement neutraliser l’Union soviétique.
Du coup, une option allemande, jusqu’ici inexistante, s’ouvrait à Moscou. Inversement, lorsque Chamberlain commença à comprendre que le chemin vers un second Munich était incertain et que le déclenchement de la guerre demeurait une possibilité réelle, il dut, à contrecœur, s’assurer, au moins en apparence, de l’engagement — vital pour l’application des garanties — de l’armée soviétique. Ainsi, c’est l’Union soviétique qui devint, sans l’avoir voulu, le pivot de l’équilibre des forces en Europe.
Surfant sur la vague de notre mémoire collective hésitante, certains historiens révisionnistes ne présentent ce pacte inattendu que sous sa nature perfide. Or les mythes du coup de poignard dans le dos et du plan prémédité ont été construits autour de lectures simplistes des événements ayant conduit au pacte. Conformes au modèle totalitaire dominant dans les années 50, ces visions cherchèrent à établir l’existence d’une communauté d’intérêts et d’affinités politiques entre les régimes nazi et communiste, tous deux menaçant gravement la démocratie et la civilisation occidentale.
En réalité, le Foreign Office reconnut, dès avril 1939, les conséquences logiques des garanties britanniques. L’ambassadeur de Sa Majesté à Moscou, Sir William Seeds, par exemple, leur reprocha d’avoir suscité chez Staline la tentation, tout à fait compréhensible dans les circonstances nouvelles, de « se tenir à l’écart et, en cas de guerre, de limiter son soutien au commerce fructueux de matériels aux victimes de l’agression ». Et d’anticiper l’accord de l’Allemagne et de la Russie sur l’avenir des Etats baltes et de la Bessarabie. A l’instar du sous-secrétaire d’Etat français aux affaires étrangères, Vansittart, qui admit à contrecoeur : « Maintenant que le gouvernement de Sa Majesté a donné ses garanties, le gouvernement soviétique va s’asseoir et se laver les mains de toute cette affaire (5). »
Dès ce moment, face à l’attitude de Londres, Staline aurait donc pu théoriquement se compromettre avec les Allemands. Mais il ne faut pas perdre de vue que la constante de la politique étrangère soviétique pendant l’entre-deux-guerres plonge ses racines dans l’intervention militaire alliée en Russie en 1920-1921. D’où une profonde méfiance à l’égard de l’Allemagne et de la Grande-Bretagne, qui pourraient faire bloc et lancer une croisade contre la Russie communiste.
Depuis le 31 mars, Staline faisait face à un grave dilemme qui n’avait pas grand-chose à voir avec ses penchants idéologiques : prudent et pragmatique dans la conduite des relations internationales, le maître du Kremlin était hanté par la crainte que Londres, en dépit de ses garanties, n’abandonnât la Pologne comme elle l’avait fait pour la Tchécoslovaquie, facilitant ainsi une agression allemande sur le front oriental. En même temps, il avait pleinement conscience que, en cas d’incapacité de la Grande-Bretagne à répondre à une invasion allemande de la Pologne, l’Allemagne pouvait violer un éventuel accord et poursuivre sa poussée vers l’est. Ce pronostic le conduisit à tenter désespérément de convaincre la Grande-Bretagne de remplacer les garanties unilatérales accordées à la Pologne par une alliance militaire contractuelle entre la Russie et l’Occident. Ce qui ne l’empêcha pas de sonder l’Allemagne.
Pendant les négociations, qui traînèrent presque cinq mois, Londres et Moscou explorèrent différentes possibilités d’accords. Au cours des années 30, l’Union soviétique voulait obtenir sa sécurité à travers l’établissement d’une zone tampon comprenant, du nord au sud, l’Estonie, la Lituanie, la Lettonie, la Pologne, la Roumanie et la Bulgarie, et ce par le biais d’accords d’assistance mutuelle avec ces Etats, soutenus par l’Angleterre et la France. Ces projets avaient pour caractéristique principale de définir sans ambiguïté les mesures militaires à prendre par chacun des belligérants une fois la guerre déclenchée. Et ils supposaient une véritable menace allemande et l’inévitabilité de la guerre.
Cette démarche reposait sur des renseignements fiables arrivés sur le bureau de Staline. L’information la plus importante apparut en août 1938 : une source sûre, implantée chez Hermann Göring, décrivait avec force détails les plans militaires de l’Allemagne présentés par le maréchal du Reich au maréchal Gerd von Rundstedt, le commandant du groupe d’armées qui allaient envahir la Pologne, et aux autres officiers supérieurs. La cible était clairement l’Est : « L’Allemagne, précisaient-ils, n’a pas besoin de colonies en Afrique, mais en Europe de l’Est ; elle a besoin d’un grenier = l’Ukraine (6). »


« Effet apaisant » et dissuasion

 
A partir de mai 1939, Staline reçut un flot constant de renseignements sur les intentions de Hitler d’attaquer la Pologne sans se soucier des réactions occidentales. Les Allemands semblaient penser que la guerre resterait localisée, et cela dut inquiéter particulièrement Staline, qui ne comptait guère sur l’intervention de la Grande-Bretagne et de la France avant le déclenchement des hostilités (7).
Les garanties données par Londres à la Pologne, que Staline interprétait correctement, tentaient de préserver les principes fondamentaux de la politique d’« apaisement » à l’égard de Hitler en cherchant à dissuader les Allemands. Elles ne pouvaient donc satisfaire les besoins fondamentaux de la sécurité soviétique. Dès le début, Lord Halifax, le secrétaire au Foreign Office britannique, souhaita une coopération russe limitée à une fastidieuse déclaration selon laquelle, « en cas d’agression contre un voisin européen de l’Union soviétique et auquel ce pays résisterait, l’assistance du gouvernement soviétique serait accordée si le désir en était exprimé et serait fournie suivant le mode le plus approprié ». Il en attendait « un effet apaisant sur la situation internationale (8», « effet apaisant » étant ici synonyme de dissuasion.
Lord Halifax évolua à pas comptés au cours de l’été 1939 pour tenir compte des demandes soviétiques. Mais une telle alliance se révéla difficile à conclure, en raison du refus des Polonais d’envisager ne serait-ce qu’un transit des troupes soviétiques sur leur territoire en cas de guerre, et de la répugnance de Londres à reconnaître l’Union soviétique comme son principal allié en Europe orientale.
La position rigide de la Grande-Bretagne conduisit Staline, par pur calcul, à explorer une autre voie à travers le dialogue avec les Allemands. La décision finale s’imposa pratiquement à lui le 19 août 1939, lorsqu’il reçut un remarquable rapport de renseignement sur les objectifs de Hitler à long et à court terme. Selon ce rapport, le Führer était déterminé à « résoudre » le problème polonais quel qu’en fût le coût, sans se soucier d’avoir à combattre sur deux fronts. Il comptait sur l’URSS pour « conduire des négociations avec [Berlin], puisqu’elle n’a aucun intérêt dans un conflit avec l’Allemagne et qu’elle n’est pas moins inquiète d’être vaincue au nom des intérêts de l’Angleterre et de la France ». Ceux qui entretiennent l’idée d’une communauté de destin nouvellement formée entre Moscou et Berlin devraient le noter : bien que préconisant « un nouveau Rapallo, étape d’un rapprochement et d’une collaboration économique avec Moscou », le rapport soulignait la nature éphémère de ce « second Rapallo », qui devait être poursuivi « pendant une période limitée » d’environ deux ans (9). Staline ne pouvait donc l’ignorer.
En fait, depuis Munich, les Allemands maîtrisaient manifestement les événements. Loin de pouvoir lancer une agression contre eux, Staline — comme d’ailleurs les Britanniques — devait répondre à des demandes allemandes équivalant à un ultimatum. De son épais crayon bleu, Staline souligna le « conseil » de Hitler d’accepter la proposition d’accord, car le comportement de la Pologne à l’égard de l’Allemagne était tel qu’ « une crise pouvait avoir lieu n’importe quand ». Hitler commentait plus loin qu’il serait prudent pour Staline de « ne pas perdre de temps (10». L’alliance trouva sa justification lorsque Staline comprit que la délégation militaire franco-britannique, arrivée à Moscou par bateau au cours de la deuxième semaine d’août, était dépourvue d’instructions et ne disposait d’aucun pouvoir. Elle devait, en permanence, consulter Londres et Paris.
Staline exploita les occasions à chaque fois qu’elles se présentèrent. Pendant la majeure partie des années 30, cherchant ainsi à protéger la Russie d’une guerre désastreuse, il adhéra à la politique de sécurité collective jusqu’à ce que, à la fin de la décennie, il ne croie plus à son succès. Sachant que le maître du Kremlin soupçonnait en permanence — et de manière compréhensible — la Grande-Bretagne et l’Allemagne de vouloir se réconcilier, on peut douter qu’il ait considéré le pacte germano-soviétique comme une garantie sérieuse des frontières occidentales de la Russie. Loin de conduire à une fraternité « par le fer et le sang » avec l’Allemagne, ou à la renaissance du rêve depuis longtemps oublié d’une expansion sans limite, ce pacte reflétait surtout la relative faiblesse de la Russie et la claire conscience qu’elle serait forcée, au bout du compte, d’affronter l’Allemagne sur le champ de bataille. Staline opta pour le moindre des deux maux.
La condamnation des historiens révisionnistes est inspirée par un jugement moral sur les protocoles secrets qui permirent la division de la Pologne et l’occupation des pays baltes. Mais, dans leur jugement, les historiens se doivent de saisir l’esprit du temps. Comme l’a observé un spécialiste avisé, « le Kremlin menait une diplomatie qui n’était ni morale ni idéologique. La politique de Moscou, comme celle des démocraties, n’était ni pure et noble ni diaboliquement rusée  (11».


Gabriel Gorodetsky
Historien, directeur du Centre russe, université de Tel-Aviv, auteur du livre : Stalin and the German Invasion of Russia, Yale University Press 
 

Notes

 
(1) Pour trouver une approche similaire à celle du film cité, voir Evgueni Gnedin, Katastrofa i vtoroe rozhdenie, Fond im. Gertsena, Amsterdam, 1977, et, dans une version plus subtile, Jiri Hochman, The Soviet Union and the Failure of Collective Security, 1934-1938, Ithaca : Cornell University Press, Londres, 1984, pp. 124 et 171. Voir aussi Vojtech Mastny, Russia’s Road to the Cold War : Diplomacy, Warfare and the Politics of Communism (1941-1945), Columbia University Press, New York, 1979, et Robert Tucker, Stalin in Power : The Revolution from Above, 1928-1941, Norton, New York, 1990, chapitres 10-21.
(2) Cité dans l’excellente analyse de ces contacts élaborée sur la base des archives russes in N. A. Abramov et L. A. Bezymensky, « The Special Mission of David Kandelaki », Voprosy Istorii, n°s 4-5, 1991, Moscou, p. 152.
(3) Ingeborg Fleischauer, Der Pakt : Hitler, Stalin und die Initiative der deutschen Diplomatie, 1938-1939, Ullstein, Berlin, 1990, et Geoffrey Roberts, The Unholy Alliance : Stalin’s Pact with Hitler, Tauris, Londres, 1989, chapitre 5.
(4) Voir le travail, qui fait autorité, d’Anita Prazmowska, Britain, Poland and the Eastern Front, 1939, Cambridge University Press, 1987, et son article « The British Guarantee to Poland of March 1939 », European History Quarterly, n° 14, 1984.
(5) E. L. Woodward (sous la direction de), Documents on British Foreign Policy, 1919-1939, 3e série, vol. V, Londres, 1952, p. 104.
(6) Archives privées de Dimitri Volkogonov, « The Estimate of the Intelligence Services of the General Staff on the Plans and State of the Armed Forces and the Possible Outbreak of World War II ».
(7) Archives militaires de la Fédération de Russie (AMFR), 9157/2/350-360, « Information de Proskurev à Staline sur les plans allemands d’agression obtenus par Kleist », 17 mai 1939.
(8 Documents on British Foreign Policy, 1919-1939, 3e série, vol. V, pp. 205-206.
(9) AMFR, 9157/2/418- 431. L’interception des télégrammes de Werner von Schulenburg, ambassadeur allemand à Moscou, qui étaient ainsi fournis à Staline confirma l’information. Voir par exemple 9157/2/447, 453-454.
(10) Dimitri Volkogonov, Stalin : Triumph and Tragedy, Grove Weidenfeld, New York, 1991. Voir aussi « Alternativy 1939-go », Izvestia, 21 août 1989. Une autre interprétation éclairante est « Ribbentrop- Molotov », Voprosy Istorii Kpss, n° 8, 1988.
(11) Teddy J. Uldricks, « Evolving Soviet Views of the Nazi-Soviet Pact », in Richard Frucht (sous la direction de), Labyrinth of Nationalism : Complexities of Diplomacy, Slavica Publishers, Colombus, Ohio, 1992, pp. 331-360.
 



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IV. Tiré de :

https://francais.rt.com/opinions/65446-pacte-germano-sovietique-fruit-amer-des-accords-munich


2 sept. 2019


 
Le pacte germano-soviétique, fruit amer des
accords de Munich 2 sept. 2019


Alors que l'Histoire a été réécrite par les démocraties libérales lors de la guerre froide, le chercheur en philosophie politique et analyste des relations internationales Bruno Guigue revient sur les origines du pacte du 23 août 1939.
 
A la faveur de la guerre froide, la narration consensuelle de la «grande alliance antifasciste» (1941-1945) s’effondre comme un château de cartes. Les alliés de la veille ne le sont plus, et un nouveau récit supplante l’ancien dans chacun des deux camps. Pour le monde occidental – désormais aligné derrière la bannière étoilée –, la coalition des démocraties contre l’hydre hitlérienne cède la place à la coalition des démocraties contre l’hydre communiste. Oblitérant l’effort colossal accompli par l’URSS pour abattre le IIIe Reich, le discours dominant en Occident entend infliger à Staline une véritable reductio ad hitlerum. La lutte titanesque entre la Wehrmacht et l’Armée rouge, en somme, aurait provoqué une illusion d’optique : comme l’arbre cache la forêt, leur affrontement militaire aurait masqué la connivence entre les deux tyrannies du siècle. Hannah Arendt a joué un rôle déterminant dans cette interprétation de l’Histoire. Pour la philosophe allemande, le totalitarisme est un phénomène à double face : le nazisme et le stalinisme. Les partis totalitaires ont une idéologie rigide et une structure sectaire. Le pouvoir du chef est absolu, et la communauté soudée par une foi sans réserve dans ses vertus surhumaines. La suppression de l’espace public et le règne de l’arbitraire policier, enfin, signent la dissolution de la société dans l’État et de l’Etat dans le parti. Mais pour Hannah Arendt, le système totalitaire est surtout l’instrument par lequel l’idéologie totalitaire prétend réaliser les lois de la nature (nazisme) ou accomplir les promesses de l’Histoire (stalinisme). Avec le totalitarisme moderne, l’idéologie est la logique d’une idée : elle se fait fort de donner un sens aux événements, elle en fournit une explication sans faille. Transformant les classes en masses, l’État totalitaire exerce une emprise illimitée sur la société. Absorbant toutes les activités humaines pour leur donner la signification univoque exigée par l’idéologie, le totalitarisme, pour Arendt, est un système qui transcende ses incarnations particulières. Cette définition, toutefois, a pour inconvénient de faire fi des différences concrètes entre nazisme et stalinisme. Sans parler de l’idéologie elle-même (la mystique de la race aryenne contre le socialisme dans un seul pays), le recours à la violence n’emprunte pas les mêmes justifications à Moscou et à Berlin. Le système totalitaire décrit par Hannah Arendt ressemble au lit de Procuste, dans lequel on veut faire entrer une réalité qui le dépasse. L’impuissance du modèle à rendre compte du réel est flagrante lorsque Hannah Arendt attribue au système totalitaire une politique étrangère agressive, ouvertement vouée à la conquête du monde. «Comme un conquérant étranger, le dictateur totalitaire considère les richesses naturelles et industrielles de chaque pays, y compris le sien, comme une source de pillage et un moyen de préparer la prochaine étape de l’expansion agressive» (Hannah Arendt, Le système totalitaire, Seuil, 1972, p. 147). La conquête et le pillage, pourtant, ne sont pas l’apanage des «régimes totalitaires». En décrivant comme une propriété intrinsèque du système totalitaire ce qui correspond à la pratique constante des régimes démocratiques, Hannah Arendt se livre à un tour de passe-passe. Si la conquête, l’expansion et le pillage sont des pratiques totalitaires, pourquoi n’en déduit-elle pas le caractère totalitaire des démocraties occidentales ? En dépit de cette contradiction flagrante, le mythe des «jumeaux totalitaires» a fourni un répertoire inépuisable à la réécriture occidentale de l’Histoire. Il a permis de tirer un trait sur la réalité d’un conflit mondial où 90% des pertes allemandes sont causées sur le front de l’Est, et où les victoires de Joukov, chèrement acquises, ont eu raison de la machine de guerre hitlérienne. Peu importe le sacrifice du peuple soviétique, peu importent les succès de l’Armée rouge, puisque leur chef – Staline – est un bourreau sanguinaire qui ne vaut guère mieux que son homologue nazi. Cette interprétation des événements par la doxa occidentale est parfaitement illustrée par Hannah Arendt, à nouveau, lorsqu’elle écrit en 1966 que «contrairement à certaines légendes de l’après-guerre, Hitler n’eut jamais l’intention de défendre l’Occident contre le bolchevisme, mais resta toujours prêt à s’allier aux Rouges pour la destruction de l’Occident, même au plus fort de la lutte contre l’Union soviétique». (Hannah Arendt, Op. Cit, p.243). On chercherait en vain le moindre élément à l’appui de cette affirmation, mais peu importe. La matérialité des faits a l’obligeance de s’effacer devant ce théâtre d’ombres idéologiques. Nazisme et stalinisme représentant «deux variantes d’un même modèle», ils ne pouvaient pas réellement s’engager dans une lutte à mort. Pour montrer que la véritable fracture ne passe pas entre nazisme et stalinisme, mais entre totalitarisme (à double face) et démocratie libérale, on s’emploie à soustraire de l’Histoire tout ce qui pourrait en démentir l’interprétation. Ainsi Hitler est-il censé être l’allié naturel de Staline, mais à la veille de l’opération Barbarossa (juin 1941), le ministre nazi de la Propagande Joseph Gœbbels écrit dans son journal : «Le bolchevisme a vécu. Nous assumons ainsi devant l’Histoire notre devoir authentique. Contre une telle entreprise Churchill lui-même ou Roosevelt ont peu d’objection. Peut-être réussirons-nous à convaincre l’épiscopat allemand des deux confessions à bénir cette guerre en tant que guerre voulue par Dieu.» Et puis, si Hitler envisageait de «s’allier aux Rouges», comment expliquer l’extrême brutalité de la guerre menée par les nazis contre l’URSS, laquelle tranche avec leur attitude, beaucoup plus respectueuse des usages de la guerre, sur le front de l’Ouest ? C’est qu’en France Hitler n’a pas l’intention d’installer le grand Reich millénaire qui sera au contraire chez lui dans les vastes espaces disponibles à l’Est. La future colonisation germanique dans ce qu’il appelle le «désert russe» occupe son imagination. Cette utopie colonialiste et esclavagiste tire sa source d’un mépris absolu des Slaves, d’un racisme si radical qu’il légitime n’importe quelle violence, tuerie ou famine contre ces nouveaux «peaux-rouges», pour reprendre l’expression employée par Hitler lui-même. Passée inaperçue de l’historiographie dominante, cette référence aux Amérindiens dans le discours hitlérien est pourtant révélatrice. Elle souligne la proximité entre l’idéologie raciste des démocraties libérales et celle de la dictature national-socialiste. «Ce n’est pas un hasard si le terme-clé du programme eugénique et racial du Troisième Reich, Untermensch, n’est que la traduction de l’états-unien Under man, le néologisme forgé par Lothrop Stoddard, auteur célébré aussi bien aux USA qu’en Allemagne, et consacré par des hommages aussi bien de deux présidents états-uniens (Harding et Hoover) que du Führer du Troisième Reich, par qui il est reçu personnellement avec tous les honneurs», rappelle Domenico Losurdo ( Staline, Histoire et critique d’une légende noire, Aden, 2011, p. 442). Si l’on fonde la thèse de la gémellité des régimes totalitaires sur l’usage de la terreur, comme le fait Hannah Arendt, que faut-il déduire de l’usage de la terreur sous le régime colonial imposé par les Européens aux populations de couleur ? Des Amérindiens liquidés dès le XVIe siècle aux populations africaines, asiatiques et océaniennes asservies ou exterminées par les Blancs au nom de la civilisation, l’entreprise nazie de liquidation des «races inférieures» avait de sérieux antécédents. «Il est trop commode de mettre les infamies du nazisme sur le compte exclusif de Hitler en refoulant le fait qu’il a repris, en les radicalisant, les deux éléments centraux de sa théorie à un monde qui lui préexiste : la célébration de la race blanche et de l’Occident, appelés maintenant à étendre leur domination même en Europe orientale ; la lecture de la révolution bolchevique comme complot judéo-bolchevique qui, en stimulant la révolte des peuples coloniaux et en minant la hiérarchie naturelle des races, et plus généralement, en infectant en tant qu’agent pathogène, l’organisme de la société, constitue une menace effrayante pour la civilisation, qu’il faut affronter par tous les moyens, solution finale comprise.» (Domenico Losurdo, Op. Cit., p. 469). C’est pourquoi la guerre des nazis contre l’URSS fut d’emblée une guerre totale, une guerre d’extermination (Vernichtungskrieg). Contre les nouveaux peaux-rouges, les directives du Führer à ses troupes d’invasion ont d’emblée une connotation politique : les commissaires politiques – a fortiori s’ils sont juifs – seront immédiatement exécutés, conformément au célèbre Kommissarbefehl (ordre sur les commissaires) du 6 juin 1941. Ce n’est pas seulement l’Armée rouge, mais l’ensemble du régime soviétique qui devait être détruit. Une détermination alimentée par la conception nazie d’un «Etat judéo-bolchevique» dont la destruction nécessitait l’extermination des cadres juifs faisant fonctionner l’État soviétique. L’idéologie raciste nazie définit également les peuples slaves d’Union soviétique comme une race inférieure d’Untermenschen, de sous-hommes. Le 30 mars 1941, Hitler l’annonce à ses généraux : «La guerre contre la Russie est de ce type de guerre qui ne pourra pas être menée de façon chevaleresque : c’est une lutte entre idéologies et races différentes, et elle ne pourra être conduite qu’avec un niveau de violence sans précédent, sans pitié ni répit.» Mais la thèse de l’alliance entre Hitler et Staline contre les démocraties, bien entendu, trouve son principal argument dans la signature du pacte germano-soviétique du 23 août 1939. Car cet événement inattendu a fait l’effet d’un coup de tonnerre. Il a brutalement entaché l’image de la «patrie du socialisme», qui avait fait de «l’antifascisme» le signe de ralliement de toutes les forces progressistes appelées à conjurer la menace hitlérienne. Si le pacte donnait les coudées franches à l’expansionnisme allemand à l’Ouest, comment expliquer que Staline ait changé de cap aussi brutalement, quitte à encourir le reproche d’avoir trahi la cause de l’antifascisme et à provoquer des remous dans son propre camp ? Pour l’historiographie dominante inspirée par Hannah Arendt, la gémellité totalitaire entre les deux tyrannies aurait favorisé cette monstrueuse alliance. La proximité systémique, en somme, expliquerait la connivence stratégique. Mais ce n’est pas du tout ce que révèle l’examen des faits. En réalité, durant les trois années qui précèdent le pacte du 23 août 1939, Staline tente obstinément de négocier une alliance anti-hitlérienne avec les Français et les Britanniques. Pour l’URSS, une triple alliance avec la France et la Grande-Bretagne signifie avant tout une coordination militaire en vue de mener le combat commun contre l’Allemagne. Aussi le Kremlin formule-t-il avec insistance une demande précise : les Franco-Britanniques doivent s’assurer que la Pologne et la Roumanie autorisent le passage de l’Armée rouge sur leur territoire, une fois la guerre déclenchée avec l’Allemagne. Or la Pologne et la Roumanie – deux dictatures de droite antisémites et anticommunistes – redoutent autant l’intervention soviétique que l’invasion allemande et ne sont pas disposées à octroyer un droit de passage à l’Armée rouge. Favorisé par la «politique d’apaisement» à l’égard de Berlin prônée à Londres, ce refus a pour effet de réduire la triple alliance à un front politique sans volet militaire, le condamnant à l’échec. Certes, Staline n’est guère plus confiant dans les intentions des Allemands que dans celles des Franco-Britanniques. Il connaît le programme d’expansion à l’Est prôné par l’auteur de Mein Kampf et l’idéologie pétrie de haine raciale qui justifie ces projets de conquête. Entrepris par le régime stalinien à la faveur de l’industrialisation accélérée, l’effort de réarmement de l’URSS dans les années 30 témoigne d’ailleurs de cette lucidité face à la montée des périls. Mais les négociations avec Paris et Londres traînent depuis des mois et l’approche dilatoire des Occidentaux finit par convaincre le maître du Kremlin qu’il ne pourra pas compter sur eux. Persuadé que les Allemands attaqueront la Pologne quoi qu’il en coûte, et constatant que les Occidentaux ont hypothéqué les chances de la triple alliance, Staline finit par répondre aux avances de Berlin. Devant le Soviet suprême, Molotov justifie alors le pacte en insistant sur le fait qu’il est la conséquence, et non la cause de l’échec des négociations pour la triple alliance. Du point de vue soviétique, le pacte n’est qu’une alternative, faute de mieux, à la coalition avec Paris et Londres. Du côté occidental, la politique «d’apaisement» a rendu caduc les propositions d’alliance antifasciste formulées par l’URSS au profit d’une attitude conciliante à l’égard des prétentions du Reich. Passivité calculée, cette démission devant l’expansionnisme revanchard de l’Allemagne vise à orienter l’agressivité nazie en direction de l’URSS, désignée comme l’ennemi à abattre par l’idéologie national-socialiste. Cette politique atteint son apogée lors des accords signés à Munich par la France, la Grande-Bretagne, l’Allemagne et l’Italie le 30 septembre 1938. La Tchécoslovaquie est livrée pieds et poings liés à Adolf Hitler, qui se partage les dépouilles de ce malheureux pays avec la Pologne et la Hongrie. L’Union soviétique, de son côté, tente d’empêcher ce désastre. Elle réclame en vain la coordination des forces soviétiques, françaises et tchécoslovaques, ainsi que la saisine de l’assemblée générale de la SDN. Entre le 21 et le 23 septembre 1938, l’Armée rouge mobilise des forces militaires en Ukraine et en Biélorussie. Faute de frontière commune entre l’URSS et la Tchécoslovaquie, Moscou sollicite l’accord de Varsovie et de Bucarest pour traverser leur territoire. La Roumanie semble prête à accepter, mais le refus polonais scelle le sort de la Tchécoslovaquie. Indignée par les accords de Munich, la diplomatie soviétique dénonce une «capitulation qui aura des conséquences incalculables». Le pacte du 23 août 1939 est le dernier épisode du jeu de go qui caractérise les relations internationales dans les dernières années de l’avant-guerre. Que ce soit avec la triple alliance – avortée – ou avec le pacte germano-soviétique, Staline tente d’éloigner le spectre de la guerre tout en sachant qu’elle est inéluctable. «En vérité, loin d’ourdir une guerre menant à une révolution, Staline ne craignait rien de plus qu’un nouveau grand conflit militaire. La guerre offrait des opportunités, mais elle exposait également à de grands périls. Bien que la Première guerre mondiale eût conduit à la Révolution russe de 1917, elle fut suivie d’une guerre civile où les ennemis des communistes furent à deux doigts de tuer le bolchevisme dans l’œuf. Parmi les opposants aux bolcheviques pendant la guerre civile, on compte les grandes puissances capitalistes – Grande-Bretagne, France et Etats-Unis – qui aidèrent les forces anticommunistes en Russie et imposèrent un blocus économique et politique pour contenir la contagion du bolchevisme», souligne Geoffrey Roberts (Les guerres de Staline, Delga, 2011, p. 25). Si Staline joue la carte allemande en août 1939, c’est parce que les tentatives d’entente avec les Occidentaux ont échoué par leur faute. Après la trahison de la Tchécoslovaquie par les «démocraties» occidentales à Munich en septembre 1938, il sait combien la tentation d’une ligne «Plutôt Hitler que Staline» est forte en Europe. Ses offres d’alliance du printemps 1939 ayant achoppé sur le refus de la Pologne – laquelle s’empare d’un morceau de la Tchécoslovaquie en 1938 –, il prend acte de l’impossibilité de s’entendre avec Paris et Londres, et il retourne temporairement contre les Franco-Britanniques la menace allemande qu’ils entendaient dresser contre l’URSS. Impossible, par conséquent, de comprendre le coup de tonnerre du 23 août 1939 sans le relier au caractère défensif de la politique étrangère soviétique. Si Staline a signé le pacte, c’est pour retarder l’échéance de la guerre sur le sol soviétique. Et c’est surtout parce que les accords de Munich ne lui ont pas laissé le choix.


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Ex-haut fonctionnaire, Bruno Guigue est ancien élève de l’Ecole normale supérieure (Ulm) et de l’Ecole nationale d’administration, chercheur en philosophie politique, analyste politique et observateur de la vie internationale.




 
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V. Tiré de :

Source :   http://www.alliancefrancorusse.fr/
par Denys PLUVINAGE   | Fév 11, 2020 | Nouvelles de Russie  , Relations internationales   |


 
En septembre dernier, le Parlement européen a voté une motion concernant l’histoire de la Deuxième Guerre mondiale. Cette résolution expose que le traité de non-agression (Molotov-Ribbentrop) signé en 1939 a mené au déclenchement de la guerre, ce que la Russie nie formellement.
Vladimir Poutine a fait remarquer que l’Union Soviétique n’était pas le seul pays à avoir signé un accord avec l’Allemagne.
Ce sont maintenant la Pologne et les Pays Baltes qui, dans un reversement de raisonnement devenu malheureusement courant de nos jours, accusent la Russie de chercher à réécrire l’histoire. A Moscou, on pense que l’objectif de la Pologne est de modifier l’histoire afin qu’elle «cadre » mieux avec la situation politique actuelle dans laquelle des dirigeants occidentaux remettent en cause le rôle de l’Union Soviétique dans la victoire sur le Nazisme.
C’est en particulier ce que pense le sénateur Pouchkov que nos lecteurs connaissent bien. Alexeï Pouchkov est membre du Conseil Fédéral, président de la commission pour les relations avec les médias et membre du Comité sur la Constitution. Il explique dans une interview au site Sputnik en anglais que, selon lui, la réaction du côté russe tient au fait que l’alliance occidentale cherche à mettre en doute le statut de pays vainqueur de la Deuxième Guerre mondiale qui est celui de la Russie. L’objectif de pays comme la Pologne ou les Pays Baltes est de remettre en cause tout le système politique international de l’après-guerre. « Si on arrive à faire admettre que la Russie partage avec l’Allemagne nazie la responsabilité du déclenchement de la guerre, elle perd le droit moral à être considérée comme vainqueur de cette guerre ».
Il s’agit donc, au-delà de la remise en cause de l’histoire et de l’attaque portée à l’image de la Russie, d’une remise en cause de tout le système international de l’après-guerre dans lequel la Russie fait partie des puissances victorieuses, membre du Conseil de sécurité de l’ONU avec le même droit de véto que l’Angleterre, les Etats-Unis, la France et la Chine, les puissances victorieuses de la Deuxième Guerre mondiale. Comme il est impossible de nier que ce sont bien les troupes soviétiques qui ont libéré Berlin (c’est le drapeau rouge qui a flotté sur le toit du Reichstag), on s’en prend aux origines de la guerre, en essayant d’expliquer que cette guerre n’aurait pas commencé s’il n’y avait pas eu de traité entre l’Union Soviétique et l’Allemagne.
Pour Alexeï Pouchkov, « il s’agit d’un conflit politique qui a un impact direct sur l’ordre mondial d’après-guerre et c’est pourquoi il est si important. C’est beaucoup plus qu’une discussion entre historiens ». Il y a longtemps que certains historiens, en particulier des historiens occidentaux, expliquent que la Deuxième Guerre mondiale n’aurait pas été déclenchée sans le pacte « Molotov-Ribbentrop ». Mais c’est la première fois que des hommes politiques se sont emparés de l’argument. Le président polonais Andrzej Duda l’a fait, il a été suivi par le président ukrainien Volodomyr Zelenski. « C’est une façon de saper la position de la Russie et il faut s’intéresser à l’origine de ces attaques. La période d’avant-guerre est beaucoup plus complexe et ambiguë que ne le présentent les adversaires de la Russie et la responsabilité de la Pologne et de certains pays européens dans le déclenchement de la guerre est très importante », dit le sénateur russe.
Le président français, est lui-même entré dans ce débat lors de son récent voyage en Pologne et a mentionné la tentative de la Russie de faire porter la responsabilité du déclenchement de la guerre à la Pologne. Pour Alexeï Pouchkov, « il est faux de dire que nous essayons de faire porter la responsabilité à la Pologne. Nous faisons porter cette responsabilité à l’élite politique polonaise qui dirigeait le pays dans les années 30, qui a été la première à signer un pacte de non-agression avec Hitler en 1934 et qui a participé au partage de la Tchécoslovaquie dont elle a reçu une partie de territoire après la conspiration de Munich qui a livré la Tchécoslovaquie à Hitler. Ce sont eux que nous condamnons ».
Il faut toutefois noter, en ce qui concerne le président français, qu’il n’a pas accusé la Russie d’être responsable du déclenchement de la guerre, il a même clairement indiqué qu’il était en désaccord avec les accusations polonaises.
L’ordre mondial de l’après-guerre a été adopté à la conférence de Potsdam et dans la charte des Nations Unies. La conférence et la Charte des Nations Unies étaient fondées sur le fait que les cinq puissances victorieuses de la guerre avaient un rôle spécial à jouer dans l’après-guerre. Les chefs d’états occidentaux qui sapent l’organisation internationale issue de la guerre sont, en fait, en train de saper leur propre position.
 
 
Le sénateur Alexeï Pouchkov est l’auteur du livre « Le jeu russe sur l’échiquier global   », paru chez ODM Editions, dans la collection « Alliance Franco-Russe ».


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VI. Tiré de :

https://fr.rbth.com/histoire/83321-molotov-ribbentrop-traite-non-agression-urss-allemagne-nazie
 
À l’automne 1939, Joseph Staline a signé avec l’Allemagne d’Adolf Hitler un traité de non-agression comportant un protocole secret sur la division de la Pologne et des États baltes. Cynique, l’accord a néanmoins permis à l’URSS de gagner du temps avant d’entrer en guerre contre Hitler.

Joachim von Ribbentrop, ministre des Affaires étrangères de l'Allemagne nazie, est arrivé à Moscou le 23 août 1939. Quelques mois plus tôt, imaginer un ministre du Troisième Reich se rendant à Moscou pour parler de la paix avec Staline et Viatcheslav Molotov  (ministre des Affaires étrangères de l'URSS) était impossible.

L'URSS d’extrême gauche et l'Allemagne nazie d’extrême droite semblaient être des ennemis naturels : Hitler parlait sans cesse du Reich conquérant le Lebensraum («espace vital») à l'est, ce qui signifiait la conquête des territoires de l'URSS. Dans la presse, l’URSS fustigeait le nazisme allemand depuis le moment où Hitler était arrivé au pouvoir en 1933 et se positionnait comme la principale puissance du camp antinazi.

Comme l’a rappelé l’ambassadeur américain à Moscou, Charles Bohlen, même le drapeau à croix gammée que les Soviétiques ont pendu à l’aéroport lorsqu’ils accueillaient Ribbentrop n’était auparavant utilisé que dans des films antinazis tournés à Moscou. Cependant, Moscou et Berlin étaient réunis pour négocier la paix. Et un petit peu plus.

Décisions rapides

 
 
Le commissaire du peuple des affaires étrangères de l'URSS Viatcheslav Molotov signe un traité portant sur l'amitié et les frontières entre l'URSS et l'Allemagne. Parmi les personnes présentes : Staline, V. Pavlov, traducteur du ministère des Affaires étrangères.

Hitler était pressé d'envoyer son ministre des Affaires étrangères à Moscou. Les années précédentes, son Reich était en expansion constante : l'Anschluss de l'Autriche (mars 1938), l'annexion des Sudètes en Tchécoslovaquie (septembre 1938), l'occupation des restes de la Tchécoslovaquie (mars 1939). C’était maintenant au tour de la Pologne - et Hitler avait cruellement besoin d’une garantie que l’URSS  n’attaquerait pas l’Allemagne.

Il y avait urgence - l'assaut de la Pologne était prévu pour le 25 août, l'armée était prête, tous les ordres étaient donnés. Hitler devait agir rapidement. « Il a donc décidé de jouer le tout pour le tout », lit-on dans Histoire des relations internationales, sous la direction d’Anatoli Torkounov, recteur de l'Institut d'État des relations internationales de Moscou : « Le 21 août 1939, il s'est adressé à Staline pour lui demander de rencontrer Ribbentrop au plus tard le 23 août ».

Staline a accepté. Les choses se sont bien déroulées : il n'a fallu que quelques heures pour parvenir à un accord. Dans la nuit, Ribbentrop et Molotov ont signé le traité - ainsi qu'un protocole secret.

 

Diviser un pays

Adolf Hitler parmi les soldats pendant les combats pour Varsovie

Le pacte lui-même était un traité de non-agression assez classique. L'URSS et l'Allemagne ont déclaré qu'elles s'abstiendraient de tout acte de violence et de toute alliance non amicale pour l'autre partie, et resteraient neutres si l'autre partie était attaquée par un autre État.

Le 22 juin 1941, 22 mois après la signature, l'Allemagne rompait le pacte en attaquant l'URSS de toute sa puissance. Pour Hitler, les accords internationaux n'étaient que des bouts de papier - et Staline partageait cette attitude. « En signant le pacte, tant Hitler que Staline étaient persuadés que la guerre [entre l'URSS et l'Allemagne] était inévitable », écrit Torkounov. Le plus important dans ce pacte était un protocole secret dans lequel Staline et Hitler se mettaient d'accord sur une future frontière germano-soviétique.

Le commissaire du peuple des affaires étrangères de l'URSS Viatcheslav Molotov (à gauche) et le ministre allemand des affaires étrangères Joachim von Ribbentrop se serrent la main après avoir signé le traité entre l'URSS et l'Allemagne.

« En cas de réorganisation territoriale et politique des districts composant la République de Pologne, la frontière des sphères d'intérêt de l'Allemagne et de l'URSS passera le long des rivières Pisa, Narew, Vistule et San, indique le protocole. La question de savoir s'il est dans l'intérêt mutuel de préserver un État polonais indépendant ne peut être résolue de manière concluante que dans le cadre du développement politique futur ».

Le « développement politique futur » a rayé la Pologne  de la carte. Le 1er septembre 1939, 1,5 million de soldats de la Wehrmacht ont pénétré dans l'ouest de la Pologne, anéanti l'armée polonaise et envahi Varsovie. Le 17 septembre, l'Armée rouge entrait également en Pologne depuis l'est, ne rencontrant pratiquement aucune résistance et occupant tous les territoires de sa « sphère d'influence ». Plus tard, en 1940, Moscou contraignit trois États baltes (l'Estonie, la Lettonie et la Lituanie) à rejoindre l'URSS, achevant ainsi son expansion territoriale.

La Pologne occupée par l'Allemagne nazie (Troisième Reich) et l'URSS (21/10/1939-22/06/1941)

Long déni, évaluation ultérieure

Bien que non publié, le protocole n’était pas vraiment secret : les diplomates allemands ont divulgué des informations à leurs collègues si rapidement que le monde entier savait sur quoi Moscou et Berlin s’étaient mis d'accord. « Il existe une conviction croissante sur le fait que... l'Allemagne et la Russie sont convenues de la partition de la Pologne. Et que les États baltes doivent être une sphère d'influence russe », a écrit The Guardian quelques jours à peine après la signature du traité. L'URSS a toutefois nié l'existence de ce document jusqu'en 1989.

Aujourd'hui, la position des dirigeants russes vis-à-vis du pacte est modérée : il n'y a pas de quoi être fier, mais ce n’est pas un motif de honte. « L'Union soviétique (…) a tenté à plusieurs reprises de créer un bloc antifasciste en Europe. Toutes ces tentatives ont échoué, a déclaré Vladimir Poutine  en 2015. Et lorsque l'Union soviétique a compris qu'elle se retrouvait seule face à l'Allemagne hitlérienne, elle a pris des mesures pour éviter un affrontement direct ».

Approche cynique

Contrairement à Poutine, les médias et les universitaires occidentaux critiquent généralement le pacte comme vicieux et immoral. Il est difficile de définir qui est le plus proche de la vérité. « Bien sûr, le pacte était un accord cynique avec le diable pour les intérêts de notre pays », admet l'historien Alexeï Issaïev. Mais il a aidé l'URSS à se préparer à la guerre. Notre situation stratégique s’est améliorée en 1939. 300 kilomètres supplémentaires entre l’ancienne frontière et la nouvelle ont procuré à l’URSS un avantage tangible en termes de temps et de distance », déclare Issaïev.

Le fait est que l’URSS n’a pas été la première puissance européenne à conclure un tel « accord avec le diable ». Deux dirigeants de pays européens démocratiques, le Royaume-Uni et la France, ont fait des concessions à Hitler à maintes reprises. Ils l’ont laissé remilitariser l'Allemagne, élargir son armée et annexer l'Autriche. Ils ont directement fait pression sur leur allié, la Tchécoslovaquie, pour donner à Hitler les Sudètes lors de la conférence de Munich de septembre 1938. Contrairement à Staline, le Britannique Neville Chamberlain et le Français Edouard Daladier n’ont rien obtenu de leurs accords avec Hitler – et encouragèrent au contraire l'agresseur à conquérir toujours plus.

« La politique d'apaisement était erronée et contre-productive car il était impossible de satisfaire l'appétit illimité des nazis, déclare Torkounov. Les actions de Moscou, aussi cyniques que celles de Londres et de Paris, avaient toutefois une motivation plus sérieuse ». En d'autres termes, Staline, saisissant des territoires et gagnant du temps, agissait de façon immorale mais rationnelle – alors que Chamberlain et Daladier, en essayant d'apaiser Hitler, agissaient de façon immorale mais irrationnelle.

On sait comment tout cela s'est terminé. Hitler ne pouvait être arrêté par aucun type d’accord - il a fallu la Seconde Guerre mondiale et ses 60 millions de victimes pour le stopper et empêcher l’avenir effrayant qu’il avait échafaudé de devenir réalité. Le pacte Molotov-Ribbentrop, quant à lui, reste l’une des nombreuses pages honteuses de l’histoire de l’avant-guerre.