Regard sur les relations franco-russes entre 1914 et 1920

Samedi 27 Octobre 2018

Nous redécouvrons un article paru en janvier 2011 sur le site de l'Institut de la Démocratie et de la Coopération, et nous le soumettons volontiers à la lecture de nos  visiteurs tant il présente, dans le contexte actuel des relations franco-russes, un intérêt particulier.



http://www.idc-europe.org/fr/France-Russie-1914-%E2%80%93-1920-:-alliance-ou-trahison-

 

France-Russie 1914 – 1920 : alliance ou trahison ?

Date de publication: 14.01.2011
 
Piotr Nikolaïevitch Wrangel (1878 – 1928) général de l’armée blanche
 

France-Russie 1914 – 1920 : alliance ou trahison ? 

Intervention de Léonid Rechetnikov

Directeur de l’Institut des Recherches Stratégiques, Moscou 

IDC, 15 décembre 2010.

Dans son intervention à la table ronde sur « France-Russie, une alliance forgée dans les guerres », Léonid Rechetnikov a évoqué les relations franco-russes pendant la guerre civile et durant les années 1920, disant que c’était une période marquée par des moments très forts et très difficiles mais qui montraient que les racines de la coopération franco-russe étaient très profondes. 

 
« Les Etats Unis et le Royaume Uni ont joué un rôle clé en février 1917 dans le renversement de la monarchie russe.   La France a également contribué à cette opération. Il y a chez nous une discussion scientifique parmi les historiens de savoir si c’était une initiative isolée de la part de certains milieux en France, ou alors si c’était la politique de la France :   toujours est-il que la participation de la France est indéniable. Nicolas II, partisan fidèle des alliés, a été renversé par ces mêmes alliés. Il est intéressant à cet égard de citer les propos du général Janin, responsable de la mission militaire française au siège de l’empereur en 1916 – 1917. En 1920, dans une dépêche envoyée au Haut Commissaire pour la Sibérie expliquant les circonstances de la mort de l’amiral Koltchak, le général Janin a expliqué qu’il avait été obligé de contribuer à l’extradition de l’amiral au gouvernement pro-bolchévique d’Irkoutsk, sachant qu’il n’avait aucune chance de survivre, sur ordre exprès et personnel de l’ambassadeur de France.
 
Le 1er mars 1917, avant que le souverain russe n’abdique, le gouvernement français, tout comme le gouvernement anglais, a reconnu de facto le nouveau pouvoir provisoire. Durant cette période, la France était particulièrement préoccupée par la possibilité d’une prise de pouvoir par les Bolchéviques, mais cette inquiétude s’expliquait par le fait que la France considérait les Bolchéviques comme des pantins de l’Etat major allemand. Les Français ont remis au gouvernement provisoire des informations essentielles sur la collaboration de Lénine avec les services secrets allemands. Le capitaine Pierre-Théodore Laurent, agent militaire au 2e bureau à Petrograd a écrit : « D’après nos informations, Lénine s’est rendu à Berlin après la révolution de juillet où il a eu de longues discussions avec le chancelier impérial, Georg Michaelis, et aussi avec Bethmann-Hollweg. » Cela dit, le gouvernement français n’a pas adopté de position ferme vis-à-vis de l’éventualité d’une prise de pouvoir par les Bolchéviques. La France craignait de trop soutenir les opposants du gouvernement provisoire car elle ne voulait pas œuvrer pour le rétablissement de la monarchie.    Elle a maintenu cette position ambiguë pendant toute la guerre civile. Par conséquent, d’une part, le ministre de la guerre, Albert Thomas, a donné au gouvernement provisoire des informations très importantes sur la collaboration de Lénine avec les agents allemands ; d’autre part, son émissaire à Pétrograd, le capitaine Jacques Sadoul, n’a jamais caché sa sympathie pour les Bolchéviques ni son amitié pour Trotski. Peu de temps après son arrivée en Russie, Sadoul est devenu un collaborateur ouvert du Conseil des Commissaires du Peuple (Sovnarkom) et il exercera diverses fonctions auprès du régime bolchévique pendant la guerre civile.
 
En revanche, lorsque les Bolchéviques ont saisi le pouvoir et ont signé la paix de Brest-Litovsk, la France s’est finalement décidée à agir de manière plus résolue. Avec les Etats Unis et l’Angleterre, la France a décidé d’intervenir en Russie pour rétablir le front de l’Est contre l’Allemagne. Dans un discours à la Chambre des députés, le ministre français des affaires étrangères, Stephen Pichon, a déclaré « Tout ce que nous avons fait contre les Bolchéviques était en fait dirigé contre l’Allemagne. » Autrement dit, la France et l’Entente ne s’intéressaient pas aux Bolchéviques en tant que tels. L’objectif était de s’occuper de grandes régions de la Russie afin de contrôler les axes d’exportation de ressources naturelles et des produits stratégiques et de limiter les possibilités d'intervention de l’Allemagne en Russie.
 
Ces plans du gouvernement français ne faisaient pas unanimité en France, surtout au sein du haut commandement de l’armée. Les militaires français s’y sont opposés car ils cherchaient à respecter les engagements à l’égard de la Russie que la France avait pris avant la guerre. Le général Berthelot, commandant des forces armées françaises en Roumanie, s’est prononcé en faveur d’un soutien immédiat aux armées blanches. Pour lui, la Russie continuait son existence historique et le bolchévisme n’était qu’un régime criminel.
 
Le 1er décembre 1918, le maréchal Foch a déclaré : « Plusieurs centaines de milliers d’Américains, sountenus par des volontaires britanniques et français, et avec l’aide des chemins de fer modernes, pourraient s’emparer de Moscou sans aucune difficulté. De plus, nous avons déjà le contrôle sur trois régions aux confins de la Russie.   Si vous voulez soutenir l’ancienne Russie avec vos forces afin de donner au peuple russe la possibilité de choisir son propre destin, il suffit de me donner l’ordre de le faire. » Aucun ordre ne lui est parvenu. En effet, l’Entente jouait un double jeu : aidant les forces blanches, elle menait des négociations avec les Bolchéviques. C’était surtout vrai pour les Anglais et les Américains, qui ont été très actifs, mais les agents français étaient aussi en contact avec les Bolchéviques. D’après les informations du Ministère des Finances, la France a donné 210 millions de francs pour soutenir l’amiral Koltchak et 62 millions à Dénikine, Youdénitch et Wrangel. Cela peut paraître une aide importante, mais la littérature scientifique s’interroge de savoir si les armées blanches ont effectivement reçu cet argent et combien ils ont reçu. Les mémoires des principaux protagonistes blancs de l’époque montrent bien que très peu de cet argent leur est parvenu. On a raison de croire que les fonds ont été détournés. Il suffit de citer le général blanc Krasnov qui a écrit dans ses mémoires « De nos alliés nous n’avons reçu un seul kopek. » Le général exagère peut-être mais ces mots reflètent la réalité. Natalia Narotchnitskaïa a déjà évoqué l’attitude ambiguë des Alliés à l’égard de l’amiral Koltchak et des généraux Dénikine et Wrangel. Il est vrai que Koltchak en particulier suscitait une grande méfiance car on redoutait son désir de rétablir la Russie historique. 
 
En 1920, la France était le seul pays à reconnaître le gouvernement du général Wrangel en Crimée. Cela a suscité l’enthousiasme des forces anti-bolchéviques. Une lettre du président Millerand révèle que la décision de reconnaître le gouvernement de Wrangel avait surtout été dictée par la volonté de la France de sauver la Pologne contre l’offensive de l’armée rouge. En effet, après avoir été reconnues par la France, les armées de Wrangel ont porté un coup à l’armée rouge ce qui a nécessité un renforcement du front en Crimée. Ceci a soulagé la situation militaire de la Pologne. La Pologne a été sauvée.   Cependant, quand les Bolchéviques ont signé la paix avec Varsovie, toutes les forces se sont déchaînées contre Wrangel et il a été tué quelques mois plus tard. Plus personne n’a aidé Wrangel à cette époque, ni la France ni la Pologne. 
 
Les chercheurs sérieux disent qu’à cette époque, la France avait déjà fait son choix. Elle avait décidé que la résistance blanche n’avait plus aucun avenir et qu’il fallait ouvrir les contacts avec le régime bolchévique. En novembre 1920, les restes de l’armée de Wrangel avec 150.000 réfugiés civils ont été évacués vers Constantinople avec l’aide de la France. C’était le moment culminant du grand exode de la Russie, qui a eu pour conséquence le départ de leur pays de plus de 2 millions de Russes. Les armées rouges ont été éparpillées sur décision de la France : la flotte a été stationnée à Bizerte, les Cosaques à Lymnos en Grèce, et l’armée de terre à Gallipoli. Le général Wrangel a tout fait pour conserver la cohérence de son armée et il a proposé aux Alliés de les utiliser pour continuer la lutte contre les Bolchéviques. Mais les Alliés ont décidé de dissoudre les forces armées du général. Wrangel a résisté autant qu’il a pu, il a même demandé l’autorisation de transférer ses forces dans les pays slaves. Mais tout a été fait pour démoraliser ses forces, notamment par le biais d’approvisionnement. Une grande propagande se développait alors pour encourager ses soldats à s’engager dans la Légion étrangère ; ces militaires ont été envoyés en Corse, au Brésil ou en Afrique. Le plus désagréable était que personne n’a empêché l’infiltration de ces troupes par les agents soviétiques. Les officiers français étaient dégoutés par cette politique: ils la considéraient comme une simple trahison de leurs camarades d’armes. Leur opposition à ces décisions fut la dernière manifestation de cette fraternité d’armes qui s’était forgée pendant la première guerre mondiale. Mais ce sont les politiques qui ont le pouvoir et qui prennent les décisions. Ce qui restait des armés blanches ont été transférées dans les pays slaves où elles ont été dissoutes.
 
Après cette page tragique, il faut ajouter que la France a sauvé une grande partie de l’émigration russe. Ni la Yougoslavie ni la Bulgarie n’a accueilli des dizaines de milliers d’émigrés russes. En pleine crise économique, ces pays en étaient parfaitement incapables C’est la France qui a donné la possibilité à des centaines de milliers d’officiers des armées de Wrangel de vivre. Si la France n’avait pas fait cela, cette partie du monde russe n’aurait jamais survécu. Il est vrai que la France n’a pas reconnu la Russie soviétique immédiatement, mais la décision de coopérer avec elle a été prise pendant la guerre civile. A mon sens, ce choix historique était erroné. Cette position des pays occidentaux n’a fait que prolonger l’existence du régime historique qui était condamné dès le départ à l’échec. 
 
Aujourd’hui encore, la France se trouve devant un choix historique.  Elle doit faire le bon choix cette fois. Aujourd’hui même, une lettre ouverte à nos dirigeants a été publiée par un certain nombre d’anciens ministres européens, dont Bernard Kouchner, en faveur de l’homme d’affaires Mikhaïl Khodorkovski. A mon avis, c’est la preuve de la survie en France des forces qui ont fait les mauvais choix dans le passé. Il faut éviter de donner des leçons en permanence à la Russie, comme si ce pays était toujours sous-développé. Cela provoque une réaction des russes qui pensent que les occidentaux leur en veulent quel que soit leur gouvernement.   Il faut se souvenir de ce que Chirac  a dit à Poutine en 2007 : « La Russie a sa propre civilisation. Il ne faut pas qu’elle cherche en permanence à devenir autre chose. Vous avez tout pour exister de façon indépendante. Pourquoi ces débats permanents de savoir avec qui la Russie doit s’allier ? » Si tout le monde pensait comme cela, il n’y aurait plus aucun problème entre la Russie et la France. »