Un anarchiste ukrainien dans la révolution russe : Makhno

Dimanche 7 Janvier 2018

Un anarchiste ukrainien dans la révolution russe : Makhno
http://leon-blogdeleon.blogspot.fr/p/makhno-lindomptable.html​


 
Makhno l’indomptable
 
 
Il est possible que le visiteur du cimetière parisien du Père Lachaise, venu voir un 25 juillet la tombe de Frédéric Chopin ou de Jim Morrison, croise des délégations d’individus aux allures étranges précédés de porteurs de drapeaux noirs. Qu’il ne s’en étonne pas, c'est la date d'anniversaire de la mort de Nestor Makhno, l’un des personnages les plus énigmatiques de la guerre civile qui a déchiré la Russie au lendemain de la Révolution d’Octobre. Et des anarchistes de tous pays se réuniront probablement pour fleurir son monument funéraire. C’est en effet à Paris qu’il est venu se réfugier après une vie de combats et qu’il est mort, à l’âge de 45 ans.
 
C’est en essayant de me documenter sur cette guerre entre les « rouges » et les « blancs » que je suis tombé sur ce Nestor Ivanovitch Makhno dont j’ignorais absolument tout. Personnage hors du commun, très controversé, vénéré comme une icône par les anarchistes du monde entier, mais quasiment ignoré de l’Histoire officielle, il reste très difficile à cerner en raison du manque de sources écrites directes et fiables, le concernant. [1] On ne dispose pratiquement que des livres émanant des deux seuls intellectuels de ce mouvement : celui de Pierre Archinov et surtout celui de Voline, La révolution oubliée, qui lui consacre un chapitre important. Makhno lui-même a entrepris, à Paris, la rédaction de ses mémoires, mais il est mort en 1934 avant d’avoir pu aller au-delà du récit de ses années de jeunesse. Il a, toutefois, laissé un certain nombre d’articles parus dans une revue libertaire publiée à Paris en langue russe.
 
La jeunesse de Nestor Makhno.
 
Nestor Makhno est originaire d’Ukraine, de la région des cosaques zaporogues rendus célèbres par le roman de Gogol Tarass Boulba . C’est un fils de paysans pauvres qui, à l’adolescence, après la révolution avortée de 1905 s’engage dans les organisations anarchistes-communistes qui se constituent alors en Ukraine. Suite à des attentats ratés contre le gouverneur de la province puis contre la filiale locale de la police politique tsariste (Okhrana) Nestor Makhno est arrêté avec 13 de ses camarades et condamné à mort. Sa peine est commuée en travaux forcés à perpétuité par le Tsar en raison de son jeune âge (il a 17 ans).
A cause de son caractère rebelle et de son insoumission permanente, il passa le plus clair de son temps en prison. Il va en profiter pour s’instruire. Il y rencontrera Kropotkine dont on dit qu’il aurait complété sa formation politique mais également un autre anarchiste, Pierre Archinov dont il deviendra l’ami. Il va aussi, au cours de ces neuf années d’emprisonnement, faire souvent du cachot pour désobéissance et y contracter une tuberculose dont il ne guérira jamais et qui finira par l’emporter. Libéré à la faveur de la Révolution d’Octobre, il retourne dans sa région natale de Goulaï-Polié. Et profitant de la très faible implantation des bolcheviks en Ukraine, il va entreprendre d’y faire la révolution à sa manière, celle des anarchistes.
 
La guerre civile dans le sud.
 
La guerre civile russe qui a duré de 1917 à 1921 a eu de nombreux épisodes et s’est déroulée sur plusieurs fronts. Toutefois, le sort de ce conflit s’est joué au sud : en Ukraine, sur le Don et en Crimée. Et les anarchistes de Makhno vont y jouer un rôle essentiel.
C’est une affaire très compliquée. Quatre ou cinq forces se trouveront en présence, tantôt alliées, tantôt ennemies : les ultra-réactionnaires du parti « agrarien » dirigés par l’hetman (chef cosaque) Skoropadsky mis en place par les Austro-Allemands dans la foulée de la paix de Brest-Litovsk signée par le nouveau gouvernement soviétique en 1918 (qui leur abandonnait de fait l’Ukraine), les nationalistes de Simon Petlioura, les anarchistes de Nestor Makhno, les armées contre-révolutionnaires dites « blanches » commandées par les généraux Denikine puis Wrangel et enfin, l’Armée Rouge sous les ordres de Trotsky. Makhno va d’abord s’allier à Petlioura contre Skoropadsky. Puis une fois les Austro-Allemands et les « agrariens » chassés du pouvoir par la défaite de l’Axe, il va s’affronter à Simon Petlioura, ce nationaliste grand massacreur de juifs et le défaire. Devant l’avancée des troupes de Denikine il va conclure des alliances tactiques avec les bolcheviks contre les armées blanches. En réalité les bolcheviks considéraient les anarchistes comme leurs ennemis les plus dangereux. Ils vont d’abord les utiliser puis les massacrer. [2]
 
Un chef de guerre exceptionnel.
 
Contre Skoropadsky d’abord, Petlioura ensuite, puis Dénikine et Wrangel, et enfin l’Armée Rouge, Makhno se révélera un chef de guerre exceptionnel, s’appuyant sur la population locale qui fournissait renseignements, chevaux frais et volontaires pour se battre. Il eut l’idée à la fois simple et géniale de faire se déplacer son infanterie dans des petites voitures à ressorts tirées par des chevaux utilisées par les paysans ukrainiens, que l’on appelle les « Tatchanka » (Tatchanki, au pluriel). Alors que les infanteries adverses ne pouvaient guère se déplacer de plus d’une trentaine de kilomètres par jour, les troupes de Makhno pouvaient en parcourir 60 voire 100 dans la même journée, aussi vite qu’une cavalerie au trot, et surtout aligner au combat des troupes fraîches, pas épuisées par des marches forcées, et arrivées sur les lieux de l’affrontement en même temps que la cavalerie.
Makhno lui-même avait un charisme exceptionnel. Impitoyable avec ses ennemis mais adulé de ses partisans qui l’appelaient affectueusement et très respectueusement batko (« père » en ukrainien) cet homme de petite taille était d’un courage et d’une résistance physique invraisemblables. Sa témérité était telle qu'Archinov l'a qualifée "d'anomalie psychique" ! Blessé un nombre incalculable de fois, rescapé du typhus, son « coefficient personnel » était tel que Denikine avait offert une récompense d’un demi-million de roubles à celui qui le capturerait ou le tuerait. 
Si l’on en croit Voline dans La révolution oubliée, ce sont les anarchistes qui ont battu, seuls, l’armée blanche en automne 1919, sans l’aide des bolcheviks qui, au contraire, n’ont pas bougé dans l’espoir que Denikine les en débarrasserait. Mais contre toute attente, et au prix d’un exploit militaire réellement exceptionnel, digne des plus grands stratèges de l’histoire militaire ce fut Makhno qui l’emporta et écrasa les « blancs ». Les « rouges » n’eurent plus qu’à terminer le travail, et Denikine, découragé, abandonna le commandement au général Wrangel qui, après quelques combats, replia les maigres restes de son armée en Crimée.
La presqu’île de Crimée a cette particularité d’être une forteresse naturelle théoriquement impossible à conquérir par la terre. On n’y accède que par un défilé étroit, l’isthme de Perekop, ou par une région d’étangs considérés comme infranchissables par une armée, le Sivach.
Pourtant, au prix de lourdes pertes et profitant du fait que les étangs étaient cet hiver-là exceptionnellement gelés, la cavalerie anarchiste parvint à passer. Et dès lors, ce qui protégeait les blancs devint un piège mortel pour eux. Wrangel, par une manœuvre audacieuse, réussit toutefois à faire évacuer les restes de son armée par la mer avec l’aide des alliés et, notamment de la France. Lorsque les anarchistes victorieux mais épuisés par les combats très durs qu’ils venaient de livrer voulurent rentrer chez, au sortir du détroit de Perekop ils trouvèrent l’Armée Rouge qui les attendait, se jeta sur eux et les massacra impitoyablement et systématiquement.
Makhno lui-même était absent de cette bataille de Crimée, remportée par ses lieutenants Martchenko et Karetnik. Malade, et la cheville éclatée par une balle, il était resté dans son fief à Goulaï-Polié. Après le massacre de Crimée, l’Armée Rouge fondit sur lui dans l’espoir de le capturer ou de le tuer. Pourtant, à 250 seulement, ils réussirent à échapper à son étreinte. Makhno reforma une petite troupe de 3000 militants anarchistes et contre près de 150 000 hommes (dont la fameuse cavalerie des « cosaques rouges » de Boudiénny), il livra encore de nombreux combats et leur infligea quelques sévères défaites, jusqu’au jour où, cerné de toutes parts, il prit une balle dans le ventre. Sa garde rapprochée se sacrifiera pour protéger son évacuation vers l’étranger, et contre toute attente, Makhno survécut. Il combattit même jusqu’en Août 1921 tout au long de sa fuite, fut blessé six fois encore (« mais légèrement » dit-il !) et le 22 août une balle le frappa au cou et sorti par sa joue droite. Il en gardera une affreuse cicatrice au visage. Enfin, il parvint en Roumanie, puis en Pologne. Et cet homme incroyable se réfugia enfin à Paris en 1922 après s’être évadé deux fois de ces pays. [3]
 
La continuation du conflit à Paris dans l’entre-deux guerres.
 
L’un des aspects les plus étonnants de cette guerre civile, c’est que même une fois terminée en Russie par la capture et la mort du dernier général blanc, le baron Ungern-Sternberg, [4] elle a encore connu des prolongements spectaculaires à Paris, dans l’émigration.
Ce sont en effet des régiments entiers qui avaient été évacués de Crimée à la barbe de leurs adversaires et qui se retrouvèrent majoritairement à Paris dans l’émigration. Revenus à la vie civile, ils gardèrent néanmoins leur discipline, leurs habitudes militaires et fondèrent le ROVS (association des anciens combattants russes) qui, après le décès de Wrangel en 1928 sera dirigé par son adjoint, le général Koutiépov. Cette organisation très remuante essaiera de former des activistes qu’elle enverra clandestinement en URSS pour des missions diverses de sabotages, d’assassinats, et le Gépéou qui succède à la Tchéka va leur livrer une guerre implacable y compris en territoire étranger.
Lorsqu’en 1924 la France reconnaît le nouveau régime, l’URSS ouvre une ambassade rue de Grenelle à Paris, qui grouille bientôt d’agents secrets et barbouzes en tous genres. Ils vont se permettre d’enlever en pleine capitale le général Koutiepov, et à l’heure actuelle on ne sait toujours pas ce qui lui est arrivé exactement, sinon, qu’il n’est pas parvenu vivant en URSS. Pour réussir cet enlèvement le Gépéou va se livrer à une manœuvre d’intoxication absolument géniale, en inventant de toutes pièces une fausse organisation contre-révolutionnaire clandestine implantée en URSS et qui, soi-disant, recrutait également dans les pays où des « blancs » avaient émigré. Cela avait été si bien monté que même le très méfiant Koutiepov est tombé dans le piège et s’est rendu à un rendez-vous clandestin où il a été maîtrisé puis enlevé. Et celui qui lui succède, le général Miller subira le même sort ! (Mais dans un contexte et des circonstances différents).
 
Lorsque Nestor Makhno arrive en France après s’être évadé de Dantzig, il est dans un état physique déplorable. Sa vie à Paris ne fut qu’une longue agonie : outre sa tuberculose, il souffrait épouvantablement de séquelles de ses innombrables blessures, mal soignées, en particulier de sa cheville fracassée par une balle qui ne put jamais être retirée.
Mais en 1926, un autre protagoniste du drame ukrainien débarque soudainement à Paris, celui que probablement Makhno haïssait le plus : le nationaliste Simon Petlioura. Il est possible que l’idée de l’assassiner lui ait traversé l’esprit. Mais ce fut un anarchiste Juif de son entourage, du nom de Samuel Schwarzbald, qui exécuta Petlioura pour se venger des pogroms monstrueux dont ce dernier avait été l’initiateur, et où avaient péri ses parents. Il l’assassina à coups de revolver dans la rue, puis alla tranquillement se livrer à la police. [5] Et il sera acquitté par la cour d’assises de la Seine ! Nestor Makhno mourut de sa tuberculose à l’hôpital Tenon le 25 Juillet 1934. Il a été incinéré au crématoire du Père Lachaise.
 
Voilà aussi brièvement que possible l’histoire de ce personnage controversé et hors du commun, que l’Histoire a failli oublier. Si vous traînez du côté du cimetière parisien du Père Lachaise, vous pourrez chercher l’urne qui contient ses cendres. Et si vous y allez dans les jours qui suivent un 25 juillet, vous verrez peut-être qu’elle aura été fleurie récemment.
 
 
 
Notes
[1] Les documents émanant des bolcheviks sont soit de la pure propagande, calomnieuse à l’égard du mouvement makhnoviste, soit du révisionnisme historique complet attribuant par exemple, la victoire sur les « blancs » de Dénikine et Wrangel exclusivement à l’Armée Rouge et passant sous silence le massacre qu’elle a perpétré ensuite sur les anarchistes.
[2] « Il vaut mieux céder l’Ukraine entière à Denikine que de permettre l’expansion du mouvement makhnoviste. Le mouvement de Dénikine, franchement contre-révolutionnaire, pourra aisément être compromis plus tard par la voie de la propagande de classe, tandis que la Makhnovtchina se développe au fond des masses et soulève justement les masses contre nous ». (Trotsky, cité d’après Archinoff)
[3] Je n’ai pu déterminer la date avec certitude, peut-être 1923 ou même1921. Et les raisons pour lesquelles il a été arrêté et emprisonné en Roumanie et en Pologne sont assez obscures.
[4] Celui que l’on appelait le « baron fou ». Autre personnage invraisemblable, comme seule l’histoire russe peut en produire, qui apparaît dans la bande dessinée de « Corto Maltese en Sibérie », et qui n’est pas du tout un personnage de fiction...
[5] L’histoire est proprement incroyable : Petlioura, à l’époque où il était certain de sa victoire, avait fait imprimer à l’avance des timbres-poste à son effigie et c’était la reproduction de l’un de ces timbres qu’avait en main Samuel Schwartzbald pour le reconnaître, avant de le tuer d’un coup de revolver !
Il y a un problème avec ce Petlioura, car malgré les épouvantables pogroms dont il a été l’auteur, l’Ukraine l’a réhabilité et le considère comme un héros national, au point que le Président de l’Ukraine Viktor Youchtchenko, au cours d’un voyage officiel en France, est venu se recueillir sur sa tombe au cimetière parisien de Montparnasse le 16 novembre 2005. (Photo)

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MAKHNO: un héros ni "blanc" ni "rouge", mais "vert".
Cependant pas le vert de nos écolos.
 
MAKHNO: un héros  ni "blanc" ni "rouge", mais "vert". Pas le vert des écolos.
 

 

Une biographie de Makhno et une  présentation de son mouvement, la Makhnovtchina,  à partir de deux sites ne cachant pas leur sympathie pour la sensibilité anarchiste.

I. Tiré du site : http://durru.chez.com/trotski/makhno.htm

Nestor Ivanovith Makhno né le 27 Octobre 1889 à Gouliaï-Polié dans le Sud de l'Ukraine est le cinquième fils d'une famille de paysans pauvres. Au lendemain de la révolution manquée de 1905, il intègre le groupe anarcho-communiste de Gouliaï-Polié. Arrêté plusieurs fois, emprisonné et torturé, il est condamné à mort en 1910 pour avoir fomenté un attentat contre le poste de police. Sa peine est commuée en travaux forcés à perpétuité. Durant son incarcération il s'instruit et perfectionne sa formation politique. La révolution de 1917 lui permit de retrouver la liberté. De retour à Gouliaï-Polié, il fonde une Union paysanne et procède à l'expropriation des grands domaines agricoles et des usines, dans la région qu'il contrôlait, établissant des communes rurales autonomes. Chaque commune était dotée d'une superficie de terre correspondant à ce que ses membres pouvaient cultiver. Le gouvernement provisoire d'Ukraine ne pouvait pas s'opposer à la mise en œuvre de l'anarchie dans cette province. La question de l'indépendance de l'Ukraine par rapport à la Russie fut vite un problème. Les nouveaux maîtres de Russie ne voulaient pas se séparer de leur grenier à blé.

Dans ces conditions des combats incessants vont avoir lieu pendant des années au rythme des flux et reflux des divers combattants : Troupes d'occupation austro-allemandes, bandes de l'Hetman Skoropadsky, armées blanches de Denikin puis celles de Wrangel, s'emparant des villes, les reperdant, multipliant les massacres, les pogroms, les pillages. Les éléments d'intervention de l'Armée rouge se livreront dans le pays à de brutales répressions. La tchéka fit régner un tel régime de terreur chez les paysans ukrainiens que le gouvernement soviétique dut se résoudre à constituer une commission, spécialement chargée d'enquêter sur les agissements en Ukraine de cet organisme policier, sinistre instrument de la terreur rouge. En 1918, le pouvoir bolchévique se sentant assez fort supprime les opposants libertaires puis les socialistes révolutionnaires. Makhno venu s'informer à Moscou de la conduite à tenir dans sa province n'eut pas de réponse satisfaisante. Il résolut donc de mettre en pratique sa propre solution : la guerre des paysans. Si le mouvement Makhnoviste ne pouvait espérer aucun secours des partis étatiques, en revanche il était en droit de compter sur une aide de la part des groupes anarchistes des villes. Malheureusement, les préjugés antiorganisationnels, profondément ancrés dans les milieux libertaires, ne permirent pas à la makhnovchtchina de sortir de son isolement. Comment faire admettre aux intellectuels et théoriciens anarchistes que la guerre, avec la stricte organisation qu'elle implique, pouvait passer pour un moyen d'action compatible avec les finalités de l'anarchie? Makhno pratiqua une guérilla terriblement efficace avec son armée de 20.000 hommes équipée en partie grâce à des armes prises à l'ennemi.

Makhno contribua efficacement à la lutte contre les armées blanches de Denikine et Wrangel. Malgré cela, l'implantation d'une société paysanne libertaire dans la région contrôlée par Makhno, de même que l'autonomie des makhnovistes, portaient trop ombrage à un pouvoir central de plus en plus jaloux de ses prérogatives pour être tolérées plus longtemps. Un conflit sanglant ne tarda pas à éclater entre les partisans de Makhno et l'Armée rouge. Après la prise de Gouliaï-Polié par les rouges, Makhno s'enfuit avec une poignée de cavaliers. Traqué, malade, blessé il parvint pourtant à échapper à ses poursuivants. Il trouva exil en France où il mourut en 1934. L'aventure de la Makhnovchtchina subit les condamnations des propagandistes et des historiens soviétiques. L'image de l'anarchiste ukrainien est singulièrement floue. D'autant plus que la Makhnovchtchina, née de la Révolution et de la guerre civile, tient à la fois de la guerre d'indépendance et du mouvement libertaire, deux types d'action difficiles à concilier. Ce qui est sûr, c'est que Makhno, chef de guerre, fut tout autant un anarchiste authentique, conscient de l'importance primordiale de la liberté sociale. A la manière de ce qui se produira plus tard dans l'Espagne de la guerre civile, Makhno réussit à installer en Ukraine un embryon de société rurale libertaire.

En plus des conditions historiques et d'un rapport de forces nettement défavorables à l'insurrection ukrainienne, le conflit du bolchevisme et du makhnovisme a illustré le caractère absolument inconciliable de deux conceptions de la révolution. Le point de vue marxiste d'un coté, axé sur le prolétariat ouvrier, conçu comme classe universelle révolutionnaire, de l'autre, un anarcho-populisme paysan. C'est la politique qui a vaincu Makhno et ses paysans anarchistes. Les sociétés agricoles libertaires d'Espagne succomberont un jour elles aussi, pour les mêmes raisons, et sous les coups des mêmes adversaires.


II. Tiré du site http://www.lautodidacte.lautre.net/fedana/drapeau/dn15-16.html


LA MAKHNOVTCHINA.

De 1918 à 1921, un mouvement révolutionnaire paysan prit de l’ampleur en Ukraine et lutta à la fois contre l’oppression bolchevique et bourgeoise. Un militant anarchiste ukrainien, Nestor Makhno, devint la figure incontournable d’une partie de ce mouvement insurrectionnel, qui fut appelé mouvement makhnoviste ou Makhnovtchina.

Contexte historique.

A la fin du mois de février 1917, excédé par une guerre qui n’en finissait plus et une famine qui s’accentuait, le peuple russe détruisit en moins d’une semaine la domination tsariste. Un gouvernement bourgeois fut constitué, le gouvernement Kérensky, qui réussit tant bien que mal à se maintenir au pouvoir jusqu’en octobre 1917. Trop timoré, refusant d’arrêter la guerre et incapable de régler les problèmes politiques et économiques, ce gouvernement de fantôches fut renversé par les masses populaires russes le 25 octobre, et cela sous l’impulsion du parti bolchevik. Les bolcheviks bénéficièrent de l’appui de l’armée, des Soviets (conseils d’ouvriers, fonctionnant au début de la révolution sur une base autogestionnaire) et surtout ont pris le pouvoir politique grâce à des mots d’ordres percutants et libertaires : « A bas la guerre ! Vive la paix immédiate ! La terre aux Paysans ! Les usines aux ouvriers ! » Ces deux derniers slogans signifiaient explicitement que la terre et les usines seraient sous le contrôle des paysans et des ouvriers. Cependant, vu que le parti bolchevik, qui détenait l’appareil d’état, prétendait être le seul représentant de la classe ouvrière et méprisait la classe paysanne, il nationalisa et militarisa la production dans les usines et pilla les campagnes…

Sous la « dictature du prolétariat », qui était en fait la dictature du parti bolchevik sur le prolétariat, la bureaucratie étatique, l’armée et la police furent développées à outrance non pas pour lutter contre les armées contre-révolutionnaires, mais plutôt pour permettre aux nouveaux tyrans « rouges » de juguler les velléités de révoltes populaires. Les travailleurs russes furent ainsi sommés, sous peine de mort, au début de l’année 1918, de remettre leurs armes aux autorités militaires bolchévistes.

Après la signature du traité de Brest-Litovsk (3 mars 1918), qui offrait l’Ukraine aux Allemands, les bolcheviks se sentirent en confiance et débutèrent la répression de leurs opposants politiques. Ils s’attaquèrent aux socialistes-révolutionnaires de gauche, qui avaient été leurs alliés, mais surtout commencèrent à éliminer physiquement les anarchistes, qui étaient les seuls à prôner la liberté d’action et d’organisation pour le peuple laborieux. C’est dans cette période historique troublée que le mouvement makhnoviste naquit…

Naissance, développement et extinction du mouvement makhnoviste.

En Ukraine, dans cette région agricole jadis appelée « le grenier de l’Europe » en raison de ses récoltes abondantes, trois forces politiques totalement différentes étaient présentes.

Les bolcheviks, qui après le départ des allemands en décembre revinrent militairement en Ukraine ; il est en effet intéressant de noter que les forces organisées du parti communiste étaient très faibles en Ukraine.

La Pétliourovtchina, un mouvement national autonomiste et bourgeois qui rencontra beaucoup de succès à la fin de l’année 1918, mais se désagrégea par la suite, les paysans et ouvriers ukrainiens désirant manifestement plus qu’une quelconque démocratie parlementaire bourgeoise. Néanmoins, les « pétliourovtzi » réussirent à se maintenir dans certaines parties de l’Ukraine.

Enfin, la Makhnovtchina. Ce mouvement paysan indépendant, essentiellement « actif » dans le sud de l’Ukraine, était le seul à œuvrer pour l’émancipation totale des travailleurs, autant à un niveau économique que politique. Dès octobre 1918, l’armée insurrectionnelle makhnoviste lutta à la fois contre les allemands et le gouvernement bourgeois de Petlioura. A partir de 1919, l’intervention militaire importante du général Dénikine, qui voulait rétablir un système monarchiste, compliqua encore la tâche révolutionnaire que se fixaient les makhnovistes et qu’ils mettaient en place dans les régions qu’ils libéraient. Les makhnovistes conclurent un accord militaire avec les bolchéviks, qui commençaient à apparaître militairement dans la région, afin de combattre la contre-révolution dénikinienne. Trahis par l’armée rouge, qui était commandée par Trotsky, les makhnovistes furent obligés, en juin 1919, d’abandonner à Dénikine une partie de l’Ukraine. De juin à décembre 1919, l’armée rouge ayant quitté l’Ukraine, l’armée insurrectionnelle makhnoviste se reconstitua, engagea de nouveau le combat contre l’armée de Dénikine et réussit à la vaincre au prix de luttes acharnées. Enfin, pendant toute l’année 1920 et la moitié de 1921, les makhnovistes combattirent en même temps l’armée blanche de Wrangel, qu’ils vainquirent également et l’armée rouge, qui, trahissant de nouveau un accord militaire parvint à annihiler la résistance paysanne ukrainienne. Les bolcheviks traitèrent les makhnovistes de « contre-révolutionnaires » et fusillèrent impitoyablement toutes les personnes qui éprouvaient de la sympathie pour la makhnovtchina. Pourquoi un tel acharnement destructeur envers d’authentiques révolutionnaires ?

Objectifs de la Makhnovtchina, et les moyens d’actions qu’elle employa.

Même si la makhnovtchina n’était pas composée exclusivement d’anarchistes, il y eut néanmoins beaucoup de militants anarchistes (Makhno, Martchenko, Korilenko, Archinoff, Voline, etc.) qui eurent un rôle prépondérant dans le mouvement insurrectionnel makhnoviste. Les makhnovistes propagèrent en conséquence des idées contradictoires à celles qu’imposaient par la force les bolchéviks dans le reste de la Russie. Ainsi, les makhnovistes refusaient obstinément la dictature d’une organisation politique sur le peuple et préconisaient une auto-administration libre et entière des travailleurs eux-mêmes dans leurs localités, De plus, les makhnovistes désiraient que les Soviets soient totalement indépendants de tout parti politique et qu’ils fassent partie d’un système économique basé sur l’égalité sociale. Il est important de souligner que l’armée insurrectionnelle makhnoviste, si elle s’efforçait de diffuser ces idées, n’exerçait aucune pression sur les paysans pour qu’ils les mettent en place. Cependant, dans la région de Gouliaï-Polié, de nombreuses communes libres furent organisées ; elles étaient basées sur l’entr’aide matérielle et morale, et sur les principes non-autoritaires et égalitaires. Malgré une situation militaire difficile, trois congrès régionaux furent organisés du 23 janvier au 10 avril 1919, qui avaient pour fonction de déterminer les objectifs économiques et sociaux que se fixaient les masses paysannes et de coordonner les efforts pour une réalisation rapide de ces mêmes objectifs. La makhnovtchina fit tout ce qui était en son pouvoir pour encourager, favoriser cette auto-organisation ; signalons également que les makhnovistes permettaient une liberté d’expression et d’association très importante aux socialistes-révolutionnaires et aux bolchéviks, bien que ces derniers aient déjà commencé une répression impitoyable contre les anarchistes russes. Pourtant, le mouvement makhnoviste souffrit de difficultés importantes qui malheureusement empêchèrent une organisation sociale réellement anarchiste des masses paysannes ukrainiennes.

Tout d’abord, la liberté des paysans était garantie par une armée, qui d’ailleurs manqua cruellement d’armes et de munitions ; or, une armée, même composée de révolutionnaires intègres, finit fatalement par devenir un danger, car elle tend toujours à devenir un instrument d’injustice et d’oppression. On peut également reprocher aux makhnovistes une certaine naïveté envers les bolcheviks qui les trahirent par deux fois. Les combats incessants contre les armées blanches et rouges ont donc considérablement nui à une nouvelle organisation sociale durable et c’est la défaite, en 1921, de l’armée insurrectionnelle makhnoviste face à l’armée rouge qui détruisit complètement cette expérience libertaire formidable qu’était la makhnovtchina…

Conclusion : anarchisme et marxisme, deux visions totalement opposées de la révolution…

A travers ce bref exposé sur un fait historique peu connu, nous pouvons dégager ce qui nous différencie fondamentalement des marxistes. D’un point de vue théorique, les marxistes estiment nécessaire une étape transitoire, la « dictature du prolétariat », un Etat ouvrier qui obligerait même contre leur gré les masses à être « révolutionnaires ». Nous, anarchistes, pensons qu’il faut transformer les bases économiques et sociales de la société sans avoir recours à l’Etat, qui est une source perpétuelle d’oppression. Nous préconisons par conséquent une association librement consentie et fédéraliste des travailleurs, des chômeurs, des étudiants, etc., afin de renverser le système capitaliste, l’oligarchie politique étatiste et de reconstruire après cela une nouvelle société, où aucun ne pourra exploiter ou gouverner un autre homme. D’un point de vue pratique, nous ne pensons pas comme les marxistes que la « fin justifie les moyens », mais que la réalisation d’un idéal dépend étroitement des moyens qu’on a utilisés pour y parvenir. Enfin, les anarchistes ne pensent pas être « l’avant-garde éclairée du prolétariat », et ne veulent surtout pas diriger les mouvements sociaux, les infiltrer, mais plutôt proposer une autre forme d’organisation sociale à ceux qui luttent contre ce système barbare et aider ces mouvements à ne pas tomber dans le réformisme mou et consensuel qui sévit actuellement…





 

Jean Maiboroda