Les 3 carrières de Charles André Pozzo Di Borgo, "le Corse du Tsar"

Jeudi 12 Octobre 2017

Les 3 carrières de Charles André Pozzo Di Borgo, "le Corse du Tsar"


Avertissement :  

L'auteur de ce texte (Jean Maïboroda) n'est pas historien, et ne saurait avoir la prétention de l'être. 
Son seul désir est de contribuer, dans la mesure de ses moyens, à faire sortir de l'ombre un contemporain de Napoléon relativement méconnu: Charles André Pozzo Di Borgo.
 
Pozzo Di Borgo  est un personnage emblématique dans la mesure où, d'une autre manière que Napoléon, il  a représenté à un moment donné de l'Histoire, un lien étroit entre la Corse et la Russie. 
 
 
LES TROIS CARRIERES DE CHARLES ANDRE POZZO DI BORGO
 
 
  JUIF ERRANT DE L'ANTI-BONAPARTISME ET FOSSOYEUR DE NAPOLEON

 
 
Les hagiographies consacrées au génie de Napoléon se comptent par milliers. Mais il est un autre personnage de son époque largement moins honoré par  les historiens, et quasi inconnu  des Français.
Il s'agit de Carlo Andrea Pozzo Di Borgo, qui fut l'ami de jeunesse du petit Buonaparte avant de devenir son rival dans le contexte "étriqué" de leur île natale, puis son ennemi implacable dans le vaste champ de l'Europe d'alors.
Charles André Pozzo Di Borgo fut surnommé, pour avoir été pourchassé à travers l'Europe par les séides et les sbires de Napoléon lancés à ses trousses "le Juif errant de l'anti-bonapartisme".
Afin d'assouvir sa "vendetta" à l'encontre de son compatriote corse devenu empereur des Français, Pozzo Di Borgo se mit au service de la Russie avant de revenir en France à la chute de Napoléon, une chute dont il fut l'un des artisans les plus acharnés.
Charles André Pozzo Di Borgo, fait "comte héréditaire de toutes les Russies" par oukaze du  Tsar Nicolas 1er, pour services rendus à la Russie en qualité de diplomate et d'ambassadeur, termina sa carrière comme comte, pair, et ambassadeur de France en Angleterre sous la restauration.
Quelques ouvrages seulement peuvent être répertoriés concernant ce personnage de légende qui poursuivit son compatriote d'une "haine de Corse" , haine au demeurant largement partagée. (1) 
Le dernier ouvrage en  date, dû à la plume de l'éminent historien VERGE FRANCESCHI donne à  Charles André Pozzo Di Borgo sa juste place dans le contexte corse, dans le contexte français et dans le contexte européen de son époque.


____________
 
Mais avant de nous intéresser à celui qui fut un diplomate prestigieux au service d'une Europe coalisée contre Napoléon, il n'est pas inutile ou inopportun de "revisiter" Napoléon à la lumière des écrits qui le dépeignent de manière moins complaisante ou laudative que ne le font ceux qui chantent sa geste.
En la matière, deux historiens iconoclastes ont fortement relativisé ses mérites et ses exploits.
 
Je citerai en premier lieu Roger Caratini, (1924 - 2009), corse comme l'empereur.
Roger Caratini, par ailleurs "rédacteur en chef" des 23 volumes de l'encyclopédie Bordas, a consacré à Napoléon en 2002 un ouvrage incisif (et controversé), intitulé "Napoléon, une imposture" dans lequel il n'a pas hésité à le comparer à Hitler, ce qui a fait quelque bruit dans le Landerneau local et lui a valu l'indignation, voire une sorte d'excommunication de la part des historiens faisant autorité dans le docte cénacle de ses confrères "établis".
L'éditeur (Archipel – 2002) présente ainsi l'ouvrage incriminé:
" La première dictature militaire des temps modernes, la liberté bafouée par une police secrète d'État, la censure de la presse, le rétablissement de l'esclavage aux Antilles, les "décrets infâmes " contre les juifs, la mort de près de deux millions de soldats français, le mensonge du Code civil. [….] Roger Caratini démonte, pièce par pièce, la plus monumentale construction "mythologique" de l'Histoire de France".
 
_______________
 
En dehors de Caratini, un autre iconoclaste a fortement "écorné" la légende de l'empereur. Il s'agit d'Henri Guillemin, historien plus difficile à contester, encore qu'il ait été accusé d'esprit partisan du fait de ses engagements politiques, engagements d'ailleurs parfaitement assumés.(2) 
Henri Guillemin (1903-1992), briseur de statues vénérées (notamment celles de Jeanne d'Arc et de Napoléon), ou thuriféraire excessif (notamment de la Révolution française et de la Commune de Paris), fut un "vulgarisateur" honni par les historiens élitistes,  un talentueux narrateur, un conférencier aussi brillant que démystificateur, et un auteur prolifique.
Il eut le mérite, dans le tsunami hagiographique consacré à l'empereur, de nous décrire un personnage moins reluisant et "merveilleux" (au sens littéral du terme) que celui décrit et chanté dans les  panégyriques et les dithyrambes consacrés à Napoléon.
Ses diatribes féroces à l'encontre de ce dernier  lui ont valu d'être "gratifié" d'une commisération dédaigneuse de la part de ses confrères installés dans l'académisme de l'historiographie nationale, d'être frappé d'ostracisme par les "bien pensants" de l'histoire officielle, et de soulever l'indignation (souvent doublée de furieuse colère) des "Bonapartistes" insulaires, toujours inconditionnels en leur béate glorification de l'Empereur.
 
Lire Caratini, écouter les diatribes de Guillemin, constituent donc une sorte d'antidote à la "napoléomania" qui a inondé et inonde toujours la France, et à fortiori la Corse.
Ceci étant, l'objet premier de mon propos n'est pas de mettre en évidence le fait que l'aventure napoléonienne peut se décrire à la manière de Syméon Metaphraste, mais de contribuer modestement à sortir de l'ombre un personnage volontiers oublié : Charles André Pozzo Di Borgo.
 
__________
 
Napoléon et Carlu Andria Pozzo Di Borgo symbolisent respectivement, de manière spécifique, le lien entre la France, la Corse et la Russie.
Il est inutile de rappeler la façon dont le petit Corse devenu Empereur des Français s’est inscrit dans l’histoire de ces relations: la  tragique campagne de Russie est dans toutes les mémoires.
Par contre, Charles André Pozzo Di Borgo (1764 -1842) est curieusement mal connu en Corse, et moins encore connu en Russie, sauf dans des cercles d'initiés.
En Corse, le "bonapartisme" ambiant l’a, jusqu'à nos jours, présenté comme un traître; en France, une telle vision n'est pas inexistante, tandis qu’en Russie, le serviteur des Tsars, quasi oublié, s’efface largement devant un Napoléon presque mythifié. 
Or, Charles André Pozzo Di Borgo a, pour ainsi dire, vécu trois carrières différentes mais relativement imbriquées :
• une carrière corse,
• une carrière européenne, pour ne pas dire internationale, sous le règne de deux Tsars.
• une carrière française au service de la monarchie restaurée.
 
 
LA CARRIERE CORSE
 
 
Carlu Andria POZZO DI BORGO, né à ALATA en 1764, mort à Paris en 1842, était de quatre ans plus âgé que Napoleon Bonaparte, dont il a été  le voisin domiciliaire, si ce n'est l'ami, avant de devenir son ennemi acharné.
Napoléon était de lointaine origine italienne. Pozzo Di Borgo était, lui, de souche corse plus avérée.
Leur extraction nobiliaire relativement modeste et leur qualité de Corses leur valurent d'ailleurs d'être traités avec une certaine condescendance, voire avec un certain mépris par la "grande" noblesse française.

Les deux hommes ont, dans leur jeunesse, été séduits par le charisme et les idées de Pascal PAOLI, éphémère dirigeant d'une nation corse indépendante, libérée du joug génois en 1755 mais tombée sous la domination française en 1769.
Tandis que le "paolisme" de Bonaparte a cessé dès 1792/93, celui de Pozzo a perduré au moins jusqu'en 1796.
La vie politique de Charles André Pozzo di Borgo a été largement induite par la haine qu'il vouait à Bonaparte devenu Napoléon.
Leur rupture, officialisée en 1792, s'explique notamment :
• par la différence de leur formation (le premier ayant fait ses études successivement au couvent de Vico, au collège d'Ajaccio puis à l'université de Pise, et le second ayant été dès l'âge de neuf ans élève d'une école militaire française).
• par des raisons provenant de leur ambition personnelle, "qui les portait simultanément à s'affirmer dans le petit cadre (si étroit) de la Corse" (Yvon Toussaint - "L'autre Corse") 
On peut dire à ce propos que Bonaparte avait opté plus rapidement pour une carrière française et que Pozzo est resté plus longtemps fidèle aux idéaux paolistes.
• par leurs choix respectifs concernant la révolution française et le sort de la monarchie, Bonaparte ayant choisi le camp des jacobins et Pozzo celui des monarchistes modérés (il fut notamment l'ami de Mirabeau).
- Carlo Andrea Pozzo di Borgo est à l'âge de 25 ans, secrétaire en charge de la rédaction des cahiers de doléance au titre de la noblesse insulaire (États généraux de 1789).
- Il est député extraordinaire à la constituante française avec l'aval de Pascal Paoli (Consulta d'Orezza- 1790).
- De nouveau député (à l'assemblée législative française) avec la bénédiction de Paoli (1791) mais dès lors en opposition idéologique avec Bonaparte, qui choisit pour sa part le camp des jacobins.
- Grâce à Paoli, il devient en 1792 "Procureur général syndic" de la Corse (équivalent de nos jours de Président de conseil général et de Préfet).
- Toujours avec Paoli, il est un acteur très engagé dans la rupture de "tous les liens avec la France". Lors de la consulta du 10 juin 1794 il compte parmi les instigateurs d'une libre association avec l'Angleterre et il est corédacteur de l'acte constitutionnel voté le 19 du même mois, instituant un royaume anglo-corse.
Durant l'éphémère royaume anglo - corse (1794-1796),  Pozzo se voit confier la présidence du Conseil d’État, devenant ainsi le premier personnage politique de l’île.
Carlo Andrea Pozzo di Borgo a connu avec Pascal Paoli des relations complexes, allant de l'attitude féale du début à des comportements moins empreints de fidélité lors de l'épisode anglo-corse. On le soupçonne d'avoir quelque peu trahi son mentor vieillissant, ce dont il s'est toujours défendu. On peut effectivement penser que Le Vice-roi Elliot favorisait Pozzo au détriment de Paoli, qui lui inspirait moins confiance du fait de son passé "indépendantiste".
Quoi qu'il en soit, lors de l'évacuation de l'île par les Anglais (25 octobre 1796), tous deux, à la faveur du retour de la France, étaient proscrits et pourchassés. Tandis que Paoli rejoignait l'Angleterre, Pozzo fuyait à travers l'Europe à la recherche d'un asile sûr.
 
LA CARRIERE RUSSE ET EUROPEENNE
 
La France ayant rétabli sa présence en Corse, Pozzo di Borgo, exclu de toute amnistie, était contraint d'émigrer. Après avoir séjourné à Vienne et Rome, poursuivi par la vindicte napoléonienne, il aboutit à Saint Petersbourg en 1804, où, remarqué par le Tsar Alexandre 1er, il se voit confier une série de missions diplomatiques délicates.
Après un court intermède anglais (1812-1814) il est de nouveau au service d'Alexandre 1er, servant même dans son armée (colonel peu après Austerlitz, il a grade de général  lorsqu'il assiste à la bataille de Waterloo) tout en poursuivant des activités de diplomate chargé de missions secrètes ou officielles. Il participe au Congrès de Vienne (octobre 1814 - juin 1815) qui redessine la carte de l'Europe postnapoléonienne et où il s'active à durcir les clauses défavorables à Napoléon.
Il est nommé ambassadeur de Russie en France en 1814 et le restera jusqu'en 1834.
Il est fait "comte héréditaire de toutes les Russies" par oukase du Tsar Nicolas 1er (1827)
 
LA CARRIERE FRANCAISE
 
A la faveur de la défaite napoléonienne et de l'entrée des Alliés à Paris (1814), il devient membre du gouvernement provisoire. Il participe au retour de Louis XVIII exilé à Londres et le soutient activement lors de la première restauration. Durant les "cent jours" il suit Louis XVIII en Belgique et reprend sa place auprès de ce dernier lors de la seconde restauration en 1815 (chute définitive et exil de l'Empereur). Il est fait comte en 1816 et Pair de France en 1818. Sous le règne de Charles X  (1824-1830) il perd un peu de son influence, qu'il retrouve avec Louis Philippe. Pozzo est nommé en 1835 ambassadeur de France en Angleterre. Mais il abandonne ce poste en 1839 pour des raisons de santé et rentre définitivement en France où il meurt le 15 février 1842, à l'âge de 78 ans.

____________________



(1)     cf.  "Pour mieux connaître Pozzo Di Borgo"   - Article voisin - Même rubrique.
(2)     Radio Télévision Suisse archives      https://www.rts.ch/archives/dossiers/henri-guillemin/3477989-napoleon.html 

Document actualisé 2017



 
___________________________________________________________________________________________________



 


SORTIE DU FILM "Pozzo di Borgo - Le Corse qui a façonné l'Europe".

 

 
 
POZZO DI BORGO "A L'OMBRE DES EMPEREURS"
Le Corse qui a façonné l'Europe


Réalisation : Tania Rakhmanova 
Production : Vision Internationale Corsica 
André Waksman 
Coproduction : France 3 Corse/Via Stella 


P.S : 

Pour la filmographie d'André WAKSMAN, cf : https://waksmana.com/portfolio/filmographie/ 

S'agissant de Tania Rakhmanova : 
 Tania Rakhmanova est l’auteure de nombreux documentaires télévisés, dont La Prise du pouvoir par Vladimir Poutine (2005, prix du meilleur documentaire au Festival international du film d’histoire de Pessac, nominé aux EMMY International). Elle a aussi réalisé The alternative Rock and Roll Years (2003, Discovery international), Les Aventures du Grand Blond dans le Grand Nord (1990, avec Pierre Richard), Roms, le premier peuple européen (2011, France 3)...  (https://www.filmsdocumentaires.com/auteurs/1226-tania-rakhmanova?order=views) 

Rappelons que Tania Rakhmanova est la réalisatrice du  film "LETTRE D'UN RUSSE DE CORSE" , qui  retrace l'arrivée et l'installation en Corse des migrants du RION. 


P.S : quelques privilégiés, parmi lesquels compte l'auteur de l'article, ont pu visionner le film consacré à Charles André Pozzo Di Borgo, film documentaire jugé absolument remarquable. 
Il retrace de manière à la fois exhaustive et impartiale la carrière de  Charles André  POZZO dI BORGO et mêle adroitement des séquences corses et des séquences russes. 
Le concours de l'éminent historien  Vergé-Franceschi, par ailleurs brillant conférencier,  et de deux historiens russes, ne manque pas d'apporter à ce "film-documentaire" une note de rigueur scientifique qui s'ajoute aux témoignages directs des descendants du Comte Pozzo Di Borgo.
 
 
Mardi 12 Septembre 2017
Jean Maiboroda







___________________________________________________________________________________________________

 



 

Charles André POZZO DI BORGO
par l'historien Vergé Franceschi

 
 
Nous devons à la plume de l’historien Vergé - Franceschi un remarquable ouvrage consacré à Charles André POZZO DI BORGO. 
Cet ouvrage a fait l’objet d’un article élogieux dans la presse locale (CORSE MATIN en date du  6 octobre 2016)


CORSE MATIN intitule l’article (signé Véronique Emmanuelli)  : « Charles André Pozzo Di Borgo sur le devant de la scène » en l’explicitant par ce sous-titre : La postérité a souvent négligé l’ambassadeur originaire d’Alata, à la périphérie d’Ajaccio. L’injustice biographique est désormais réparée grâce à un ouvrage passionnant  de Michel Vergé Franceschi, professeur des universités. 


_______________



L'ouvrage est présenté ainsi par l’éditeur (Payot) :
 
 
Pozzo di Borgo, l'ennemi juré de Napoléon

Michel VERGE-FRANCESCHI et Anna MORETTI 
Préface de : Jean TULARD 
Genre : Histoire (Bio Payot) 
Collection : Biographie Payot 
Grand format  | 414 pages.  | Paru en : Octobre 2016  |                

Première biographie française consacrée à celui que l'on surnomma « l'autre Corse », Carlo Andrea Pozzo di Borgo (1764-1842), éternel expatrié, général dans l'armée russe, diplomate dans les cours de Saint-Pétersbourg et de Londres, qui voua toute sa vie une haine féroce à son compagnon d'adolescence à Ajaccio : Napoléon. 
Avec une préface du grand spécialiste en France de Napoléon, Jean Tulard. 


_______________


L'ouvrage présenté par amazon :
https://www.amazon.fr/Pozzo-Borgo-Lennemi-jur%C3%A9-Napol%C3%A9on/dp/222891651X


Cousin pauvre mais noble de Napoléon Bonaparte, étudiant logé à Ajaccio par "Madame Mère", Carlo Andrea Pozzo di Borgo (1764-1842) entretient avec lui une belle amitié d'enfance, avant de lui vouer une haine tenace, une "haine de Corse" comme la qualifie Talleyrand, qui tourne à l'obsession. Disciple de Paoli, resté fidèle à une Corse anglaise, le brillant avocat est contraint de s'exiler à la Révolution. Il sillonne alors l'Europe entière à la recherche d'alliés avec pour seule idée en tête : faire obstacle à "l'usurpateur". A Saint-Pétersbourg, ce diplomate hors pair et mondain accompli trouve l'oreille attentive du tsar Alexandre Ier qu'il convainc en 1814 d'entrer dans Paris, provoquant l'abdication de Napoléon. Présent au Congrès de Vienne, il y joue un rôle actif, observe une dernière fois à Waterloo son ennemi juré depuis sa lorgnette, part chercher Louis XVIII à Londres et, en bon catholique et légaliste convaincu, rétablit les Bourbons. Il meurt à Paris en son magnifique hôtel de la rue de l'Université après avoir été, pendant presque trois décennies, ambassadeur de Russie à Paris, puis à Londres auprès de la reine Victoria (1835-1839). Sur la base d'archives inédites, en Corse, à Londres et à Saint-Petersbourg, Michel Vergé-Franceschi est parti sur les traces de ce personnage infiniment romanesque, dont Karl Marx dit qu'il fut "le plus grand diplomate russe de tous les temps".



 
 
 
___________________________________________________________________________________________________
 

Pozzo Di Borgo, vu de Russie


 

 
Notre amie Jeanne Aroutiounova, Présidente de l'Association des Enseignants de Français de Russie, nous fait parvenir  une note relative à Charles André Pozzo Di Borgo, rédigée par une historienne de sa connaissance,  Elena Linkova, Maître de conférences à l'Université russe de l'amitié des peuples.  
C'est avec plaisir que nous reproduisons ce texte qui témoigne du regain d'intérêt porté à C.A. Pozzo Di Borgo en Russie, pays au bénéfice duquel il a exercé ses incontestables talents de diplomate. 



 
Un Français au service de la Russie :  l'activité diplomatique de Pozzo di Borgo 
et la politique étrangère russe au début du XIXe siècle.

  
Depuis le milieu du XVII° siècle, quantité d’étrangers, dont de nombreux Français, sont entrés au service de la Russie. Certains d'entre eux y ont fait souche, et leurs descendants ont modifié leurs noms d’origine en les "russifiant". 
Au fil du temps, la Moscovie "barbare", en dépit des appréciations négatives données par les voyageurs et les diplomates européens, est devenue un centre d'attraction pour les étrangers. Ainsi, au milieu du XVIIIe siècle les Européens, en particulier, les Français n’étaient pas une rareté près de la cour des souverains russes. Certes, la première moitié du XVIIIe siècle en Russie fut une période marquée par une certaine prééminence des Allemands, du fait des relations dynastiques ; mais la culture française, la mode, la philosophie,  commencèrent à cette époque  à s’ancrer solidement dans la noblesse russe. 
  
Au XIXe siècle, l'intérêt des Français pour la Russie présenta aussi un caractère "utilitaire" et pragmatique. Un grand nombre de personnes originaires de  France s'installèrent en Russie pour offrir leurs services tant dans le service public, que dans la vie économique de l'État. 
Les Français ont ainsi apporté leur contribution dans le développement de l'industrie, et dans la modernisation de la Russie; ils ont contribué à l'élargissement des contacts culturels et humanitaires entre les peuples de la Russie et l'Europe Occidentale. 
  
L'apogée de l'émigration française en Russie fut la période du règne de l'impératrice russe Catherine II, et en particulier les années 1780 - 1790. 
En cette époque, les royalistes français, en cherchant protection dans un pays monarchique, sont venus nombreux en Russie. 
Il est à noter que pour les Russes les populations du Piémont, de Savoie, et de Corse étaient également considérées comme Françaises. 
Le service militaire en Russie sous le règne de Catherine II semblait très attirant. Par exemple, le jeune lieutenant Napoléon Bonaparte, en 1788, aurait désiré servir comme volontaire dans l'armée russe. Cependant, à cette période, a été publié un décret stipulant que l'intégration des volontaires étrangers était accompagnée d'une diminution de rang, ce qui aurait constitué un obstacle pour Napoléon. 
  
Cette époque est marquée aussi par la naissance de la colonie francophone de Moscou. Toutefois, Catherine II a organisé l’installation des Français en Russie, en lui assignant une destination plutôt rurale qu'urbaine, à la différence de l’immigration du temps de Pierre Ier
Les immigrés furent invités à s’établir principalement dans les territoires vides, surtout sur ceux qui étaient recommandés par le gouvernement. C’est pourquoi il y eut beaucoup de Français parmi les habitants dans la région de Volga, au Sud de la Russie. Plusieurs nobles immigrés sont devenus gouverneurs des villes de cette région. 
De nombreux représentants des familles nobles françaises ont choisi la Russie comme seconde Patrie. Citons entre autres : Emmanuel-Armand de Richelieu, Charles-André Pozzo di Borgo, François Xavier de Maistre, Guillaume Emmanuel Guignard de Saint-Prix, Charles de Lambert, Alexander Louis de Langeron. 
Les activités, la carrière et la destinée des Français qui se sont mis au service de la Russie ont fait l'objet de nombreux travaux scientifiques se rapportant à l'histoire de l'émigration européenne aux XVIIIe-XIXe siècles en Russie, et particulièrement à l'histoire des relations russo-françaises sous l'angle démographique et culturel. 
  
Dans ce contexte, il est parfaitement logique de s’intéresser à la personnalité et aux activités de Charles-André Pozzo di Borgo, qui a contribué largement non seulement au développement des relations russo-françaises, mais qui a aussi influencé l`évolution de la politique étrangère russe dans les années 1810-1830, période  qui a connu de fortes tensions internationales, et des bouleversements politiques importants en Europe. 
  
Charles André (Carl Osipovich) Pozzo di Borgo était une personnalité politique et publique française, né en Corse, qui fut initialement un combattant actif pour l'indépendance de son île à la fin des années 1780 - début des années 1790. 
En 1799 Pozzo di Borgo a accompagné Alexandre Souvorov pendant la campagne italienne, comme partisan de la coalition anti-française. 
En 1805, l'empereur Alexandre Ier, qui a satisfait la demande du Corse, l'inscrit au service de la Russie, au Collège des Affaires étrangères avec le grade du conseiller d'État. En choisissant la citoyenneté russe Pozzo di Borgo a déclaré : "De tous les gouvernements, de tous les États, au service desquels je voulais me consacrer, j'ai préféré la Russie, du fait de l'énorme échelle qui caractérise  les réalisations dans un si vaste empire ..." 
Ainsi commence la carrière de Pozzo di Borgo, diplomate russe, ambassadeur à Vienne, Naples, Stockholm, ambassadeur plénipotentiaire de Russie en France. 
Les conceptions de Pozzo di Borgo ont eu un impact considérable sur le développement de la doctrine russe, en particulier en direction de son secteur occidental. Les représentants du Ministère russe des Affaires étrangères, en particulier, K.V. Nesselrode et son cabinet recevaient ses informations concernant la situation en Europe de l'Ouest, surtout en France et en Grande Bretagne. Dans les notes et les lettres de Pozzo di Borgo on peut trouver notamment son opinion sur les questions polonaise et orientale, sur les relations russo-françaises, et sur les événements révolutionnaires en Europe. 
Alexandre Ier, en nommant Pozzo di Borgo comme envoyé à Paris, lui a accordé une confiance illimitée, et a analysé d`une façon très détaillée toutes ses dépêches. En 1814, l'envoyé a présenté une note sur la situation en Europe, et à la fin de cette année il a participé au Congrès de Vienne. Au début de 1826 Pozzo di Borgo a présenté une note similaire au nouvel empereur russe Nicolas Ier
Dans ce document le diplomate a notamment exposé les données des relations russo-britanniques, il a insisté sur le rapprochement de la Russie et de la France, et sur la possibilité de la propagation de la révolution en Europe. 
En 1835, il a été nommé comme ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire à la cour d'Angleterre, où il a dirigé les négociations sur les questions orientales et grecques, et en 1837 il a rédigé une note sur l'état des choses en Angleterre, ses traditions et ses ordres. Il est resté à ce poste jusqu'à 1839, quand il est rentré en France où il a vécu à Paris jusqu'à sa mort en 1842. 
Pozzo di Borgo a été très clairvoyant.  Diplomate de talent, il a averti Nicolas Ier de la possibilité de collusion entre l'Angleterre et la France sur la question d'Orient. Cependant, à la fin des années 1830 un avertissement similaire n'a été entendu ni par Nicolas Ier, ni par K.V. Nesselrode. 
Les rapports de Pozzo di Borgo sur l'état des affaires en France et le gouvernement Polignac étaient également "prophétiques", car le diplomate a évoqué la possibilité d`une nouvelle révolution. L'ambassadeur russe avait une opinion extrêmement négative à propos de la nomination de Polignac, qui a déterminé la position anti-russe de l'État français dans la solution de la question d'Orient. En outre, Pozzo di Borgo partageait le sentiment, bien connu en France, que Polignac était un agent du Premier ministre britannique, Wellington. 
La prévision politique, l'analyse historique sont des éléments importants dans l`activité de tout ambassadeur et diplomate. C`est pourquoi les rapports de Pozzo di Borgo sur les événements en France et leur impact possible sur le développement et l'avenir des relations russo-françaises sont extrêmement intéressants. 
Le diplomate constatait l'adhésion de la société française à la Charte octroyée par Louis XVIII en 1814 et il était contre les tentatives du roi Charles X de violer ce document. Il considérait une telle action comme une erreur fatale du roi, qui, dans son "obstination aveugle" poursuivait une politique allant contre "les idées, la morale et les intérêts de la quasi-totalité de ses citoyens." 
Pozzo di Borgo a joué un rôle important dans la reconnaissance par Nicolas Ier du nouveau régime politique en France après la révolution de Juillet 1830, ainsi que la normalisation des relations russo-françaises dans les années 1830. 
Comme on le sait, l'empereur russe a été irrité par les conséquences de l'arrivée au pouvoir de Louis-Philippe d'Orléans. Cependant, le gouvernement russe dirigé par K. Nesselrode a finalement choisi une politique modérée envers la France, ce qui garantissait la paix en Europe. 
À travers les rapports de Pozzo di Borgo, il apparaît que le roi Louis Philippe 1er, parvenu au pouvoir à la suite de la révolution de 1830 qui avait chassé Charles X,  désirait parvenir à la stabilité en Europe. Il s`était avéré que la guerre pourrait mener "à son propre renversement". Donc, selon le diplomate, la Russie ainsi que d'autres pays devraient adhérer à une politique modérée et équilibrée envers la France, afin de ne pas provoquer les problèmes et les contradictions internes français. 
En dépit de la position du gouvernement russe, et à titre personnel de Pozzo di Borgo, il demeurait des dissensions importantes dans les relations entre la Russie et la France. Celles-ci n'avaient pas disparu avec l'arrivée au pouvoir de Louis-Philippe d'Orléans. Il s’agissait notamment de la question polonaise, de la révision éventuelle du traité de Vienne, de la russophobie dans la société française, associée à la répression de l'insurrection polonaise en 1831. 
Ces événements ont été vécus par Pozzo di Borgo comme une tragédie personnelle, dominée par sa frustration quant à la restauration des relations russo-françaises. 
Il constatait avec regret : "la France d'aujourd'hui n`est pas ce qu'elle était en 1815, quand elle était reconnaissante à Alexandre Ier, lequel avait sauvegardé son territoire, et son honneur national." 
Sans aucun doute, le talent de Pozzo di Borgo, ainsi que celui de nombreux autres Français entrés au service de la Russie, étaient fort appréciés en Russie. 

Force est de constater que la Russie est devenue une seconde Patrie pour tous ceux qui ont influencé d’une façon positive le développement de l'État russe, sa diplomatie, sa culture et sa pensée sociale. 
- On peut rappeler Jean-Baptiste Prévost de Sansac, marquis de Traversay. Devenu amiral russe, commandant en chef de la flotte de la mer Noire, Jean-Baptiste de Traversey (1754-1831) connu sous en Russie le nom d' Ivan Ivanovitch Traversay) fut le fondateur du port et gouverneur de la ville de Nikolaïev, dans laquelle il organisa une police municipale, les services fiscaux, développa la vie culturelle et créa un service hydrographique nommé "Dépôt des cartes". Auprès de ce service, il établit un cabinet des antiquités, une imprimerie et un service de lithographie, ainsi qu’une bibliothèque. 
En 1815 il devint ministre de la Marine de Russie. Pendant cette période la flotte de la Baltique s'est dégradée, non de son fait, mais du fait des restrictions budgétaires imposées par les conséquences financières de la guerre. Cela a valu au ministre le sobriquet de "ministre de la flaque d'eau du Marquis", celui de la navigation de la flotte dans une portion réduite de la Baltique. 
- Un autre exemple de Français entré au service de la Russie : Louis Alexandre Andrault de Langeron. Admis à servir dans l'armée russe en 1790 avec le grade de colonel, il a lutté contre la France révolutionnaire, et a participé aux campagnes étrangères de l'Empire russe. Après 1815 il est devenu gouverneur militaire de Kherson et maire d'Odessa. 

Mais, pour en revenir à Pozzo Di Borgo, il faut noter que que son talent diplomatique a eu un impact certain sur l'orientation et le cours de la politique étrangère russe. 
Malheureusement, l'Empereur de Russie, prisonnier des engagements de la Sainte Alliance de 1815 (Prusse, Autriche, Russie), n'a pas suivi les jugements prophétiques de Pozzo di Borgo, ce qui a conduit, plus tard, non seulement aux complications de la question d'Orient, mais aussi à la guerre de l'Angleterre et de la France contre la Russie pendant la guerre de Crimée (1853-1856). 
 
  
  
  
 
 
Dimanche 16 Octobre 2016
Jean Maiboroda
       

MARIE FERRANTI
Une haine de Corse. Histoire véridique de Napoléon Bonaparte et de Charles-André Pozzo di Borgo


Collection Blanche, Gallimard
Parution : 16-02-2012

Charles-André Pozzo di Borgo voua, sa vie durant, une haine profonde à son ami d'enfance, Napoléon Bonaparte. Marie Ferranti retrace l'histoire de la relation entre ces deux êtres brillants, ambitieux et fougueux. Alors que Bonaparte embrasse la carrière militaire, Pozzo di Borgo devient avocat, participe à la Révolution avant d'être élu député de la Corse. Il assiste à l'ascension de Bonaparte avec méfiance, avant de s'opposer à lui au point de se mettre au service du tsar de Russie, dont il sera un puissant conseiller – rôle dont Napoléon, après sa chute, reconnaîtra l'importance décisive.
En réalité, Marie Ferranti s'intéresse sans doute moins à Pozzo qu'à Napoléon. C'est bien la figure de l'empereur qui transparaît en permanence à travers le portrait de son ennemi. Si brillant soit-il, le personnage de Pozzo ne peut que s'effacer devant le génie napoléonien.
Voici l'œuvre d'une romancière qui se fait pour l'occasion historienne – à moins que ce ne soit l'inverse – et n'hésite pas à se mettre en scène dans le jeu de miroirs où se reflètent ses deux personnages. Elle nous montre l'Histoire en train de naître au jour le jour dans le creuset des passions humaines.


____________________
 

VALEURS ACTUELLES - HISTOIRE
Jeudi 05 Avril 2012
A propos de l'ouvrage "Une haine de Corse" , de Marie Ferranti.

Par Vincent Freylin

 
Ami d'enfance de Bonaparte, Pozzo di Borgo lui voua une véritable haine. Son rôle peu connu dan sa chute fut pourtant décisif.
« Monsieur Pozzo di Borgo, écrit Talleyrand, est un homme de beaucoup d’esprit, aussi français que Bonaparte, contre lequel il nourrissait une haine qui avait été la passion unique de sa vie, une haine de Corse. »
Carlo Andrea Pozzo di Borgo était de cinq ans l’aîné de Napoléon. Les deux hommes, quoique d’origines différentes, partagèrent, adolescents, un même enthousiasme pour cette petite île dont Rousseau avait prophétisé qu’« elle étonner[ait] l’Europe ». Double portrait que Marie Ferranti brosse avec une fascination évidente, n’hésitant pas à s’investir dans les Mémoires et les archives.
 
En août 1769, lorsque Napoléon voit le jour, la Corse n’est française – après sa cession par Gênes – que depuis mai 1768. Son père, Charles Bonaparte, avait choisi la France contre le parti indépendantiste de Pascal Paoli. Envoyé à l’Assemblée constituante pour y représenter la Corse en 1789, Pozzo se lie d’amitié avec Mirabeau. Ayant dans sa jeunesse participé à la conquête de l’île, celui-ci tient à « réparer les torts qu’il avait causés et l’injustice qu’il avait faite à ce peuple généreux ». Le 15 janvier 1790, la Corse devient un département français.
Exilé depuis 1768 en Grande-Bretagne, Paoli peut regagner sa patrie. Il n’oublie pas la trahison des Bonaparte et soutient Pozzo qu’il fait élire procureur général syndic. Cette défaveur cause la première rupture entre les deux familles. « Napoléon, écrit Pozzo, continua néanmoins à cultiver le général Paoli ; nous nous traitions avec politesse, mais sans confiance telle qu’elle avait existé jusqu’à cette époque. »
Lucien Bonaparte, frère cadet de Napoléon, estimant la rupture avec Pozzo et Paoli absolument nécessaire à la survie du clan, lance contre eux une campagne de dénigrement auprès de la Convention. Meurtri, Pozzo confiera plus tard à Alfred de Vigny que « la source de la haine contre Bonaparte avait été cette dénonciation ». En avril 1793, leurs deux noms sont hués à l’Assemblée. Paoli réplique : « Notre patriotisme de soixante-cinq ans n’est pas soumis à la censure d’esclaves émancipés de trois ans. »
Si, d’après Chateaubriand, « une partie de la puissance de Napoléon vient d’avoir trempé dans la Terreur », Pozzo cherche quant à lui à préserver la Corse de cette folie sanguinaire. Tandis que les républicains sont rejetés, et avec eux Bonaparte, l’île bascule dans l’insurrection. « La jeunesse, la conviction et le désespoir me donnèrent un courage que les années et l’expérience auraient peut-être contenu », dira Pozzo, devenu chef de l’opposition aux commissaires de la Convention. La victoire des insurgés puis le bannissement de Napoléon scellent définitivement leur rupture. Les Bonaparte, « nés de la fange du despotisme, [sont laissés] à leurs propres remords et à l’opinion publique, qui les avait déjà condamnés à l’exécration éternelle et au déshonneur ». Quittant l’île, Napoléon déclare : « Ce pays n’est pas pour nous. » Désormais, il attaque sans retenue Pozzo. La Convention décide l’abandon du département « à [ses] poux et à [sa] rogne ».
Après la prise de Toulon, le 17 décembre 1793, Bonaparte est nommé général. La position de Paoli et de Pozzo se complique. Ils cherchent la protection du roi d’Angleterre. Paoli écrira : «Délivré de tout engagement étranger, je retourne, Sire, sans tâche et sans remords aux sentiments qui me sont personnels et que Votre Majesté connaît depuis longtemps. » Le 15 juin 1794, un royaume anglo-corse est proclamé.
Curieuse parenthèse qui ne durera que deux années mais servira à long terme les visées politiques de Pozzo, cette ambiguë ingérence finira par lasser Paoli qui traitera son compatriote de « despote à [sa] patrie ». En France, après l’insurrection royaliste d’octobre 1795, le Directoire s’installe au pouvoir. Le 2 mars 1796, Bonaparte obtient le commandement de l’armée d’Italie. Une semaine après, il épouse l’influente Joséphine de Beauharnais.
La campagne d’Italie s’ouvre à la fin mars. « Cette conquête de tout un pays avec une poignée d’hommes, écrit Bainville, est un chef-d’oeuvre de l’intelligence. » Bonaparte sort de l’ombre. La Savoie et Nice reviennent à la France. Le 12 mai, Pozzo donne sa démission aux Anglais qui ne tardent pas à quitter la Corse. Sans attendre, les insulaires se rallient à la République française. Napoléon décrète l’exclusion de son ennemi. « Accordez le pardon à tous les égarés, ordonne-t-il, sauf aux membres de l’ancien gouvernement, aux meneurs de l’infâme trahison dont Pozzo fut l’instigateur et qui seront arrêtés et traduits devant le tribunal militaire. »
Pozzo connaît à Londres l’amertume de l’exil, tandis que, sur le continent, Bonaparte vole de victoire en victoire et semble échapper à tout ce qui s’oppose à lui. Le jour du 18 brumaire, il quitte Londres pour Vienne. Nommé Premier consul, Napoléon déclare : « Citoyens, la Révolution est fixée aux principes qui l’ont commencée. Elle est finie. » Pozzo décide d’offrir ses services aux Bourbons. « Il ne faut pas, écrit-il au futur Charles X, regarder comme impossible ce qui serait si fort dans l’ordre. » Son optimisme paraît insensé. Plus le pouvoir de Bonaparte grandit, plus il se sait précieux.
Le 19 février 1800, Bonaparte s’installe aux Tuileries puis impose au Sénat le consulat à vie. Il ne lui manque qu’une couronne. Fuyant toujours plus vers l’est, celui que certains qualifient de “Robespierre à cheval”, Pozzo, se propose au tsar. Il tisse peu à peu un réseau parmi les rivaux les plus acharnés de Napoléon.
Le 18 mai 1804, un sénatus-consulte proclame Bonaparte “empereur des Français”. Pozzo arrive à Saint-Pétersbourg. Le tsar le nomme conseiller d’État. Le 2 décembre 1805 à Austerlitz, la Grande Armée déjoue toutes les prévisions, plongeant les perdants dans la stupeur. Apprenant la nouvelle, Pozzo écrit : « En cinq mois, les malheurs publics ont eu un tel effet sur moi qu’ils ont blanchi la moitié de mes cheveux. »
 
Le 27 octobre 1806, Napoléon entre dans Berlin. En quelques jours la Prusse est écrasée. Menacé, le tsar accepte de traiter avec la France. Pozzo se croit perdu. Il doit quitter Saint-Pétersbourg au plus vite et tente de se réfugier à Vienne, mais le chancelier Metternich le repousse. Il confie au tsar : « Bonaparte n’a pas oublié sa haine de jeunesse. »
En Espagne, la résistance du peuple et du clergé à l’Empire français fait vaciller sa toute-puissance. Pour Talleyrand, « c’est de l’Espagne que l’Europe apprit que Napoléon pouvait être vaincu et comment il pouvait l’être ». Pozzo, maintenant à Troppau en Silésie, ne dissimule plus sa rage. Pourtant, témoigne le comte Ouvaroff, « jamais, on ne le vit rabaisser les talents extraordinaires de l’homme qu’il considérait comme le fléau du monde ». C’était se grandir un peu.
Les portes de l’Autriche, de la plupart des États allemands et de la Russie lui étant fermées, il demande au tsar de pouvoir se rendre à Londres. « Un jour viendra, lui écrit-il, où tous les hommes associés de coeur au sort de la Russie trouveront l’occasion de partager ses dangers, et, j’espère, […] coopérer à son triomphe. » Une fois en Angleterre, il se fait le zélateur du rapprochement des deux puissances séparées par la volonté de Napoléon. Il persuade également Bernadotte, maréchal d’Empire, devenu par adoption l’héritier du trône de Suède, de rejoindre la coalition.
Pozzo espère un affrontement franco-russe. Le 28 juillet 1812, après avoir enfreint l’ultimatum du tsar Alexandre de ne pas franchir l’Elbe, Napoléon entre à Vilna et menace Moscou. Le 18 août, il est à Smolensk, le 14 septembre dans la capitale. Il s’y attarde et se laisse prendre par le terrible hiver. « La fortune m’a ébloui, dira-t-il. J’ai été à Moscou. J’ai cru y signer la paix. J’y suis resté trop longtemps. » Pozzo peut célébrer une victoire doublée d’un retour en grâce. « Après l’incendie de Moscou, l’empereur [Alexandre] m’autorisa et me pressa de venir le joindre. » Le tsar adresse une proclamation à tous : « Si le Nord imite le sublime exemple qu’offrent les Castillans, le deuil de l’Europe est fini. » Pozzo l’aurait inspirée. Entre Stockholm et Londres, il travaille activement au rétablissement des Bourbons. « Dès que Louis XVIII sera remonté sur le trône, dit-il, tous les faquins créés par Bonaparte doivent cesser d’exister. »
Mais Napoléon ne cède rien. « Toutes les pièces de l’Empire semblaient tomber les unes sur les autres. […] L’obstination avait remplacé le talent », écrit Stendhal. Une sixième coalition est financée par l’Angleterre. Murat trahit l’Empereur. L’entêtement de Napoléon le conduit à la ruine. Le 1er mars 1814, le pacte de Chaumont scelle l’entente des alliés. Pozzo croit en la victoire. Deux jours plus tard Paris est occupé. « J’ai entendu le général Pozzo raconter que c’était lui qui avait déterminé l’empereur Alexandre à marcher en avant », écrit Chateaubriand. L’importance de son rôle n’est plus contestable. Nouvel aide de camp du tsar et ministre plénipotentiaire près de la cour de France, il est chargé de ramener Louis XVIII à Paris.
Au lendemain de Waterloo, il rencontre Wellington.
L’épisode des Cent-Jours confirme son intuition que l’île d’Elbe était trop proche du continent. Devant le congrès de Vienne qui redessine la carte de l’Europe, il déclare : « Le délinquant [sera] accroché à une branche d’arbre. » Le 18 juin 1815, Waterloo sonne le glas de l’Empire. Pozzo fait alors preuve d’une grande audace. Le lendemain, passant outre aux ordres du tsar, il va trouver l’Anglais Wellington, qui commande les troupes d’occupation en France, pour sauver la couronne des Bourbons. « On arriva à Paris à tire-d’aile et le Roi fut bombardé à l’improviste au palais des Tuileries », raconte madame de Boigne dans ses Mémoires. Cela fera dire à Louis XVIII : « Est-ce donc toujours un Corse qui nous gouverne ? »
Une pluie d’honneurs s’abat sur lui, de Russie, de France et d’Angleterre. Appuyé par Talleyrand et Wellington, il propose d’exiler l’Empereur déchu à Sainte-Hélène. « Ce n’est pas moi, sans doute, après Waterloo, qui ai tué politiquement Bonaparte ; mais c’est moi qui lui ai jeté la dernière pelletée de terre », se réjouit-il. Son immense ennemi est désormais hors jeu.
Bonaparte reconnaîtra le rôle de Pozzo dans sa chute. « C’est lui, confiera-t-il, à ce qu’on crut, qui a conseillé à l’empereur Alexandre de marcher sur Paris. […] Il a par ce seul fait décidé des destinées de la France, de celles de la civilisation européenne, de la face et du sort du monde. » Et de la sienne, pourrait-on ajouter. Pour Pozzo, si longtemps demeuré dans l’ombre de Napoléon, il ne peut y avoir de plus brillant hommage.



 
 

  

Jean Maiboroda