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RUSSIE



Cent ans d'exode russe. Héritage d'une guerre civile sans merci. Suivi d'une interview d'Alexandre Jevakhoff à propos de son ouvrage : " La guerre civile russe"


Cent ans de l'Exode russe, héritage amer de la guerre civile sans merci

 Il y a 100 ans, l’histoire russe a connu un virage inédit: les bolcheviks ont pris l'avantage dans la guerre civile, poussant des milliers de Russes à quitter définitivement leur Patrie. Pour commémorer le sort de ces réfugiés, le Centre de Russie pour la science et la Culture à Paris (CRSC) organise plusieurs événements dédiés à cet évènement tragique, connu comme «l’Exode russe». Russia Beyond est allé à leur rencontre.

 

Avec une différence de trois siècles, la Russie a traversé deux périodes complexes, communément appelées « le temps des troubles  ». Les intrigues et les rivalités pour le pouvoir suprême, les escarmouches intestines et les invasions étrangères  ont accompagné ces époques. Or, si la dynastie régnante des Riourikides a quitté le pouvoir d’une façon non violente à la fin du XVIe siècle, celle des Romanov a été renversée par le vent révolutionnaire et, ensuite, décimée par les bolcheviks. Un profond schisme a donc divisé la société russe. En effet, les opposants de la Révolution  étaient soit forcés de se soumettre au nouveau pouvoir en subissant les répressions, soit de quitter leur terre natale avec l’espoir de pouvoir un jour y retourner. L’émigration n’a toutefois guère été une solution facile pour eux.

Foyers de résistance et de départ

L'immensité géographique de la Russie a imposé une empreinte particulière au mouvement d’exil : la difficulté de la quitter. La possibilité restreinte de déplacement s’explique par le fait que les différentes régions ont été contrôlées par des pouvoirs belligérants. Il en ressort que les exilés ont connu des pérégrinations sans fin même avant leur départ du pays. En outre, les voies d’émigration se formaient autour des grands camps antibolchéviques, dont la plupart ne cessaient de mener des combats de fond contre l’Armée rouge. En conséquence, l’Exode russe s’est produit tout au long de l’année 1920 simultanément dans plusieurs régions du pays, où étaient situées les forces blanches.

 

Rose des vents: du Nord au Sud 

L’armée du Nord-Ouest, sous le commandement de Nikolaï Ioudenitch, qui s'était battue pour l'ancienne capitale impériale Petrograd, a été forcée de se désarmer au début de 1920. Elle fut obligée de se retirer de Pskov et de se disperser dans la nouvelle république d'Estonie. Le général Ioudenitch lui-même se réfugie d’abord à Londres et, plus tard, s’installe à Nice.

Nikolaï Ioudenitch (1862 – 1933)

Peu après, en février 1920, située en Carélie, l’armée du Nord est contrainte de partir en Norvège sur deux navires et en Finlande par voie terrestre. Dirigés par Ievguéni Miller, plus de 800 militaires et réfugiés civils ont ainsi quitté la Russie à partir des ports de Mourmansk et d’Arkhangelsk. Le lieutenant-général Miller s’exile à Paris avec sa famille et devient un acteur important de l’émigration blanche jusqu’à son enlèvement en 1937  par les agents du NKVD.

Un scénario similaire s'est déroulé à l'autre bout du pays. En Sibérie occidentale et orientale, l’offensive réussie de l'Armée rouge a mis en difficulté les forces contrerévolutionnaires. En même temps, cela a provoqué le retrait progressif des troupes d'occupation japonaises, en causant la défaite rapide de l’armée de l’Extrême-Orient, autrement dit le reste des troupes de l’amiral Koltchak, sous commandant de l’ataman (chef avec des fonctions politiques et militaires chez les Cosaques) Grigori Semionov. 
 

Alexandre Koltchak (1874 – 1920)

Ainsi, plus de 60 000 soldats et officiers blancs avec leurs familles et divers habitants des villages de Transbaïkalie et de la région d’Amour se sont vus dans l’obligation de quitter la Russie. Leurs voies de fuite ont suivi l'itinéraire suivant : en Mongolie et en Chine à travers la ville Manzhouli, pour s'installer à Shanghai et à Harbin, qui deviendra avec le temps la capitale asiatique des Russes à l’étranger, à l’image de Paris en Occident. De nombreux exilés russes en Chine émigrent à nouveau en 1922, surtout à cause de la pauvreté, mais aussi aux États-Unis, au Canada, en Australie, au Mexique, au Brésil et en Argentine.
 

Le dernier bastion des Blancs et l'évacuation massive 
 

Les derniers navires de l’Armée blanche quittent Sébastopol

L’histoire a voulu que la plus grande porte de sortie pour les milliers des partisans de la Russie impériale soit la péninsule de Crimée  et ses ports principaux, ceux de Sébastopol, Eupatoria, Kertch, Théodosie et Yalta. C'est là qu’en novembre 1920 s'est produit l'exode des Russes le plus massif et pourtant le plus organisé. Ainsi, plus de 135 000 personnes ont quitté définitivement la Russie dans des conditions rudes et inimaginables à bord de 126 navires. Parmi les évacués, il y avait environ 70 000 membres de l'armée et de la marine, 6 000 blessés, le reste étant des civils.

 
 

Piotr Wrangel (1878 – 1928)

Cette opération humanitaire a vu le jour grâce à la prévoyance du baron Piotr Wrangel. En avril 1920, après avoir pris ses fonctions de commandant en chef de l'armée blanche du Sud, il a en effet ordonné de commencer les préparatifs pour une éventuelle évacuation. Simultanément, le baron a négocié intensivement avec les autorités françaises au sujet de l’assistance, des emprunts et de l’hébergement des Russes évacués sur les territoires sous contrôle français. Par conséquent, la sécurité de l’évacuation a été assurée par un croiseur français. En outre, le reste de l'armée de Wrangel était stationné en accord avec le commandement français dans un camp sur la péninsule de Gallipoli, en Turquie, et les navires de l’Escadron russe ont été amarrés à la base navale française de Bizerte, en Tunisie. 

Paris, point de chute

L’on ne faisait fait de distinction entre réfugiés et migrants avant les années 1920, quand le nombre des réfugiés russes a dépassé le seuil de 1,5 million partout dans le monde. Au fil du temps, de nombreux exilés, environ 400 000, se sont installés en France, et Paris est devenue la capitale des Russes à l’étranger. Cependant, avant d’y venir, ils ont été forcés de se déplacer constamment, souvent sans papiers ni moyens pour vivre, et tout en étant privés de citoyenneté.
 

Ce n'est donc pas un hasard si le Centre de Russie pour la science et la culture à Paris présente l’exposition photo-documentaire  thématique dédiée à cet évènement historique et préparée par la Maison des Russes à l’étranger Alexandre Soljénitsyne. Ces photos uniques, ces preuves documentaires de l’époque, comme la Une de journaux, ces lettres et documents personnels, numérisés pour la première fois, sont des « perles rares ». Ces dernières, fournies par des descendants d'émigrés russes du monde entier, y compris de France, mettent en lumière les conditions dans lesquelles se sont déroulés l’Exode et les dures premières années en fuite.
 

Actuellement disponible sur le site web  et les pages des réseaux sociaux  du CRSC en deux langues, il est également prévu que l'exposition soit présentée dans les salles du Centre à la fin du mois de novembre, ainsi que dans d’autres pays francophones, où les originaires de l'Exode russe ont laissé leurs traces.
 


 

« Drame de la division du peuple »

Logo du CRSC pour les événements du centenaire de l'Exode Russe. La base est la célèbre croix de Gallipoli – un signe distinctif authentique des participants aux événements dramatiques de l'évacuation en 1920-1923 – située dans le réticule du drapeau Andreïev.

Bien que magistrale, l’exposition n’est seulement que l’un des nombreux événements organisés par le Centre à Paris en l’honneur de centenaire de l’Exode. Dans leur entièreté, ces derniers sont le résultat du travail collectif du CRSC et des descendants d’émigrés russes. Comme nous l'a raconté Konstantin Volkov, le directeur du Centre, en février 2020, un groupe d'initiative de compatriotes russes, descendants de familles de la première vague d'émigration vers la France, dirigé par Alexandre Troubetskoï, a pris contact avec l’établissement  proposant de couvrir cet événement.
 

Alexandre Troubetskoï, Asya Ovchinnikova, Pierre Brun de Saint-Hippolyte, Hélène Brun de Saint-Hippolyte, Konstantin Volkov, Alexander Poustobajev, Viktor Skriabine

« Après, un programme que nous avons offert Rossotroudnichestvo (l’Agence fédérale russe pour la coopération internationale) avec une série d'événements a vu le jour pour une mise en œuvre ultérieure ». D’après lui, globalement, tous ces événements commémoratifs ont deux principaux messages. Tout d’abord celui de démontrer qu’« une telle dispersion mondiale ne doit plus se reproduire » et aussi de dévoiler « l’esprit russe », c’est-à-dire comment les Russes sont capables de surmonter des épreuves aussi insupportables.

Outre l’exposition et malgré les restrictions sanitaires, le CRSC a pu organiser des projections de films consacrés au thème de l'Exode, tel que La Fuite (1970) et Coup de soleil (2014). Elles ont été accompagnées par des interventions de personnalités de l'émigration blanche en France. En collaboration avec la filiale de la Société historique russe à Sébastopol, le Centre a organisé un « Dialogue vidéo avec des compatriotes » : un film interactif mené par l’historien Vadim Prokopenkov depuis Sébastopol. Il contient un aperçu des évènements liés à l’évacuation de la péninsule et une partie de questions-réponses de la part des descendants Russes. La plupart des événements commémoratifs auront lieu au CRSC fin novembre et début décembre. Au cours de la semaine spéciale, il est prévu d'organiser un moleben (rituel orthodoxe), des conférences avec des historiens et un concert, ainsi que de montrer de nouveaux films documentaires et des expositions supplémentaires.

 
 

 


Cent ans d'exode russe. Héritage d'une guerre civile sans merci. Suivi d'une interview d'Alexandre Jevakhoff à propos de son ouvrage : " La guerre civile russe"

https://philitt.fr/2017/03/30/alexandre-jevakhoff-la-guerre-civile-est-une-composante-genetique-de-la-vision-politique-de-lenine/


Alexandre Jevakhoff : « La guerre civile est une composante génétique de la vision politique de Lénine »

HISTOIRE BENJAMIN FAYET
30 MARS 2017
 
 
 
https://philitt.fr/wp-content/uploads/2017/03/Latishskie-strelki-261224317.jpg
 

Historien et haut fonctionnaire, ancien élève de l’ENA, Alexandre Jevakhoff préside le Cercle de la marine impériale russe et est membre de l’Union de la noblesse russe. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont Les Russes blancs (Tallandier) et Le Roman des Russes à Paris (Editions du Rocher). Il vient de publier chez Perrin La guerre civile russe. Nous revenons avec lui sur ces cinq années qui imposèrent le pouvoir bolchevique sur la Russie. 


Philitt : Très minoritaires en février 1917, comment les bolchéviques parviennent-ils à s’imposer lors de la révolution d'octobre ?
 
Alexandre Jevakhoff : L’explication relève de ce qu’il est possible d’appeler un effet de ciseaux. Au lendemain de la révolution de février, le pouvoir appartient à tous, sauf au tsar et aux bolcheviques : anarchistes, mencheviks, socialistes-révolutionnaires, socialistes modérés, partis bourgeois (les k-d), partisans de la monarchie constitutionnelle. Les bolcheviques ont été surpris par les événements, ils ne voulaient pas participer aux manifestations, et leurs principaux leaders se trouvent alors loin de Petrograd, la capitale russe, soit en Sibérie soit à l’étranger : Lénine en Suisse, Trotski sur le continent  américain.
Pour les bolcheviques, l’épisode décisif se produit avec le retour de Lénine, en avril, permis par l’aide plus qu’intéressée des Allemands. Ce retour est décisif, car Lénine impose, non sans difficultés, son programme et sa méthode. Pour faire simple, le chef bolchevique est décidé à prendre le pouvoir, alors que son parti est minoritaire. Lénine met donc en avant un discours de rupture (la paix immédiatement et la terre aux paysans), quand le gouvernement provisoire veut participer au conflit par fidélité aux alliances et se montre incapable de mettre en œuvre ses promesses. De plus, le leader bolchevique n’écarte pas la violence. Fin juillet 1917, Kerenski, le chef du gouvernement provisoire, se livre à une médiocre opération autour d’une soi-disant tentative de putsch militaire (affaire Kornilov) ; Kerenski pense avoir gagné. En fait, il affaiblit définitivement le gouvernement provisoire et ouvre la voie du pouvoir aux bolcheviques. Un trimestre plus tard, Lénine et les siens renversent le gouvernement provisoire.
Rapidement après la révolution d’octobre, le pays entre dans la guerre civile. Trotski déclare alors : « Notre parti est favorable à la guerre civile. Vive la guerre civile ». Cette guerre a-t-elle permis aux bolcheviques d’asseoir leur pouvoir sur la Russie ?
Je ne date pas la guerre civile de la « révolution d’octobre », mais du retour de Lénine en Russie. Je considère en effet que la guerre civile est une composante « génétique » de sa vision politique, de ses conceptions du pouvoir et de l’homme. Rejoint sur ce point par Trotski, Lénine remplace la guerre « classique », forcément impérialiste ou/ et colonialiste dans sa grille d’analyse, par une guerre civile opposant le « prolétariat » à ses ennemis de classe, sans tenir compte des frontières territoriales.
Contrairement aux idées reçues, vous montrez dans votre livre la grande diversité des armées blanches, pas seulement composées de tsaristes. De qui sont composées les armées blanches ?
Des monarchistes se trouvent naturellement dans les armées blanches, mais les armées blanches ne sont pas des armées monarchistes. Le général Alexéiev, le fondateur de l’Armée des Volontaires, n’est pas un monarchiste. Les généraux Kornilov et Denikine, l’amiral Koltchak ont accepté l’abdication de Nicolas II et la fin du régime sans le moindre état d’âme, pour ne pas dire qu’ils les ont saluées. Des « grands chefs blancs», seul le général-baron Vranguel revendique son monarchisme, ce qui ne l’empêche pas de conduire une politique de réformes. En fait, le mot d’ordre des armées blanches est patriotique : à la différence des Rouges qui se proclament internationalistes, les Blancs défendent la Russie. Ce qui ne va pas les favoriser, car en affirmant leur attachement à une « Russie une et indivisible », ils se heurtent aux objectifs des Ukrainiens, des Baltes, des Finlandais, des Caucasiens, sans parler des Alliés, tous favorables à une redéfinition des frontières de l’empire russe.
Comment la nouvelle armée rouge dirigée par Trotski s’impose-t-elle dans cette guerre ?
 
Avec Lénine et Dzerdjinski, le patron de la Tchéka, Trotski est l’homme qui fait des Rouges les vainqueurs de la guerre civile. Lénine est la  figure totémique, le penseur idéologique et le metteur en scène suprême. Dzerdjinski est le patron de la police politique, une toile d’araignée qui, à l’aide de prises d’otages, d’exécutions sommaires et de camps de concentration, inaugure dès 1918 le système totalitaire soviétique.
Le rôle de Trotski, à la tête de cette Armée rouge qu’il a contribué à créer, est certainement le plus inattendu. Il n’a aucune formation ni expérience militaires. De plus, alors que les bolcheviques privilégient d’abord une force volontaire, avec des officiers élus et une organisation plus proche des bandes armées que d’une véritable armée, Trotski impose un modèle quasiment « contre-révolutionnaire » : retour de la discipline, de l’uniforme, des grades et des décorations ; recours aux officiers de l’armée impériale, y compris aux niveaux de commandement les plus élevés. Certains d’entre eux rejoignent l’Armée rouge « volontairement », mais la plupart le font sous la menace de représailles sur leurs familles en cas de refus. Car Trotski n’est pas uniquement l’intellectuel qu’il aime à décrire : l’homme est brutal, violent et sans état d’âme. Il faut lui reconnaître un mérite, qui pèse beaucoup dans la conduite de l’Armée rouge : son courage, qui le conduit régulièrement, sinon aux avant-postes, du moins sur le terrain, alors que Lénine ne quitte pas Moscou.
Ainsi, dès la seconde partie de 1918, les armées blanches se retrouvent face à un ennemi « sachant combattre ». Cet ennemi rouge forme un bloc compact, capable de se déplacer sur les différents fronts de la guerre civile, alors que les armées blanches sont séparées entre elles, combattant à la périphérie de la Russie dans des territoires moins peuplés que ceux sous contrôle rouge, avec des ressources industrielles moindres.
La chance sourit aussi aux Rouges. Fin 1920, quand l’Armée russe de Vranguel espère contenir l’assaut rouge sur la Crimée, ses lignes de défense sont débordées ; un climat exceptionnellement froid gèle un lac que personne n’a songé à défendre car ses eaux n’avaient jamais été prises.
Le totalitarisme soviétique est-il né durant ces années de guerre ?
Je n’ai aucune difficulté à admettre que le totalitarisme soviétique est né en 1917 et a prospéré pendant la guerre soviétique. Que Staline lui ait donné une ampleur et une « dynamique » exceptionnelles ne disculpe pas Lénine, Trotski et Dzerdjinski de leurs responsabilités pendant la guerre civile. A cet égard, je voudrais souligner les effets du totalitarisme bolchevique sur les paysans dès 1918 : le discours bolchevique fait du koulak – c’est-à-dire de tous les paysans qui ne sont pas « pauvres » – un ennemi de classe et dans les faits, le système bolchevique envoie des unités particulièrement répressives dans les campagnes pour récupérer dans n’importe quelles conditions les fournitures alimentaires. A côté de la guerre civile qui les oppose aux Blancs, les Rouges mènent une autre guerre civile, contre les campagnes.
Certains historiens russes contemporains voudraient renvoyer les deux camps, rouges et blancs, à une responsabilité réciproque dans la terreur ; d’autres historiens avancent même l’argument qu’en cas d’une victoire blanche à l’issue de la guerre civile, les Rouges auraient subi des massacres massifs et systématiques. Je considère qu’il est toujours hasardeux pour un historien de lire dans des boules de cristal. Pour rester dans un domaine moins contestable, les Blancs ont effectivement commis des actes de terreur. Les souvenirs d’officiers blancs contiennent des pages terribles à ce sujet, explicites et révélateurs du drame humain qu’a représenté la guerre civile russe, en transformant des êtres humains bien élevés, intellectuels, croyants en des machines à tuer. Pour autant, une différence considérable existe, me semble-t-il, entre les deux camps : précisément l’absence d’une idéologie et d’un système terroristes et totalitaires chez les Blancs, alors que, de mon point de vue, cette idéologie et ce système forment la colonne vertébrale rouge.
Comment la révolution russe et la guerre civile sont-elles appréhendées par la Russie de Vladimir Poutine ?

La fin de l’URSS au début des années 1990 a permis l’accès à des archives fermées jusqu’alors. Ce faisant, elle a permis à une nouvelle école d’historiens russes de travailler « normalement », sans être obligée de citer Lénine toutes les cinq lignes et de formater les événements selon la doxa soviétique. Ma Guerre civile russe doit beaucoup à ces historiens et à leurs travaux.
En Russie, le centenaire de 1917 et de ses suites peut donc s’effectuer dans un climat intellectuel que j’appellerai documenté et aussi objectif que possible. Pour autant, un certain  nombre d’écrits ou d’émissions audio-visuelles cèdent à des pratiques plus contestables. Une école d’historiens nationalistes veut interpréter  1917 au travers d’un prisme contemporain mettant en avant un complot anti -russe  organisé de l’étranger. Interrogé par des media réputés proches du pouvoir, j’ai ainsi été amené à expliquer que non, la révolution de février 1917 n’avait pas été préparée par les Etats-Unis.
L’autre difficulté que je constate concerne l’interprétation qu’il convient de donner respectivement à février et à octobre : octobre est-il la suite logique de février ? octobre est-il l’antithèse de février ? … Cette question est tout sauf neutre, car si la Russie a condamné verbalement les excès du régime soviétique, il n’y a jamais eu de « procès » au sens où l’Allemagne l’a fait avec le national-socialisme ; d’ailleurs,  le cadavre de Lénine se trouve toujours sur la place Rouge.
Troisième et dernier constat, cent ans après : le discours politique officiel s’efforce de privilégier un discours « englobant » où la guerre civile a été une tragédie pour le peuple russe tout entier, quel que soit le camp dans lequel on se trouvait. Il faut donc dépasser les clivages et défendre le principe de réconciliation. Compréhensible d’un point de vue strictement politique, ce discours ne convainc pas certains. Par exemple, en majorité, les représentants de l’émigration russe blanche en France considèrent qu’un geste de contrition est indispensable. J’ajoute qu’en dénonçant récemment le caractère criminel des révolutions de 1917, le Patriarche de Moscou  a pris une position qui renforce le camp de ceux qui considèrent que la réconciliation ne se décrète pas.
 
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Trotski
Trotski

Affiche soviétique durant la guerre civile
Affiche soviétique durant la guerre civile