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LIENS RUSSIE

GOGOL : Russe et Ukrainien en même temps ?




Les textes qui suivent datent de 2009, année du 100ème anniversaire de la naissance de GOGOL.
A l'aube de l'année 2021, ils semblent néanmoins plus que jamais "actuels" .
Ukraine et Russie  se disputent en effet  Gogol alors que la querelle "nationalitaire", ou nationaliste, ou bien encore identitaire concernant  cet écrivain ne devrait pas s'imposer.
Seules ses œuvres, de portée universelle, ont un sens. Par ailleurs, le droit du cœur, privilège de tout être humain, est parfaitement opposable au droit du sang et au droit du sol, concepts purement juridiques.
 
J.M

 


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Gogol: russe et ukrainien en même temps

L'Express.fr
Par Irina Vaag,
publié le 09/04/2009 

 

Cette année, la Russie et l'Ukraine fêtent le 200e anniversaire de la naissance de l'écrivain Nicolas Gogol. Et se disputent au sujet de sa nationalité: était-il russe ou ukrainien?

Vladimir Voropaev, professeur de l'Université d'Etat de Moscou Lomonossov et spécialiste de Gogol*, explique à LEXPRESS.fr pourquoi "il ne faut pas diviser Gogol".

Que pensez-vous de cette dispute?

Il ne faut pas diviser Gogol. Il appartient en même temps à deux cultures, russe et ukrainienne. Fin mars-début avril, des conférences internationales consacrées au 200e anniversaire de la naissance de Gogol, ont eu lieu à Kiev et à Moscou. Les chercheurs ne s'occupent pas de cette polémique: ce sont les politiques qui poursuivent leurs propres intérêts et se disputent à ce sujet. Gogol lui-même estimait que le Russe et l'Ukrainien sont des jumeaux appelés à faire "quelque chose de parfait dans l'humanité".

La polémique est donc politique, selon vous... Mais, finalement, Gogol était-il russe ou ukrainien?

Gogol se percevait lui-même comme russe, mêlé à la grande culture russe. Récemment, le président de l'Ukraine Viktor Youchenko disait de lui qu'il "était fier de son identité nationale et, pendant ses voyages de par l'Europe, il précisait souvent qu'il était ukrainien".
Mais Gogol était chrétien orthodoxe... Et un orthodoxe ne peut être "fier" de son "identité nationale". Car la nationalité n'est pas une propriété mais un don. Dans le livre "Passages choisis d'une correspondance avec des amis" Gogol, s'adressant à son ami le comte Alexandre Tolstoi, écrivait: "Remerciez le Dieu d'être russe..."
En outre, à son époque, les mots "Ukraine" et "ukrainien" avaient un sens administratif et territorial, mais pas national. Le terme "ukrainien" n'était presque pas employé. Au XIXe siècle, l'empire de Russie réunissait la Russie, la Malorossia (la petite Russie) et la Biélorussie. Toute la population de ses régions se nommait et se percevait comme russe.

Que signifiait la langue russe pour lui ?

Gogol écrivait toujours en russe, sauf une lettre qu'il a écrite en ukrainien. Il croyait que la langue russe littéraire était la seule héritière directe du vieux slave (que l'on nommait parfois russe, et qui était la langue littéraire, dans le monde slave). "L'honneur de la conservation de la langue slave appartient exclusivement aux Russes", - disait Gogol.
Il aspirait à former un style dans lequel les éléments des langues slave et populaire pouvaient se réunir. On peut vérifier cela par ses "Matériaux pour le dictionnaire de la langue russe" où il mélange des mots issus de dialectes et du vieux slave. Selon Gogol, "les passages les plus ambitieux" de la langue russe se composent et mêlent "des choses élevées et des choses simples".

Aujourd'hui, dans son oeuvre "Taras Bulba", les Ukrainiens remplacent "la grande Russie" par "la grande Ukraine". D'après vous, ont-ils raison?

Il y a deux opinions parmi les nationalistes ukrainiens sur Gogol, les deux ne sont pas injustifiés. Certains estiment que Gogol a trahi les intérêts de l'Ukraine, les autres pensent qu'il était un ukrainophile secret infiltré dans la culture russe. Et aussi quand ils remplacent "la grande Russie" par "la grande Ukraine", le sens est faussé: c'est trop réducteur et éloigné de ce que Gogol voulait dire.


* Vladimir Voropaev est aussi docteur ès lettres, membre de l'Union des écrivains de la Russie, président de la Commission Gogol au Conseil scientifique de l'Académie des Sciences de Russie "L'histoire de la culture mondiale".





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https://bibliobs.nouvelobs.com/actualites/20090402.BIB3199/gogol-est-il-russe-ou-ukrainien.html

Rien ne va plus entre la Russie  et l'Ukraine ; ce n'est pas nouveau. Mais cette fois, la pomme de discorde n'est ni le gaz, ni Sébastopol. Le soutien de Victor Iouchtchenko à la Géorgie?  Non plus. La volonté ukrainienne d'intégrer l'Otan? Vous n'y êtes pas.

Le grand responsable s'appelle Nicolas Gogol ; il est considéré comme l'un des plus grands écrivains de l'histoire russe. Russe? C'est toute la question. A l'occasion du bicentenaire de sa naissance, Ukraine et Russie revendiquent chacune pour elle-même son héritage.

Le problème est que l'auteur des «Âmes mortes» est né dans les deux pays à la fois puisqu'en 1809 l'Ukraine était province russe. Quelle est sa vraie nationalité? Dans la mesure où, jusqu'à l'âge de 19 ans, il n'a connu que la campagne ukrainienne, pour les Ukrainiens, pas de doute, il est des leurs.

Les Russes ont beau jeu d'ajouter qu'il a passé la plus grande partie de sa vie ailleurs, notamment à Saint-Pétersbourg et qu'il est enterré à Moscou. Mais l'argument décisif est bien entendu celui de la langue: c'est en russe que Gogol écrivait.

Pensait-il pour autant en russe ? A en croire Vladimir Yavorivsky, romancier et parlementaire ukrainien, «il n'y a pas que la langue qui compte, mais aussi les thèmes, les sujets abordés. Les écrits de Gogol sont remplis de l'imaginaire et de la pensée issus des chansons et du folklore ukrainiens.» On ne s'en sort donc pas.

En cette année de commémoration, la Russie a ouvert les hostilités en inaugurant son premier musée Gogol et en adaptant pour la télévision nationale «Taras Boulba», un des romans de l'écrivain. L'Ukraine a répliqué par l'organisation d'un festival dans sa région natale de Poltava. Et à Kiev des librairies vendent désormais des traductions ukrainiennes  de ses œuvres, dans lesquelles «la grande Russie» a été supplantée par la «grande Ukraine»...

L'affaire s'est si bien tendue que Vladimir Poutine lui-même a esquissé une parole d'apaisement ce mercredi en déclarant que l'oeuvre de «ce remarquable écrivain russe (...) liait de manière indissoluble deux peuples frères, le russe et l'ukrainien».

Pugilat puéril ? Un brun absurde surtout. C'est comme si Autriche et République tchèque se disputaient Kafka ou Rilke. Pour Vladimir Yavorivsky, plus clairvoyant que beaucoup, «diviser Gogol, c'est comme essayer de diviser l'air, l'éternité ou le ciel. Il a été à la fois un grand écrivain russe et un grand écrivain ukrainien.» Et de le comparer à un arbre, dont «le feuillage est en Russie, mais les racines en Ukraine».

Baptiste Touverey

Sources: Actualitté.com  et TheGuardian



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  • https://www.cairn.info/revue-de-litterature-comparee-2009-3-page-283.htm
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Laissez tomber, vraiment, cette Russie et allez dans l’Hetmanat. J’ai moi-même l’intention de le faire et de déguerpir d’ici. Quels idiots nous sommes, si on réfléchit bien ! Pourquoi et pour qui nous sacrifions tout ? Allons !  *1
Certainement il fût demeuré plus grand poète, sinon aussi célèbre, en restant dans son Ukraine, qu’en allant chercher à Saint-Pétersbourg le tableau, non plus de la nature immortellement belle, mais de l’homme immortellement ridicule et laid.  *2
Le sentiment national par lequel j’entends la description idéalisée de la nation appelé à prouver sa valeur et son exception, peut être trouvé uniquement dans les œuvres de Gogol sur l’Ukraine. Le nationalisme russe a existé pour Gogol uniquement en tant que projet, bien qu’il lui ait consacré une énergie considérable dans la dernière décennie de sa vie.  *3

1 Gogol appartient-il à l’Ukraine ? Cette question, des générations d’Ukrainiens se la sont posée en répétant, tout comme Gogol dans sa lettre à Maximovitch au sujet de Kiev, « Il est à nous, il n’est pas à eux, n’est-ce pas ! » *4

2   Cette question ne poursuivait nullement l’objectif trivial de garder dans l’escarcelle ukrainienne une pierre aussi précieuse que Gogol. Elle était bien plus importante car elle touchait à la construction identitaire même de l’Ukraine et de l’ukraïnité. C’est en acceptant ou en récusant le chemin adopté et défendu par Gogol du rapport à la Russie que se positionnaient les Ukrainiens. Car s’ils devaient suivre l’exemple de Gogol, quel sens aurait l’aspiration indépendantiste ? Dès lors, la question « terrifiante » de S. Yefremov : les Ukrainiens devraient-ils le considérer comme ennemi, puisque par son exemple, il a fourni une « arme puissante » aux détracteurs de l’existence autonome ukrainienne ?

3    La question des rapports entre Gogol et l’Ukraine fut soulevée déjà du vivant de l’écrivain. Ses contemporains espéraient d’abord qu’ils trouveraient en lui un Walter Scott ukrainien. Si Koulich, fin ethnographe et historien, reprochait à Gogol son manque de connaissance et d’absence de positionnement clair sur le sujet, rappelons que Chevtchenko, véritable représentant du peuple ukrainien, l’appelait frère et ne lui en a jamais fait grief, considérant que Gogol qui « rit » participe à la même œuvre que celui qui « pleure » (T. Chevtchenko, À Gogol, 1844). Dans les analyses de l’époque de la construction identitaire, Gogol était traité avec une infinie délicatesse et indulgence, comme un produit de son époque qui a fait le maximum pour son Ukraine et à qui l’on ne pouvait demander plus. On lui accorde le droit de s’être trompé et de ne pas avoir vu l’avenir de l’Ukraine mais seulement sa fin. Loin de le blâmer, on considérait au contraire qu’il fallait lui être reconnaissant pour son apport dont l’impact — allant de l’éveil de l’intérêt à l’attachement voire à la naissance d’une passion pour l’Ukraine, son passé, sa nature et sa culture — était de grande valeur, et qu’il a de fait, mérité sa place dans le panthéon de ceux qui ont contribué au maintien sinon à l’éveil de la conscience nationale ukrainienne. Au début du siècle dernier, S. Yefremov a profondément développé l’aspect dual de Gogol, le considérant comme la victime tragique de sa propre ambiguïté. Pour lui, les deux âmes de Gogol, loin de se compléter, se livraient un combat acharné, jusqu’à l’épuisement mortel du martyr. Pour tous, Gogol était, ce qu’a merveilleusement résumé à notre époque M. Riabchuk, un « païen » qui est venu « trop tôt », et de ce fait ne pouvant être rejeté dans « l’enfer », parmi les ennemis ni admis au « paradis », demeure dans une sorte de « purgatoire » pré-national.

4   G. Lutsky, dans son désormais classique Entre Gogol et Chevtchenko, analyse Gogol comme un homme au « passé ukrainien » mais au « présent russe ». Les récentes études ukrainiennes sur Gogol proposent d’appliquer une méthodologie post-coloniale, qui fait de lui le produit de trois cultures — ukrainienne, russe et impériale. Cet élargissement au-delà du champ traditionnel russo-ukrainien offre l’avantage d’une approche plus nuancée et par conséquent, plus juste et donne un éclairage nouveau et non dépourvu d’intérêt sur l’énigme Gogol qui avouait ne pas savoir quelle âme il avait, russe ou ukrainienne.

5   Une véritable révolution dans l’étude de Gogol à travers le prisme national, vient d’outre-atlantique, sous la plume d’E. Bojanowska. Dans son ouvrage Nikolai Gogol between Ukrainian and Russian Nationalism, elle n’hésite pas à rejeter la version russe consacrée en Occident et qui n’a vu en Gogol qu’un auteur et défenseur de la Russie. À grand renfort de textes, de confrontations de témoignages resitués dans leur contexte et relus sans regard préconçu, c’est un autre Gogol que nous voyons émerger, un Ukrainien qui s’est efforcé de devenir russe mais n’y est pas parvenu, malgré « les assurances publiques d’allégeance au nationalisme russe », car son nationalisme russe « n’était pas une conviction profonde et sincère, mais plutôt un aspect controuvé de sa personne publique. C’était un projet civique qui fit son apparition vers 1836, de devenir un écrivain russe et provenait de sa conviction que le nationalisme représente la principale forme d’utilité d’un écrivain. » *5
 
L’Ukraine de Gogol : rêves et réalisations
 
6   Si nous laissons de côté l’importance de Gogol pour la littérature russe et pour la Russie, sa signification pour l’Ukraine est à l’image de sa propre attitude, dont le maître mot est l’ambiguïté. Dire qu’il a quitté son Ukraine natale pour la Russie serait à la fois exact et réducteur, car son cheminement est infiniment plus complexe, non linéaire et avec des impacts incomparables parce que de nature différente.

7   En Ukraine, Gogol rêve de Pétersbourg, de sa réussite et c’est dans la capitale de l’empire qu’il revient vers l’Ukraine. Si sa célèbre lettre à sa mère avec demande de précisions sur les traditions ukrainiennes n’est pas exempte d’un certain sens des affaires — Gogol veut profiter de l’engouement de l’époque pour la thématique ukrainienne —, on ne saurait nier un attachement certain à la terre natale. Il ne cesse cependant de se rapprocher et de s’éloigner de l’Ukraine, dans les envolées lyriques de grands projets pour la plupart inachevés. Ainsi, il avoue à sa mère rédiger « dans le silence de la solitude » une œuvre sur la nation en langue étrangère et demande des noms petits-russiens exacts. Il se remet à enrichir son « Carnet de toutes choses », commencé encore lors de ses études à Niéjine en 1826, y rapportant des données folkloriques, ethnographiques, linguistiques ou historiques sur l’Ukraine, car on y trouve des rubriques hétéroclites telles qu’un lexique des mots petits-russiens, des documents sur la vie cosaque, des jeux et amusements des Petits-Russiens, devinettes, noms donnés au baptême, plats et mets petits-russiens, légendes, vêtements, proverbes et expressions idiomatiques, mariage chez les Petits-Russiens, etc. G. Lutsky affirme que Gogol était parfaitement au courant de tout ce qui était publié sur l’Ukraine à l’époque. C’est à ce moment qu’apparaissent ses premières œuvres ukrainiennes dans Otetchestvennye Zapiski (Annales de la Patrie), encore non signées, puis, un an plus tard, en 1831, éclatent Les Soirées du hameau près de Dykanka. Outre la toile folklorique, une part belle y est faite à la nature. Les paysages magnifiés et la description de la nature de cette terre généreuse, c’est bien ce qui distingue particulièrement les œuvres à la thématique ukrainienne de ses créations postérieures. Qu’on considère leur atmosphère, sublimée, rieuse ou nostalgique, elle est loin de la noirceur des œuvres inspirées par les sujets russes d’où la nature est, à proprement parler, absente.

8    Son attachement au passé historique de l’Ukraine, représentatif de celui d’une partie des élites ukrainiennes de l’époque qui collectaient et chérissaient le glorieux passé de leurs contrées, s’est traduit dans plusieurs œuvres mais a laissé encore davantage de traces dans des textes à l’état d’ébauche dont l’existence nous est connue grâce à sa correspondance. Dans ses lettres à Maximovitch, il fait part de son projet de rédiger une histoire de l’Ukraine — « de notre unique, notre pauvre Ukraine », où, « au nom de tout ce que nous sommes, au nom de notre Ukraine, au nom des tombes des Pères », il pense être en mesure de faire paraître une œuvre exceptionnelle : « Il me semble que je la rédigerai et que je dirai beaucoup de choses qui n’ont pas encore été dites » (lettre du 9 novembre 1833). Il incite Maximovitch à partir pour l’Ukraine afin d’y déployer une vaste activité de collecte de vestiges ethnographiques et historiques. Il ambitionna même un temps la chaire d’histoire de l’université de Kiev. Le vaste et vague projet d’histoire de l’Ukraine (et même d’Histoire universelle), s’est réduit (si l’on excepte le court texte intitulé « Regard sur la création de la Petite Russie » de 1834), à un projet d’histoire des cosaques de la Petite Russie. Cette tentative trouve en partie une application dans Taras Boulba dont il remaniera la version initiale conformément à l’évolution de sa perception de la place de l’Ukraine. D’ailleurs, à cette époque, l’idée de l’histoire des cosaques lui revient, mais dans une version incontestablement moins onirique : « Devant moi se dessinent et passent de manière poétique les temps de la cosaque-rie, et si je ne fais rien de cela, je serai un grand idiot. Est-ce les chansons ukrainiennes que j’ai en ce moment sous la main, qui me l’ont inspiré, ou bien est venue dans mon âme d’elle-même, la vision lucide du passé, mais je ressens beaucoup de ces choses qui n’arrivent que rarement de nos jours. Grâce ! » (Lettre à Chevyrev du 25 août 1839). Il en a résulté une pièce au titre annonciateur La Moustache rasée, qui se concevait comme une tragédie épique de l’histoire des cosaques zaporogues et dont les notes laissent apercevoir l’atmosphère exaltée. Pratiquement achevée, elle aurait été brûlée en 1841 par Gogol, blessé du peu d’enthousiasme suscité lors d’une lecture publique. Il considérait pourtant, selon Aksakov, que ce devait être sa meilleure œuvre.

9    L’analyse de la vision historique de Gogol sur l’Ukraine doit toutefois, comme l’a justement remarqué E. Bojanowska dans sa vaste étude, tenir compte de la différence entre ses écrits publics et les opinions émises en privé, dans la mesure où ses œuvres devaient se conformer à l’historiographie impériale dominante et à la place qu’elle assignait à l’Ukraine, alors qu’il pouvait se livrer en écrivant à ses amis. C’est également Bojanowska qui appelle pour la première fois ici à la barre un texte malencontreusement classé dans les Œuvres complètes éditées en URSS et qui bat en brèche l’allégeance russe de Gogol. Il s’agit de l’extrait intitulé les Réflexions de Mazepa, où Gogol est clairement sur les positions de l’indépendantisme ukrainien. La version de Gogol rejoint les romantiques européens, qui ont célébré Mazepa, tant en littérature qu’en peinture, sans oublier la musique, de Byron à Hugo, de Géricault à Delacroix, de Vernet à Chassériau et Liszt, et qui ont chanté en lui un héros romantique. Le Mazepa de Gogol est un personnage positif, représenté en politicien avisé qui veille à la survie de son peuple. Gogol, pourtant grand admirateur de Pouchkine, prend le contre-pied de son Poltava, et en cela, il révèle son opposition à l’idéal impérial russe.

10   La véritable passion ukrainienne de Gogol était cependant les chants — « Ma joie, ma vie ! les chants ! comme je vous aime ! », « Je ne peux pas vivre sans les chants » — qui à ses yeux contenaient non seulement toute la richesse populaire mais étaient aussi la meilleure illustration de l’histoire ukrainienne, sa version « vivante ». Il les collectait et sans aucun doute en a acquis une excellente connaissance, d’autant plus qu’il avait incontestablement baigné dans les chants ukrainiens dès son enfance. Plusieurs spécialistes ont déjà établi des parallèles entre les chansons ukrainiennes et les écrits de Gogol, mettant en évidence des emprunts au niveau du sujet et de la trame générale mais surtout des expressions idiomatiques. En plus de celle des contes et légendes, on relève aussi chez Gogol l’influence du théâtre populaire — le vertep — et l’importante présence d’un autre genre apprécié en Ukraine au XVIIIe siècle, celui de l’intermède-travesti burlesque.

11    Pouvait-il suivre Chevtchenko, du reste son contemporain, et écrire en ukrainien ? Au désir de célébrité initial s’est ajoutée la vocation messianique — pouvait-on nourrir des projets ambitieux en ukrainien à l’époque ? Cela supposait aussi de rompre avec sa classe sociale : Gogol appartenait à la noblesse, certes petite et peu fortunée, mais partageant néanmoins les préjugés de sa caste dont non des moindres était celui qui concernait la langue — l’ukrainien était la langue du peuple. Cependant, P. Fylypovytch voit sans doute juste, lorsqu’il relève que Gogol a brûlé sa pièce sur la cosaquerie l’année même de la parution du Kobzar et des Haydamaks de Chevtchenko — signe que pour la littérature ukrainienne, les œuvres de Gogol « sur la thématique ukrainienne en langue russe parsemée d’ukraïnismes, sont devenues dépassées, bien qu’exerçant pendant encore longtemps une influence sur bon nombre d’écrivains ukrainiens du XIXe siècle » *6

12   L’œuvre ukrainienne de Gogol n’est pas homogène. Elle a, au contraire, plusieurs visages. Nous ne voyons pas les mêmes aspects dans des œuvres aussi différentes que Taras BoulbaLes Soirées du hameau près de Dykanka, Mirgorod et le Ménage d’autrefois. Avec l’Ukraine pour dénominateur commun, le regard de Gogol passe de la joie et de la bravoure à l’impitoyable critique et, pour finir, au doux chant d’adieu. L’image de la patrie se désagrège au fil du temps : l’Ukraine devient semblable à un mirage. Elle se fond sans doute dans son esprit avec cette Rous’ qu’il appelle de ses vœux.
 
L’Ukraine de Gogol : regard historique
 
13    Mykhaïlo Hrouchevsky, le père fondateur de l’histoire ukrainienne, écrivit que « Gogol a grandi sur les ruines de l’Hetmanat, sans s’apercevoir que la disparition de l’État cosaque ne signifiait pas la mort de l’Ukraine » *7

14    La période ukrainienne de Gogol, c’est-à-dire la première moitié du XIXe siècle, correspond à la liquidation des derniers vestiges de l’Hetmanat et à l’absorption, croyait-on, définitive de l’Ukraine dans le vaste Empire des tsars. L’Hetmanat, apparu sur la rive gauche du Dniepr à la suite du soulèvement anti-polonais de Bohdan Khmelnytsky de 1648, présentait une formation étatique avec ses institutions et une société stratifiée, et formait une véritable entité autonome dirigée par un chef — l’Hetman — au sein de l’Empire russe. Pendant près de cent ans, depuis 1654, date du traité de Pereyaslav qui l’alliait à la Russie, l’Hetmanat, face à l’absolutisme russe, avait réussi à préserver sa propre administration, son système financier et judiciaire mais aussi ses mythes et les visions politiques de ses élites.

15   L’Hetmanat a connu son âge d’or sous l’hetman Kyrylo Rozumovsky, élu en 1750, à l’âge de 22 ans à Hloukhiv, la capitale de l’Hetmanat. Plus souvent présent à la cour qu’en Ukraine, l’hetman qui bénéficiait d’appuis importants dans la capitale — son frère était l’époux morganatique d’Élisabeth II — bataillait pour préserver l’autonomie de l’Hetmanat avec un succès inégal. Cependant, Rozoumovsky a réussi indéniablement à relever l’esprit d’indépendance de l’Hetmanat.

16    Catherine II, adepte de l’État bien régulé, met fin à son existence, considérant l’Hetmanat comme un particularisme inutile et nuisible, mais aussi liquide l’Ukraine des Slobodes (1765) et la Setch des cosaques zaporogues, d’une valeur plutôt symbolique à cette période (1775), réussissant à introduire l’administration nouvelle et unique dans tous les coins de son État. Se débarrassant de Rozoumovsky, qui l’a pourtant aidé à accéder au trône, Catherine II était bien claire dans ses intentions de créer une administration centralisée : les provinces devaient être « russifiées », « ramenées doucement » et qu’elles cessent de regarder « tels les loups du côté de la forêt ». « Lorsqu’il n’y aura plus d’hetman dans la Petite Russie, il faut faire en sorte que le nom même soit disparu à jamais » — disait sa fameuse lettre au prince Viazemsky.

17   L’Hetmanat aboli par vagues successives depuis 1764, il a fallu cependant plusieurs décennies pour effacer les ultimes reliquats de cette formation étatique cosaque. Et les derniers à céder étaient les couches supérieures, cette élite qui se considérait comme une nation politique responsable de l’identité et de la destinée de son peuple.

18    Le gouverneur général, le comte Roumiantsev, nommé après la « démission » de Rozoumovsky à la tête du Collège Malorusse, a eu fort à faire avec les élites locales qui ont manifesté leur opposition, et a dû jouer habilement de la carotte et du bâton pour réaliser le programme d’intégration qui lui avait été confié par Catherine II. Les répressions ont été heureusement contrebalancées par une cooptation des élites au service de l’État russe et par des soins particuliers à l’intention de leurs enfants, reçus désormais dans les institutions impériales spécialisées où ils pouvaient se mélanger avec les descendants de la noblesse russe.

19   L’élite de l’Hetmanat s’étant avérée être la couche la plus politisée, l’Empire se devait de l’ « intéresser » et de lui assurer la préservation de son statut dominant et de ses richesses s’il voulait réussir l’intégration. Dans un premier temps, entre 1783 et 1785, pratiquement toute la noblesse ukrainienne qui en avait fait la demande a été admise au rang de noblesse de l’Empire (dvorianstvo), non sans une aide active de Roumiantsev qui distribuait généreusement les titres. Plus tard, l’office de Geroldmeister a annulé plusieurs milliers de brevets et a introduit des restrictions drastiques à l’intention de tous ceux qui prétendaient à la noblesse d’Empire en se prévalant de titres ukrainiens.

20   Le grand-père de Gogol, Opanas Demianovytch Yanovsky présenta sa pétition de reconnaissance de la noblesse (dvorianskoho zvania) en 1788. C’est à cette occasion qu’il adjoint à son nom celui de Gogol, colonel de l’armée cosaque et dignitaire sous les hetmans B. Khmelnytsky et P. Dorochenko. On retrouve parmi ses ancêtres une autre célèbre lignée cosaque, celle des Lyzohub.

21   L’assimilation a offert aux classes dominantes de l’Hetmanat des possibilités de carrière enviables. Et puisque le titre de noblesse partait du niveau de service à l’échelle impériale, la petite noblesse de l’Hetmanat s’est précipitée au service de l’Empire. L’exode vers la capitale a créé là-bas une véritable colonie ukrainienne et est devenue une voie tracée pour la réussite. « Pétersbourg est une colonie de l’intelligentsia ukrainienne. Dans toutes les institutions, académies, universités, nos compatriotes sont légion. Et lors de l’audition d’un candidat pour un poste, un Ukrainien est regardé comme un homme d’esprit », écrivait un contemporain *8. Gogol succomba aussi à cet appel. Son expérience s’est avérée être tout autre et semble lui avoir rappelé le bonheur perdu : Gogol le romantique cède le pas à Gogol le sarcastique. C’est loin de sa patrie qu’il s’identifie à de vieilles familles ukrainiennes, sinon, quel sens donner aux lignes à la satire dévastatrice dont il a le secret lorsqu’il oppose « nos bonnes vieilles familles », « les gens de la vieille roche » à « ces Petits-Russes de bas étage, goudronniers ou porte-balles, qui s’abattent comme un vol de sauterelles sur les emplois publics, extorquent jusqu’au dernier sou à leurs propres compatriotes, inondent Pétersbourg de chicanoux, amassent enfin la forte somme et ajoutent en signe de triomphe le russe à l’final de leur nom »* 9

22    Sans doute, la majeure partie de la noblesse ukrainienne s’est-elle assimilée et s’est-elle russifiée sans s’en rendre compte. Tous ont bénéficié des avantages qu’offraient le service de l’État russe et l’appartenance à sa noblesse. Ils devaient concilier leurs racines et leur présent, ce qui pourrait être nommé, suivant Gogol, les « deux âmes », ukrainienne et russe. Pour nombre d’entre eux, être les deux à la fois ne posait aucun problème. Ils pouvaient, tel Trochtchinsky, le bienfaiteur et voisin de la famille Gogol, pleurer en écoutant des chansons ukrainiennes, monter des pièces ukrainiennes — avec le concours de Gogol père — et s’adresser au tsar en demandant l’abolition du statut lithuanien et l’introduction des lois russes ; tel Bezborodko faire une brillante carrière et plaider pour l’assimilation la plus rapide et inciter à étudier l’histoire de l’Ukraine. Ils considéraient que l’autonomie avait fait son temps et que l’avenir était dans l’Empire. Ils se sont mis à contribuer à son épanouissement, fiers d’en faire partie, sans aucune intention de retour.

23    À l’autre bout, il y avait les « traditionalistes » (dans la classification de Z. Kohout), ceux qui aspiraient à préserver ou même à faire renaître les traditions de l’Hetmanat. C’est à eux qu’on doit l’apparition des pamphlets politiques dirigés contre le pouvoir russe et l’assimilation, parmi lesquels le plus connu est Istoria Roussov. Extrêmement populaire parmi la noblesse au début du XIXe siècle, Istoria Roussov était rédigé sous forme de discours apocryphes des hetmans de l’Ukraine et constitue une histoire légendaire depuis la période princière jusqu’à la guerre russo-turque de 1769, qui dénonce l’injustice et le despotisme des tsars dans leur politique à l’égard de l’État cosaque et défend les libertés et les privilèges cosaques. Gogol tenait en haute estime Istoria Roussov et G. Lutsky remarque justement qu’il avait sans doute un dessein secret de la surpasser.

24    Mais il y avait aussi ceux qui semblaient chérir l’idée d’un soulèvement contre le pouvoir impérial. Vassyl Kapnist, bien connu pour ses penchants ukrainiens et anti-absolutistes, avait accompli un voyage secret en Prusse en 1791, envoyé par ses compatriotes qui, souhaitant se débarrasser du joug russe, voulaient savoir si la Prusse allait offrir un protectorat à l’Ukraine en cas de guerre avec la Russie. La fille de Kapnist dans ses Mémoires affirmait que son père « aimait passionnément sa Patrie, et était prêt à sacrifier toutes ses richesses pour le bien de la Petite-Russie… Son unique désir était de faire renaître les anciens lustres de la Petite-Russie, réveiller, en quelque sorte le peuple qui se souvenait de sa liberté mais était assujetti et poursuivi par l’injustice […] »  *10  

25   Si ceux qui étaient prêts à un soulèvement n’étaient probablement pas nombreux, il n’y a pas de doute quant à l’attachement des couches éduquées au passé de leur terre : « Nous n’avons pas encore perdu de vue les actions des grands hommes de la Petite-Russie, de nombreux cœurs gardent intacte la force des sentiments et de la fidélité à la patrie. Vous trouverez encore en nous l’esprit de Poloubotok » *11

26    Les élites ukrainiennes ont tenté, à défaut de préserver l’Hetmanat, de perpétuer sa mémoire, dans une attitude nostalgique et sans espoir, qui était dominante jusqu’au milieu du XIXe siècle. Cette nostalgie, comme l’a très justement remarqué D. Saunders, était le trait déterminant de la résistance ukrainienne à l’intégration impériale *12. Le passé cosaque, glorifié et chéri, devait jouer un rôle d’importance première dans le développement de la conscience nationale ukrainienne, tâche remplie désormais par les élites intellectuelles naissantes.
 
L’Ukraine de Gogol : regard des contemporains
 
27   En 1838, un voyageur allemand qui est passé par l’Ukraine  *13  s’est arrêté à la désormais célèbre Dikanka, invité par « la plus noble et la plus gentille des familles qui soit » son hôte étant « le plus haut et le plus sage homme de l’Empire » et son hôtesse — « la première et la plus aimable dame de St-Pétersbourg » (518). Il y a assisté à un mariage paysan et nous a laissé un gentil tableau de la vie des nobles ukrainiens devenus russes, descendants des hauts dignitaires cosaques.

28    En observant le peuple, il a trouvé que les Malo-Russes se distinguent des Grands-Russes par leur « extrême propreté. Les maisons sont constamment lavées et de loin on croirait qu’elles sont alignées tel le linge pour blanchir » (523). Les femmes, en rentrant des champs « étaient habillées à profusion avec des rubans et des guirlandes de fleurs. Elles marchaient deux à deux comme une compagnie de soldats et chantaient si fort et si joyeusement que l’on aurait pu les prendre pour une troupe d’Amazones retournant avec triomphe d’une quelconque victoire récente » (524). Il a trouvé aussi que la population canine était excessive mais l’a expliqué par l’abondance de loups dans les environs (524). Ajoutez à cela les chats — « appendice de tout bon maître de la Petite-Russie » et des « millions de grenouilles qui lèvent vers le ciel leur plainte craintive » (525).

29    Il était émerveillé par les tchoumaks, ces marchands de sel parcourant la steppe avec leurs bœufs au rythme du soleil : il en a fait une description fort détaillée avec leur « emploi du temps » et leur nourriture, où l’on trouve sans surprise, soukhari (pain grillé ou séché bien à l’avance), borchtch, millet et « espèce de bacon » — « salo » ! Kohl a trouvé qu’ils menaient une vie dure : « Ces pauvres gens souffrent pendant l’hiver sur les bords de la mer Noire et dans la steppe dure et inhospitalière autant que le capitaine Ross au pôle Nord » (411).

30    C’est en parlant de la vie de la noblesse locale que Kohl nous ramène vers la vie qu’a pu être celle de Gogol. Le voyageur observe une animosité à l’égard de Saint-Pétersbourg (son expression est « grande aversion » et constate que certaines familles ont visité toutes les capitales de l’Europe sans jamais se rendre dans la capitale de leur Empire. Il trouve qu’ils sympathisent plus avec les Polonais qu’avec les Russes et décrit l’abandon progressif des traits distinctifs de l’hetmanat sous la pression russe : « Cela a beaucoup offensé les nobles de ce pays et un étranger ne mettra pas longtemps parmi eux à entendre les complaintes à ce sujet » (527). « Dans le sens russe du mot, le peuple de la Petite Russie a un patriotisme bien faible et ils manifestent bien peu de sympathie pour cette dévotion aveugle à l’égard de leurs empereurs qui caractérise tant les Moscovites » (idem). « La petite Russie était autrefois une République sous la protection de la Pologne et les nobles conservent encore beaucoup de souvenirs de leur âge d’or de l’indépendance. Dans beaucoup de maisons on trouve des portraits des Khmelnytskys, Mazepas, Skoropadskys et Razoumovskys, qui, à diverses époques occupaient la dignité d’hetman, et les manuscrits relatant ces jours sont précieusement gardés. L’histoire de la Petite Russie est un champ jusqu’à présent fort peu exploré mais un Européen de l’Ouest en visite dans ce pays sera surpris par l’abondance de collections historiques dont est rempli le moindre recoin de ce pays. Les histoires petites-russiennes ne peuvent pas toujours être imprimées mais il n’y a pas ici pénurie d’anciennes chroniques rédigées par les auteurs locaux, manuscrits dont les copies se trouvent dans les maisons de tout noble qui se respecte » (527-528).

31    Bien plus, Kohl a été témoin de l’engouement pour Istoria Roussov : « Ce livre est écrit en dialecte petit-russien et est rédigé dans un style en réalité trop franc et libéral pour être imprimé ; néanmoins, il y a peu de demeures où on ne trouvera pas une copie de ce document, et Konysky est partout un auteur préféré et bien connu » (528). Fort logiquement, Kohl, cette année 1839, conclut : « Si un jour le colossal Empire de Russie se brise en mille morceaux, il n’y a presque pas de doute que les petits-russiens formeraient un État séparé. Ils disposent de leur propre langue, de leur mémoire historique, se mélangent et se croisent rarement avec leurs gouvernants moscovites alors que leur nombre dépasse déjà 10 millions de personnes. Leur force nationale, on peut dire, réside dans leur noblesse rurale qui vit dans les villages et qui a de tout temps engendré tous les grands mouvements politiques » (528).

32    Il faut s’adresser à un voyageur russe pour apercevoir la vivacité du souvenir de l’ancienne formation étatique cosaque. Le général Mikhailovsky-Danilevsky qui a voyagé en Ukraine en 1824, constatait amèrement : « Je n’ai pas trouvé en Petite-Russie un seul homme qui aurait été favorablement disposé à l’égard de la Russie ; tous font preuve d’un esprit manifeste d’opposition. Ils ont un proverbe : « il est parfait en tout, mais c’est un moscal », c’est-à-dire un Russe et par conséquent un homme méchant et dangereux. Cette haine a pour origine la violation des droits de la Petite Russie, la chute de l’industrie, l’augmentation des impôts, ce qui provoqua partout dans la Petite Russie la pauvreté, et le mauvais fonctionnement des tribunaux où tout se vend et s’achète. » *14 Le prince Dolgoroukov, en voyage en Ukraine en 1817, avait noté : « Autant que j’ai pu le constater, en écoutant et en observant, la Petite Russie n’est pas heureuse, malgré la clémence de la nature. Le soleil politique la chauffe moins que l’astre céleste. Elle est épuisée, connaît divers fardeaux et ressent cruellement la disparition de ses temps de liberté. Le mécontentement est sourd, mais presque général et les signes visibles de nombreux malheurs sont d’autant plus étonnants que la Petite Russie a toujours eu au pied du trône ses enfants, nourris par elle dès leur plus jeune âge. Nombreux étaient ceux qui veillaient à ses intérêts auprès des trônes d’Élisabeth, de Catherine et d’autres monarques. Les Rozoumovsky, Zavadovsky, Bezborodko et bien d’autres étaient forts et influents à la cour, mais à en juger par l’état de la Petite-Russie on ne peut pas dire qu’ils se sacrifiaient pour leur Patrie et cherchaient à soulager son sort. Il semblerait que dans le bonheur l’homme oublie tout, excepté lui-même et que pour la fortune, la Patrie est partout. » *15

33   Enfin, comment ne pas citer ici un témoignage qui chronologiquement sort de notre cadre temporel mais qui est au cœur du sujet qui nous occupe. Armand Silvestre, voyageur émerveillé en Ukraine en 1891 n’y vit que Gogol, opérant une substitution parfaite entre l’écrivain et le pays qui le fit naître. D’ailleurs, il a cédé à plusieurs reprises la place à la plume de Gogol dans son récit, en reproduisant de larges extraits, qu’il commente ainsi :

34   Il est impossible (en effet) de s’isoler du souvenir de Gogol, en parcourant les pays qu’il a si vraiment aimés et chantés dans une forme aussi élevée, pour lesquels il a gardé tous ses attachements d’enfant, toutes ses tendresses viriles d’homme mûr.
Cet enfant de Poltava est le Petit-Russien dans son type le plus parfait, sensible, ironique, avec des sourires qui mordent, avec des gaîtés mouillées de larmes dans les yeux, être subtil, féminin, charmant, avant tout une véritable âme de poète, généreuse et inconstante tout ensemble, tour à tour cruelle et fidèle à ses souvenirs. […]
Aussi, dans ce trop rapide séjour en Ukraine, le souvenir de Gogol, — mieux que son souvenir — son ombre, demeure avec nous. C’est qu’elle est vraiment faite, cette âme, de la poésie intense et latente des rives du Dniepr, celle des doumys, ces jolis chants nationaux, pleins tour à tour de gaîté et de mélancolie, et que rythme, du bruit tour à tour enchanteur et terrible de ses flots, le grand fleuve, où les collines et les bois recueillis s’osent mirer à peine.
Gogol a vraiment agrandi, à la mesure de son réel génie, ce joli ruisseau chantant sur les cailloux, et en a écarté les rives ; il en a fait une rivière grande et sonore, reflétant le ciel, comme son Dniepr. Quelques-uns de ces doumys m’ont été obligeamment traduits et plusieurs ont je ne sais quelle parenté lointaine avec les sérénades espagnoles. Comme l’Espagne, l’Ukraine est une terre d’amour.


35   Dans sa brillante étude sur Gogol, E. Bojanowska a remarqué que Gogol était « incapable » de donner de la Russie la vision « amoureuse » que ses lecteurs attendaient de lui après la lecture des œuvres ukrainiennes. L’amour d’une terre, n’est-ce pas la meilleure preuve d’appartenance ?

https://www.cairn.info/revue-de-litterature-comparee-2009-3-page-283.htm
 
 
Notes
 
 
1. Gogol à Maximovitch, le 2 juillet 1833.
2.  Armand Silvestre, La Russie, Impression, Portraits, Paysages, Paris, Émile Testard Éditeurs, 1892.
3. E. M. Bojanowska, Nikolai Gogol between Ukrainian and Russian Nationalism. Harvard University Press, 2007, p. 372.
4. Lettre à Maximovitch, décembre 1833.
5. E. M. Bojanowska, Nikolai Gogol between Ukrainian and Russian Nationalism, Harvard University Press, 2007, p. 369.
6.  P. Fylypovytch, « L’élément ukrainien dans l’œuvre de Gogol », La foire de Sorotchyntsi sur la perspective Nevsky. Réception ukrainienne de Gogol. Kiev, Fakt, 2003. En ukrainien.
7.  M. Hruchevsky, « Yubiley Mykoly Hoholia », Courrier littéraire et scientifique, 1909, livre 3, p. 608.
8.  Y. Hrebinka — M. Novytsky, 1834. Cité d’après Y. Malanuk, « Hohol — Gogol ». La foire de Sorotchyntsi… , op. cit.
9. N. Gogol, Mirgorod. Ménage d’autrefois, traduction par H. Mongault, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1966, p. 261.
10. Kapnist-Skalon, S. B. Vospominania. Vospominania i rasskazy deiatelej tajnykh obchtchestv. M., 1931, t. 1, p. 304-311. Cité d’après Lutsky, Y. Mij Holohlem i Chevtchenkom, Kiev, 1998.
11. M. Markevitch – K. Ryleev, automne 1825. Lettre rédigée en réponse aux écrits historiques consacrés à l’Ukraine de K. Ryleev « Nalyvaiko » et « Voïnarovsky ». Cité d’après P. Fylypovytch, « L’élément ukrainien dans l’œuvre de Gogol ». La foire de Sorotchyntsi… , op. cit. À noter l’image favorable de Mazepa chez Ryleev.
12. D. Saunders, The Ukrainian Impact on Russian Culture. 1750-1850, Edmonton, Canadian Institute of Ukrainian Studies, 1985.
13. J. G. Kohl, Russia. St. Petersboug, Moscow, Kharkoff, Riga, Odessa, the German Provinces on the Baltic, the Steppes, the Crimea, and the Interieur of the Empire, Londres, 1844.
14. Cité d’après Kohut, Z., Rosiyskyi tsentralizm i ukraïnska avtonomia, Kiev, p. 238.
15. Dolgorukov, I. M. « Dnevnik moeho poutechestvia v Kiev v 1817 godou ». Tchtenia v Imeratorskom obchtchestve istorii i drevnostei rosiskih pri Moscovsko ouniversitete. M., 1870, Livre 2, p. 191. Cité d’après Lutsky, Y., Entre Hohol et Chevtchenko. op. cit.


 
Mis en ligne sur Cairn.info le 01/04/2010
https://doi.org/10.3917/rlc.331.0283




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Le premier centenaire (Gogol entre
académisme et symbolisme)
 
 
 

Gogol glorifié



 
1     Gogol n’est pas moscovite d’origine, écrit le slavisant français Louis Léger, professeur au Collège de France, dans son compte rendu des cérémonies du premier centenaire de Gogol *1 ; il est né dans la lointaine Ukraine ; mais Moscou qui veille sur ses cendres a tenu à lui élever un monument non loin de celui qu’il a naguère consacré à Pouchkine […] Il était naturel que ce monument fût inauguré à l’occasion du centenaire de l’homme de génie dont il reproduit l’image et, comme le nom de ce génie a depuis longtemps franchi les frontières de sa patrie, que ses œuvres ont été traduites en toutes les langues et font partie du patrimoine éternel de l’humanité, il était naturel que les initiateurs de la souscription nationale, la Société de Littérature  *2 et l’université de Moscou aient eu l’idée d’associer à cette fête tous ceux qui en Europe s’intéressent au prodigieux essor que cette littérature a pris dans le courant du XIXe siècle. De nombreuses invitations ont donc été adressées aux corps savants et aux Universités des pays étrangers…

2    Un volume a été publié peu après par la Société des amateurs de la littérature russe pour rendre compte de cette célébration *3 , qui s’est déroulée du 26 au 28 avril 1909. Il contient en effet une liste impressionnante d’institutions russes et étrangères qui, sollicitées par les organisateurs, ont envoyé qui une délégation, qui un message pour honorer le grand écrivain russe : un message de l’université de Cambridge et une adresse du célèbre critique danois Georg Brandes ont par exemple été lus au cours de la séance académique du 27 avril. Mais la réponse étrangère la plus imposante et la plus chaleureuse est sans conteste celle de l’Institut de France qui, comme le soulignera le plus illustre de ses délégués, le vicomte Eugène-Melchior de Vogüé (qui, dans son Roman russe, a consacré un chapitre à Gogol), s’est associé pour la première fois de son existence à une cérémonie célébrée en terre étrangère. Il y a envoyé des représentants de quatre de ses cinq Académies. Le Collège de France, de son côté, a délégué son professeur de littérature russe, Louis Léger, de même que les deux Universités pourvues d’une chaire de russe, celle de Dijon (Louis Legras) et celle de Lille (André Lirondelle).

3    C’est l’époque où, face au « danger allemand », les relations franco-russes sont au beau fixe, et la France, représentée par une délégation si prestigieuse, sera à l’honneur : seuls de tous les délégués étrangers, Eugène-Melchior de Vogüé (proclamé pour l’occasion membre honoraire de la Société organisatrice) et Louis Léger prendront la parole au cours de la première séance « académique », et, au banquet solennel du 28 avril à l’hôtel Métropole, le recteur de l’université de Moscou A. Manouilov, dans un toast à l’académicien français (qui prononcera en russe son discours de remerciements), fera acclamer le nom de la France, aux sons d’une Marseillaise que les convives écouteront debout.

4    « Dans la pieuse Russie, l’inauguration de la statue d’un chrétien ne saurait aller sans une cérémonie religieuse », note Louis Léger avec une pointe d’ironie en décrivant l’ouverture de la célébration en la cathédrale du Sauveur, au pied du Kremlin, par un service funèbre, interminable à son gré. Il en relève pourtant le caractère un peu exceptionnel : « L’hommage rendu naguère par le clergé à la mémoire de Pouchkine a été beaucoup plus modeste. Est-il vrai — on me l’a dit — que le clergé en honorant de façon si grandiose la mémoire de Nicolas Gogol, ce parfait chrétien, ait tenu à montrer qu’il n’était point hostile par principe à la littérature laïque, et que toute cette pompe est un avertissement indirect à l’adresse de Tolstoï, naguère excommunié ? Je n’ose me prononcer sur la question. »  *4

5    La cérémonie religieuse contribue en effet à donner à la célébration du centenaire un caractère très officiel, qui sera encore renforcé, après l’inauguration de la statue, par le dépôt d’une couronne à la mémoire de l’écrivain au nom du tsar Nicolas II. Une partie de l’opinion « de gauche » dénoncera le caractère « officiellement patriotique » *5  d’une manifestation où elle voit, comme le note Louis Léger, une tentative de récupération du grand écrivain (et à travers lui de la littérature russe tout entière) par le pouvoir. Cette attitude s’exprime de façon particulièrement virulente dans la réponse de l’écrivain Leonid Andréïev à l’invitation de la Commission du centenaire : « On pratique quotidiennement des exécutions, qui nous ramènent aux époques de barbarie et corrompent le peuple, épuisé par la tyrannie ; les prisons sont bondées, de nombreux écrivains y sont réduits aux dernières extrémités par la maladie, d’autres mangent le pain amer de l’exil et souffrent d’être éloignés de leur patrie ; l’arbitraire policier est sans limites, et tout récemment encore le gouvernement a interdit avec une grossièreté barbare et une franchise cynique la célébration de Léon Tolstoï. Dans ces conditions, l’inauguration du monument de Gogol à Moscou ne peut avoir la signification d’une fête nationale. Et m’inclinant très bas devant la mémoire du grand Gogol, je refuse de me rendre à une fête qui n’en est pas une à mes yeux. Et, avec une foi profonde dans la force du peuple russe, j’attendrai patiemment le jour heureux où le peuple lui-même, libéré des potences et des prisons, hors des cadres de l’odieuse censure, proclamera la gloire éternelle de son fils immortel » *6 . Le divorce entre le pouvoir et l’opinion, accentué par les troubles révolutionnaires de 1905 et leur répression, est sensible dans l’outrance de ces propos, trahissant le tempérament excessif de l’écrivain.

6    Sans aller aussi loin que le romancier ami de Gorki, une partie de la presse dénonce le caractère officiel et académique de la célébration. Il est vrai que les douze orateurs sont presque tous des universitaires, et que leurs discours sont soit des communications d’historiens (comme celui de M. Spéranski sur l’élection de l’écrivain, en février 1845, comme membre d’honneur de l‘Université de Moscou), soit d’assez banales variations de l’image convenue d’un Gogol père d’un réalisme socialement engagé, écrivain dont le génie comique fait un dénonciateur des vices de la société contemporaine, mais se heurte aux préjugés conservateurs d’un esprit tourmenté par l’inquiétude religieuse, qui lui impose un déchirement dramatique et finit par étouffer son talent. Ainsi, dans un bref discours qui sera repris dans la revue Le Messager de l’Europe (Vestnik Evropy), le professeur D. Balagueï se propose de « donner une description succincte des procédés de création de Gogol — de son réalisme, comme trait fondamental, et de son romantisme, comme trait complémentaire ». Et il conclut : « L’écrivain réaliste a eu des héritiers tels que Tourguéniev, Gontcharov, Dostoïevski, Ostrovski, Léon Tolstoï […] Même les critiques européens les plus perspicaces (Vogüé) reconnaissent en lui l’ancêtre de la littérature russe contemporaine.» *7 L’académicien français dont l’orateur invoque ici l’autorité n’est pas en reste de banalités dans son discours, qui décrit l’écrivain russe comme « celui qui s’arracha le premier aux conventions et aux amusements du romantisme pour inventer un réalisme sagace, exact dans l’étude et la description des hommes et des choses, épris de vérité, bienfaisant jusque dans ses cruautés, comme l’est le miroir qui nous montre nos tares et nos faiblesses pour nous apprendre à les corriger » ; comme aussi « l’initiateur, le père indiscutable de ces admirables romanciers des années quarante […], Tourguénef, Gontcharof, Dostoïevsky »*8 

7    Mais ce conformisme académique ne s’étend pas nécessairement au domaine politique. Au contraire, la célébration de Gogol est pour certains l’occasion d’un discours frondeur, tel celui du philosophe Eugène Troubetzkoy, disciple de Soloviev. Universitaire renommé, très engagé comme son frère Serge dans le mouvement de 1905, il développe, à partir de la fameuse image gogolienne de la « troïka », une réflexion sur l’élan libérateur de 1905 et les raisons de son échec.

8    L’inauguration du monument fait cependant apparaître d’autres notes discordantes. Voici comment la décrit Louis Léger : « Le voile de la statue tombe, et la désillusion des spectateurs paraît unanime Ce n’est point le vaillant auteur des Âmes mortes et du Revizor, que nous avons devant nous ; c’est une espèce de moine affaissé sur un rocher, enveloppé d’un grand manteau, la tête recouverte d’un capuchon. C’est peut-être le Gogol des dernières années, absorbé dans un mysticisme lamentable et méditant sur la fin dernière de l’homme […] Mais il m’est impossible de me représenter ainsi l’homme qui a fait épanouir un rire aussi large sur les lèvres de ses contemporains. »*9 

9    La même désillusion, apparemment partagée par une grande partie de l’assistance, s’exprime dans le récit dramatisé de l’historien de la littérature Pavel Sakouline, qui sert d’argument à son discours commémoratif :

10    Profondément éprouvés par notre triste réalité sociale, nous attendons avec une tension frémissante des émotions joyeuses. D’un moment à l’autre, le voile va tomber, et nous verrons s’élever au-dessus de nos têtes la face de l’écrivain qui nous est cher, la vague d’allégresse de l’enthousiasme populaire nous emportera nous aussi, et nous sentirons en nous-même ce que signifie un état d’âme exalté.
Le voile est tombé, mais la joie n’est pas venue. En vain l’orchestre a retenti, en vain le chœur a célébré la gloire du grand écrivain, le sentiment d’une espèce de trouble encore inconscient nous a serré le cœur, ce trouble qui saisit involontairement une joyeuse compagnie lorsque fait son entrée un homme portant sur son visage les marques d’une profonde affliction.
Nous nous tenons devant le monument et nous demandons : est-ce bien là le Gogol qui nous a écrit les joyeuses Soirées du hameau, l’épopée optimiste Taras Boulba, qui, manifestement, a tant ri en écrivant le Revizor et les Âmes mortes ?

11    « Oui, c’est bien ce même Gogol », conclut paradoxalement le savant, qui tentera d’expliquer la contradiction par la triste réalité que doit affronter dans son œuvre un écrivain qui est « avant tout un talent solaire » *10 « J’ignore, écrit encore Louis Léger, qui est l’auteur du monument, M. Andréïev ; mais je crains bien qu’il ne soit inspiré de M. Rodin et qu’il n’ait pris que les mauvais côtés du génie de ce maître ». On a noté en effet une influence possible du fameux Balzac dans le traitement plastique de la figure de l’écrivain, que la longue cape qui l’enveloppe paraît emprisonner dans un bloc de pierre *11 . Cette possible réminiscence n’enlève rien au chef-d’œuvre du grand sculpteur Nicolas Andréïev, qui, outre ses qualités plastiques, exprime une interprétation personnelle de l’œuvre et de la personnalité de Gogol.*12 


Gogol relu


 
13     La statue d’Andréïev a en effet une signification symbolique, plus ou moins clairement perçue par les contemporains. L’accent mis sur la figure tragique de l’écrivain, telle qu’elle se dégage du récit des dix dernières années de sa vie, marquées par l’inquiétude religieuse et la stérilité artistique, est l’une des formes que prend la remise en question des clichés de la tradition critique russe. Cette « face sombre » de Gogol, révélée en 1847 par les Morceaux choisis de ma correspondance avec des amis, que le critique Biélinski, dans une fameuse lettre ouverte devenue la charte de fondation de l’intelligentsia russe, vitupérait avec violence, était, depuis la mort de l’écrivain, soit charitablement oubliée, soit traitée comme un élément adventice, étranger, extérieur à l’œuvre, au profit de sa « face solaire », celle du « Molière russe », du génial humoriste dénonçant avec une vigueur satirique sans précédent les plaies de la société russe de son temps *13. Parallèlement à cette réhabilitation d’un Gogol « mystique » et attaché à l’ordre établi, ce sont les thèses du même Biélinski *14 , reprises un peu plus tard par son successeur Tchernychevski *15, célébrant en lui le père du réalisme russe et de son orientation sociale et critique qui se trouvent remises en question.

14     Cette relecture de Gogol est essentiellement l’œuvre des symbolistes. Leur grande revue mensuelle, La Balance (Vesy) est la seule à avoir consacré à son centenaire l’un de ses numéros, qui constitue ainsi une sorte de contrepartie à la célébration officielle. Son directeur, le poète Valeri Brioussov, qui fait alors figure de chef de file du symbolisme russe, est le seul « non-universitaire » à avoir participé à celle-ci. Son discours, jugé par la presse « intéressant, mais déplacé » (dans une célébration officielle) y a fait scandale, comme il le rappelle en le réimprimant dans sa revue : il y défend dans une courte préface le droit d’aller à l’encontre des idées reçues sans porter atteinte à la gloire d’un grand écrivain. « Après les travaux critiques de V. Rozanov et de D. Merejkovski, affirme-t-il pour justifier son attitude, il n’est plus possible de considérer Gogol comme un réaliste conséquent, dans les œuvres duquel est reflétée d’une manière extraordinairement fidèle et précise la réalité russe de son temps. » *16

15    Tel est en effet le motif central des textes réunis par la Balance à l’occasion du centenaire de l’écrivain. Dans la note préliminaire citée plus haut, Brioussov se réclame des deux auteurs qui l’ont précédé dans cette remise en question : le journaliste et publiciste Vassili Rozanov, l’un des artisans de la renaissance philosophique et religieuse qui s’accomplit en Russie au début du XXe siècle dans les parages du symbolisme, et l’un des penseurs les plus originaux de son temps ; et le poète Dmitri Merejkovski, premier apôtre et théoricien du mouvement symboliste *17, qui s’est illustré en 1900- 1902 par une étude comparée de Tolstoï et de Dostoïevski mettant en œuvre une démarche critique novatrice, alliant l’attention méticuleuse aux particularités littéraires des textes avec de vastes généralisations philosophiques. En 1902, dans une conférence prononcée à l’occasion du cinquantième anniversaire de la mort de Gogol, il a appliqué la même méthode à l’œuvre de l’auteur des Âmes mortes. Publiée l’année suivante dans sa revue Novyj put’ (La Voie nouvelle) *18  son étude a été reprise en volume aux éditions Skorpion en 1906, sous le titre de Gogol’ i cert (Gogol et le diable*19  et réimprimée sous un titre nouveau en 1909, à l’occasion du centenaire *20.

16    Le texte iconoclaste de Rozanov, déjà ancien, date de 1891 : il s’agit d’une digression de plusieurs pages consacrée à Gogol dans l’essai sur la « Légende du Grand inquisiteur » de Dostoïevski, qui est la première œuvre importante du penseur. Il y remet en question le dogme, posé par Biélinski, et confirmé par la fameuse phrase attribuée à Dostoïevski (« Nous sommes tous sortis du Manteau de Gogol »), qui fait de l’auteur des Âmes mortes le père du réalisme russe. Réaliste, Gogol ? Rien de plus faux selon Rozanov : « Gogol a contemplé les choses d’un regard mort et n’y a vu que des âmes mortes. Il n’a pas du tout reflété la réalité dans ses œuvres : il n’a fait, avec un art étourdissant, qu’en dessiner des caricatures : c’est pourquoi elles se gravent dans la mémoire, comme ne peut s’y graver une image vivante […]. Dans la caricature on ne prend qu’un trait du caractère, et tout le personnage ne reflète que lui — par la grimace du visage, par les convulsions forcées du corps. Elle est mensongère et ne s’oublie pas. Tel est Gogol ». Considérant que « la compréhension fine des mouvements intérieurs de l’homme » est « le trait le plus saillant, le plus constant et le plus distinctif de toute notre littérature », Rozanov n’hésite pas à déclarer que « si, concentrant notre regard sur cette particularité principale, nous nous tournons vers Gogol, nous sentirons aussitôt la terrible insuffisance dans son œuvre de ce trait-là, lui seul et chez lui seulement ». Aussi, loin d’être l’ancêtre et le précurseur des grands réalistes russes du XIXe siècle (Rozanov cite Tourguéniev, Dostoïevski, Ostrovski, Gontcharov, Léon Tolstoï), Gogol en est-il l’antipode : « On connaît l’opinion selon laquelle toute notre littérature moderne sortirait de Gogol ; il serait plus exact de dire que dans sa totalité, elle a été la négation de Gogol, un combat contre lui. » *21

17
Dans une réponse aux objections suscitées par ces remarques *22, Rozanov paraît se contredire en faisant de Gogol « l’ancêtre de la tendance ironique de notre société et de notre littérature ; il a créé, poursuit-il, la forme, le type dans lesquels, depuis plusieurs décennies déjà, courent nos pensées et nos sentiments, oubliant leur orientation première et naturelle », celle qui leur a été imprimée par Pouchkine. En fait, la contradiction n’est qu’apparente : si l’auteur du Revizor et des Âmes mortes n’a pas influencé l’évolution de la prose réaliste russe, il a en revanche profondément marqué la conscience des lecteurs et la perception qu’ils ont de la littérature.

18     Pouchkine, que Rozanov exalte en des termes dithyrambiques, inspirés peut-être par le fameux discours de Dostoïevski, prononcé dix ans plus tôt   *23, « Pouchkine est comme le symbole de la vie : il est tout entier dans le mouvement, et c’est pourquoi son œuvre est si variée. Tout ce qui vit l’attire, et, s’approchant de toute chose, il l’aime et l’incarne […] Tout cela fait de sa poésie l’idéal d’un développement normal et sain… » Gogol, lui, a « oblitéré Pouchkine dans la conscience des hommes, et avec lui, tout ce que portait sa poésie ». Pourquoi ? En raison de la nature même de son art, substituant la fixité du trait gravé une fois pour toutes à la mobilité de l’impression vivante : « Si, ouvrant parallèlement une page des Âmes mortes et une page de La Fille du Capitaine ou de La Dame de pique nous commençons à les comparer et à étudier l’impression ressentie, nous remarquerons aussitôt que celle que nous laisse Pouchkine n’est pas aussi durable. Ses mots, ses scènes sont comme une vague qui entre dans l’âme et, comme une vague, l’ayant rafraîchie et remuée, — reflue ; le trait qu’ils ont tracé dans notre âme se referme et se cicatrise ; au contraire, le trait tracé par Gogol reste immuable ; il ne s’agrandit ni ne rapetisse, mais reste à jamais tel qu’il s’est gravé ». Or, pour Rozanov, cette impression a profondément marqué la conscience russe, effaçant l’effet bienfaisant du génie de Pouchkine : « Les figures inoubliables de Gogol ont dressé une barrière infranchissable entre les hommes, les forçant non pas à tendre les uns vers les autres, mais à se fuir entre eux, non pas à se blottir chacun contre tous, mais chacun à se tenir à l’écart de tous les autres. » *24 ..

19     Les symbolistes ne suivront pas Rozanov dans le dénigrement de Gogol que paraît impliquer ce jugement sur son art et son influence littéraire. Mais ils reprendront sa thèse principale. La remise en question de l’image traditionnelle d’un Gogol réaliste, peintre fidèle de la société de son temps et père du réalisme russe, est le point commun des quatre articles réunis dans le numéro commémoratif de La Balance : ceux des poètes symbolistes mineurs Ellis (pseudonyme de Lev Kobylinski) et Boris Sadovskoï (pseudo-nyme de Sadovski), et des grandes figures du mouvement symboliste que sont André Biély et Valéri Brioussov lui-même : « Dans toute l’œuvre de Gogol il y avait un défaut artistique particulier, une sorte de daltonisme de la vision artistique », écrit Ellis, dans un article intitulé « L’Homme qui riait ». Celui de Boris Sadovskoï a pour titre « Du Romantisme chez Gogol ». Il y déclare : « Toute la littérature russe ultérieure […], on s’est habitué chez nous à la déduire de Gogol […]. Dès le début, notre critique aveugle de naissance est passée à côté de l’essence authentique de Gogol, en y substituant “l’exploit civique”. […] Depuis 1836 jusqu’à nos jours, on lui impose un rôle et une signification qu’il n’a jamais eu l’idée d’assumer. En réalité Gogol, aussi étrange que cela paraisse au premier abord, était un romantique, un romantique russe des années 30… ». Même affirmation chez Biély : « On appelle ici Gogol un réaliste, mais de grâce, où est la réalité : ce que nous avons sous les yeux, ce n’est pas l’humanité, mais l’infra-humanité ; ici ce qui peuple la terre, ce ne sont pas des hommes, mais des radis [allusion à la description de la tête d’Ivan Ivanovitch, dans La Brouille des deux Ivan] ; en tout cas ce monde, dont le sort est influencé par un bélier regardant par la fenêtre [allusion à un détail du même récit], par un chat noir perdu [allusion à un épisode des Propriétaires du temps jadis] ou un “jars” — ce n’est pas un monde d’hommes, mais un monde de bêtes ».

20     C’est Brioussov cependant qui nous offre l’exposé le plus cohérent et le mieux articulé de cette thèse. Son étude apparaît en effet comme le développement systématique et rigoureux d’une seule idée, annoncée en préambule : « Si nous voulions définir le trait principal de l’âme de Gogol, cette faculté maîtresse *25  qui domine son œuvre et sa vie, il nous faudrait nommer la tendance à l’exagération et à l’hyperbole. » *26 . La démonstration se fait en deux parties, l’une consacrée à l’œuvre, l’autre à la vie. Dans la première, Brioussov met en évidence à travers de nombreux exemples le caractère d’invraisemblance que prend chez Gogol l’exagération du trait, que ce soit dans le ridicule ou l’absurde ou au contraire dans l’héroïque ou l’idéal : « Gogol voyait les phénomènes et les objets non dans leur réalité, mais dans leur extrême limite, c’est ainsi que Rozanov formule ce que nous affirmons ici ». Et il conclut : « Il a créé son monde à lui et ses personnages à lui en développant jusqu’à ses extrêmes limites ce qu’il ne trouvait qu’esquissé dans la réalité. Et telle était la puissance de son don, la puissance de sa création, que non seulement il a donné vie à ces inventions, mais il les a faites, en un certain sens plus réelles que la réalité elle-même, qu’il a contraint les générations suivantes à oublier la réalité, mais à se souvenir du rêve qu’il avait créé. Pendant de nombreuses années, nous avons tous regardé la Russie de Nicolas Ier et l’Ukraine à travers des verres gogoliens. »

21     « Mais la tendance à l’extrême, à l’exagération, à l’hyperbole ne s’est pas manifestée seulement dans l’œuvre de Gogol : la même tendance pénètre toute sa vie ». Dans la deuxième partie de son essai, Brioussov décèle cette tendance dans la correspondance de Gogol, dans l’enthousiasme avec lequel il parle de l’Italie et de Rome, dans les sentiments qu’il exprime au moment de la mort de Pouchkine (et qui sont, pense Brioussov, sans commune mesure avec la réalité de leurs relations), dans ses ambitions d’historien, dans ses soucis de santé, dans son attitude vis-à-vis de son œuvre, dans son idéalisation de l’amour, passion qu’il n’a jamais connue, « grâce au ciel », dit l’écrivain dans une de ses lettres, car « cette flamme l’aurait réduit en cendres en un instant ». Cette image, reprise dans le titre de l’article ( « Ispepelennyj », l’homme réduit en cendres *27, résume la conclusion que Brioussov tire de l’application à la vie de Gogol de la formule par laquelle il résume son art : « Tout ce que nous savons de Gogol, poursuit-il après avoir évoqué cette attitude devant l’amour, nous permet de penser que la tentation de “jeter un regard dans l’abîme et s’y perdre” ne lui barrait pas seulement la route de l’amour de la femme. Tout sentiment en lui menaçait de s’embraser en une flamme capable de tout réduire en cendres en un instant. » Tel était son amour de la Russie, tel était surtout le sentiment religieux qui « brûlait depuis l’enfance dans son âme » et qui « dans ses dernières années s’est enflammé en un mortel brasier ». Et Brioussov conclut : « Toute la vie de Gogol est une voie tracée entre des abîmes qui l’attiraient à eux ; c’est une lutte de la “ferme volonté” et de la conscience de la haute mission qui lui était impartie, avec la flamme dissimulée dans son âme et menaçant de le réduire en cendres en un instant. Et lorsqu’à la fin Gogol a libéré cette force intérieure qui vivait en lui, lui a permis de se développer à l’air libre, elle l’a, en effet, réduit en cendres. » *28

 

Gogol symboliste


 
22     La deuxième partie de l’étude de Brioussov révèle un autre aspect de la nouvelle lecture de Gogol que proposent les symbolistes : la volonté de prendre en compte, en les rattachant aux particularités de son écriture et à l’évolution « immanente » de son art, tous les aspects de la personnalité complexe de l’écrivain, et en particulier de ceux que la critique traditionnelle mettait sur le compte des influences extérieures ou de la pathologie *29. Rozanov déjà avait esquissé cette démarche, en disculpant l’écrivain qu’il paraissait dénigrer : Gogol était conscient, pensait-il, de la portée mortifère de son art. En témoigne l’affliction profonde dans laquelle l’a plongé la mort de Pouchkine : « Il savait, il ne pouvait pas ignorer qu’il allait oblitérer Pouchkine dans la conscience des gens et avec lui, tout ce qu’apportait sa poésie ». En témoigne aussi le sacrifice qu’il a fait de sa création après la première partie des Âmes mortes : « l’orientation et la source du génie dépendent aussi peu que possible de la volonté de son possesseur. Mais avoir conscience de ce génie, connaître la valeur qu’il a pour les hommes et pour l’avenir, cela, il le peut. Gogol a éteint son génie. N’est-ce pas un témoignage suffisant de ce qu’il était ? » *30. Dans un dernier article consacré à l’écrivain *31, Rozanov commente longuement Le Manteau, en s’arrêtant tout particulièrement sur le fameux passage où, par l’entremise d’un personnage créé spécialement à cet effet, Gogol s’apitoie sur son petit fonctionnaire disgracié : « Il ne fait pas de doute que le passage lyrique que je viens de citer représente un éclair de profonde affliction éveillé en l’auteur par la vue de ce qu’il a créé ; c’est lui qui “frissonne”, ayant achevé de créer “la cruelle grossièreté”, c’est lui qui “couvre son visage de ses mains” et répète ces mots qui résonnent aux oreilles : “Je suis ton frère”. […] Le voilà, Gogol tout entier dans la plénitude de son image, sans rien en retrancher : le grand homme dont la géniale intelligence a divorcé d’avec son cœur simple et en a longtemps triomphé, étouffant le murmure qui s’élevait contre elle, mais qui en fin de compte lui a succombé, a été enchaînée, rejetée au terme d’un combat qui, à l’homme cependant, a coûté la vie ».

23     Le drame de Gogol, « dans la plénitude de son image », du Gogol qui est à la fois l’auteur des Âmes mortes et celui des Morceaux choisis de ma correspondance avec mes amis, c’est ce combat à mort, littéralement, entre les cruels impératifs du talent (ou du génie) contre lesquels l’homme ne peut rien, et les simples exigences du cœur. L’article d’Ellis *32, dont le titre paraphrase celui du célèbre roman de Victor Hugo, reprend ce schéma d’un affrontement fatal entre deux faces antagonistes d’une même personnalité, mais en l’interprétant dans le langage du symbolisme. Pour lui, c’est le rire, le goût, le besoin, l’art de rire et de faire rire de ses créations, qui est à la fois le don suprême de Gogol et la malédiction qui pèse sur lui, aussi profondément inscrite dans sa chair que la disgrâce du héros de Hugo. Car « la porte la plus étroite pour accéder au “royaume des cieux” est celle du rire » : elle ne permet pas d’atteindre à la « contemplation de la Fiancée Divine et Immaculée, de la Beauté Céleste ». En effet, l’écrivain dans le cours de sa carrière « avait soudain senti que les degrés infiniment divers du Beau Unique n’étaient pas équivalents et monocordes, que l’Être Parfait n’était accessible qu’à celui qui avait renoncé à tout le reste et s’était absorbé tout entier et sans partage dans la contemplation de l’éternelle Beauté Céleste ».

24     Gogol est un mystique en quête d’absolu : tel est aussi le thème du long commentaire enthousiaste et désordonné, truffé d’images et de citations admiratives, du poète André Biély *33. Pour lui, à la différence d’Ellis, il n’y a pas de dualité, de contradiction entre le rire de Gogol et son aspiration mystique : car c’est le rire lui-même qui est mystique : « Le rire de Gogol tourne au hurlement tragique, et c’est une espèce de nuit qu’il étend sur nous […] Gogol a touché à une étrange frontière de la vie, au-delà de laquelle il a entendu un hurlement, et ce hurlement, Gogol l’a transformé en rire ; mais le rire de Gogol est un rire de sorcier… »

25     Si le rire de Gogol est terrifiant, c’est par ce qu’il cherche à conjurer. Citant un passage des Propriétaires d’autrefois où l’écrivain se rappelle la terreur « panique » qu’éveillait parfois en lui le silence de mort tombant soudain au milieu d’une journée d’été sans nuages, Biély écrit :

26     Mais pourquoi ? La remontée diurne de l’abîme de l’esprit vers la surface de la conscience diurne, son hurlement […] dans le silence baigné de soleil — c’est l’état ordinaire des mystes. Tous les mystères depuis l’Antiquité commençaient par la terreur […], et cette terreur se changeait en enthousiasme, en cet état qui fait apparaître le monde comme parfait, que Dostoïevski appelle « l’instant de l’éternelle harmonie », — l’instant où l’on éprouve une transformation de l’âme de son corps, et où elle accouche de la transfiguration vraie (le séraphin), de la démence vraie (Nietzsche) ou de la mort vraie (Gogol). […] Au lieu d’utiliser cet élargissement de sa personnalité dans l’intérêt de son art, Gogol s’est précipité dans l’abîme de son second « moi » — il s’est engagé sur des routes où l’on ne peut s’engager sans prendre une voie déterminée, élaborée de façon occulte, sans un guide expérimenté…

27     Ainsi, pour Biély, Gogol est un mystique qui a vu la Lumière, mais ne connaît pas le Chemin : « Gogol aurait dû comprendre avant toute chose que ce dans quoi il était avait une explication ; alors il aurait compris que peut-être se trouverait-il aussi des hommes qui pourraient remettre en place le terrible déboîtement de son âme ; mais Gogol n’avait pas la patience d’étudier et c’est pourquoi il cherchait un guide ailleurs qu’il eût fallu ; il n’étudiait pas la littérature mystique orientale, — il n’étudiait rien du tout. […]. Gogol connaissait les mystères de l’enthousiasme — et les mystères de l’effroi, Gogol les connaissait aussi. Mais le mystère de l’amour, il ne le connaissait pas. Ce mystère-là, les initiés le connaissaient ; mais Gogol ne le savait pas ; il ne savait pas qu’il plongeait ses regards dans ce qui est dissimulé aux regards ».

28     C’est pourquoi, devant la vision de l’Ineffable, il était désarmé : « Et par une claire journée de soleil, Gogol tremblait, parce qu’il lui semblait “voir apparaître et disparaître une ombre effilée, tandis que le ciel est clair et qu’il n’y passe pas un seul nuage” (Une terrible vengeance). C’est l’ombre d’un personnage merveilleux qui, bien que merveilleux, a terrifié Gogol pendant toute sa vie : cela parce que le pont de l’amour, qui transfigure la terre, s’était effondré pour Gogol et qu’entre la Face Céleste et lui s’était formé un abîme noir et hurlant, que Gogol avait voilé par son rire, ce qui avait fait de ce rire un hurlement […] Gogol avait peur de l’abîme, mais il se souvenait obscurément (pas par sa conscience, bien sûr)) que par-delà “cet abîme” (à des milliards de verstes et d’années) était une voix chère qui l’appelait : ne pas aller vers cet appel, Gogol ne le pouvait pas : il y alla, et tomba dans l’abîme : le pont de l’amour s’effondra sous lui, et voler pour franchir l’abîme, Gogol ne le pouvait pas… »
*34 . .Le drame de l’écrivain, qui le conduira à la destruction de soi, c’est celui d’un mysticisme sans initiation mystique, qui reste un pressentiment au lieu de devenir une voie d’accès à la divinité.
 

Gogol prophète


 
29     On voit ici comment Biély, en cherchant à pénétrer l’énigme de la métamorphose du génie comique en martyre d’une quête religieuse désespérée, projette sur lui ses propres aspirations mystiques et interprète cette projection en théoricien rationaliste du mysticisme. Il trouve également chez lui l’écho d’un autre sentiment, qu’il partage alors avec Alexandre Blok : c’est le patriotisme douloureux, fait d’angoisse et d’espoir, qui, au cours des années qui séparent la « première Révolution russe » de 1905 de la première guerre mondiale, s’éveille chez certains symbolistes et apporte un contenu nouveau à leurs élans mystiques. On trouve l’expression de cet état d’esprit dans le cycle de poèmes de Biély « Russie » (dans le recueil La Cendre [Pepel], 1909) et dans le cycle de Blok « Patrie », daté de 1909-1915, où la figure mythique de la Russie prend la place de la « Belle Dame » et de « l’Inconnue » des recueils antérieurs.

30     Les célèbres invocations de Gogol à la Russie, figurée par l‘image de la troïka lancée à toute allure, suscitant l’étonnement et l’admiration des spectateurs, mais dont la destination reste inconnue, font écho à ces aspirations. Biély écrit « Il aime la Russie, il aime son pays, Gogol : comme un amant sa bien-aimée il l’aime […] D’une manière inconcevable, surnaturelle, il est lié à la Russie, peut-être plus que tous les écrivains russes, et ce n’est pas du tout à la Russie du passé qu’il est lié, mais à la Russie d’aujourd’hui et encore davantage à celle de demain ». Et, après avoir évoqué comme un mauvais rêve la Russie présente, celle des mornes lendemains d’une Révolution manquée, il conclut :

31     Devant le rideau du futur, nous sommes comme des néophytes au seuil du temple ; voici que vont s’ouvrir les rideaux du temple — et que verrons-nous apparaître, Hécate et des fantômes ? Ou bien l’Âme de notre patrie, l’Âme du peuple, enveloppée d’un linceul ?
Gogol est celui qui s’est le plus approché de ce mystère…

32     Tel est aussi le sens général de la conférence prononcée par Blok en mars 1909 à Saint-Pétersbourg, au cours d’une cérémonie commémorative, beaucoup plus modeste que celle de Moscou. Publiée aussitôt après dans un journal de la capitale, elle sera reprise en 1918 dans un recueil d’articles lyriques du poète intitulé « L’Intelligentsia et la Révolution », qui réunit, à la lumière de 1917, ses textes « prophétiques » des années antérieures *35. Le titre « L’Enfant de Gogol », est une métaphore désignant la Russie. Tout le drame de Gogol est pour lui celui de l’accouchement douloureux d’une Russie qui n’existe pas encore, et qu’il cherche à mettre au monde. L’inquiétude secrète qui se dégage de sa personnalité, telle que l’ont connue ses contemporains, a pour source « le tourment créateur qu’a été la vie de Gogol. Ayant renoncé aux séductions du monde et à l’amour de la femme, cet homme, comme une femme, portait lui-même sous son cœur un fruit ; être ombrageusement concentré en lui-même, et indifférent à tout, sauf à une seule chose ; pas un être, pas un homme presque, mais une pure écoute, ouverte seulement pour entendre les lents mouvements, les étirements de l’enfant à naître ».

33     Blok cite l’une des célèbres digressions lyriques des Âmes mortes : « Russie, Russie, quelle force secrète, incompréhensible, attire vers toi ? Pourquoi retentit sans cesse à mes oreilles la chanson plaintive qui, d’une mer à l’autre, vibre partout sur la vaste étendue ? Que veut dire cet appel qui sanglote et vous prend l’âme ? — Russie, que veux-tu de moi ? Quel lien incompréhensible nous attache l’un à l’autre ? » *36 . Et à ces questions le poète répond : « Que veut-elle ? — Naître, être. Quel lien entre elle et lui. — Le lien du créateur avec sa création, de la mère avec son enfant. » Cette Russie-là, Gogol en a eu la radieuse vision :

34     De même qu’à la veille du printemps se déchirent parfois les nuages humides, découvrant des étoiles d’une exceptionnelle grandeur, paraissant tout juste nées et lavées d’eau fraîche, ainsi se déchira devant Gogol le rideau impénétrable des jours de sa vie de martyre ; et avec lui le rideau de l’immémorial quotidien russe ; il vit s’ouvrir, lavé de fraîcheur printanière, un abîme bleu, « le lointain inconnu de la terre », la Russie de l’avenir […] Cette Russie-là n’est apparue qu’en pleine beauté, comme dans un conte de fées, visible aux yeux de l’esprit. À la suite de Gogol, nous la voyons en rêve nous aussi. […] En plein vol vers la fusion avec le tout, dans la musique de l’orchestre de l’univers, au son des cordes et des tambourins, dans le sifflement du vent, dans la stridence des violons — est né l’enfant de Gogol. Cet enfant, il l’a appelé Russie. Elle nous regarde de l’abîme bleu de l’avenir et nous y appelle. Ce qu’elle deviendra en grandissant, nous ne le savons pas ; comment nous allons l’appeler, nous ne le savons pas.

35     Gogol apparaît ainsi à Blok comme le héraut d’un symbolisme apocalyptique, celui qui lui fera accueillir avec enthousiasme une Révolution appelée à renouveler de fond en comble tout l’univers ancien.

 

Au-delà de la littérature


 
36     C’est bien une Russie réelle, même si c’est celle de l’avenir, et non une simple image littéraire, qui est pour Blok « l’enfant de Gogol ». « Oui : dans ses images, dans sa relation avec la terre, écrit de son côté Biély, Gogol a déjà franchi les frontières de l’art ; il errait dans les jardins de son âme, et il y est tombé sur un endroit où le jardin n’est plus un jardin, l’âme n’est plus une âme ; en approfondissant le principe de son art, Gogol est sorti des limites de sa personnalité ».

37     C’est en cela que Merejkovki, dans son livre sur Gogol, voit en celui-ci un précurseur du symbolisme : s’il accepte, comme Pouchkine « la vérité de la contemplation », Gogol « en prévoit une autre, opposée, tout aussi éternelle : la vérité de l’action. Ici s’incarne en Gogol, poursuit le critique, la transition inévitable, qui ne s’accomplit de façon définitive qu’aujourd’hui, en nous précisément : le passage de la littérature russe et de tout l’esprit russe de l’art à la religion, de la grande méditation à la grande action, du logos à l’éthos » * 37 .

38 Tel est le thème principal de son essai, dont le projet même ressortit au symbolisme, puisqu’il s’agit de révéler « non seulement le sens réel et entièrement compréhensible pour tous, mais encore le sens mystique du Réviseur, celui que personne, semble-t-il n’a su comprendre jusqu’ici »  *38. Au-delà du Revizor, c’est à l’ensemble de l’œuvre que s’applique cette ambition.

39     La première partie du livre est une étude littéraire, centrée sur les deux chefs-d’œuvre, Le Revizor et Les Âmes mortes. Merejkovski paraît suivre la tradition en mettant l’accent sur leur portée satirique. Mais il inverse la perspective : ce n’est pas dans un tableau symbolique de la société russe qu’il voit l’objet de la satire, mais dans les deux personnages centraux, le frivole imposteur Khlestakov et le spéculateur avisé Tchitchikov. La critique traditionnelle ne se préoccupait guère de leur caractère, ne voyant en eux qu’un artifice littéraire, une motivation de l’intrigue ou de la narration. Pour Merejkovski, c’est en eux au contraire que réside le sens caché des deux œuvres. Khlestakov est l’incarnation de l’universelle « médiété » *39 , de l’esprit de l’humanité moyenne, de la médiocrité superficielle et satisfaite d’elle-même qui ne cherche rien au-delà de l’apparence : « Il est la négation incarnée de tout commencement et de toute fin, il est la médiété incarnée, intellectuelle et morale — la médiocrité, la contingence » *40. Le mensonge et le faux-semblant en sont la figure extérieure. Tchitchikov, quant à lui, « le propriétaire, l’acquéreur » *41, est l’esprit positif qui ne croit qu’aux valeurs matérielles, dont toute la vie n’est que la recherche et la perpétuation à travers sa descendance du confort et du profit. Ils incarnent à eux deux les deux visages de la civilisation contemporaine telle qu’elle se manifeste dans la Russie de leur temps. Pour Merejkovski, ils représentent les deux faces d’un même principe, qu’il nomme le diable ou l’Antéchrist. « Les deux principaux héros de Gogol, Hlestakoff et Tchitchikoff, sont en réalité deux figures russes contemporaines, deux hypostases du mal éternel et universel — de “l’impérissable mesquinerie humaine” […] Hlestakoff, le penseur inspiré ; Tchitchikoff, ‘homme d’action : sous ces deux personnages opposés se cache un troisième qui les unit : le diable, “sans masque”, “en veston”, “tel quel » *42 .

40     Mais le combat de Gogol contre le diable, selon Merejkovski, ne se borne pas à le tourner en ridicule sous les formes outrées, grotesques, qu’il a données aux personnages de Khlestakov et de Tchitchikov : son originalité, la valeur impérissable de son œuvre tiennent à ce que ce combat la déborde : il est l’impératif suprême qui commande toute sa vie, et en particulier la conception qu’il se fait de sa mission d’écrivain. C’est ce que le critique tente de montrer dans la deuxième partie de son essai, qui suit pas à pas à travers sa correspondance et les souvenirs de ses proches le drame que Gogol connaît au cours de ses dix dernières années et le calvaire de ses derniers jours, ce combat intérieur qui tarit son œuvre littéraire, et s’achève par un véritable suicide, préparé par le sacrifice du manuscrit de sa dernière œuvre, livré aux flammes par obéissance aux ordres de son confesseur, l’implacable père Mathieu.

41     Le drame de Gogol, c’est qu’il « ne concevait pas clairement (et dans ce défaut de compréhension gît la principale raison de sa perte), il ne faisait qu’entrevoir confusément dans l’art le début de la religion, le début de la chair sainte » *43. Car sa mission historique était, selon Merejkovski, de réconcilier sa vocation d’écrivain avec son aspiration religieuse, et de faire triompher ainsi par la création artistique un nouveau christianisme, unissant la chair et l’esprit dans une communion harmonieuse. S’il a échoué, c’est qu’il n’a pas su résister au christianisme « noir, monacal ascétique » du père Mathieu (et, selon Merejkovski, de l’Église établie), pour lequel « vivre en Dieu signifie vivre en dehors du corps » ; sainteté signifie incorporéité, l’esprit est opposé à la chair, comme une essence absolue l’est à une autre, tout aussi absolue ; comme le principe divin l’est au principe démoniaque, comme le bien éternel l’est au mal éternel… » *44. Telle a été pour lui la dernière tentation du Diable, la plus sournoise : « ne comprit-il pas enfin », se demande Merejkovski, en évoquant le moment où « Gogol, assis devant le poêle, regardait rougir les lettres de ses manuscrits calcinés, comme si elles s’imprégnaient de sang », « ne comprit-il pas enfin qui se dissimulait sous cette image [celle du père Mathieu], l’image d’un “ange de lumière” ? Ne reconnut-il pas, sous ce dernier masque le plus tentateur, celui contre lequel il avait lutté toute sa vie avec l’arme du rire ? »  *45
42     Merejkovski trouve ainsi dans l’œuvre de Gogol l’anticipation du grand thème de son œuvre de critique, de romancier, d’inspirateur des « Réunions de philosophie religieuse” » : celui d’une réconciliation de l’esprit et de la chair, dans un nouveau christianisme qui, au lieu de combattre le paganisme et l’esprit de la Renaissance, saurait intégrer leurs valeurs.

 

Gogol artiste


 
43     Outre cette réhabilitation du Gogol des Morceaux choisis et des dix dernières années de sa vie, se détournant de son œuvre pour se vouer au salut de son âme, la remise en question du dogme réaliste mène les symbolistes à mettre au premier plan l’originalité de son écriture. C’est Biély qui, sur ce point, sera l’initiateur. Son article commence par un chapelet de citations admiratives devant l’audace des épithètes et des métaphores qui font étinceler les pages de l’écrivain : « Qu’est-ce que c’est que ces images ? De quelles impossibilités sont-elles tissées ? Tout y est entremêlé : les couleurs, les aromes, les sons. Où trouve-t-on des comparaisons plus audacieuses, où la vérité artistique est-elle plus invraisemblable ? Pauvres symbolistes : la critique leur reproche encore leurs “sons bleu-ciel”, mais trouvez-moi chez Verlaine, chez Rimbaud, chez Baudelaire des images aussi invraisemblables par leur audace que chez Gogol […] Quel style étonnant ! » À ce style est entièrement consacrée la troisième et dernière partie de l’article. « De même, écrit-il, que le réalisme de Gogol se compose de deux récits, l’un sur une terre infra-humaine, l’autre sur une terre supra-humaine, de même la fluidité naturelle de son style est fondée aussi sur deux réalités anti-naturelles ». L’une est « un travail excessivement fin d’orfèvre sur le mot », l’autre — l’extrême grossièreté du tour de phrase ou du procédé « absurde, et même vulgaire ». Biély énumère ensuite, en multipliant les exemples, quelques-uns des procédés caractéristiques de ce style : il note d’abord l’abondance des allitérations, puis, sous la rubrique du « raffinement de la disposition des mots », dénombre, exemples à l’appui, onze types de construction syntaxique remarquables. « Je ne puis énumérer ici, conclut-il, la centième partie des artifices conscients auxquels a recours la stylistique de Gogol. Je ne sais qu’une chose : dans cette stylistique se reflète l’âme la plus raffinée du XIXe siècle. […] Peut-être Nietzsche et Gogol sont-ils les plus grands stylistes de l’art européen, si par style nous n’entendons pas seulement l’écriture, mais le reflet dans la forme du rythme vital de l’âme ».

44     « On peut écrire une étude en plusieurs volumes sur le style et l’écriture des œuvres de Gogol », a écrit le poète en tête de cette dernière partie de son article. Les deux pages qu’il leur a consacrées ici ont en effet servi d’amorce à un gros ouvrage auquel il travaillera après la Révolution et qu’il publiera vingt-cinq ans plus tard *46. Ce sera la première grande monographie sur le sujet. Par ailleurs, Biély est certainement à l’origine de l’intérêt éveillé pour la maîtrise formelle de l’écrivain, dont on trouvera quelques années plus tard l’expression dans le fameux « Comment est fait Le Manteau de Gogol » (1919), véritable manifeste du formalisme russe. Son auteur, Boris Eichenbaum, y fera du fameux récit, emblématique de l’orientation humanitaire du réalisme russe, un simple jeu littéraire, une application systématique des procédés du grotesque. Il est piquant de constater que c’est précisément le passage dans lequel Rozanov voyait un aveu involontaire du cœur compatissant de Gogol, effrayé par la cruauté de son art, que le critique a choisi pour démontrer que tout, dans ce récit, n’était que de l’art.

45     La célébration académique, de caractère quasi-officiel, qui a marqué le centenaire de la naissance de Gogol, accompagnant l’inauguration d’un monument à sa mémoire sur une artère centrale de Moscou, témoigne de la place qu’il occupe désormais, aux côtés de Pouchkine, dans le Panthéon national. Mais cette commémoration est en même temps l’occasion d’un tournant dans l’interprétation de son œuvre et de sa personnalité. Les artisans de ce tournant sont essentiellement les poètes symbolistes, qui reprennent les formules provocantes lancées un peu plus tôt par le philosophe Vassili Rozanov, et proposent une lecture nouvelle, s’opposant à l’image académique forgée par la critique traditionnelle : ce n’est plus le peintre fidèle de la Russie de Nicolas Ier et le dénonciateur impitoyable de ses plaies que l’on voit désormais en lui, mais l’artiste créateur d’un univers de l’outrance baroque, l’écrivain impatient de n’être qu’un écrivain, le prophète exalté du rêve russe, l’artisan passionné du verbe. Il y a certes dans cette lecture des excès, dont les uns sont imputables au mysticisme symboliste, tandis que d’autres annoncent les paradoxes formalistes. Mais dans l’ensemble, elle a eu le mérite d’arracher l’image du grand écrivain à l’ornière de l’interprétation académique réductrice où elle risquait de s’égarer.