LA TCHÉCOSLOVAQUIE, TERRE PROMISE DE L’ÉMIGRATION RUSSE

Jeudi 23 Août 2018

En souvenir de Constantin Maiboroda, qui bénéficia de l'hospitalité tchécoslovaque et put poursuivre dans ce pays des études d'ingénierie électrique.
Cf. Article : Arrivée de Russes "blancs" en Corse" : un choc culturel.
Dans rubrique : LES RUSSES EN CORSE.

J.M





Tiré de :
https://www.radio.cz/fr/rubrique/literature/la-tchecoslovaquie-terre-promise-de-lemigration-russe--1

 

LA TCHÉCOSLOVAQUIE, TERRE PROMISE DE L’ÉMIGRATION RUSSE

 
 07-04-2018
 

La révolution d’Octobre et la guerre civile ont déclenché une grande vague d’émigration russe. Beaucoup de ces proscrits de la révolution ont trouvé un refuge et même leur seconde patrie en Tchécoslovaquie, la nouvelle république née en 1918 et qui est devenue un îlot de démocratie en Europe centrale. Le sort des émigrés russes ayant vécu dans l’entre-deux-guerres en Tchécoslovaquie est le sujet du livre que ses auteurs ont intitulé Zkušenost exilu (L’Expérience de l’exil).

Un soutien généreux

Michaela Kuthanová, photo: Katerina Ajzpurvit

Michaela Kuthanová, photo: Katerina Ajzpurvit

 

 

Le Musée de la littérature tchèque possède une multitude de documents sur l’émigration russe, documents en majorité inconnus du grand public. C’était une des raisons pour lesquelles les conservateurs du musée ont décidé de présenter en 2017 une importante exposition sur les exilés russes en Tchécoslovaquie et de réunir ces documents dans un livre. Membre du collectif d’auteurs de ce livre, Michaela Kuthanová s’explique : 

« Tandis que Paris est devenu, dans les années 1920 et 1930, surtout un centre culturel de l’émigration russe, la Tchécoslovaquie attirait avant tout le monde académique, les chercheurs et les étudiants. Cela s’est produit notamment grâce au soutien généreux que la République tchécoslovaque a accordé aux immigrés. On estime que vers la fin des années vingt il y avait en Tchécoslovaquie quelque 28 000 émigrés russes. C’était donc un chiffre très élevé. » 

Espoir évanoui

Photo: repro Zkušenost exilu / Památník národního písemnictví

Photo: repro Zkušenost exilu / Památník národního písemnictví

 

 

Tout d’abord, les émigrés russes considèrent leur exil comme un épisode qui ne sera que de courte durée et espèrent pouvoir bientôt retourner dans leur pays. Avec le temps leur espoir s’évanouit et ils doivent se rendre à l’évidence : le régime soviétique devient de plus en plus ferme et rigoureux et le rapatriement devient pour eux trop dangereux sinon impossible. Ils acceptent donc la nouvelle réalité et commencent à s’établir plus solidement dans la société tchécoslovaque qui, d’après Michaela Kuthanová, leur est plutôt favorable : 

« Evidemment, la réception des émigrés russes par la population tchèque était assez diverse et le rapport aux émigrés évoluait. Mais au début des années 1920 lorsque la Tchécoslovaquie a accueilli la vague la plus importante de l’émigration russe, l’attitude de la population tchèque était en général très positive. Il faut se rendre compte que la jeune République tchécoslovaque a pu voir le jour aussi grâce entre autres à l’engagement des légions tchécoslovaques qui ont combattu en Russie aux côtés des armées blanches contre les bolchéviques, contre les soviets. » 

La fraternité slave

Photo: repro Zkušenost exilu / Památník národního písemnictví

Photo: repro Zkušenost exilu / Památník národního písemnictví

 

 

Selon Michaela Kuthanová, l’accueil favorable que Tchèques et Slovaques ont réservé aux exilés russes était lié aux tendances anti-habsbourgeoises et anti-autrichiennes parce que le processus de la fondation de la République tchécoslovaque indépendante s’est déroulé dans l’esprit de la fraternité slave. Tous cela a contribué au fait que la majorité des habitants se montraient favorables aux exilés et les aidaient. Bien sûr il y a eu aussi des exceptions comme les intellectuels et les artistes de gauche qui considéraient les immigrés russes comme des contrerévolutionnaires. Michaela Kuthanová constate que, si les exilés russes n’avaient pas l’impression d’être des intrus indésirables dans la société tchécoslovaque, c’était également le résultat des sympathies dont ils jouissaient au sommet de la hiérarchie politique de l’Etat : 

« Je crois que c’était dû en partie à la personnalité du premier président tchécoslovaque Tomáš Garrigue Masaryk qui manifestait un grand intérêt pour la Russie, pour la culture russe. On sait qu’il est aussi l’auteur du livre La Russie et l’Europe mais il est moins connu qu’il a vécu en Russie pendant l’année 1917 et a été donc témoin oculaire de la révolution. Cependant, en tant que sociologue, il s’est adressé par la suite dans un de ses ouvrages aux ouvriers tchèques et leur a déconseillé de suivre l’exemple du bolchévisme. » 

Un trio de sympathisants au sommet de la hiérarchie politique

Photo: repro Zkušenost exilu / Památník národního písemnictví

Photo: repro Zkušenost exilu / Památník národního písemnictví

 

 

Dans ses activités en faveur des exilés russes, Tomáš Garrigue Masaryk collabore étroitement avec le ministre des Affaires étrangères Edvard Beneš. dont le ministère est chargé d’organiser les activités de soutien pour l’émigration russe. Ce programme intitulé ‘L’action de secours russe’ débute en 1921. Un rôle important dans ces activités est joué aussi par Karel Kramář, le premier chef de gouvernement tchécoslovaque, qui a des attaches personnelles en Russie. Il a épousé une Russe, s’est converti à la religion orthodoxe et soutient généreusement surtout les milieux conservateurs de l’émigration russe. Michaela Kuthanová résume : 

« Je pense que c’étaient les initiatives personnelles de ce trio d’hommes d’Etat qui ont lancé cette action d’aide aux immigrés russes. C’était une initiative unique même sur le plan mondial. En fait, il s’agissait de la première action d’aide aux réfugiés organisée massivement par l’Etat et plus tard elle a même inspiré les organisateurs d’aides humanitaires à l’étranger. » 

Une coexistence fructueuse

Le livre L’Expérience de l’exil démontre que, grâce à cet accueil, la minorité russe a réussi à coexister sans problème avec la société majoritaire et que c’était une coexistence avantageuse et enrichissante pour les deux parties. Les émigrés russes se montrent très actifs dans de nombreux domaines de la vie de la société. Certains vivent avec leurs compatriotes dans des colonies et foyers russes, d’autres s’assimilent progressivement à la population tchèque. Ils fondent une multitude d’associations et de cercles culturels, scientifiques et sportifs et ouvrent bientôt des écoles russes à tous les niveaux, de la maternelle à l’enseignement supérieur. De nombreux étudiants russes s’inscrivent aussi dans les écoles supérieures tchécoslovaques. Les Russes apportent en Tchécoslovaquie également leur religion orthodoxe et exercent leur culte dans des chapelles et les églises qu’ils font construire. Leurs ingénieurs, chercheurs et médecins contribuent activement au développement des sciences et de la technique de leur seconde patrie. Leurs artistes, écrivains, comédiens, danseurs et musiciens enrichissent d’une façon substantielle la vie culturelle des Tchèques et des Slovaques. 

Le sort de Marina Tsvetaïeva

Marina Tsvetaïeva, photo: repro Zkušenost exilu / Památník národního písemnictví

Marina Tsvetaïeva, photo: repro Zkušenost exilu / Památník národního písemnictví

 

 

Entre 1922 et 1925, vit parmi les émigrés russes à Prague aussi Marina Tsvetaïeva, une des plus grandes figures de la poésie de l’entre-deux-guerres, et c’est dans le milieu tchèque qu’elle écrit ses recueils de poésies les plus importants. Après son départ de Prague, son existence dégénère en une suite d’événements douloureux et elle finira par se suicider, en 1941, après son retour en Russie. Sa fin tragique présage en quelque sorte le sort de nombreux émigrés russes de Tchécoslovaquie qui seront rapatriés de force par les autorités soviétiques après 1945 et, considérés comme des traîtres, ils finiront leur existence en prison ou dans des goulags. 

Toujours est-il que la coexistence fructueuse entre Tchèques et Russes dans l’entre-deux-guerres reste probablement le meilleur chapitre des relations entre les deux peuples. Et Michaela Kuthanová ajoute encore une autre raison pour laquelle il faut parler de l’accueil que la Tchécoslovaquie a réservé jadis à la minorité russe : 

« Il nous semblait aussi que c’est un thème toujours actuel. Aujourd’hui des émigrés viennent dans notre pays d’une autre partie du monde, d’une autre culture et pour des raisons peut-être un peu différentes. Mais les raisons qui déclenchent les grandes vagues de migration sont souvent très semblables. Nous nous en sommes rendu compte au cours de notre travail. » 

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REGARDS SUR L’ÉMIGRATION RUSSE APRES 1917-21

Mercredi 18 Mai 2016
 
Il m'a semblé intéressant de regrouper ici quelques références bibliographiques relatives à la "migration" qui a suivi la révolution russe et la guerre civile de 1917-21, et qui fut l'une des plus massives du XX° siècle.
 
La Tchécoslovaquie a été, pour les migrants, une terre d'accueil privilégiée , notamment du fait de sa proximité avec leur patrie d'origine, mais surtout du fait du traitement très favorable accordé dans un premier temps par les autorités de l'époque aux demandeurs d'asile russes.

La France a connu, de son côté, un  afflux de réfugiés dû en partie aux liens séculaires qu'elle avait entretenus avec l'ancien régime et à l'attrait qu'elle avait toujours exercé sur la noblesse et l'intelligentsia russes.
Le besoin en main-d'œuvre né de la terrible saignée de la guerre 14-18 ne fut pas  étranger à sa générosité.


A titre personnel, je suis d'autant plus intéressé par la "séquence" tchécoslovaque que mon propre père, Constantin Maïboroda (1903 Kiev - 1968 Paris) a séjourné en Tchécoslovaquie, où il a pu poursuivre des études en électricité, avant de gagner la France et la Corse dans les années 30.
                                                                                                                                                         Jean Maiboroda

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La Première République tchécoslovaque et l'émigration russe



de O Bobrinskoy - ‎1995 *
Revue d'études comparatives Est-Ouest Année 1995 Volume 26 Numéro 1 pp. 153-175

Revue d'études comparatives Est-Ouest, 1995, 1 (mars) pp. 153-175 - Olga BOBRINSKOY
 
La Première République tchécoslovaque et l'émigration russe (1920-1938) : la spécificité d'une politique d'asile
Olga BOBRINSKOY*
Parmi les nouveaux États d'Europe centrale et orientale issus de l'effondrement des empires en 1918, la Tchécoslovaquie bénéficia d'un prestige particulier auprès des gouvernements occidentaux. A l'image de son président Tomas Masaryk, un intellectuel de haute culture, engagé de longue date dans la lutte pour l'émancipation nationale et politique du pays, la Tchécoslovaquie fut considérée comme l'un des États les plus démocratiques et ouverts de la région. Un des éléments qui concourut à cette réputation fut l'action de soutien mise en place par le nouveau gouvernement en faveur des émigrés russes. Répondant à l'appel pressant de la SDN, alertée par la dispersion en Europe de plusieurs centaines de milliers de réfugiés russes à la fin de la guerre civile, la Tchécoslovaquie fit preuve d'un esprit d'initiative insolite en matière d'accueil. En effet, elle n'ouvrit pas seulement ses frontières aux apatrides, comme le firent la France et bien d'autres États, mais elle définit surtout une politique d'asile dont l'un des objectifs primordiaux était de favoriser l'essor de la vie intellectuelle russe en exil. Sélective, cette politique concerna essentiellement l'intelligentsia libérale de l'ancien empire sur laquelle les dirigeants tchécoslovaques fondaient l'espoir d'une renaissance à venir de la Russie. Cette foi dans le triomphe prochain de l'idéal démocratique fut à l'origine de la générosité du gouvernement. Elle témoigna de la force des aspirations de l'après-guerre, portées par l'innovation que représentait l'existence de la Tchécoslovaquie. L'enthousiasme dura à peine l'espace d'une décennie mais il permit à Prague de devenir l'un des centres les plus dynamiques de l'intelligentsia russe émigrée.

I. La mise en œuvre de l'action d'aide aux Russes (1922-1926)

A la suite de la défaite définitive en 1920 des armées blanches opérant dans le sud de la Russie, les gouvernements européens étaient vivement préoccupés par le sort, en Europe centrale et balkanique, des réfugiés russes dont le nombre était estimé à un million environ [1] . Au début de l'année 1921, la question de l'évacuation des réfugiés se trouvant en Turquie et dans les Îles grecques mobilisa l'attention de la SDN. Le Haut-Commissariat aux réfugiés de la SDN, créé au cours de l'été, s'était donné pour tâche prioritaire de placer les Russes de cette région, provisoirement hébergés dans des camps où sévissaient d'importantes épidémies de typhus et de choléra [2] .
Le gouvernement tchécoslovaque fut l'un des premiers à proposer sa contribution à la résorption de cette situation. En août 1921, il fit part à la SDN de son intention de prendre en charge quelques milliers de réfugiés de Turquie et de Grèce, principalement des étudiants, des intellectuels, des ingénieurs, des agriculteurs et des enfants. Cette proposition émanait du chef de l'État en personne, Tomas Masaryk, qui confia l'organisation et le financement de l'action d'aide aux émigrés russes dite officiellement "Action d'aide aux Russes" (Ruskâ Pomocnâ Akce) à son plus proche collaborateur, le ministre des Affaires étrangères, Edvard Benes.[3]
Bien que les premières arrivées d'émigrés anticipèrent la décision du gouvernement tchécoslovaque, le véritable afflux des réfugiés russes se produisit lors de la mise en application de l'Action d'aide aux Russes, à la fin de l'année 1921. Au 1er  janvier 1922, 2 098 agriculteurs en provenance de Constantinople et de l'île de Lemnos furent acheminés dans le pays, en deux transports, via Trieste [4] . Près de 1 000 étudiants et 500 enfants étaient également attendus. A cette date, le quota d'immigration des réfugiés russes se trouvant dans les autres pays d'Europe fut relevé. Ce furent principalement les émigrés russes des Balkans et d'Allemagne qui profitèrent de l'ouverture des frontières tchécoslovaques. Le permis de séjour fut attribué en priorité aux intellectuels, aux étudiants, aux agriculteurs et aux ingénieurs. Ainsi, le nombre d'étudiants russes ne cessa de croître de 1921 à 1924 comme le montrent les effectifs de ceux pris en charge par le Comité russe d'aide aux étudiants : en 1924, celui-ci comptait 3 180 étudiants contre 662 en 1921 [5] . La Tchécoslovaquie se présentait ainsi comme le centre étudiant de la diaspora russe.
Les intellectuels (enseignants, scientifiques et écrivains) connurent une évolution comparable. Le gouvernement tchécoslovaque se montra particulièrement bien disposé à l'égard des intellectuels expulsés d'U.R.S.S. en 1922. Ces derniers, qui furent plus d'une centaine à prendre le chemin forcé de l'exil sur l'ordre du gouvernement de Lénine, comprenaient de nombreux philosophes, historiens, hommes de lettres et scientifiques, qui étaient désormais considérés comme des personnalités dangereuses parce qu'elles représentaient des foyers indépendants de l'intelligentsia russe en Union soviétique [6] . Plusieurs de ces "proscrits" trouvèrent refuge en Tchécoslovaquie et y renforcèrent ainsi la présence de l'intelligentsia exilée.
L'Action d'aide aux Russes exerça également une forte attraction sur les intellectuels russes établis en Allemagne, notamment lors de la poussée inflationniste de 1923 qui provoqua la dispersion de l'importante communauté russe de Berlin. L'historien russe A. A. Kizevetter rapportait lors de son arrivée à Prague, en 1923 : « En ce moment, les Russes de Berlin se comportent comme les "Trois Sœurs" de Tchékhov ; alors que celles-ci ne pensent qu'à aller à Moscou, eux n'ont qu'un mot en tête : à Prague, à Prague, à Prague » [7] !
C'est au cours de l'année 1922 que la Tchécoslovaquie accueillit le plus de réfugiés russes. D'après les estimations publiées dans l'étude de J.H. Simpson en 1939 (à partir des données des Archives historiques russes à Prague), le nombre d'émigrés russes serait passé de 6 000 au 1er janvier à 22 000 en décembre [8] .

A. Une aide multiforme

L'ouverture du gouvernement tchécoslovaque aux émigrés se manifesta d'abord par un important soutien financier qui, plus que les déclarations d'intention faites à la tribune de la SDN, témoigne de l'effort consenti par le nouvel État. Le budget prévu par le Ministère des affaires étrangères pour l'Action d'aide aux Russes fut en hausse jusqu'en 1924 : établi à 10,3 millions de couronnes en 1921, il décupla en l'espace de trois ans, atteignant 100 millions en 1924 (1 FF = 2 Kcs) [9] . A titre comparatif, les dépenses de la Yougoslavie, autre centre important de l'émigration russe, étaient estimées à 1,2 million de francs pour une communauté d'environ 30 000 réfugiés [10] .
L'aide financière du gouvernement tchécoslovaque aux émigrés russes revêtait plusieurs formes : pensions et bourses individuelles, mais aussi financement de certains organes de presse, d'une importante maison d'édition ainsi que de nombreuses institutions éducatives et culturelles. Ces activités offraient de nombreux emplois aux émigrés en même temps qu'elles favorisaient le développement culturel de la communauté russe.
La prise en charge gouvernementale d'un émigré russe dépendait de son profil social et professionnel. Toutefois des critères plus subjectifs intervenaient dans le montant des subsides octroyés, tels la renommée intellectuelle ou politique du bénéficiaire. L'appartenance politique des demandeurs faisait l'objet d'une attention particulière (cf. infra) et pouvait, dans certains cas, justifier le refus ou l'interruption d'une aide. Le soutien financier du gouvernement allait donc de pair avec une identification précise de la personne assistée et avec une connaissance exacte de ses activités.
Le Comité russe d'aide aux étudiants, directement financé par le Ministère des affaires étrangères, prenait en charge les étudiants russes à la condition qu'ils puissent justifier de l'absence de moyen de subsistance. En effet, il était interdit à un étudiant boursier d'occuper un emploi. A la fin de chaque trimestre, les résultats des étudiants étaient soumis à une commission de contrôle en la présence d'un haut fonctionnaire du Ministère. Le montant mensuel des bourses s'élevait à 400 Kcs pour les étudiants logés en internat et à 600 Kcs pour les étudiants externes [11] . L'aide que les étudiants russes recevaient du Ministère des affaires étrangères était plus substantielle que celle accordée aux étudiants tchécoslovaques, dont les bourses ne dépassaient pas 2 000 Kcs par an. Cette différence de traitement constituait d'ailleurs un sujet de discorde entre le Ministère des affaires étrangères et le Ministère de l'éducation nationale [12] .
Les professeurs et les savants russes recevaient une pension par l'intermédiaire du Conseil des professeurs, sous-section du Comité russe d'aide aux étudiants. En 1921, ils étaient 50, en 1924, 147 et en 1926, 130 à bénéficier de l'aide financière directe de l'État [13] . Alors que les pensions des professeurs russes correspondaient de façon stricte à l'échelle des salaires du Ministère de l'éducation nationale tchécoslovaque, les subsides accordés aux autres personnalités culturelles répondaient à des critères moins précis.
Le Comité d'aide aux écrivains et aux journalistes russes, placé sous l'autorité directe du Ministère des affaires étrangères, coordonnait l'assistance matérielle aux gens de lettres qui ne pouvaient survivre par leurs seules publications. En 1923, le Comité apportait une aide annuelle de 120 000 Kcs à 50 personnes [14] . Une figure importante de la colonie russe de Prague, Evgueny Liatsky, professeur de littérature russe à l'Université Charles de Prague, fut nommée par le Ministère des affaires étrangères à la tête du Comité.
Le champ d'action de ce Comité dépassait les frontières de la Tchécoslovaquie, venant aussi en aide à des écrivains renommés de l'émigration, résidant principalement en France.
Ainsi, dans son journal parisien, Ivan Bounine notait le 27 janvier 1922 : « Nous avons reçu la visite du secrétaire de l'Ambassade tchèque. Celui-ci nous a transmis 5 000 F de la part de Benes. En prenant cet argent, je pleurais presque de honte et de douleur »[15] .
Bounine ne fut pas le seul à profiter de l'aide tchécoslovaque. A la demande de Benes, Liatsky se rendit à Paris, début 1924, afin d'étudier la situation matérielle des écrivains russes [16] . En janvier 1925, Nadejda Teffi et Boris Zaït- sev reçurent la somme de 3 000 FF [17] . Constantin Balmont, Marina Tsvetaeva et Alekseï Remizov bénéficièrent jusqu'en 1931 d'une pension régulière du gouvernement tchécoslovaque [18] .
Le développement de l'enseignement primaire, secondaire et supérieur constitua l'aspect le plus spectaculaire de la vie culturelle russe en Tchécoslovaquie. Au début des années, deux établissements, allant de la maternelle au baccalauréat, furent créés et pris en charge, pour l'essentiel, par l'État tchéco-slovaque. Les cours y étaient dispensés en russe mais l'enseignement de la langue tchèque y était obligatoire dès le primaire[[xix]]url:#_edn19 . Parmi les étudiants qui suivaient un enseignement supérieur, la majorité étaient inscrits dans des établissements universitaires tchécoslovaques (2 633 sur 3 500 étudiants en 1925). C'était le cas notamment des étudiants en sciences. Cependant, à partir de 1922, avec le concours financier du Ministère des affaires étrangères, naquirent des institutions universitaires spécifiquement russes, telles que l'Institut pédagogique russe Jan Komensky ou la Faculté russe de droit. Cette dernière acquit un prestige particulier en raison de la présence, dans le corps professoral, d'éminents juristes de la Russie pré-révolutionnaire.[20]
Le financement d'instituts de recherche spécialisés dans l'étude de la Russie forme un pan original de l'aide tchécoslovaque à l'émigration russe. Le gouvernement manifesta dans ce domaine sa volonté d'intégrer le capital intellectuel des chercheurs russes à la vie scientifique tchécoslovaque. Ainsi, Prague accueillit en 1924 le Cabinet d'études économiques (centré sur l'étude de l'économie soviétique) qui avait été fondé à Berlin en 1922 par l'ancien ministre du Commerce et de l'approvisionnement du gouvernement provisoire russe, S.N. Prokopovitch [21] . L'Institut d'études de la Russie, dirigé par des membres ou des anciens membres du parti socialiste-révolutionnaire tels que A. Pechekhonov, V. Tchernov et S. Maslov, était surtout spécialisé dans les questions d'agronomie [22] . Dans un autre domaine, le Seminarium Kondakovia- num, centre d'études byzantines créé en 1925 en l'honneur de l'historien d'art P.N. Kondakov, connut rapidement un rayonnement qui dépassa de loin la seule diaspora russe [23] . Enfin, le Centre d'archives historiques russes fondé en 1923 put, grâce au soutien du Ministère des affaires étrangères, acquérir un très grand nombre de documents d'archives sur la Russie pré-révolutionnaire, la Révolution russe, la Guerre civile et l'émigration [24] .
La presse et l'édition, en tant que supports indispensables à l'essor culturel de la communauté russe en exil, furent prises en considération par le gouvernement tchécoslovaque, qui se montra prêt à y engager des fonds importants.
La plupart des périodiques russes pragois, subventionnés par l'État, connurent une renommée au-delà des frontières nationales. Ce fut le cas des revues socialistes-révolutionnaires Volja Rossii ("La liberté de la Russie") et Revolju- cionnaja Rossija ("La Russie révolutionnaire"), des Sborniki Krest'janskoj Rossii ("Les cahiers de la Russie paysanne"), de la revue étudiante Svoimi Put- jami ("Par nos propres voies") et du Bulletin du Cabinet d'études économiques de S.N. Prokopovitch.
Toutes ces revues d'orientation libérale ou socialiste consacraient une place prédominante aux différents aspects de la vie de l'émigration ainsi qu'à la Russie soviétique, sans pour autant ignorer les sujets concernant l'histoire, la vie politique ou la culture de leur pays d'accueil. Le gouvernement était particulièrement attentif aux revues russes les plus ouvertes à la réalité tchécoslovaque. Ainsi, le responsable au Ministère des affaires étrangères de la répartition des subsides à la presse russe, Jaroslav Papous'ek, mentionnait toujours dans les programmes budgétaires les périodiques qui avaient manifesté un quelconque intérêt pour son pays [25] .
Enfin, des données datant de 1927 font état de subventions importantes accordées par le gouvernement tchécoslovaque à des périodiques russes parisiens de premier plan, tels que les Sovremennye Zapiski ("Les annales contemporaines") ou le quotidien dirigé par Alexandre Kerensky Dni ("Les jours")[26] .
Les subsides à la presse russe ne faisaient pas partie, semble-t-il, des chapitres budgétaires de l'Action d'aide aux Russes. On peut donc supposer que les dépenses en faveur de l'émigration russe étaient plus importantes que celles indiquées dans le budget qui lui était officiellement consacré.
L'édition russe à Prague ne commença à se développer réellement qu'à partir de 1923, contrairement à l'édition russe de Berlin qui, après avoir connu un grand essor, subissait alors les importants contrecoups de la crise économique allemande. Cependant, même au mieux de son activité en 1923-1924, le marché du livre russe en Tchécoslovaquie ne pouvait rivaliser avec celui de l'Allemagne, pays qui en 1925 encore restait le centre mondial de l'édition russe avec ses 142 maisons d'édition russes, émigrées ou soviétiques [27] . Une seule maison d'édition russo-tchécoslovaque Plamja ("La flamme") connut une réelle envergure internationale ; elle fut la principale bénéficiaire des subsides accordés par le gouvernement tchécoslovaque à l'édition russe.
En 1923, la firme russe NaSa Reë ("Notre parole"), implantée à Prague en 1920, fut rachetée par la nouvelle maison d'édition Plamja. Celle-ci reçut du Ministère des affaires étrangères un crédit spécial d'un million de couronnes qu'elle répartit entre différents types de publications : scientifiques, académiques (droit, philosophie, sciences, histoire) et littéraires [28] . La spécificité de Prague en tant que capitale universitaire de l'émigration russe rendait indispensable la présence sur place d'une structure d'édition permettant aux professeurs et aux savants russes de maintenir une activité intellectuelle à un niveau au moins égal à celui qu'ils avaient connu en Russie. Ainsi, Plamja publiait en priorité les travaux des membres du Groupe académique russe en Tchécoslovaquie (Russkaja Akademiëeskaja Gruppa v ÔSR) sous forme de publications individuelles ou collectives, les Uëenye Zapiski ("Notes scientifiques").
Malgré la grande liberté d'action du directeur de la maison d'édition, Liatsky, et de son comité de lecture (constitué conjointement par des intellectuels russes et tchèques), le choix final des ouvrages revenait au Ministère des affaires étrangères. Après avoir étudié les programmes de publication, ce dernier décidait en effet de l'attribution des subventions [29] .
Certains documents montrent l'intérêt et le soutien accordés par le gouvernement à Plamja. Ainsi, en 1929, cette note du directeur de l'imprimerie chargée des publications de la maison d'édition :« Le Ministère des affaires étrangères avait accueilli favorablement la suggestion de Liatsky d'éditer des livres russes car, à l'époque, un grand nombre d'émigrés écrivains et savants sollicitaient l'aide du gouvernement tchécoslovaque. Le Ministère avait alors décidé que l'édition de livres russes constituait la forme d'aide la plus avantageuse. Elle devait, d'une part,contribuer à rendre célèbre la Tchécoslovaquie comme centre de littérature slave et d'activité scientifique et, d'autre part, permettre d'assister les émigrés sous forme d'honoraires»[30] .
Les intérêts du Ministère et du directeur de Plamja, Liatsky, se confondaient sur un point précis : tous deux considéraient la maison d'édition comme une entreprise destinée à occuper une place importante sur le marché mondial du livre russe à un moment où l'édition russe en Allemagne montrait des signes de déclin.
Certaines lettres de Liatsky adressées à Benes font allusion de façon explicite à l'opportunité que représentait la crise allemande pour la promotion de l'édition russe en Tchécoslovaquie [31] :
« L'effondrement de la production du livre et toutes les difficultés économiques et politiques que traverse l'Allemagne actuellement ont interrompu pour un temps le développement méthodique des publications russes. Une maison d'édition telle que la nôtre, qui se donne pour but l'édification d'une Culture Slave, commettrait du point de vue économique et politique une erreur impardonnable en ne profitant pas de cette situation. Il paraît donc indispensable d'imposer d'autres influences dans la production littéraire russe et ceci afin de libérer le marché de l'édition de l'hégémonie et de la censure de l'Allemagne ».
Représentées dans les grandes villes de la diaspora russe (Berlin, Varsovie, Belgrade, New York et Harbin), les Éditions Plamja se sont intéressées aux écrivains russes résidant en dehors de Tchécoslovaquie et en particulier à ceux qui, jusque-là, avaient été publiés en Allemagne. Constantin Balmont, Alexandre Kouprine, Dimitri Merejkovsky, Zinaida Hippius, Boris Zaïtsev et Alekseï Remizov, entre autres, purent ainsi éditer leurs œuvres en Tchécoslovaquie [32] .
B. Une stratégie réfléchie
L'effort consenti par le gouvernement tchécoslovaque à l'égard de l'émigration russe, sa volonté de rassembler dans le pays les élites culturelles et scientifiques exilées témoignent de la singularité des positions tchécoslovaques en matière de politique d'immigration. Une telle préoccupation pour le développement culturel de la communauté russe en exil conduit naturellement à s'interroger sur le sens de cet investissement. Or, plusieurs facteurs interviennent dans l'implication du gouvernement tchécoslovaque. Certains sont liés aux relations entretenues entre Russes et Tchèques dans la période pré-révolutionnaire. D'autres, plus déterminants, sont fondés sur l'espoir d'une évolution du régime soviétique et, partant, du rôle que pourrait être amenée à jouer l'intelligentsia russe exilée lors de son retour en Russie.

1. Des objectifs politiques

L'intérêt des dirigeants tchécoslovaques pour l'émigration russe découle avant tout des relations anciennes entretenues entre l'opposition tchèque et russe dans la période pré-révolutionnaire.
Au cours de la première décennie du siècle, de nombreux débats avaient eu lieu au sein de l'intelligentsia tchèque sur l'attitude de la Russie à l'égard des aspirations nationales des Slaves de l'Empire austro-hongrois. Au début de la Première guerre mondiale, une partie importante de l'opinion tchèque était rus- sophile et fondait ses espoirs dans une Russie libératrice des peuples slaves d'Europe centrale. Cette conviction était défendue par le chef de file de l'opposition nationale tchèque à Prague, Karel Kramâr. Mais l'attentisme russe et le manque d'enthousiasme manifesté par Nicolas II pour la cause tchécoslovaque avaient conduit, dès 1915, les leaders politiques exilés à Paris, c'est-à-dire Masaryk, Benes et Stefanik, à miser plus sur les puissances occidentales que sur la Russie. De fait, celle-ci ne contribua pas directement à l'émergence de la Première République tchécoslovaque.
La guerre civile intervint peu après la fondation du nouvel État et elle devint l'une des préoccupations prioritaires de la politique extérieure tchécoslovaque. En effet, un grave conflit opposa, à partir de mai 1918, les Légions tchécoslovaques aux Bolcheviks. L'armée nationale tchécoslovaque, constituée par T. Masaryk en été 1917, comprenait 35 000 hommes recrutés en Russie parmi les prisonniers de guerre et les déserteurs de l'armée austro-hongroise. Elle était censée rejoindre la France via Vladivostok afin de renforcer le front de l'Ouest et avait sollicité, avec succès, l'autorisation de traverser le territoire russe [33] . Parvenue aux confins occidentaux de la Sibérie, la Légion tchécoslovaque rompit sa promesse de neutralité à l'égard du gouvernement de Russie soviétique et prit ouvertement position contre les Bolcheviks en ouvrant un front sur la ligne ferroviaire du transsibérien. Bien que le rôle de la Légion dans la guerre civile n'ait été que ponctuel, son évacuation se prolongea jusqu'au début de l'année 1920.
Depuis la fin de cette crise, en février 1920, la Tchécoslovaquie s'en était officiellement tenue au principe de non-intervention militaire en Russie. Cette nouvelle orientation de la politique extérieure tchécoslovaque, définie par Masaryk et Benes, prenait à contre-pied la position du chef de file du courant conservateur, Karel Kramâr, en faveur d'un engagement des Tchécoslovaques aux côtés des armées blanches [34] .
Après la fin de la guerre civile, les dirigeants restèrent très attentifs à l'évolution politique de la Russie soviétique. En été 1921, des relations officielles furent instaurées par l'échange de missions commerciales. Jusqu'à la conférence de Gênes en avril 1922, l'un des axes de la politique étrangère de Prague fut l'aide économique à la Russie.[35]
Dès janvier 1920, Benes formula le sens de l'intervention économique tchécoslovaque pour l'évolution du régime soviétique : « Entreprendre des relations économiques avec la Russie signifie que progressivement, par ces contacts, les Bolcheviks seront obligés d'accepter un grand nombre d'institutions de l'ancien régime, animées peut-être d'un esprit novateur » [36] .
La catastrophe économique et la famine auxquelles furent confrontées la Russie et l'Ukraine à partir de 1921 conforta les dirigeants tchécoslovaques dans la conviction que le régime soviétique, ne pouvant se passer de l'aide occidentale, serait contraint de se démocratiser.
« Les derniers événements [37]   et la famine qui sévit en Russie ont suscité un élan de pitié dans le monde entier. Mais, en même temps, ils ont montré clairement ce que certaines personnalités politiques affirment depuis trois ans : il faut intervenir, mais intervenir par une aide à la reconstruction économique à laquelle personne en Russie, et surtout pas les Bolcheviks, ne pourra résister »[38] .
Sous l'influence du président Masaryk, le gouvernement prévoyait ainsi une intervention en deux temps. Dans l'immédiat, il s'agissait de participer activement à l'action organisée pour venir en aide aux régions sinistrées. La réponse de Masaryk à l'appel lancé le 13 juillet par Maxime Gorki à l'opinion internationale fut pour ainsi dire immédiate. Un comité interministériel fut créé à l'initiative du président le 28 du même mois pour coordonner l'aide humanitaire [39] .
Dans un deuxième temps, le gouvernement tchécoslovaque, misant sur le caractère inéluctable de l'évolution démocratique du régime soviétique, manifesta un intérêt particulier pour l'émigration russe qu'il considérait alors comme le vivier potentiel de forces nouvelles, destiné à prendre la relève pour procéder à la reconstruction de la Russie. Dans une lettre adressée au secrétaire général de la SDN, Eric Drumond, le ministre adjoint des Affaires étrangères, Vaclav Girsa, souligna le lien organique entre l'aide économique immédiate à la Russie et l'investissement à plus long terme, concrétisé par le soutien à l'émigration russe :« Pour rétablir la Russie, il faut tout d'abord rendre l'agriculture efficace. Pour cela, il est nécessaire : a) de nourrir la population affamée afin de la rendre capable de travailler ; b) de lui fournir l'outillage agricole nécessaire, ainsi que les semences, le bétail, etc. ; c) d'introduire en Russie des spécialistes pour faire marcher les usines, les chemins de fer, etc. (...) Le meilleur moyen d'obtenir ces futurs organisateurs de la vie économique russe, possédant l'instruction nécessaire, est de permettre aux étudiants russes actuellement en exil de compléter leur éducation. Enfin, des garanties doivent être obtenues auprès du gouvernement russe pour la protection de leur vie et de leur liberté à leur retour en Russie »[40] .
L'Action d'aide aux Russes était donc conçue comme une contribution à la formation de ces futurs cadres. Les institutions universitaires subventionnées par le gouvernement comme la Faculté de droit ou l'Institut pédagogique russe Jan Komensky avaient été envisagées dans cette optique.
La Tchécoslovaquie, membre de la Petite Entente, alliée privilégiée de la France et de la Grande-Bretagne, ne perdait pas pour autant de vue l'intérêt d'une Russie forte, démocratique et amie, facteur de stabilité politique et économique de la région. La Russie offrait en effet à l'industrie tchécoslovaque un débouché potentiel particulièrement attrayant [41] . Le retour en Russie des élites russes, provisoirement installées en Tchécoslovaquie, en même temps qu'il contribuerait au rétablissement du pays, faciliterait par la suite l'établissement d'un partenariat privilégié avec l'ancien pays d'accueil que deviendrait la Tchécoslovaquie.
Le projet de partenariat était également sous-tendu par la crainte d'une mainmise allemande sur l'économie et la culture russes. Les conditions avantageuses accordées par les Soviétiques à l'industrie allemande lors du traité de Rapallo du 16 avril 1922 attisèrent ces appréhensions [42] . La concurrence germano-tchécoslovaque concernant les relations avec la Russie se manifesta dans les politiques suivies à l'égard de l'émigration, comme ce fut le cas notamment dans le domaine de l'édition. Masaryk souligna dans ses écrits les liens privilégiés entre la Russie et le Reich, ne serait-ce que par la connaissance approfondie de la langue et de la culture russes dont faisaient preuve un grand nombre d'Allemands [43] . Une lettre du 28 août 1922 du Ministère des affaires étrangères adressée au secrétaire général adjoint des Affaires étrangères, Jean Monnet, fait état de rumeurs concernant l'intention de l'Allemagne de favoriser, à l'instar de la Tchécoslovaquie, la concentration des étudiants russes sur son territoire [44] . Cette attention manifestée à l'égard des menées du gouvernement allemand vis-à-vis de l'émigration russe suggère l'existence d'un sentiment de rivalité, attesté du moins du côté tchécoslovaque.

2. Une politique d'accueil sélective

La politique d'asile définie par le gouvernement, par ses ambitions et ses importants sacrifices financiers, nécessitait une sélection de l'immigration. Celle-ci se définit d'abord par la mise en place d'une politique de quota. Dans la mesure où les réfugiés russes de Tchécoslovaquie étaient partiellement ou totalement pris en charge par l'État, il importait de limiter les arrivées dont le maximum fut fixé à 25 000. La sélection s'effectua d'après le profil socio-professionnel des émigrés, puisqu'il s'agissait de promouvoir l'installation des élites. Mais la sélection eut trait également aux appartenances politiques des réfugiés. En effet, l'Action d'aide aux Russes n'avait de sens que dans l'objectif d'un rapatriement à long terme des émigrés en Russie. Or, il paraissait inconcevable que les conservateurs ou les partisans de l'ancien régime puissent se conformer à ce projet qui supposait d'accepter l'effondrement définitif de l'empire et l'ouverture au nouveau cours soviétique. Il était naturel que les dirigeants, en projetant de faire des émigrés les futurs partenaires des relations russo-tchécoslovaques, choisissent des personnalités proches par leurs convictions politiques.
Les archives ont conservé des traces de cette sélection politique. Ainsi à l'automne 1921, les réfugiés en provenance de Turquie et des Iles grecques avaient été soigneusement choisis selon leur opinion au sein d'une commission dirigée par le légat tchécoslovaque à Constantinople. Par la suite, ce dernier avait été tenu pour responsable devant le Ministère des affaires étrangères de l'infiltration en Tchécoslovaquie d'éléments indésirables [45] .
Parmi les représentants des anciens partis politiques russes, les membres et les sympathisants des partis constitutionnel-démocrate (KD) et socialiste-révolutionnaire (SR) furent privilégiés dans l'obtention de l'asile tchécoslovaque.
Les liens de Masaryk avec le parti KD, et plus particulièrement avec son leader Paul Milioukov, étaient anciens. Alors qu'il était ministre des Affaires étrangères du gouvernement Lvoff en mars 1917, Milioukov s'était montré un ardent partisan des aspirations des Slaves d'Autriche et avait salué la constitution de l'armée nationale tchécoslovaque en Russie [46] . Le président Masaryk, au cours de son long séjour en Russie, de mai 1917 à mars 1918, avait noué de très nombreux contacts avec les milieux libéraux et il favorisa leur venue dans le pays après la fin de la guerre civile [47] .
Prague devint aussi le point de rassemblement des socialistes-révolutionnaires en exil. C'est surtout auprès des hauts fonctionnaires du Ministère des affaires étrangères que ceux-ci trouvèrent audience. En effet, une partie importante de l'appareil ministériel responsable de la réalisation de l'Action d'aide aux Russes avait été recrutée parmi les leaders politiques des Légions tchécoslovaques. Ce fut le cas de Vaclav Girsa, de Jaroslav Papouàek, de Jan Blahoz et de bien d'autres. De tendance socialiste pour la plupart, ces responsables du Ministère étaient, depuis la guerre civile, en relation étroite avec les principaux dirigeants du parti SR tels que Victor Tchernov, Vladimir Zenzinov et Ivan Brouchvit. D'ailleurs le Ministère des affaires étrangères manifesta un grand intérêt pour les activités anti-bolcheviques des SR. Transgressant ainsi le principe officiel de non-intervention à l'égard du régime soviétique, il servit à diverses reprises d'intermédiaire dans des transferts financiers entre les SR de Paris et de Prague [48] . Au moment du soulèvement des marins de Kronstadt en février 1921, les SR auraient reçu du gouvernement tchécoslovaque la somme de 10 millions de couronnes (5 millions FF) [49] .
La plupart des personnalités politiques de l'émigration purent mener une activité lucrative dans les revues russes ("La liberté de la Russie", "La Russie révolutionnaire") ainsi que dans des institutions subventionnées par l'État. Leur salaire était donc prélevé sur le budget de l'Action d'aide aux Russes. Seuls quelques uns firent exception. Ekaterina Brechko-Brechkovskaïa et la famille de Boris Savinkov [50] recevaient directement une pension du Ministère des affaires étrangères.
Le soutien privilégié du Ministère des affaires étrangères aux socialistes russes ne fut pas sans incidence sur l'organisation interne de la communauté. Ainsi, le comité pragois de l'Union des zemstva et des villes (le Zemgor) était dirigé par des SR (V.M. Zenzinov, V.I. Gourevitch et I.M. Brouchvit). Cette organisation humanitaire, créée par les libéraux au cours de la Première guerre, se reconstitua en émigration et fut très active dans les différents centres de la diaspora. Grâce au soutien financier de l'État tchécoslovaque, le Zemgor de Prague put procurer une aide matérielle, juridique et médicale à de nombreux réfugiés russes. Le Ministère des affaires étrangères fit de cette organisation le représentant officiel de la colonie russe en lui attribuant des prérogatives quasi- consulaires. Le Consulat de Russie, officiellement en place à Prague jusqu'en 1923, fut de facto mis à l'écart au profit du Zemgor. Ce dernier enregistrait les nouveaux arrivants et constituait un intermédiaire pratiquement obligatoire pour l'obtention du permis de séjour. Il était également habilité à délivrer des certificats d'identité, de mariage et de divorce.
De même, la présence des SR se fit sentir dans les activités culturelles de l'émigration. Les Éditions Plamja, bien qu'observant une stricte neutralité politique en raison du caractère scientifique de leurs publications, furent souvent considérées comme l'un des fiefs socialistes. La présence, à leur tête, de deux membres actifs du parti SR, Marc Slonime, secrétaire de Plamja, et Fédor Mansvetov, directeur commercial, joua un rôle évident dans les accusations de parti-pris de gauche auxquelles était sujette la maison d'édition. La lettre de démission rédigée par Marc Slonime est à cet égard significative : « Je pense que cette décision profitera à chacun de nous. Mon départ fera cesser toutes ces rumeurs qui vous tracassent, selon lesquelles vous seriez sous l'influence d'un certain "groupuscule". Ainsi il ne pourra plus être question de vos liens privilégiés avec les SR » [51] .
La politique de "donner sans compter" de l'État tchécoslovaque ne pouvait durer qu'avec la conviction que l'exil des émigrés russes était provisoire. La présence prolongée de ces derniers en Tchécoslovaquie, au-delà des prévisions, allait conduire les autorités à reconsidérer leur soutien.

II. Le déclin de l'aide tchécoslovaque aux émigrés Russes (1926-1938)

Le tournant de la politique gouvernementale à l'égard de l'émigration russe remonte à 1925. A cette date, les dirigeants semblent s'être rendu à l'évidence de la réalité durable du régime soviétique et il fut question, au cours de l'année, de reconnaître de jure l'U.R.S.S. Si la démarche n'aboutit pas, elle mit néanmoins en lumière la nouvelle orientation de la politique extérieure tchécoslovaque et, partant, l'abandon du projet de retour des émigrés en Russie.
Le 30 décembre 1925, le principe de la liquidation de l'aide aux émigrés russes fut adopté par le Conseil des ministres[[lii]]url: [52] . Le Ministère des affaires étrangères obtint toutefois que celle-ci se déroulât de façon progressive afin de ne pas compromettre les acquis culturels obtenus grâce à l'Action d'aide aux Russes [53] .
Cependant, la diminution des budgets dévolus à l'émigration ne devint sensible qu'à partir de 1927. Ainsi les subsides de l'Action d'aide aux Russes, qui s'élevaient à 71 010 894 Kcs en 1926, passèrent à 38 338 546 Kcs en 1928, 15 751 320 Kcs en 1931 et 2 950 000 Kcs en 1934 [54] .
A. Des attentes déçues
Au cours de la deuxième moitié des années 20, une certaine lassitude gagna les milieux politiques et intellectuels tchécoslovaques à l'égard des émigrés russes. La faiblesse des relations établies par les Russes avec leur société d'accueil, le manque d'intérêt qu'ils manifestaient pour la culture tchécoslovaque attisèrent la déception de ceux qui les avaient jusqu'alors soutenus.
Un article paru le 1er août 1926 dans l'organe d'information du parti agrarien tchèque Venkov ("La campagne"), parti d'ordinaire bien intentionné à l'égard des émigrés russes, reflète les tensions qui commençaient à poindre :
« Pour ces gens-là, la culture tchèque restera toujours étrangère et notre État ne peut rien en attendre de bon à l'avenir. D'ailleurs, cette émigration retournera-t-elle en Russie ? Si l'on tient compte de la stabilisation relative du régime actuel, elle n'y reviendra pas dans un avenir proche (...). Objectivement, les étudiants russes n'ont ni pour notre État ni même pour la solidarité slave cet intérêt qu'on leur avait supposé »[55] .
Benes lui-même, dans un article publié en 1926 par la revue Slovansky Pfehled (la "Revue Slave"), se dit convaincu de l'inutilité de l'émigration en tant que relève politique pour la Russie : « Nous sommes conscients que jamais, dans aucune révolution, l'émigration n'a retrouvé les postes qu'elle occupait avant son départ. L'émigration russe ne va plus jouer de rôle politique à l'exception, peut-être, de quelques individus »[56] .
Le malaise qui apparut dans les relations avec l'émigration russe était également fondé sur un malentendu. Alors que les Tchécoslovaques attendaient des réfugiés certaines marques de reconnaissance, ces derniers étaient en partie persuadés que l'Action engagée par l'État leur était due. En effet, la plupart des émigrés pensaient que les Légions tchécoslovaques s'étaient approprié, lors de leur évacuation de Sibérie en 1920, une part de la réserve d'or russe et que les subsides qui leur étaient octroyés provenaient du "trésor russe"[57] . Ainsi, pour nombre de réfugiés, l'Action d'aide aux Russes représentait moins l'expression d'une solidarité envers les Russes que l'acquittement d'une dette [58] .
La première modification concernant le mode d'organisation de l'Action d'aide aux Russes se traduisit par la suppression des subsides accordés au Zemgor. A partir du 1er mai 1926, la Croix-Rouge tchécoslovaque devint le seul organisme subventionné par le gouvernement pour répartir l'aide carita- tive aux émigrés russes. L'un des principes du Ministère des affaires étrangères avait été de laisser une entière autonomie au Zemgor dans la gestion et la répartition des subsides de l'État, au point qu'il ne contrôlait pas même les bilans annuels des dépenses. Cette indépendance avait été initialement justifiée par le fait que les Russes n'étaient que des invités temporaires. Le transfert des compétences du Zemgor à un organisme tchécoslovaque marqua un tournant dans la politique gouvernementale de soutien aux émigrés [59] . En 1927, le Ministère des affaires étrangères manifesta le souhait que la gestion des pensions aux émigrés russes fût transmise au Ministère des affaires sociales [60] . La question de l'émigration russe devint alors progressivement une pure affaire de gestion sociale.
La réduction des fonds de l'Action d'aide aux Russes amena le Ministère des affaires étrangères à les concentrer au profit des institutions les plus renommées de l'émigration. Ainsi, le Cabinet d'études économiques de S.N. Proko- povitch et les Archives historiques russes, les deux fleurons de la communauté russe de Prague, purent continuer à se développer. En revanche, l'Institut des études de la Russie, qui avait fait preuve d'une importante activité pendant cinq ans, fut fermé en 1929. Les Archives historiques, fondées par le Zemgor en 1923, passèrent en 1928 sous l'autorité directe du Ministère des affaires étrangères et furent retirées du budget de l'Action d'aide aux Russes. Le Cabinet Prokopovitch resta sous l'administration du Zemgor jusqu'à la liquidation complète de ce dernier en 1935. Les aides individuelles de l'État, bourses et pensions, furent réduites. Entre 1921 et 1931, 4 826 étudiants russes purent bénéficier d'une aide gouvernementale [61] . Au cours de l'été 1931, alors que le Comité d'aide aux étudiants russes avait encore à charge 500 étudiants, le Ministère des affaires étrangères rendit publique sa décision de fermer le Comité dans les plus brefs délais [62] . A partir du 1er janvier 1932, le président Masaryk prit sous sa protection personnelle les étudiants du Comité. Entre 1932 et 1936, 192 jeunes émigrés purent ainsi achever leurs études [63] .
Les pensions octroyées aux intellectuels diminuèrent également, mais pour des raisons quelque peu différentes. A partir de 1925, le nombre de professeurs russes assistés par le gouvernement fut en baisse [64] , évolution qui s'explique surtout par les départs, nombreux, pour des universités étrangères et l'obtention de postes en Tchécoslovaquie même. En 1930, 41 écrivains et journalistes recevaient mensuellement des sommes de 400 à 1 400 Kcs contre 36 en 1932 [65] . Le gouvernement accordait également à des personnalités diverses, pour la plupart retraitées, une pension de 500 à 1 500 Kcs. Paradoxalement, de nouvelles pensions d'État furent distribuées durant la période où le budget de l'Action d'aide aux Russes subit des réductions drastiques. A. Argounov (1930), N. Astrov (1929), V. Boulgakov (1930), V. Gourevitch (1928), S. Maslov (1929) et V. Tchernov (1929) figuraient notamment au titre des nouveaux bénéficaires [66] . Ces personnalités, qui avaient occupé des postes importants dans les anciennes institutions russes de Prague, étaient désormais assistées par l'État. Lors de la fermeture, en 1928, de l'Institut des études de la Russie, ses principaux animateurs, V. Tchernov, S. Maslov et G. Chreïder furent placés sous la protection directe du Ministère [67] .
Au début des années 30, lors de la récession économique, le budget du Ministère des affaires étrangères dévolu à l'émigration russe s'effondra, passant en 1931 de 10 millions de couronnes à 3,3 millions l'année suivante. La moitié de ce budget était consacrée aux aides individuelles. Le nombre de bénéficiaires s'accrut malgré la constante diminution du budget entre 1932 et 1934. Comme le remarquait un haut fonctionnaire du Ministère des affaires étrangères dans un document relatif au plan budgétaire de 1933 : « La crise économique touche en priorité les émigrés russes et ukrainiens. Ils sont, en tant qu'étrangers, les premiers à perdre leur emploi et ils n'arrivent pas à trouver de travail. Ils n'ont pas la possibilité d'aller à l'étranger car les frontières sont fermées. Par conséquent, 25 nouvelles demandes d'aide individuelle sont acceptées »[68] .
Le déclin progressif de l'Action d'aide aux Russes alla de pair avec l'amoindrissement de la communauté émigrée. En 1931, le nombre de réfugiés était estimé à 9 000 contre 20 000 en 1925 et il resta stable jusqu'à la veille de la guerre [69] . Les nombreux départs pour l'étranger et, dans une moindre mesure, les naturalisations [70] , sont à l'origine de cette diminution numérique.
Le gouvernement suivait avec attention le phénomène nouveau que constituait le départ des Russes. En 1927, le Ministère des affaires étrangères modifia le statut des émigrés. Ceux-ci avaient jusqu'alors bénéficié d'un passeport tchécoslovaque provisoire dit "Prozatimni cestovni pas" qui leur avait permis de sortir et rentrer dans le pays sans avoir à solliciter de visa, ce qui n'était pas le cas des réfugiés de la diaspora détenteurs du passeport Nansen. A partir de 1927, le Ministère engagea les réfugiés de Tchécoslovaquie à solliciter le passeport Nansen, considérant que « l'utilisation des passeports provisoires par certains émigrés partis de Tchécoslovaquie, ou ayant à partir consécutivement à la liquidation de l'Action d'aide aux Russes, pourrait porter préjudice à l'État et nuire à sa réputation »[71] . Dans quelle mesure cette modification des statuts traduisait-elle la volonté d'encourager le départ définitif des Russes ? Cette question renvoie à celle, plus vaste, des capacités de la Tchécoslovaquie à intégrer économiquement les émigrés.
B. Une faible intégration
Dès les années 20, les Russes se sont heurtés à de nombreuses difficultés sur le marché du travail tchécoslovaque. Les étudiants étaient les premiers confrontés aux problèmes de l'insertion professionnelle. En 1924-1925, les premières promotions de la Faculté russe de droit constataient déjà l'inutilité de leur diplôme dans la recherche d'un emploi. Même des interventions effectuées en leur faveur étaient vouées à l'échec comme le montre une réponse négative du Ministère de la justice du 17 juillet 1924 à une demande de Kramâï :« Aucun tribunal, que ce soit en Slovaquie ou en Russie sub-carpathique, n'est en mesure d'offrir un poste aux réfugiés russes en faveur desquels vous intercédez »[72] .
La majorité des étudiants russes ayant suivi leurs études dans des universités ou dans des écoles polytechniques tchécoslovaques étaient munis d'un diplôme national qui, en principe, leur donnait le droit d'exercer une profession correspondant à leur spécialité. La réalité était, cependant, sensiblement différente. Les statistiques de l'Association des diplômés des grandes écoles montrent que, sur 1 346 inscrits entre 1925 et 1928, 382 trouvèrent un emploi conforme à leur formation. 80 % des anciens étudiants en lettres et en sciences humaines furent recyclés dans des métiers divers, manuels pour la plupart [73] . Ces "reconversions" étaient d'ailleurs particulièrement utiles pour les candidats au départ à l'étranger. En effet, plus de la moitié des membres de l'Association quitta la Tchécoslovaquie avant 1928.
L'attitude des autorités concernant le problème de l'emploi des émigrés russes est mal connue, les archives sur le sujet étant quasi-inexistantes. Toutefois, il semble que le gouvernement ait surtout encouragé le placement à l'étranger. D'après le secrétaire du Zemgor, S.N. Nikolaiev, le Ministère des affaires étrangères aurait même contribué financièrement en 1925 et en 1926 à la dénommée "action de migration" organisée par le Zemgor, qui faisait office de bureau de placement des réfugiés, lesquels étaient essentiellement dirigés vers la France. Ainsi à deux reprises, le Comité aurait reçu du Ministère les sommes de 129 282 080 Kcs et de 239 997 500 Kcs, devant être distribuées aux candidats au départ [74] .
En 1928, une nouvelle législation sur le droit du travail des étrangers toucha de plein fouet les émigrés russes entrés en Tchécoslovaquie après le 1er mai 1923 [75] . En effet, tout employeur était tenu, sous peine de pénalisation, de demander l'autorisation de la Préfecture pour embaucher un travailleur ayant immigré après cette date. Cette autorisation n'était délivrée que s'il était démontré qu'aucun citoyen tchécoslovaque n'avait été trouvé pour l'emploi proposé. Près de 5 000 émigrés russes furent touchés par cette mesure.
C. Le coup de grâce : le rapprochement soviéto-tchécoslovaque (1934-1938)
Outre la récession économique du début des années 30, le rapprochement soviéto-tchécoslovaque, concrétisé par le Traité d'alliance militaire de 1935, contribua à marginaliser l'émigration et à faire des réfugiés des "persona non grata"[76] . Le 12 juin 1934, trois jours après l'établissement des relations diplomatiques soviéto-tchécoslovaques, une campagne lancée contre les émigrés russes par le quotidien communiste Rude Pravo fit grand bruit, y compris dans les milieux gouvernementaux :
« Ouvriers ! Manifestez pour la défense de l'Union soviétique. Faites circuler partout, dans les usines et dans les villes, des pétitions pour l'expulsion des Gardes blancs de Tchécoslovaquie. Envoyez vos pétitions à l'adresse du Ministère des affaires étrangères à Prague ».
A propos de cette affaire, le Ministère des affaires étrangères envoya au Ministère de l'intérieur les instructions suivantes : « Cette campagne, qui va selon toute vraisemblance continuer, peut provoquer l'impression fausse selon laquelle le gouvernement tchécoslovaque tolère sur son territoire des organisations d'émigrés dont l'activité va à rencontre des engagements pris à l'égard de l'U.R.S.S. lors de l'établissement des relations diplomatiques. Le Ministère des affaires étrangères estime utile de disposer d'informations sur l'activité de l'émigration russe. Par conséquent, il demande au Ministère de l'intérieur d'établir la liste de toutes les associations et organisations d'émigrés russes ; il demande aussi de surveiller à l'avenir leurs activités »[77] .
En septembre 1934, le Ministère des affaires étrangères fit part à la Cour des comptes de sa décision de transmettre entièrement l'administration des subsides aux émigrés russes à la Croix-Rouge tchécoslovaque en avançant l'explication suivante : « En ce moment, il faut prendre en compte le fait que les aides attribuées directement par le Ministère des affaires étrangères pourraient être interprétées comme un soutien à des personnalités politiques précises de l'émigration russe et l'aspect social de cette action pourrait être mis en doute »[78] .
A la demande du Ministère des affaires étrangères, les mouvements politiques russes furent placés sous la surveillance étroite de la Préfecture de police. Ce contrôle renforcé des émigrés russes était aussi bien dicté par le souci de ne pas tolérer sur le territoire tchécoslovaque des éléments violemment hostiles à l'Union soviétique que par la crainte que ces mêmes éléments ne soient attirés par l'anti-bolchevisme allemand. L'attention des autorités se porta principalement sur diverses organisations nationalistes russes telles que l'Union de Gallipoli, les Sokols russes, la Fraternité de la vérité russe (Bratstvo Ruskoj Pravdy) et surtout l'Union nationale du travail de la nouvelle génération (Nacional'nyj Trudovoj Sojuz Novogo Pokolenija) [79] . Cette organisation de jeunesse était jugée particulièrement dangereuse car elle appelait au renversement du régime soviétique par la lutte armée [80] . D'autre part, elle était soupçonnée par le Ministère de l'intérieur d'être en relation avec le général Biskoupsky, représentant officiel des émigrés russes d'Allemagne auprès du Reich [81] . D'après un rapport de police tchécoslovaque, les réunions politiques de l'association avaient lieu dans la clandestinité et n'étaient pas annoncées aux autorités « ce qui prouve que ces activités sont en désaccord avec les intérêts de la République tchécoslovaque, d'autant plus qu'il s'agit de l'activité politique d'étrangers »[82] . En mai 1936, l'organisation fut interdite en Tchécoslovaquie [83] .
Suite au rapprochement soviéto-tchécoslovaque, la présence de la communauté russe devint tout juste tolérée. En juin 1935, la participation de personnalités officielles tchécoslovaques aux manifestations publiques organisées par des émigrés russes fut interdite par le Ministère des affaires étrangères [84] . Selon le témoignage du professeur Liatsky, les personnalités prestigieuses de l'émigration, qui avaient jusqu'alors été très présentes dans les manifestations officielles tchécoslovaques, ne furent plus sollicitées [85] .
Peu à peu, ceux qui avaient été honorés en tant que représentants de la culture russe en Tchécoslovaquie portèrent ombrage aux nouveaux intérêts de l'État. Le retrait de la communauté russe accompagna le déclin de la Première République.
Le Protectorat allemand de Bohême-Moravie, établi le 15 mars 1939, allait mettre en place son propre système d'administration des affaires de la colonie russe en collaboration avec des émigrés appartenant à l'Union nationale russe (Ruské Nacionâlni Sjednocenî). Tolérée par les autorités d'occupation, la communauté russe se replia sur elle-même. Les institutions culturelles telles que le Cabinet Prokopovitch ou les Archives historiques russes furent supprimées ou mises sous contrôle allemand. Avec la chute de la Première République, la communauté russe de Tchécoslovaquie fut vouée à la disparition.
L'âge d'or de l'Action d'aide aux Russes en Tchécoslovaquie fut bref mais remarquable. Non dénuée d'utopie, la politique de soutien au développement de la culture russe défendue par les dirigeants fut insolite en Europe et elle porta ses fruits. Si, dès la deuxième moitié des années 20, le "réalisme" l'emporta sur l'esprit de générosité et de grandeur qui avait inspiré l'Action d'aide aux Russes, le gouvernement se montra néanmoins fidèle à ses engagements. La volonté de ne pas mettre fin brutalement aux subsides et de permettre la poursuite de certaines activités témoigne en ce sens. Peu à peu, l'œuvre de pure assistance se substitua à l'ambitieux projet initial. Le rôle personnel joué par Masaryk dans le soutien matériel aux réfugiés montre, s'il en était besoin, la responsabilité dont fit preuve le président de la République à l'égard des réfugiés russes. De fait, l'avènement à la tête du nouvel État tchécoslovaque d'un intellectuel formé dans l'opposition démocratique et européenne de l' avant-Première guerre ne fut pas sans incidence sur la mise en place de l'Action d'aide aux Russes. Poursuivant, au-delà de l'engagement gouvernemental, son aide à l'intelligentsia russe, Masaryk chercha à protéger ceux qui représentaient, comme lui, une génération inspirée et dévouée à l'idéal d'émancipation par la culture et la démocratie. Le rapprochement soviéto-tchécoslovaque renforça l'isolement progressif de la communauté russe, mais il ne ternit pas pour autant l'empreinte laissée par l'œuvre accomplie. En l'espace de quelques années, Prague s'est imposée comme l'un des centres les plus rayonnants de la vie intellectuelle russe en exil. Sa production scientifique et littéraire est encore loin d'avoir été exhaustivement étudiée.
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* Cet article fait suite à un mémoire de maîtrise d'histoire, consacré à "La politique du gouvernement tchécoslovaque envers les émigrés russes, 1921-1939", soutenu en octobre 1993 à l'Université de Paris I, sous la direction de M. B. Michel.
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1. John Hope Simpson, The Refugee Problem : Report of a Survey, Oxford, 1939, p. 197.
2. La Turquie, la presqu'île de Gallipoli et les îles grecques furent les premiers lieux de destination des réfugiés militaires de l'armée défaite du général Wrangel ainsi que des civils qui fuyaient la Crimée en novembre 1920. On estime le nombre des évacués à 180.000. Ibid,p 69.
3. Lettre de Masaryk à Edvard Benes, 28 juillet 1921, Cesta Democracie (La voie de la démocratie), vol. II, Prague, 1934, pp. 54-57.
4. S. Postnikov, Russkie v Prage (Les Russes à Prague), Prague, 1928, p. 29.
5. Ibid., p. 71. Les étudiants russes en Tchécoslovaquie formaient la plus grande communauté étudiante russe en exil. Ils étaient en 1925, 2 000 en Yougoslavie et en Chine, 1 000 en Bulgarie et aux États-Unis, 800 en France et en Allemagne et 250 en Belgique ; Almanach de la République tchécoslovaque, Prague, 1926, p. 267.
6. Parmi les intellectuels expulsés, réfugiés en Tchécoslovaquie, on a retenu les noms suivants : S.N. Boulgakov, V.F. Boulgakov, A.V. Florovsky, A. A. Kizevetter, E.D. Kouskova, I.I. Lapchine, N.O. Lossky, V.A. Miakotine, M. Novikov, S.N. Proko- povitch et P. Sorokine. M. Heller, "Premier avertissement : un coup de fouet. (L'histoire de l'expulsion des personnalités culturelles hors de l'Union Soviétique en 1922)", Cahiers du monde russe et soviétique, 20/2, Paris, 1979, pp. 131-172.
7. Expression rapportée par M. Boris N. Lossky.
8. J.H. Simpson, op. cit., p. 82. C'est principalement dans la capitale que se sont concentrés les intellectuels et les étudiants. Brno en Moravie est en seconde position avec 1 000 étudiants. Les agriculteurs, en majorité cosaques, sont à répartir surtout entre la Bohème et la Moravie. La Slovaquie et la Ruthénie n'ont compté que quelques centaines d'émigrés russes. La Ruthénie fut davantage une terre d'accueil pour les émigrés ukrainiens de Galicie.
9.E. Chinyaeva, Ruska emigrace v Ceskoslovensku : vyvoj ruské pomocne akce (L'émigration russe en Tchécoslovaquie : l'évolution de l'Action d'aide aux Russes), Slovansky Phhled, Prague, 1993, n° 1, p. 22.
10. V. Rudnev, Russkoe delo v Cekhoslovackoj Respublike (L'action russe en République tchécoslovaque), Paris, 1924, p. 9.
11. S. Postnikov, op. cit., p. 72.
12. Lettre du Présidium du Ministère de l'éducation nationale au Ministère des affaires étrangères, 17 avril 1924 ; cf. AFMZV (Arkhfv Federâlniho Ministerstva Zah- ranic'nich Vêci - Archives fédérales du Ministère des affaires étrangères à Prague), Cabinet du ministre, carton n° 26.
13. S. Postnikov, op. cit., p. 78.
14. Budget du Ministère des affaires étrangères pour 1923, 12 décembre 1922 ; cf. SÛA (Stâtni Ûstfedm Archiv- Archives centrales d'État à Prague), PMR/S/706, cart. n° 255.
15. Ustami Buninykh, dnevniki (Par la voix des Bounine, journal), T. II, Francfort, 1981, p. 76.
16. Copie du rapport de Liatsky au Ministère des affaires étrangères sur son voyage à Paris, non daté ; cf. LAPNPP (Literârni Archiv Pamâtniku Nârodnfho Pisemnictvi v Praze - Archives littéraires de Prague), fonds Liatsky, lettres envoyées au Ministère des affaires étrangères.
17. LAPNPP, fonds Liatsky, Ministère des affaires étrangères.
18. AFMZV, Section II, cart. n° 256a, doc. n° 159 677.
19. S. Postnikov, op. cit., pp. 100-108.
20. On peut citer les noms de P.I. Novgorodtsev, ancien directeur de l'École de commerce de Moscou, D.D. Grimm, ancien recteur de l'Université de Pétrograd et spécialiste de droit romain. G.V. Vernadsky enseignait l'histoire du droit russe, l'économie politique était représentée par l'académicien P.B. Struve, N.S. Timachev enseignait le droit pénal, etc.
21. S. Tejchmanova, Ekonomicky Kabinet S.N. Prokopovile v Praze (Le Cabinet d'études économiques de S.N. Prokopovitch à Prague), Slovansky Pfehled, 1993, n° 1, pp. 55-62.
22. S. Nikolaev, K desjatiletiju praiskogo Zemgora : obzor dejatel'nosti (Le dixième anniversaire du Zemgor de Prague : bilan de ses activités), Prague, 1931, pp. 103-107.
23. L.H. Rhinelander, "Exiled Russian Scholars in Prague : The Kondakov Seminar and Institute", Canadian Slavonic Papers, Ottawa, 1974, n° 3, pp. 331-351.
24. T.F. Pavlova, Russkij Zagranicnyj Istorifeskij Arkhiv (Les Archives historiques russes à l'étranger [de Prague]), Voprosy Istorii, Moscou, 1990, n° 11, pp. 19-30. Ces archives, rassemblées entre 1923 et 1938, furent emportées en U.R.S.S. fin 1945.
25. J. Papousek, Podpora lasopisum (Aide aux revues), 1928-1929 ; cf. AFMZV/II, cart. n° 339.
26. Ibid.
27. R.C. Williams, Culture in Exile : Russian Emigrés in Germany, 1881-1941, Ithaca et Londres, 1972, p. 133.
28. Lettre (copie) du ministre adjoint des Affaires étrangères, V. Girsa, au directeur de Plamja, E. Liatsky, 12 août 1923 ; cf. LAPNPP, fonds Liatsky, archives de Plamja.
29. Lettre du ministre des Affaires étrangères adjoint V. Girsa à Liatsky, 12 août 1923 ; LAPNPP, fonds Liatsky, correspondance avec le Ministère des affaires étrangères.
30. Note de F. Richter sur les débuts et le fonctionnement de Plamja, 30 décembre 1929 ; LAPNPP, fonds Liatsky, archives de Plamja.
31. Bilan de Liatsky à Benes^ sur les 36 premiers mois de l'activité de Plamja ; LAPNPP, fonds Liatsky, correspondance avec le Ministère des affaires étrangères (non daté).
32. Catalogue des publications de Plamja in Vseslavjanskij Kalendar' (Calendrier pan-slave), Prague, 1 926.
33. T.G. Masaryk, La résurrection d'un État, 1914-1918 : souvenirs et réflexions, Paris, 1930, pp. 175-204.
34. Z. Slâdek Slovanskâ politika Karla Kramâïe (La politique slave de Karel Kra- mar), Rozpravy Ceskoslovenské Akademie Vëd, Prague, 1971, 8/2, pp. 54-61.
35. Z. Slâdek, Hospodâhké vztahy mezi dSR a SSSR, 1918-1938 (Les relations économiques entre la Tchécoslovaquie et l'U.R.S.S., 1918-1938), Prague, 1971, pp. 24-40.
36. Discours prononcé devant la Commission étrangère de la Chambre des députés, le 30 janvier 1920 ; cf. Dokumenty a materialy k diïjinâm c'eskoslovensko-sovets- kych vztahu (Documents et matériaux sur l'histoire des relations tchécoslovaco-sovié- tiques), vol. I, Prague, 1975, p. 334.
37. Benes fait allusion ici aux événements de Kronstadt, en février-mars 1921.
38. Discours de Benes, 15 septembre 1921, in Problemy nové Evropy, projevy a ûvahy z roku 1919-1924 (Les problèmes de la nouvelle Europe, discours et réflexions, 1921-1924), Prague, 1924, p. 136.
39. Lettre de Masaryk à BeneS, 28 juillet 1921, in Cesta Democracie, vol. II, op. cit., pp. 55-57. De janvier à juillet 1922, le gouvernement tchécoslovaque envoya 12 trains de produits de première nécessité vers les régions les plus touchées, l'Oural, la région de la Volga et l'Ukraine. Z. Slâdek, "Hospodarské vztahy...", op. cit., p. 42.
40. V. Girsa à Eric Drumond, 28 janvier 1922 ; SÛA, fonds RPA, cart. n° 3.
41. Z. Slâdek, "Hospodârské vztahy...", op. cit., p. 45.
42. ibid
43. T.G. Masaryk, Cesta Demokracie, vol. Il, op. cit., p. 240.
44. Lettre (en français) du Ministère des affaires étrangères à Jean Monnet, 28 août 1922 ; SÛA-RPA, cart. n° 39.
45. Télégramme du Ministère des affaires étrangères à Svètlik, 9 septembre 1921 ; AFMZV (Arkhiv Ministerstva Zahranic'nich Vè^ci - Archives du Ministère des affaires étrangères), Prague, Légation à Constantinople, Rapports politiques, n° 120.
46. T.G. Masaryk, "La résurrection d'un État ...", op. cit., p. 176.
47. N.O. Losskij, Vospominanija (Mémoires), Munich, 1968, pp. 220-221.
48. On peut citer à titre d'exemple la dépêche de la Légation tchécoslovaque à Paris au Ministère des affaires étrangères : "Je vous envoie la somme de 30 000 F de la part de M. Avksentiev et je vous prie de la transmettre au plus vite à M. Brouchvit", 8 décembre 1920 ; AFMZV, Légation à Constantinople, Rapports politiques, n° 21.
49. Z. Slâdek, Russkaja i ukrainskaja emigracija v Cekhoslovakii (L'émigration russe et ukrainienne en Tchécoslovaquie), Sovetskoe Slavjanovedine, Moscou, juin 1991, p. 24.
50. En 1925, Vera Savinkov-Miagkov et Victor Savinkov recevaient une pension gouvernementale de 2 000 Kcs et de 1 500 Kcs par mois ; SÛA-PP, S-3/9.
51. Lettre de Marc Slonime à Liatsky, non datée (1925) ; LAPNPP, fonds Liatsky, lettres reçues.
52. Protocole du Conseil des ministres du 30 décembre 1925 ; SÛA-PMR/S/706, cart. n° 256.
53. Lettre de V.Girsa au Presidium du Ministère des affaires étrangères, 4 décembre 1925, SÛA, ibid.
54. E. Chinyaeva, op. cit., p. 22.
55. Ruskâ studujïci emigrace (L'émigration étudiante russe), Venkov, Prague, 1er août 1926.
56. E. BeneS, Problemy slovanské politiky (Les problèmes de la politique slave), Slovansky Pfahled, 1926/4, p. 207.
57. Cette réserve d'or d'une valeur proche de 650 millions de roubles-or, aux mains de l'amiral Koltchak depuis novembre 1918, avait été confiée en janvier 1920 aux Légions tchécoslovaques par les hauts-commissaires alliés. Pour quitter le territoire russe, les Légions avaient dû remettre l'or aux autorités soviétiques en mars 1920. Selon des rumeurs, non vérifiées jusqu'à présent, une partie de la réserve aurait été conservée et emportée en Tchécoslovaquie. Z. Slâdek, Rusky zlaty poklad v tteskoslovensku ? (La réserve d'or russe est-elle en Tchécoslovaquie ?), Slovansky PFehled, 1965, n° 3, pp. 141-154.
58. L'ex-recteur de l'Université de Moscou, M. Novikov, émigré à Prague, rend compte de cet état d'esprit dans ses Mémoires ; voir Russkie v Prage (Les Russes à Prague), The New Review, New York, 1959, n° 49, p. 244.
59. Z. Slâdek, "Russkaja i ukrainskaja emigracija", op. cit., p. 29.
60. Procès-verbal de la réunion inter-ministérielle du 7 février 1927 ; AFMZV/II, cart. n° 261.
61. Sua, Inventaire du fonds KRUS, p. 7.
62. Lettre de A. Hajn à K. Kramâr sur la suspension des bourses aux étudiants russes, 7 août 1931 ; ANM, fonds Kramâr7, cart. n° 8.
63. Inventaire du fonds KRUS, op. cit., p. 8.
64. Pour citer quelques noms: G.V. Vernadsky à Yale, P. Sorokine à Harvard, N.S. Timachev à l'Institut d'études slaves de Paris puis à Harvard, D.D. Grimm à Tartu, V.A. Miakotine à Sofia, etc. En Tchécoslovaquie, A. A. Kizevetter et N.L. Okouniev à l'Université Charles à Prague, M.A. Zimermann et R. Jakobson à l'Université Masaryk à Brno, etc.
65. "Bilan des subsides", op. cit. ; Z. Slâdek, "Russkaja i ukrainskaja emigracija", op. cit., p. 31.
66. Liste des personnalités de l'émigration russe recevant une pension en 1931-1932 ; AFMZV/II, cart. n° 256a, doc. 159 677.
67. Lettre du Ministère des affaires étrangères au Zemgor, 27 novembre 1928 ; AFMZV/II, cart. n° 261.
68. Plan budgétaire du Ministère des affaires étrangères pour 1933 ; AFMZV/II, cart. n° 256a, doc. 37 485.
69. Almanack Tchécoslovaque, années 1926 et 1932. D'après la Croix-Rouge tchécoslovaque, il y avait en 1938 environ 8 000 réfugiés russes et 900 réfugiés ukrainiens. Lettre de M. Kopecky au Ministère des affaires étrangères, 12 novembre 1938 ; AFMZV/II, cart. n° 258.
70. J.H. Simpson donne les chiffres de 464 réfugiés russes naturalisés en 1934, 578 en 1935 et 347 en 1936 ; op. cit., p. 390.
71. Lettre du Ministère des affaires étrangères au Ministère de l'intérieur, 26 mars 1927 ; SÛA-MV, 1925-1930, 245/48/67.
72. Lettre du secrétaire du ministre de la Justice à Karel Kramâ, 17 juillet 1924 ; ANM, fonds Kramâ , cart. n° 6.
73. S. Postnikov, op. cit., p. 174. 74. S. Nikolaiev, op. cit., p. 132.
75. Ibid., pp. 32-37.
76. Les deux États se reconnurent réciproquement de jure le 9 juin 1934, soit dix ans après la Grande Bretagne, l'Italie et la France. Des relations diplomatiques de facto avaient été cependant établies dès 1921.
77. Note du Ministère des affaires étrangères au Ministère de l'intérieur, 18 juin 1934 ; AFMZV/II, cart. n° 258a.
78. Lettre du Ministère des affaires étrangères à la Cour suprême des comptes, 22 septembre 1934 ; AFMZV/II, cart. n° 260. Le Cabinet de Prokopovitch resta administré par le Ministère.
79. Lettre du Ministère de l'intérieur au Ministère des affaires étrangères faisant part de la liste des organisations russes et de leurs tendances politiques, fournie par la Préfecture de police, 27 août 1936 ; AFMZV-Trésor, cart. n° 7a.
80. Fondé au début des années 30, le NTS-NP regroupait des jeunes émigrés russes appelés "Novopokolentsy". Partisan du principe d'un régime autoritaire fondé sur une forte cohésion sociale, nationale et religieuse du peuple russe, le NTS-NP était une organisation active particulièrement bien implantée en Tchécoslovaquie, en Pologne et en Allemagne. V. Vars'avskd, Nezameëennoe pokolenie (La génération inaperçue), New York, 1956.
81. Lettre du Ministère de l'intérieur au Ministère des affaires étrangères sur les activités de Biskoupsky et sur ses liens avec Prague, 2 juin 1936 ; AMZV-Trésor, cart. n° 7a.
82. Rapport de la Préfecture de police sur l'affaire du NTS-NP, 11 mai 1936 ; AFMZV-Trésor, cart. n° 7a.
83. Lettre d'information du Ministère de l'intérieur au Ministère des affaires étrangères sur le cours de l'affaire du NTS-NP, 3 juin 1936 ; AFMZV-Trésor, cart. n° 7a.
84. Lettre du Ministère des affaires étrangères au Presidium du Conseil des ministres, 3 juin 1935 ; AFMZV-Trésor, cart. n° 6a.
85. Lettre de E. Liatsky au Président du Comité national Pouchkine, le 4 janvier 1937 ; LAPNPP, fonds Liatsky.


 



 
 

MIGRATION DES HABITANTS DE LA RUSSIE
APRÈS 1917 ET LA TCHÉCOSLOVAQUIE (1918 – 1939)

Ľubica HARBUĽOVÁ – Bohumila FERENČUHOVÁ
http://www.polestra.com/public/files/papers/Paper%20Ferencuhova%20Harbulova%20fr.pdf
Modifications de détail introduites (réajustements dans la traduction).


 
La fin de la première guerre mondiale, les changements géopolitiques intervenus dans différentes zones du monde et de l’Europe, l’émergence de nouveaux États et leur évolution politique du moment, ont été à la base, entre autres, de flux migratoires de populations. La chute de l’Empire des Romanov en Russie a ouvert la voie à des changements politiques en Europe de l’Est. L’usurpation du pouvoir par les Bolcheviks en automne 1917, la guerre civile qui a suivi, la suppression de tous les centres de résistance au bolchevisme partout en Russie, et l’affermissement du pouvoir bolchevik non seulement sur tout le territoire de la Russie, mais aussi dans les régions qui, après la chute du tsarisme, avaient proclamé l’indépendance – Biélorussie, Ukraine, Géorgie – ont constitué  les facteurs déterminants de la première vague de l’émigration politique provenant de l’Europe centrale au 20° siècle.

Les émigrés de la première vague ont quitté la Russie pendant une courte période, (4 ans, de facto, 1917-1920) , en suivant plusieurs directions. Au fur et à mesure se sont constitué trois directions principales de départ pour les émigrés.
- La première direction passait par les États baltes, la Finlande et la Pologne, et continuait à l’Europe de l’Ouest, surtout vers l’Allemagne, où Berlin était la première ville de transit des émigrés, (rôle rempli jusqu’en 1923).
- La seconde direction menait vers la Turquie, notamment Constantinople, et les États balkaniques (Yougoslavie, Bulgarie) et de là, menait plus loin, vers l’Europe centrale et occidentale (Tchécoslovaquie, France).
- Le troisième courant de l’émigration se dirigeait vers l’Extrême-Orient, la Chine, avec Kharbin comme troisième ville de transit, transformé plus tard en centre bien connu du rameau oriental de l’émigration russe.
Pendant la période mentionnée, 2 à 3 millions d’habitants ont quitté la Russie. Le gouvernement de la Russie soviétique a, en automne 1922, augmenté ce chiffre en procédant à l’expulsion de 200 savants, enseignants, écrivains et représentants de culture éminents. Ils étaient envoyés à l’étranger par bateau, de Petersbourg et d’Odessa, sans possibilité de retour. [1]   
 
Les premières années de l’émigration ont été très difficiles pour la plupart des émigrés pour plusieurs raisons: mauvaises conditions de vie, perte du statut social et de la situation qu’ils avaient en Russie, incertitudes régnant dans le pays choisi.

Leur statut légal peu clair a rendu la vie des émigrés encore plus difficile.[2] Le gouvernement soviétique, par sa résolution du 15 décembre 1921, a privé de citoyenneté tous les émigrés qui ne déposeraient pas de demande de passeport soviétique avant le 1er juin 1922.
Par cet acte, les fugitifs sont devenus apatrides; ils ont été relégués et proscrits. Il n’était pas facile pour l’Europe d’accueillir autant de réfugiés : le problème des réfugiés de Russie a attiré l'attention de la Société des Nations, où le poste du Commissaire pour les affaires des réfugiés, avec F. Nansen en tête, a été créé. Au début, la Société des Nations aidait à trouver des pays d’accueil pour les réfugiés russes. A partir de 1922 elle a décidé de délivrer des documents d’identité pour ces émigrés. A partir de 1924 les réfugiés russes ont obtenu des passeports dits Nansen de la part des pays où ils se trouvaient ; néanmoins leur statut juridique n’a pas été résolu de manière définitive. On s’attendait à une amélioration substantielle grâce à la Convention sur le statut juridique des réfugiés russes et arméniens élaborée pendant la Conférence de Genève en 1933. Elle devait entrer en vigueur après sa ratification par toutes les parties prenantes. L’admission de l’Union soviétique à la Société des Nations une année plus tard (1934) a influencé l’opinion mondiale par rapport aux réfugiés russes et a eu un impact défavorable sur le processus de ratification de la Convention. Elle n’est pas entrée en vigueur. Le statut juridique des réfugiés provenant de Russie n’a pas été résolu, ni de facto ni de jure jusqu’en 1945.
 
Les émigrés de la première vague se sont installés d’abord dans les pays proches du pays natal. Ce fait est lié à leur conviction que l’émigration forcée n’était qu’un épisode de courte durée, et que le régime bolchevik tomberait bientôt, ce qui leur permettrait de rentrer.
Pour la première vague de l’émigration de la Russie soviétique il est symptomatique que les émigrés se sont tenus à l’écart de la vie active du pays où ils se sont installés ; ils étaient hostiles à l’assimilation; leur peu de volonté d’adaptation est devenu fameux. Ils essayaient de ne pas dépasser les limites imposées à la colonie d’émigrés. Cela reste typique surtout pour les personnes plus âgées et pour la période chronologique des années 1920. La génération plus jeune de l’émigration a commencé à changer d’opinion surtout dans les années 1930, bien que la foi en un retour pour la Russie lui ait été également proche.
Dans la seconde moitié des années 1920 et dans les années 1930, les centres de l’émigration russe se sont multipliés : à côté de Berlin, Constantinople et de Kharbin de nombreux émigrés russes se sont installés à Belgrade, Sofia, Varsovie, Karlovatz de Sriem, Chang-Hai. Parmi les centres européens, la place principale revenait à Paris et à Prague.
Dans les pays de l’Europe centrale les émigrés de la Russie arrivaient de deux directions :
- le vecteur occidental traversait l’Ukraine, les États baltes, la Pologne, avant de continuer plus loin en Europe;
- le vecteur méridional de la Russie passait par Istanbul pour le Royaume des Serbes, des Croates et des Slovènes, en Bulgarie, Roumanie, Hongrie, Autriche et Tchécoslovaquie et plus loin dans les pays de l’Europe occidentale. Selon les données de la Société des Nations des dizaines de milliers d’émigrés de Russie se sont installés dans les pays de l’Europe centrale: 70 000 en Pologne, 27 000 en Tchécoslovaquie, 3 500 en Autriche, 2 600 en Hongrie, 80 000 en Roumanie.[3]
Au cours des années 1920 les chiffres mentionnés ci-dessus ont changé en fonction de facteurs différents : la politique intérieure dans les États concernés, l’attitude des autorités envers les émigrés, l’attitude de la population majoritaire, l’accès au travail, les facilités des études à la portée des émigrés dans un pays déterminé, mais aussi la migration massive propre à la communauté russe. Vu les conditions concrètes dans les différents pays, le nombre d’émigrés allait augmentant ou diminuant. C’est surtout la Tchécoslovaquie qui attirait l’intérêt des émigrés russes de passage dans les pays de l’Europe centrale. 

Les premiers réfugiés politiques russes sont arrivés en Tchécoslovaquie au début de l’année 1921, ce qui était en rapport avec l’exode en masse après la défaite des troupes militaires blanches en Crimée en automne 1920. Le général Wrangel a alors sollicité le  gouvernement tchécoslovaque pour recevoir dans la République une partie de son armée.[4]
L’aide aux réfugiés russes a été examinée avec attention par les autorités et a été discutée à la Chambre des députés. A la lumière des interpellations parlementaires il apparaît que la scène politique tchécoslovaque était en général favorable au soutien éventuel des émigrés. Le ministre des Affaires étrangères Edvard Beneš a souligné dans sa réponse aux interpellations que la Tchécoslovaquie avait déjà commencé à soutenir les émigrés matériellement et moralement, que ce secours devrait aboutir à une action humanitaire largement conçue, laquelle était déjà en cours d’élaboration concrète.[5]
Le gouvernement tchécoslovaque a approuvé le projet sous le nom de L’action d’aide russe [6] pendant sa réunion du 28 juin 1921. C’est le Ministère des Affaires étrangères qui a été chargé de la réalisation concrète du projet ; on lui a transféré une somme de 10 millions couronnes à cette fin.[7] Le président de la République T. G. Masaryk a appuyé la résolution du gouvernement en ajoutant : «Cette Action ne peut pas oublier de nombreux citoyens russes qui vivent déjà parmi nous en Europe et que nous soutenons déjà. » [8]
Le programme de l’Action d’aide russe a dû se conformer aux principes suivants :  le retrait des forces armées par le territoire de la République était interdit ; les réfugiés devaient arrêter toutes les activités politiques ; le soutien devait être réalisé uniquement sur la base du programme d’État, et non par intermédiaire des organisations privées ; l’action devait aboutir à la création de conditions qui permettraient aux réfugiés de prendre soin d’eux et de vivre normalement.
Le Ministère des Affaires étrangères a proposé de diviser les émigrés en trois groupes distincts:
- le premier groupe englobait les émigrés non aptes au travail physique, à savoir invalides, vieillards, femmes non aptes au travail, enfants et écoliers. Ces personnes devaient être prises en charge par la Croix rouge tchécoslovaque.
- le deuxième groupe était formé par les émigrés aptes au travail physique;
- le troisième groupe était constitué par l’intelligentsia.[9]
Le Ministère des Affaires étrangères gérait l’Action de secours russe en général, mais en ce qui concerne la réalisation concrète des objectifs, les tâches étaient partagées. Il coopérait avec de nombreuses organisations et associations tchécoslovaques et russes, parmi elles la Croix Rouge de Tchécoslovaquie, l’Unité agricole tchécoslovaque (Československá zemědělská jednota) et surtout l’association russe Zemgor (Objedinenije rossijskich zemskich i gorodskich dejatelej v ČSR).[10]
Dans les premières années de la réalisation de l’Action d’aide russe, les questions sociales étaient de première importance. Elles étaient du ressort de Zemgor de Prague en premier lieu et de ses succursales de Bratislava et d’Užhorod. Plus tard on a mis l’accent sur l’éducation et l’enseignement des étudiants russes. A Prague on a fondé des écoles russes de tous les niveaux, du préscolaire à l’Université, en instituant progressivement le système d’enseignement russe complet. En outre les étudiants russes pouvaient étudier dans les écoles secondaires professionnelles tchécoslovaques et pouvaient s’inscrire aux universités et aux Grandes écoles techniques de type universitaire tchécoslovaques. C’est le Comité pour faciliter les études des étudiants russes en Tchécoslovaquie [11] qui faisait venir les étudiants russes dans le pays, les plaçait dans des établissements scolaires et universitaires et leur assurait les moyens de subsistance durant les études. Les autorités tchécoslovaques envisageaient de  fournir des bourses d’études à un millier d’étudiants de Russie, mais ce chiffre a été largement dépassé. Les études en Tchécoslovaquie sont devenues populaires et appréciées par les étudiants. Selon le rapport du Comité pour faciliter les études des étudiants russes et ukrainiens en Tchécoslovaquie, élaboré pour le Ministère des Affaires étrangères au mois de janvier 1935, 6.816 étudiants russes et ukrainiens bénéficiaient dans les années 1921 – 1934 de bourses d’études dans le cadre de l’Action d’aide russe. [12] Celle-ci comprenait la participation de savants et d’enseignants russes qui assuraient l’éducation dans les écoles russes de Tchécoslovaquie ou travaillaient dans les établissements scolaires, universitaires ou scientifiques tchèques et slovaques. Ces tâches ont été reprises par l’Association des savants russes, épaulée par le Corps des professeurs d’enseignement supérieurs en Tchécoslovaquie et le Corps autonome des professeurs d’université russes. 

L’Action d’aide russe n’était pas limitée aux écoles, étudiants, enseignants, centres de recherche et bibliothèques. Une grande partie de subventions était destinée pour soutenir les activités des associations et unions d’émigrés russes. La réalisation de l’Action d’aide russe a de loin surpassé le contenu et les dimensions prévues à l’origine. Dès le début on entendait dans la société des voix s'opposant à l’assistance humanitaire ainsi conçue. Il s’agissait surtout des députés de gauche, surtout communistes, accusant le gouvernement tchécoslovaque d’aider les monarchistes et les éléments anti-soviétiques d’une manière inacceptable. Ils demandaient d’arrêter l’aide sans délai. Le financement de l’Action d’aide russe, si large et exigeante, devenait peu à peu un fardeau pesant pour le gouvernement tchécoslovaque. Le Ministère des Affaires étrangères a donc commencé  des réductions progressives dès 1927. Les problèmes économiques et sociaux liés à la crise économique des années 1930 ont réduit les investissements de l’État dans l’Action russe. La reconnaissance de iure de l’Union soviétique par la Tchécoslovaquie en 1934 a entraîné la fin formelle de l’Action d’aide russe. Les émigrés de Russie qui vivaient sur le territoire de la République tchécoslovaque et avaient besoin d’assistance ont été confiés aux soins de la Croix Rouge tchécoslovaque, et à partir de 1937 la prévoyance sociale de ces personnes est devenue du ressort du Ministère de l’assistance sociale.[13]
L’Action de secours russe représentait une opération de grande envergure exigeant des ressources financières importantes. La somme des dotations a atteint son sommet dans les années 1924 – 1926 : en 1924 c’était 99 775 428, 54 Couronnes tchécoslovaques (Kčs); en 1925   72 934 702,62 Kčs; en 1926  71 010 294,56 Kčs. A partir de 1932 les subventions ont été radicalement restreintes et jusqu’à la fin de l’Action elles sont allées diminuant.
Pendant toute la durée de l’Action, entre 1921 – 1937, le gouvernement tchécoslovaque a fourni 508 034 511,11 Kčs pour réaliser cette forme de secours.[14]
Les activités et dépenses de cette envergure ont été motivées sans aucun doute de la part du gouvernement tchécoslovaque par des objectifs  humanitaires. Néanmoins il est possible de percevoir aussi des motivations et objectifs politiques.
Dans l'esprit de T. G. Masaryk, les forces démocratiques, avec le rôle dominant de l’intelligentsia, devraient décider de l’évolution politique de la Russie à l’avenir. La Tchécoslovaquie offrait les possibilités pour l’enseignement et l’éducation des spécialistes russes qui, après leur retour en Russie à l’avenir, y occuperaient des postes importants.Ils pourraient rendre alors à la Tchécoslovaquie l’aide dont ils avaient bénéficié auparavant, en lui fournissant certains avantages, par exemple sur le marché russe. Ceci serait profitable à l’État tchécoslovaque créé récemment, et serait opportun à la fois du point de vue politique et économique.
A l’origine de la préparation de l’Action d’aide russe, les idées de solidarité slave et les contacts antérieurs entre les milieux tchèques/slovaques et la Russie ont joué aussi un certain rôle.

La Tchécoslovaquie de l’entre-deux-guerres, grâce à son secours humanitaire largement dispensé, est devenu le point de chute de milliers d’émigrés de Russie. Leur nombre a atteint le niveau le plus élevé dans la moitié des années 1920, lorsqu’ils dépassaient 25000 personnes.[15] Cette quantité apparemment homogène était à l’intérieur différenciée. S'agissant des  nationalités (l’ethnicité) il y avait des Russes, des Ukrainiens, des Biélorusses, des  Géorgiens,des Arméniens et d’autres.
En ce qui concerne la structure sociale on y trouvait des soldats, des paysans (kazaks), des étudiants, et l'intelligentsia scientifique, artistique et administrative. [16]                                            
A leur arrivée en Tchécoslovaquie, les émigrés ont été le plus souvent obligés de concentrer  leurs efforts dans la satisfaction de  leurs besoins matériels et sociaux de base, ce qui a déterminé leur vie de manière impérieuse. Les organisations de soutien, Zemgor notamment, ne leur fournissaient que l’aide fondamentale indispensable (logement, nourriture et soins médicaux). Cette intervention généreuse était d’importance capitale, vu le milieu d’accueil, pour eux socialement et linguistiquement inconnu. Après avoir surmonté les premières difficultés, les émigrés ont commencé à chercher du travail, bien que les possibilités offertes ne fussent pas en adéquation avec leur éducation ni leur statut social.                   
Les émigrés se sont installés dans plusieurs villes tchèques, moraves et slovaques. La communauté numériquement la plus nombreuse vivait à Prague, où tout de suite après leur arrivée se sont formées des institutions scolaires russes; parmi elles, la Faculté juridique russe   (Russkij juridičeskij fakuľtet), le Gymnase (lycée) russe de Prague (Russkaja reformnaja reaľnaja gimnazija), l’Université populaire russe (Russkij narodnyj universitet).
Parmi les professeurs des écoles russes il y avait des enseignants et des savants éminents. Quelques uns sont venus sur l’invitation du gouvernement tchécoslovaque et enseignaient aussi dans les universités tchèques et slovaque. A l’Université Charles de Prague, nous trouvons plusieurs professeurs slavisants, par exemple V. A. Francev, N. P. Kondakov, A. V. Florovskij, R. O. Jakobson, A. L. Bém et d’autres.[17] On peut constater le même fait par rapport aux philosophes de pointe pétersbourgeois, exclus de la Russie en 1922, qui se sont rassemblés successivement à Prague (N. Losskij, I. Lapšin, P. Sorokin, L. Karsavin et d’autres). [18] 
A côté d’établissements d’éducation, toute une série d’organismes scientifiques, d’institutions et de centres de recherches ont vu le jour ; ils permettaient à de nombreux savants russes de poursuivre leur travail scientifique malgré les conditions d’émigration. Il faut citer parmi les plus connus: les Archives historiques étrangères russes (Russkij zagraničnyj istoričeskij archiv), le Cabinet d‘Economie du professeur S. N. Prokopovič (Ekonomičeskij [  kabinet prof. S. N. Prokopoviča), Institut d’études de Russie (Institut izučenija Rossii).[19]
Le système d’institutions d’enseignement et de recherches a été complété par de riches activités d’édition, publiées d’abord sous forme de brochures, journaux et revues. Au fur et à mesure qu'ils  bénéficiaient d'une façon de vivre plus stable, les émigrés ont commencé à publier de la littérature classique russe, belles lettres, manuels scolaires et livres d’enfants, mémoires et littérature professionnelle. Parmi les maisons d’édition russes de Prague les plus connues, il convient de mentionner les maisons d’édition Plamja, Slavjanskoje izdateľstvo, Chutor ou bien Voľa Rossii. Entre 1920 – 1940 il paraissait à Prague une centaine titres de revues et une vingtaine de journaux.[20]
L’importance de Prague comme centre d’édition de l’émigration russe est confirmée par le fait qu’en 1925, Prague, par le nombre de titres a occupé la seconde place (après Berlin) parmi les 32 villes du monde où on publiait  dans l’entre-deux-guerres des livres russes. [21] Prague, avec Berlin et Paris, représentait un des centres d’édition les plus connus de la diaspora émigrée russe. 
Après l’acclimatation dans ses nouvelles conditions, l’émigration a lancé de nombreuses activités culturelles et sociales, en fondant notamment associations, alliances ou amicales. Selon la législation de Tchécoslovaquie toutes les associations devaient présenter une demande d’autorisation au Ministère de l’intérieur et y être formellement enregistrées. Leurs activités ont été subventionnées par l’intermédiaire de l’Action d’aide russe. Les émigrés fondaient des associations de plusieurs types : associations culturelles, spécialisées et professionnelles ou d’assistance. La durée dans le temps et la qualité de leurs activités ont changé d'une association à l’autre. En 1934 on enregistrait à Prague 33 organisations culturelles russes, 11 organisations professionnelles et 26 d’assistance et d’entraide. [22]
La sphère d’activité de plusieurs associations (Fédération Gallipoli, associations kazakhs, l’Union des ingénieurs et techniciens russes) s’étendait sur tout le territoire de la République tchécoslovaque. Siégeant à Prague où se trouvaient les organes dirigeants de l’association, elles avaient des succursales dans plusieurs villes de Bohême, de Moravie et de Slovaquie. Une telle structure profitait aux réseaux reliant la société des émigrés russes dans toute la Tchécoslovaquie de l’entre-deux-guerres. 
Les activités culturelles et artistiques de l’émigration russe ont été concentrées surtout à Prague. Le groupe littéraire Daliborka se distinguait parmi les associations artistiques ; des artistes se regroupaient dans l’Artisan russe (Russkij kustar) ; sur la  base associative fonctionnaient le Théâtre de caméra russe (Russkij kamernyj teatr), la Société chorale d‘étudiants russes A. A . Archangelski (Studenčeskij russkij sbor imeni A. A. Archangeľskogo) ou l’Ensemble choral de kazaks du Don – ataman Platonov  (Donskij kozackij sbor atamana Platonova).
Les émigrés se rencontraient régulièrement pendant la célébration des fêtes traditionnelles russes en parfaite communauté; à partir de 1925 ils se réunissaient aussi en organisant et visitant les Journées de la culture russe (Dni russkoj kuľtury).[23] 

En arrivant en Tchécoslovaquie les émigrés devaient accepter de ne pas s’engager politiquement et de ne pas former de groupements politiques. Pourtant, certains émigrés n’étaient pas en mesure de tenir ces engagements et de prendre leurs distances par rapport aux activités politiques. Ils étaient partis de la Russie avec leurs convictions, en apportant avec eux leurs rancunes et leurs querelles. Ils étaient divisés selon leur appartenance politique, leurs opinions ou sympathies avec telle ou telle tendance politique,  fonctionnant comme facteurs de différenciation au sein de la communauté.
Il y avait trois courants politiques principaux au sein de l’émigration russe de Tchécoslovaquie : monarchistes (40 %), socialistes (11%) et démocrates (environ 10%) [24]. Le reste se déclarait politiquement indifférent.[25]
La division en trois courants politiques dont l’origine avait sa source dans la répartition des forces politiques dans la Russie prérévolutionnaire a perduré parmi les émigrés jusqu’à la fin des années 1920. Après les changements de la situation politique et économique à la charnière des années 1920 et 1930 sont apparus de nouveaux mouvements politiques qui reflétaient la nouvelle réalité sociale, de même que l’évolution à l’intérieur de la communauté des émigrés. De plus en plus influente, la jeune génération ne se limitait plus à condamner le  régime bolchevik et à attendre sa chute ; elle acceptait ce régime comme un réalité et espérait qu’il pouvait se transformer.
C’étaient le mouvement de «changement des bornes» (smena vech [26] et eurasianisme [27]  qui traduisaient le mieux la pensée et les opinions politiques de la jeune génération. Prague et Paris sont devenus les centres les plus importants du mouvement euroasian ; l’idée principale de celui-ci se fondait sur une représentation de la Russie comme étant le résultat de son histoire unique découlant de sa position géographique, de la diversité de ses ethnies et cultures. Les partisans de l’eurasianisme refusaient l’héritage culturel de l’Europe occidentale, et soulignaient l’importance de l’impact de l’Orient et de l’orthodoxie. Ils affirmaient que la Russie ne se trouve ni en Europe ni en Asie. Pour ce mouvement, la Russie elle même constitue un phénomène à part: elle est Eurasie. En 1925 on a fondé à Prague le Séminaire d’eurasianisme qui animait des cercles et éditait des ouvrages spécialisés et des recueils d’articles. En Tchécoslovaquie des personnalités bien connues, comme P. N. Savickij, G. V. Vernadskij et R . O. Jakobson [28] incarnaient et cultivaient les idées d’eurasianisme. Les deux mouvements – eurasianisme et smena vech – avaient à l’origine de nombreux partisans et un impact important dans la vie culturelle en Tchécoslovaquie. Au courant des années 1930 ils ont peu à peu perdu de leur influence.

La grande crise économique au début des années 1930 s'est manifestée aussi dans la vie des émigrés russes en Tchécoslovaquie. De graves problèmes financiers ont déterminé les activités de toutes les associations et des cercles. La coopération avec le milieu tchèque et slovaque a été perturbée. En dépit de problèmes, les subventions n’ont jamais été complètement arrêtées. La nouvelle ligne de politique extérieure tchécoslovaque, manifestée en premier lieu par la reconnaissance de jure de l’Union soviétique, après par les activités qui devaient faciliter l’admission de l’URSS à la Société des Nations en 1934, suivie le 16 mai 1935 par la signature du traité d’assistance mutuelle entre la Tchécoslovaquie et l’URSS [29] avait, elle aussi, de sérieuses conséquences pour l’émigration russe. Le soutien aux « contre-révolutionnaires » exilés a toujours été considéré par l’URSS comme un acte au moins inamical, sinon ennemi. La diplomatie soviétique introduisait cette question dans la plupart des négociations officielles ou officieuses avec les puissances occidentales.[30]
Après le rapprochement entre la Tchécoslovaquie et l’URSS, les émigrés ont réagi à ces changements de manière différente : quelques uns ont quitté la Tchécoslovaquie, d’autres ont décidé de s’assimiler et ont déposé des demandes de citoyenneté tchécoslovaque. Il y avait parmi eux des émigrés qui vivaient comme auparavant, chacun ayant sa vie de tous les jours, avec des attitudes indifférentes par rapport aux événements de grande politique. 
Avec l’aggravation de la situation internationale vers la fin des années 1930, l’émigration russe en Tchécoslovaquie s’est divisée en deux camps, comme partout ailleurs : celui des  défenseurs de l’Union soviétique et leurs opposants. Les partisans de la défense – les oboroncy soutenaient l’idée de l’intégrité territoriale de la Russie, et ils étaient résolus à défendre leur pays sans se soucier du système politique qui oppressait le pays à ce moment donné. Le périodique "Défense de la Russie" (Oborona Rossii), dont le premier numéro a paru en 1936, a fait une publicité massive à ses idées. Le deuxième camp d’émigrés, surnommés défaitistes  – les poražency,  refusaient avec une intransigeance absolue la défense de la Russie dominée par les bolcheviks. Les représentants de ce courant ont décidé de s’allier dans la lutte contre le système soviétique avec les nazis allemands et les militaires japonais. Cette rupture de la communauté russe étrangère a continué même pendant la deuxième guerre mondiale, phénomène qui a de nouveau frappé la vie quotidienne, et ce, de presque tous.

L’émigration hors de la Russie soviétique après 1917 présente un phénomène unique par son nombre et par sa composition. Elle peut être classée parmi les plus grands mouvements d’émigration politique de l'histoire. Ce déplacement se présente comme un transfert sur un territoire étranger de toute une base sociale et culturelle ne pouvant plus exister en Russie.
Il caractérise la première vague de l’émigration russe, qui s’enfermait dans son propre milieu, ce qui contribuait à sa polarisation et ses divergences intérieures.[31]
L’importance historique de la première vague de l’émigration hors de la Russie soviétique consistait dans la conservation de la mémoire historique relative à la Russie prérévolutionnaire, de la mémoire de son identité nationale et dans l’accomplissement du devoir moral envers la patrie en soutenant des forces de résistance contre le bolchevisme et aussi en cultivant « la vie  russe » en émigration. [32]

Pour la Tchécoslovaquie et l’Europe il faut souligner surtout le fait que Prague est devenu le lieu de croisements de cultures, notamment scientifiques et le lieu de naissance de nouveaux courants scientifiques, par exemple en linguistique (Cercle linguistique de Prague) étudié notamment par Patrick Sériot.[33] 
Quelle était donc la spécificité de la situation des émigrés russes en Tchécoslovaquie ?  La première république tchécoslovaque ne représentait qu’un des pays, qui, dans l’entre-deux-guerres ont activement secouru les réfugiés et expulsés de Russie. Selon les statistiques de la Société des Nations élaborées en 1928, la Tchécoslovaquie représentait  le 8ème pays du monde par nombre de réfugiés secourus. Elle a été devancée par la France et Allemagne (avec 400 000 émigrés), la Pologne (100 000), la Chine (88 000), la Lituanie (30 000) et la Yougoslavie 27 000.
Mais par sa dimension matérielle l’Action d’aide russe a dépassé l’aide fournie par l’ensemble de tous les autres pays. Citons les mots de l’historien tchèque Zdeněk Sládek « l’émigration russe a obtenu grâce à l’Action d’aide tchèque la base matérielle qui les a assuré matériellement dans la première phase de leur séjour. L’action d’aide russe était ciblée surtout sur l’intelligentsia russe et son éducation. Le soutien de l’enseignement russe de tous les niveaux, de la recherche et de la vie culturelle était unique dans le monde. L’action d’aide russe en Tchécoslovaquie prenait en considération aussi les besoins des autres nationalités de Russie. Dans les conditions tchécoslovaques a émergé une remarquable symbiose de la science et de la culture tchèque et russe. »[34]
Cette constatation est valable d’une certaine manière aussi pour la Slovaquie, bien que la première université y ait été fondée seulement en 1919. Au début, la majorité des professeurs de l’Université Comenius étaient tchèques et ils sont venus de Prague. Grâce aux invitations du gouvernement tchécoslovaque, plusieurs professeurs russes – parmi eux l’historien et slavisant E. J. Perfeckij, avant son émigration professeur de l’Université de Kyjev, spécialiste de l’histoire de la Russie et de la Ruthénie subcarpatique. A Bratislava il enseignait l’histoire des Slaves de l’Est, domaine cultivé à l’Université Coménius et enseigné par ses successeurs jusqu’à nos jours. (Plusieurs d’entre eux étaient d’origine russe ou ukrainienne ou ont fait les études à Kyjev.) Perfeckij publiait souvent ses articles dans une influente revue de tendance libérale et démocratique  Prúdy, dans la presse Slovenský denník et dans la revue littéraire Slovenské pohľady, elle aussi de première importance. Ses conférences pour un large public ont eu lieu dans différentes villes de Slovaquie et de Ruthénie subcarpatique (Bratislava, Banská Bystrica, Levice, Brezno, Rimavská Sobota, Kremnica, Kežmarok, Levoča, Spišská Nová Ves, Michalovce, Humenné, Mukačevo, Berehovo... ) Il a participé activement au cours pour les professeurs de lycée et pour les instituteurs organisés par l’Université. L’impact de son activité scientifique a donc été grand. [35]
On peut dire la même chose à propos des autres savants, par exemple le spécialiste de la langue et de la littérature russe V. J. Pogorelov ou le juriste J. Markov.
Il est intéressant de noter que plusieurs intellectuels russes, par exemple le philosophe N. O. Losskij, ont trouvé le refuge à Bratislava après l’occupation des pays tchèques par Hitler pendant toute la durée de la seconde guerre mondiale. Losskij est parti pour la France seulement en septembre 1945.[36]
L’émigration de Russie a été en général très bien reçue par les autorités et par la population slave de la République tchécoslovaque. Les transferts culturels réciproques ont été bien étudiés par les historiens tchèques et slovaques après 1989.[37]
Nous connaissons moins bien les relations entre les émigrés russes et l’université allemande de Prague, ainsi que l’interaction possible entre l’enseignement russe et l’enseignement hongrois par exemple en Ruthénie subcarpatique. De telles relations n’étaient pas simples et pas du tout évidentes. Nous savons, par exemple, que le soutien accordé par le gouvernement tchécoslovaque à l’émigration ukrainienne était à l’époque très mal vu par la Pologne et représentait une complication importante dans les relations entre les deux alliés de la France dans l’entre-deux-guerres [38]. La Pologne soutenait le courant russophile de l’émigration dans la Ruthénie  subcarpatique contre le courant ukrainien.[39] De l’autre côté le traité d’assistance entre la République tchécoslovaque et l’URSS et une certaine russophilie de la population slave de la République tchécoslovaque ont été perçus par la Pologne comme dangereuses.
Il serait donc possible de comprendre la première République tchécoslovaque comme le point d’intersection et le lieu de transferts politiques et culturels multiples et à plusieurs niveaux. Il nous reste à approfondir les recherches à ce sujet.  


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1. Pour plus de détails CHAMBERLAINOVÁ, Lesley: Parník filozofů. Lenin a vyhnání inteligence. Praha: Mladá fronta 2008. 
2. Russkije bežency. Problemy rasselenija, vozvraščenija na rodinu, ureguirovanija pravogo položenija.. 1920 – 1930-je gody. Ed. Z. S. BOČAROVA. Moskva 2004.  
3. NAZAROV, M.: Missija russkoj emigracii. Moskva 1994, p. 18. 
4.Dokumenty a materiály k dejinám československo-sovětských vztahů. T. 1. November 1917 – august 1922. Praha: Academia 1975, p. 383. 
5. CHINAYEVA, E.: Ruská emigrace v Československu: vývoj ruské pomocné akce. In: Slovanský přehled. 1993, no. 1, p. 18. 
6. Ruská pomocná akce
7. SLÁDEK, Zdeněk.: Ruská emigrace v Československu. In: Slovanský přehled. 1993, no. 1, p. 3. 
8. MASARYK, T. G. : Cesta demokracie. Soubor projevů za republiku. Sv. II. 1921-1923. Praha 1934,  p. 56-57. 
9. Archives du Ministère des Affaires étrangères, Prague (désormais AMZV). Fond II. Sekcia politická.k. 256.                                                                
10. Zemgor fut fondé le 17 mars 1921 et enregistré par Zemská politická správa v Praze – l’Administration politique du pays à Prague – le 30 avril 1921. Il fut dirigé en 1921d’abord  par  V. M. Zenzinov et après lui par V. J. Gurjevič, à partir de 1922 par I. N. Brunšvit. La direction de Zemgor fut de tendance SR – les adhérents  au parti politique des socialistes radicaux (essers) qui constituaient le groupe le plus influent (29 essers de 69 membres de direction dans sa totalité). L‘ Union de la renaissance des kazaks représentait le deuxième groupe le plus fort au sein de la direction. L’objectif de Zemgor était d’aider par tous les moyens tous les citoyens russes se trouvant sur le territoire de la République tchécoslovaque.     
11. Komitét pro zabezpečení studia ruských studentů.  Fondé le 1 octobre 1921 ensemble avec le Comité pour faciliter les études des étudiants ukrainiens en Tchécoslovaquie ; en 1926 les deux Comités ont fusionné et fonctionnaient ainsi jusqu’en 1930. A cette date commence la restriction de leurs activités qui ont pris fin définitivement en 1935, quand les Comités ont cessé d’exister.   
12. AMZV, fonds : II. sekcia – politická,  k. 187. Správa Komitétu pro zabezpečení studia ruských studentů. Leden 1935.   
13. AMZV, Fonds II. Sekcia – politická, k. 256a, k. 277a. 
14. AMZV, Fonds II. Sekcia – politická, k. 256a. 
15. SLÁDEK, Zdeněk: Ruská emigrace v Československu. In: Slovanský přehled , 1993, no 1, p. 3.; VEBER,V.a kol.:Ruská a ukrajinská emigrace v Československu v letech 1918–1945. Praha 1996, p.58.  
16. Selon les statistiques de Zemgor la plupart des émigrés (90 – 93 pour cent) étaient des travailleurs manuels, dont en agriculture 40 pour cent, dans l‘industrie et artisanat 20 pour cent. Les 30 pour cent qui restent faisaient part de  l’intelligentsia dans le pays d’origine, mais en émigration ils exerçaient le travail manuel pour plusieurs raisons. Seulement 7 – 10 pour cent d’émigrés travaillaient intellectuellement (artistes, savants, enseignants, étudiants, médecins ou ingénieurs. In : VEBER, V. A kol. : Ruská a ukrajinská emigrace v ČSR v letech 1918 – 1945. Praha 1966, p. 58 -59.   
17. ŠIMEČEK, Zdeněk: Ruští a ukrajinští slavisté v meziválečném Československu. In: Slovanský přehled , 1993,
no 1. VACEK, J.:  Interakce ruské a ukrajinské emigrace s československou vědou a kulturou v letech 1919 – 1945. In: VEBER, V. a kol. Ruská a ukrajinská emigrace v ČSR v letech 1918 – 1945. Zv. 2, Praha 1994, s. 1 – 40.  
18.  GONĚC, V. Ruská filozofická emigrace v Československu. In: Slovanský přehled , 1993, no 1. 
19.VACEK, J. Knihy a knihovny, archivy a muzea ruské emigrace v Praze v meziválečném období. In: Slovanský přehled, 1993, č. 1, p. 63-74.
20. PODHÁJECKÁ, T. Ruský periodický tisk vycházející v Praze v meziválečném období. In: Slovanský přehled,1993, no 1, p. 75-82.  
21. VACEK, J. Knihy a knihovny... op. cit., p. 63. 
22. AMZV, Fonds: II. sekcia – politická, k. 258.
23.VEBER, V.: Dni ruské kultury. In: VEBER, V. a kol. Ruská a ukrajinská emigrace v ČSR v letech 1918 – 1945. Zv. 2. Praha 1994, p. 90-93.  
24. MAGEROVSKIJ, L.: Ruská emigrace. In: Ročenka Československé republiky. Praha 1928, s. 364-367.
25. Sur les activités politiques de l’émigration russe dans la Tchécoslovaquie de l’entre-deux-guerres plus en détail TEJCHMANOVÁ, S.: Politická činnost ruské emigrace v Československu v letech 1920-1939. In: Slovanský přehled , 1991, no 4; VEBER, V.: Strana esserů v moderních ruských dějinách a v Praze. In: VEBER, V. a kol.: Ruská a ukrajinská emigrace v ČSR v letech 1918 – 1945. I. Praha 1993, s. 20-31.  
26. Les pensées fondamentales du mouvement smena vech ont été formulées par N. V. Ustrialov (1890-1938), journaliste et militant du parti des démocrates constitutionnels – kadet  après l’échec des tentatives de liquider le système bolchévik par la force des armes . Après la révolution N. V. Ustrialov a émigré en Chine, en 1935 il est rentré en URSS. C’est lui qui a lancé l’exigence de « changer les bornes » (smena vech) et a appelé le camp d’émigrer de changer et commencer à collaborer avec le pouvoir soviétique.       
27.VORÁČEK, Emil: Eurasijství v ruském politickém myšlení. Osudy jednoho porevolučních ideových směrů ruské meziválečné emigrace. Praha 2004. 
28. SÉRIOT, Patrick. Struktura a celek. Intelektuální počátky strukturalismu ve střední a východní Evropě. Praha: Academia 2002. Surtout le chapitre Eurasiánské hnutí, p. 37-80. Traduit de l‘original français publié par P.U.F en 1999.                                                        
29. FERENČUHOVÁ, Bohumila: Francúzsko a slovenská otázka 1789 – 1989. Bratislava: Veda 2008, p. 387-428.
30. FERENČUHOVÁ, Bohumila: Sovietske Rusko a Malá dohoda. K problematike medzinárodných vzťahov
v strednej Európe 1917 – 1924. Bratislava: Veda 1988. 
31. POĽAN, P. Emigracija: kto i kogda v XX veke pokidal Rossiju. In :http://www.demoscope.ru/weekly/2006/0251/analit01.php. 6. 11. 2008 
32. NAZAROV, M.: Missija russkoj emigracii. Moskva 1994, p. 61. 
33. SÉRIOT, P. op. cit., réf. 33.
34. SLÁDEK, Zdeněk: Ruská emigrace v Československu. In: Slovanský přehled, 1993, no 1. 
35. HARBUĽOVÁ, Ľubica: Ruská emigrácia a Slovensko. (Pôsobenie ruskej pooktóbrovej emigrácie na Slovensku v rokoch 1919-1939.)  Prešov: Filozofická fakulta Prešovskej univerzity 2001, p.94-115.                                                      
36. Ibid., p. 119-121.
37. Plus en détail l’ouvrage collectif récemment publié par HARBUĽOVÁ, Ľubica (ed.) : Migrácia obyvateľov východnej Európy na územie Slovenska a Čiech (prvá polovica 20. storočia). [Migration des habitants de ème l’Europe de l’Est sur le territoire de la Slovaquie et de la Bohême (première moitié du 20 siècle)] Prešov: Filozofická fakulta Prešovskej univerzity 2009, 308 p.  
38. LEWANDOWSKI, K.: Sprawa ukraińska w polityce zagraniczenej Czechoslowacji w latach 1918-1932. Wroclaw – Warszawa – Kraków – Gdańsk 1974.  
39. JARNECKI, Michal: Subcarpathian Rus: Polish Diplomatic Interest During the Interwar period. A Factor in the History of Local Irredentism. In: FERENČUHOVÁ, B. – GEORGET, J.-L. et al. Political and culturals Transfers between France, Germany and Central Europe (1840-1945); the Case of Slovakia. Hommage à Dominique Lassaigne. Bratislava : Veda 2010, p. 316-
 
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