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LIENS RUSSIE

UKRAINE 1917-1921. Entre guerre civile, luttes intestines, et ingérences étrangères.



La  multiplicité des conflits, et une sorte « d’enchevêtrement » de la belligérance ont caractérisé les années 1917-1921 en Ukraine.
En  termes de couleurs, il serait possible d'évoquer le blanc de la réaction, le rouge de la révolution, le vert de la paysannerie, le noir de l'anarchie, et le bleu/jaune de l'indépendance.
Les ingérences étrangères, dont celles de la Pologne et de l'Allemagne, évidentes, et celles de la France, des E.U et de l'Angleterre (plus "subtiles") marquent également  la période considérée.
Parmi les  nombreux ouvrages ou articles consacrés à cette période, 5 parutions  permettent d'en dresser  un tableau  exhaustif et pertinent :
- "Les guerres d’indépendance de l’Ukraine" de Iaroslav Lebedinsky.
-  L'incontournable "Garde blanche" de Boulgakov.
- "Le martyre de Kiev "  de Thomas Chopard.
- "La politique de la France à l'égard de l'Ukraine.1917-18". Cf. à ce propos:   
https://books.openedition.org/psorbonne/53563?lang=fr
reproduit sur notre site.
- Troubles de guerre civile et mise en ordre révolutionnaire en Ukraine (1917-1921). Reproduit sur notre site. ( Rubrique : Parutions relatives à l'Ukraine).
https:/sites.google.com/site/kommuny/Home/revolution-et-guerre-civile/troubles-et-mises-en-ordre

 
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  I .

 

https://clio-cr.clionautes.org/les-guerres-dindependance-de-lukraine-1917-1921-2.html

          
 
Les guerres d’indépendance de l’Ukraine. 
                          1917 – 1921
 
 
 
 
 







Iaroslav LEBEDYNSKY
Lemme Edit, Illustoria. Novembre 2016
Bruno MODICA  |    Généralités Europe contemporaine
 
 
     


 

Professeur à l’Inalco, français d’origine ukrainienne, Iaroslav Lebedynsky semble être très familier de cette maison d’édition, avec lesquels les Clionautes entretiennent des relations suivies depuis plusieurs années. Dans le contexte actuel, depuis mars 2014, avec l’annexion de la Crimée, et une zone de conflit de moyenne intensité à l’Est du pays, revenir sur cette période n’est absolument pas inutile.
Cela est d’autant plus vrai que cette période où l’Ukraine, à la faveur de l’effondrement de l’empire russe en février mars 17, a pu être indépendante, est assez mal connue. L’auteur donne de très nombreux détails sur cette période, et notamment des jeux et des basculements d’alliance, entre l’Ukraine qui essaye de gagner son indépendance, et la Pologne qui vient de naître, dans un contexte extrêmement compliqué marqué par la guerre civile russe, ou déjà la Crimée, avec Sébastopol, constituait un enjeu.

Un retour aux origines cosaques

Le Pologne et la Lituanie ont pu, à partir de 1569, dominer ce territoire qui n’avait pu être indépendant que pendant une très courte période, entre les années 980 aux années 1130. La question de l’Ukraine, et de son existence entre les ethnies biélorusses, l’ethnie russe, et les ukrainiens, reste d’ailleurs extrêmement contestée.
D’après l’auteur il semblerait que les ukrainiens « ethniques », ne soient autres que les cosaques dont l’existence est signalée à partir de 1490, avec des communautés autonomes, pratiquant une sorte de démocratie guerrière avec une assemblée, la rada, qui désigne les différents chefs, Otamans. L’influence turque est évidemment évidente, y compris dans le terme même de cosaques qui désignent un homme libre, séparé de son groupe d’origine, et menant une existence de brigands ou de mercenaire. Une partie des cosaques se voit enrégimenter dans l’Ukraine sous domination polonaise, tandis que les cosaques libres prennent le nom de Zaporogues, littéralement ceux d’au-delà des cataractes du Dniepr.
C’est à la suite d’une tentative de créer les fondements d’un État militaire autonome, que le tsar Alexis Romanov prend les cosaques d’Ukraine sous sa protection, en 1654. Les cosaques pensaient à une suzeraineté lointaine de la part des tsars de Russie, c’était sans compter sur la détermination de l’impératrice Catherine II qui supprime le statut de cosaques en 1783 en soumettant une partie des paysans au servage.
Cette période est évidemment idéalisée par les historiens ukrainiens. La Russie s’empare des steppes côtières de la mer Noire et de la Crimée annexée en 1783, et le peuplement est très largement mélangé, entre des Russes, des ukrainiens, mais aussi des Serbes, des Grecs, des Bulgares, et même des Allemands. Les autorités russes cherchent à faire oublier la spécificité ukrainienne, et l’usage écrit de l’ukrainien interdit en 1863, puis à nouveau en 1876.
Le nom officiel qui désigne les ukrainiens est d’ailleurs celui de ruthènes, une façon d’éviter le réveil d’une conscience nationale, porteuse de séparatisme.
Avec le partage de la Pologne, contemporain de la révolution française, les ukrainiens se retrouvent divisés entre trois empires qui se révèlent ennemis avec la première guerre mondiale.

C’est à partir de mars 1917, dans le contexte de la révolution de février en Russie, que l’Ukraine revendique son indépendance, dès le 17 mars d’ailleurs, avec un conseil central d’Ukraine qui regroupe différentes nuances du mouvement socialiste, dans une assemblée la rada centrale. Cette assemblée est présidée par l’historien Mikhaïlo Hrouchevsky.
Pour protéger cette indépendance des troupes qui reprennent l’organisation cosaque se constituent, et continuent le combat contre les forces austro-hongroises.

Avec la révolution bolchevique, les tensions entre le nouveau pouvoir ukrainien et le conseil des commissaires du peuple présidé par Lénine, se manifestent très rapidement. Le nouveau pouvoir soviétique tient un double langage en considérant que si le principe du droit à l’autodétermination des peuples est réaffirmé, l’unité du prolétariat et le projet de révolution mondiale s’imposent à ce que l’on qualifie alors de nationalisme bourgeois. Dans la pratique, les questions idéologiques sont moins importantes que les réalités économiques.
Trotsky, juif d’Ukraine, affirme d’ailleurs que sans l’Ukraine il n’y a pas de Russie, et que sans le charbon, le faire, les minerais, le blé, le lard, la mer Noire Ukraine, la Russie ne peut exister. Elle étouffera, et avec elle le pouvoir soviétique aussi.
La rada centrale de Kiev proclame le 20 novembre 1917 une république populaire d’Ukraine, le premier État ukrainien moderne.

Les ukrainiens entre polonais et russes

C’est à partir de cette date que la confrontation entre les indépendantistes ukrainiens et les bolcheviques commence, sur fond de rivalité, avec le début de la guerre civile en Russie en 1919, avec les généraux blancs, comme Kornilov qui avait pour sa part soutenue dans un premier temps l’autonomie de l’Ukraine, après la révolution de février mars 1917. Dès 1918 les troupes de l’armée rouge s’imposent à Kiev, ce qui met les indépendantistes ukrainiens dans une situation inconfortable, face aux forces de l’Allemagne et de l’Autriche-Hongrie. De leur côté les bolcheviques cherchent un accord avec les discussions qui s’ouvrent à Brest Litovsk, avec les forces de la triple alliance.
Iaroslav Lebedynsky développe très largement les différentes étapes de ce conflit, à partir notamment de la reprise de Kiev en août 1919, la guerre contre les « blancs », et dans ce contexte les atrocités commises contre les juifs, sont très largement explicables par le lien que font les contre-révolutionnaires entre les juifs et les bolcheviques.
Pendant un temps, à partir des troupes de l’anarchiste Nestor Makhno, un accord est trouvé avec les bolcheviques, avant que ces derniers ne réduisent les velléités anti autoritaires de la Makhnovitchna.
Les nationalistes ukrainiens cherchent à s’allier à la Pologne, mais ils se retrouvent au final engagés dans la guerre Russo polonaise, lorsque la cavalerie de Boudienny arrive aux portes de Varsovie.

L’auteur développe très largement les questions militaires, avec une riche iconographie concernant l’armement utilisé, extrêmement hétéroclite, mais en même temps traduisant un sens de l’adaptation plutôt étonnant.
Sa conclusion en forme de bilan montre que les ukrainiens ont échoué entre 17 et 21, là où les Polonais, les Finlandais, les Lituaniens, et même les Estoniens ou Lettons dépourvus de toute tradition étatique propre ont réussi. Cet échec de l’indépendance a permis l’affirmation d’une nation. Mais il faut attendre l’implosion de l’Union soviétique en décembre 91 pour que ce projet de mars 1917 ne voie le jour. Mais si une nation s’est constituée, la période soviétique a laissé des traces durables, et cela se vérifie aujourd’hui avec des régions russophones qui considèrent qu’un État ukrainien tourné vers l’Europe occidentale remet en cause leur existence. Dans les rapports de force actuels, tel qu’ils s’expriment dans la confrontation entre l’Ukraine et la Russie, on retrouve les lignes de fracture qui s’étaient manifestées lors de cette première période, qui est relatée dans cet ouvrage.

Si l’on devait émettre une critique, peut-être que la référence à l’anarchiste Nestor Makhno aurait pu être plus développée, mais il faut reconnaître que dans ce domaine les sources ne sont pas forcément très accessibles, et que le pouvoir bolchevique a voulu effacer cette histoire avec une certaine efficacité, d’autant plus que les anarchistes refusaient le principe d’un État, ce qui prive les chercheurs de références et de sources administratives qui auraient nourrir une étude sur cette période.

 
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UKRAINE 1917-1921. Entre guerre civile, luttes intestines, et ingérences étrangères.
 

 
II.


BOULGAKOV: "La garde blanche".
https://www.babelio.com/livres/Boulgakov-La-Garde-blanche/3508

Résumé :

Sur un fond de guerre civile russe, Mikhaïl Boulgakov dépeint le destin d'une famille, les Tourbine : il y a Alexis le médecin, Nikolka le cadet, leur sœur, la belle Hélène, son mari et quelques autres. Encore une fois, l'auteur part des anecdotes pour aller vers le général, vers les événements que tout le monde connaît. Les canons tonnent sans que personne ne comprennent pourquoi... la confusion est totale ! Les allemands fuient, les hommes abandonnent leurs femmes, tout comme le mari d'Hélène.
A travers cette œuvre, Boulgakov nous montre son immense humanité et le respect de son pays et de ses compatriotes...
 
CRITIQUES, ANALYSES ET AVIS
 
palamede   07 novembre 2015

Pendant la révolution russe, à Kiev, l'hetman Pavlo Skoropadsky, un général de l'armée impériale, est au pouvoir à la suite d'un coup d'état. Il résiste aux nationalistes ukrainiens commandés par Petliouria et a autorisé l'occupation allemande de la ville afin de repousser l'invasion bolchévique.
Dans cette ville où affluent tous ceux qui fuient devant l'Armée rouge, les deux frères Alexis et Nicolas Tourbine vivent paisiblement, jusqu'au moment où, pour être fidèles au tsar Nicolas II et défendre le gouvernement provisoire mis en place par la Douma après l'abdication de celui-ci, ils rejoindront l'Armée blanche contre-révolutionnaire.
La Garde Blanche raconte la fin de l'Ukraine tsariste, mêlant l'histoire de la famille Tourbine, proche de celle de Mikhaïl Boulgakov, né à Kiev et médecin comme Alexis, à celle de la guerre civile russe de 1917. Un texte remarquable, qui publié dans une revue avant de devenir une pièce de théâtre, interdite puis autorisée par Staline, devra attendre les années soixante-dix pour être édité dans son intégralité en Union soviétique.
 
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Gustave   07 mai 2014

Une belle et tragique image de la vieille Russie agonisante, attachée au tsar et à l'orthodoxie. J'en garde un souvenir ému, étant donné qu'il s'agissait de mon premier Boulgakov.
D'un point de vue strictement historique, je verrais ce roman comme un frère du Docteur Jivago: même contexte (Révolution et guerre civile russe), mais sur deux fronts différents: en Ukraine pour Boulgakov (le pauvre, il doit se retourner dans sa tombe en voyant ce qui s'y passe en ce moment même...) et en Sibérie pour Pasternak.
Le roman peut désarçonner quelque peu, puisque là où l'on pourrait s'attendre à des grandes batailles épiques, si bien dépeintes par Tolstoï ou Grossman, les protagonistes du roman, les frères Tourbine, n'auront jamais l'occasion de se battre pour le tsar, en dépit de leur enthousiasme, pris qu'ils ont été dans les faisceaux d'intrigues des différentes armées qui se partageaient alors l'Ukraine (l'hetman Skoropadsky, les Allemands, les communistes, les nationalistes ukrainiens de Petlioura...). Cela peut rendre la lecture du roman par moments difficile.
C'est précisément cette impuissance face aux forces décuplées de la grande Histoire qui n'en rend que plus tragique ce roman, qui est d'une certaine manière le récit d'une renonciation se voulant sereine à un passé à jamais perdu (Boulgakov penchait pour une monarchie parlementaire...En d'autres termes, réformes mais non révolution).
Cela étant dit, Boulgakov ne serait pas un grand écrivain s'il dressait une peinture idéalisée des derniers partisans du tsar...On y voit la lâcheté des uns (la fuite du beau-frère, Thalberg), côtoyer la cruauté des autres (une scène relate l'assassinat d'un Juif, commis par pur antisémitisme). le Dieu rencontré dans les songes par Alexis Tourbine est par ailleurs, à bien y regarder...Fort peu orthodoxe, puisqu'il admet tout le monde, y compris les communistes, au paradis...Un humanisme bien éloigné du tsarisme pur et dur...
Il est de notoriété publique que Staline lui même appréciait passionnément ce roman (plus précisément l'adaptation théâtrale qui en a été faite), pourtant bien peu révolutionnaire...Sans doute existe t-il dans cette oeuvre une part d'universel, auquel l'un des pires tyrans du siècle dernier lui-même n'était pas insensible, dans le sens où elle dit la tragédie de ceux qui sont voués à être les perdants devant L Histoire: la littérature seule leur redonne une place dans cette dernière, outre-tombe.
Ce que ce roman possède par ailleurs de si poignant, avec du recul, ce sont bel et bien ses dernières phrases, envoûtantes et apaisantes, mais cependant si cruellement démenties par les horreurs combinées à venir du stalinisme et de l'invasion nazie en Union Soviétique:
"Tout passe : les souffrances, le sang, la faim, les épidémies. L'épée disparaîtra, mais les étoiles, elles, subsisteront bien après que l'ombre de nos corps et de nos actes aura disparu de la surface de la terre. Il n'est personne qui ne le sache point. Alors, pourquoi ne voulons-nous donc pas lever les yeux vers elles ? Pourquoi ?"
Mais le stalinisme et l'invasion nazie, c'est une autre histoire...Celui de l'incomparable "le Maître et Marguerite" (pour le premier uniquement, Boulgakov étant mort quelques mois avant l'invasion allemande, en 1940), et plus tard encore celui de Vie et Destin, du tout aussi magnifique Vassili Grossman.
 
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http://blogsimplement.blogspot.com/2015/06/la-garde-blanche-de-mikhail-boulgakov.html
 
mardi 23 juin 2015
"La Garde blanche" . De Mikhaïl Boulgakov


Je termine la lecture de La Garde blanche. C'est un roman de mon auteur préféré, celui qui a écrit le chef d'oeuvre romanesque Le Maître et Marguerite, il s'agit de nul autre que Mikhaïl Boulgakov bien entendu.
On retrouve chez Boulgakov toutes les grandes qualités du roman russe classique, auxquelles s'ajoute une atmosphère féerique comme celle qui a fait le succès des Tchaïkovski, Prokofiev et Stravinski, pour ne nommer que ceux-là. C'est qu'on entend de la musique en lisant Boulgakov. On entend la musique de la grande comme de la petite Russie.
Il y a aussi une pointe de cynisme. Une pointe de futurisme à la Maïakovski qui aurait fait un trip mystique. Boulgakov, en fait, est inclassable. C'est ce qui le rend d'autant plus universel et imbattable dans l'univers de la littérature russe.
La Garde blanche raconte, en gros, les derniers jours des partisans de l'Ancien Régime tsariste. L'action se passe en décembre 1919. Les deux frères Tourbine combattent pour la Garde blanche dans Kiev, la capitale de l'Ukraine. L'Armée Verte de Simon Petlioura s'apprête à conquérir la ville. Kiev s'écroule tout comme Berlin s'est écroulé en 1945. Il ne reste plus qu'une poignée d'étudiants et de bourgeois tsaristes pour défendre la cité de la révolte populaire.
On comprend rapidement que l'époque ne tourne plus pour les partisans de la monarchie. Les quelques gradés en poste pestent contre tous les politiciens et hauts gradés qui ont fui le pays pour les laisser à eux-mêmes. Ils ne savent plus quel est leur devoir dans cette situation chaotique. Doivent-ils obéir aux ordres de l'autorité en fuite ou bien se protéger du massacre annoncé par l'avancée des partisans de Petlioura?
Au fil de l'histoire, le sentiment qui prévaut est le sauve qui peut. La Garde blanche se disloque avant même que l'ennemi n'investisse Kiev. Les gradés déchirent leurs épaulettes, jettent leurs médailles et leur passeport pour progressivement se déguiser en civils afin de ne pas être égorgés par les socialistes ukrainiens. Tout est fini. Les frères Tourbines savent que ce n'est plus le temps de jouer aux héros. Ils sont tous en fuite, les salauds de l'Ancien Régime, et pourquoi devraient-ils se faire égorger pour eux? Eux aussi doivent prendre la fuite.
Boulgakov a tiré une pièce de théâtre pour ce roman qui n'a pas trouvé d'éditeur en Russie dans les années '20. Les journées des Tourbine a connu un relatif succès théâtral à Moscou. Joseph Staline a souvent vu la pièce. Il savait que Boulgakov était un écrivain douteux. Mais il voyait sans doute dans le récit de l'anéantissement de la Garde blanche et de l'ancienne aristocratie quelque chose comme une motivation à poursuivre son oeuvre.
Boulgakov n'a presque plus rien publié sous Staline. La Garde blanche n'est jamais paru en entier. La censure soviétique a mis fin à sa publication. Toutes les portes des maisons d'édition se sont fermées. C'est à peine s'il a pu produire quelques pièces de théâtre ou petits textes pour des publications officielles, comme l'Horaire des chemins de fer...
L'époque ne tournait pas plus pour les Tourbine que pour les Boulgakov. Et il devient clair rapidement que Tourbine et Boulgakov c'est tout un.
Boulgakov a continué à s'habiller en dandy et à fumer avec un porte-cigarette sous le régime communiste.
Il s'est plaint à Staline de ne plus pouvoir vivre de sa plume, ce qui lui importait plus que tout au monde.
D'autres que Boulgakov auraient été directement conduits au goulag pour cette outrecuidance. Curieusement, Boulgakov fut épargné. Comme si Staline le nouveau tsar avait besoin d'un fou pour lui rappeler qu'il était un tyran.
La Garde blanche n'a pas suscité le même intérêt que celui que j'ai eu pour Le Maître et Marguerite, un roman que j'ai dévoré en un clin d'oeil. J'ai dû me reprendre par trois fois avant que de saisir où je m'en allais avec La Garde blanche. Je manquais sans doute de renseignements sur cette époque. Je ne connaissais rien de Simon Petlioura et des Armées Vertes, sinon l'anarchiste Nestor Makhno.
L'Ukraine est revenue sur le devant de la scène internationale ces derniers mois. Je constate qu'il me manquait beaucoup de lumière historique sur tout ce qui se trame là-bas. Les tragédies des années '20 semblent s'y répéter. Tous les Anciens Régimes se combattent l'un l'autre. On ne sait rien de ce qui sortira de cette fournaise ukrainienne.
La Garde blanche n'est certes pas une source d'explications. C'est le roman de la fin d'une époque. [...]   Voilà.

Publié par Gaétan Bouchard

 
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http://www.xxvemeheure.com/archives/2013/08/08/27815424.html

La garde blanche, Mikhaïl Boulgakov

 
Après "La vie tranchée" de Bénédicte des Mazery," La peur" de Gabriel Chevallier, "14" de Jean Echenoz... poursuite de mon exploration de cette époque mais, cette fois, vue de l'Est. Avec "La Garde Blanche" de Boulgakov, voici une plongée dans la guerre civile russe... Fabuleux!
"Grande – grande et terrible – fut cette année-là, mil neuf cent dix-huitième depuis la naissance du Christ, et seconde depuis le début de la Révolution",...
Kiev, décembre 1918. Sur fond de guerre civile russe, Boulgakov raconte la fin de l'Ukraine tsariste à travers la destinée de la famille Tourbine, inspirée de sa propre famille. La ville est occupée par les Allemands et le gouvernement de l'hetman Pavlo Skoropadsky. La mort sévit partout, mais chez les Tourbine, autour de la table familiale, ou éclatent la blancheur de la nappe et le chatoiement de la porcelaine, rescapés des combats, le temps est suspendu. Les frères Tourbine et leurs amis de collège savourent le plaisir de se revoir. Le 14 décembre, lorsque les troupes ukrainiennes, dirigées par Simon Petlioura, déferlent sur Kiev, tous les hommes de la famille rejoignent la "Garde blanche" organisée par le général Dénikine pour arrêter l'avance des bolcheviques. Ces événements, et plus particulièrement la prise de la ville par les troupes de Petlioura constituent la toile de fond de ce roman. Chroniqueur de la guerre civile russe, Boulgakov mêle habilement deux temporalités, celle de l'histoire et celle des Tourbine.
Boulgakov se révèle un conteur hors pair. Le style est singulier, parsemé d'onomatopées, truffé de flash-bak et de rewind. Il n'hésite pas non plus à pénétrer les rêves de ses personnages jouant ainsi de la structure du récit. De phrase en phrase, de paragraphe en paragraphe, de page en page, de chapitre en chapitre, Boulgakov dévoile avec pudeur sont sens de l'humanité, son amour pour son pays et ses compatriotes, qu'il nous transmet dans ce récit onirique.
L'oeuvre de Boulgakov est un chant né du silence. Parce qu'il n'a pas voulu insérer sa voix dans le chœur dirigé par les maîtres du Kremlin, Boulgakov fut condamné à écrire pour son tiroir. À sa mort, en 1940, on ne voyait en lui que l'auteur d'une pièce de théâtre, mais déjà les conditions étaient réunies pour que naisse un mythe : peu à peu sortirent de l'ombre des ouvrages dont la somme constitue le plus assourdissant démenti à toutes les formes de pessimisme. À mesure qu'elle était révélée, l'œuvre de Boulgakov - instrument de la libération intérieure d'un écrivain isolé, muselé, persécuté - apparaissait comme un acte de foi dans les plus hautes valeurs humaines.

Posté par Didier Debroux



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http://textespretextes.blogspirit.com/archives/tag/la%20garde%20blanche/index-1.html


Textes & prétextes
Lectures & balades d'une Bruxelloise

 
lundi 26 mai 2014

Boulgakov, années 20

Dernières notes sur ce premier tome de Boulgakov   dans La Pléiade (La garde blanche), dont j’ai repris la lecture au milieu des Articles de variétés et récits (1919-1927). Parmi les sujets de prédilection de l’écrivain russe originaire de Kiev, qui a quitté l’Ukraine après y avoir été mobilisé comme médecin militaire, le problème du logement à Moscou occupe la première place, suivi des méfaits variés de la vodka au travail ou ailleurs, presque toujours évoqués sur le mode burlesque. 

L’écrivain s’inspire de sa propre expérience pour déplorer que le mot « appartement » soit devenu à Moscou quelque chose qui n’existe plus (Le Moscou des années vingt). Adieu le trois pièces, le deux pièces ou même une seule – un appartement, c’est à présent « n’importe quoi » : un « écouteur de téléphone », espèce de galerie de mine en carton où loge un trio ; une simple chambre qu’il est forcé de partager avec un homme qui ne cesse de jurer, de boire, de faire du scandale.
« Quand fleuriront aux fenêtres des affichettes blanches indiquant Aloué (sic), tout rentrera dans la norme. La vie cessera de ressembler à une espèce de bagne ensorcelé qui se passe pour les uns sur un coffre dans l’entrée, pour les autres dans six pièces en compagnie de nièces imprévues. » (Certains, en effet, avant qu’on leur impose des cohabitants, se sont arrangés à temps pour mettre un lit dans chaque pièce et échapper à la réquisition.) 

Engagé dans un journal privé « du commerce et de l’industrie », Boulgakov, par nécessité, pond de petits articles anecdotiques et satiriques sur les ennuis en tous genres rencontrés dans la vie ordinaire, publique ou privée. « Nos immeubles densément peuplés sont dénués de toute règle de savoir-vivre » : grabuges d’ivrognes, prétendant qui une fois marié pressure sa femme et sa belle-mère, intrusions de la milice… Signé « M.B., homme de lettres, marié, sans enfant, non buveur, cherche chambre à louer auprès de famille tranquille » (Trois sortes de mufleries).
Les chemins de fer sont le cadre de nombreuses histoires. Voyage d’une chienne en première classe (Une vie de chien), turbulences d’une réunion syndicale dans une gare juste à côté d’une salle où on projette un film (Pandémonium)… Inspiré par le courrier des lecteurs, Boulgakov signe souvent « le rabkor » (correspondant ouvrier d’un journal). Tout y passe : l’alcool, les femmes battues, les règlements absurdes en tous genres, les réunions, les inspections, l’espoir d’une promotion, l’alcool plus facile à trouver que les aliments, l’argent qui manque… En rire pour ne pas en pleurer. 
 
Deux récits plus personnels ont retenu mon attention. « Voyage à travers la Crimée », lu en pensant aux événements récents en Ukraine. A Koktebel, « une plage admirable, l’une des meilleures de cette perle qu’est la Crimée : une bande de sable et, tout au bord de l’eau, une étroite bande de petits cailloux de toutes les couleurs, léchés et polis par la mer. » A Yalta, un monde surprenant sur le quai et sur la plage. A Livadia, aux belles villas noyées dans la verdure, les palais désormais affectés au traitement des tuberculeux. L’écrivain raconte sa visite de la maison de Tchekhov devenue musée, avant de reprendre la route pour Sébastopol.
En note, on apprend que ce récit a été publié en six épisodes. Boulgakov avait séjourné à Koktebel   chez un poète, Maximilien Volochine-Kirienko, dont la villa était un refuge pour les artistes, une « communauté de vie amicale et libre ». Pour en devenir membre, il était exigé « d’appréhender la vie avec joie, d’aimer les hommes et d’apporter sa part dans la vie intellectuelle. » Boulgakov ne pouvait en parler ouvertement. Sa femme et lui y sont restés trois semaines. 

La maison de Volochine par Konstantin Fyodorovich Bogaevsky (1905)
« J’ai tué » est la confession d’un médecin qui ressemble beaucoup au jeune Docteur Boulgakov. Il a reçu l’ordre de se présenter dans les deux heures aux bolcheviques mais a trop tardé. La suite est impitoyable.
Ce qu’on peut lire du Journal intime tenu par Boulgakov de 1922 à 1925, en appendice, vient d’une copie dactylographiée du Guépéou   retrouvée dans les archives du KGB. « Ma femme et moi, nous crevons de faim. » (1922)* Des bottes hors d’usage, des dettes, une tumeur derrière l’oreille – « La vie suit son cours, chaotiques, bousculée, cauchemardesque. » Son travail au Gloudok, un journal ouvrier, les nourrit à peine et l’empêche d’écrire pour lui-même. Il gagne assez pour manger, mais pas pour se vêtir correctement. Parfois il se repent d’avoir abandonné la médecine. Placer un article demande d’incessantes démarches d’un journal à l’autre. 

Le volume de La garde blanche dans La Pléiade   se termine sur un choix de correspondance, des lettres à sa sœur Nadejda et à des proches, de 1917 à 1925. Elles montrent un Mikhaïl Boulgakov préoccupé par le sort de sa famille, de sa mère en particulier, soucieux de la manière dont sont reçues ses premières pièces de théâtre, ses premières œuvres, et bien sûr des problèmes du quotidien : les salaires versés en retard, la hausse constante des prix à Moscou, à commencer par celui du pain, la crise du logement, sa santé… 
D’après une notice autobiographique rédigée en 1924,  Boulgakov, médecin diplômé en 1916, a écrit son « premier petit récit » dans un train « bringuebalant », une nuit de 1919. Un journal l’a publié. L’année suivante, il décidait de consacrer sa vie à l’écriture. « A Moscou, j’ai longtemps souffert ; afin d’assurer mon existence, j’ai fait le reporter et le chroniqueur dans des journaux et j’ai pris en haine ces fonctions dénuées d’excellence. J’ai par la même occasion pris en haine les rédacteurs en chef, je les hais aujourd’hui et les haïrai jusqu’à la fin de mes jours. »

 
  • samedi 27 février 2010
La ville mère
 
« Et à mon quatrième, dans ma chambre envahie de livres achetés chez les bouquinistes, je rêve à l’été qui vient, où je monterai aux monts des Moineaux, au point de vue de Napoléon ; et de là je regarderai flamboyer les « quarante-quarante » sur les sept collines, et respirer, étinceler Moscou, Moscou, la ville mère. »
Boulgakov, Les Quarante-quarante (Articles de variétés et récits, 1919-1927
 
jeudi 25 février 2010
Boulgakov en verve
 
« Je demande à aller aux cours de lecture. » Comment le nouveau pouvoir soviétique envoie à l’opéra, au concert, au théâtre, ceux qui ne savent pas lire, même s’ils préfèrent le cirque, si bien que leur vient le désir d’apprendre – afin d’être enfin libres de se rendre au cirque s’ils en ont envie, voilà ce que raconte avec brio La semaine d’action éducative, le tout premier récit comique de Boulgakov.

Dans les quelque deux mille pages de La Garde blanche, la Bibliothèque de la Pléiade consacre presque un tiers du volume aux Articles de variétés et récits publiés par Boulgakov entre 1919 et 1927, après Endiablade  Les œufs du destin  Cœur de Chien   et les Carnets d’un jeune médecin  , déjà présentés. 
 
Entre les textes alimentaires et les articles de commande se glisse du Boulgakov tout craché, ironique, voire sarcastique. Les aventures extraordinaires du docteur N. constituent une première ébauche de La Garde blanche  , avec son atmosphère troublée près de Grozny où se battent Russes et Tchétchènes : « Nuit. La fusillade
se calme progressivement. Les ténèbres s’épaississent, les ombres sont mystérieuses. Ensuite, rideau de velours et océan d’étoiles à perte de vue. » – « Maudites soient les guerres, maintenant et à jamais ! »
 

 
Hommage à GogolLes aventures de Tchitchikov lui empruntent le personnage éponyme des Ames mortes : personne ne vérifie le formulaire rempli par un gaillard culotté qui obtient d’abord un logement, des bons d’alimentation ensuite, puis de l’argent, des responsabilités qui le font bientôt « trillionnaire ». Trahi, recherché, l’escroc disparaît au nez et à la barbe de ses poursuivants qui ont finalement remis la main sur le formulaire fantaisiste complété d’après les caractéristiques de l’aventurier de Gogol ! Pour les Russes, les emprunts nombreux aux Ames mortes ajoutent bien sûr du sel à cette histoire, un rêve burlesque lu par Boulgakov lors d’une soirée littéraire à Saint Pétersbourg / Leningrad en mai 1926, devant Akhmatova   et Zamiatine, entre autres. 
 
Les Moscovites contemporains de Boulgakov reconnaissaient dans Le 13, Immeuble Elpit – Commune ouvrière l’ancien immeuble Piguit de la Grande rue des jardins (illustration), disparu dans les grands chantiers de rénovation d’un quartier où seule la maison de Tchekhov subsiste encore. Avant la Révolution, des intellectuels, des artistes y habitaient, puis ce fut la « compression », le temps des appartements communautaires, l’utopie sociale. « Les pianos se sont tus, mais les phonographes étaient bien vivants et chantaient souvent d’une voix mauvaise. » – « Des ficelles se sont tendues au travers des salons, du linge humide dessus. »
Le propriétaire a chargé Christi de veiller au chauffage de l’immeuble, « qu’on maintienne l’essentiel ». Mais février est très froid, le mazout manque. Christi surveille pour qu’on n’installe pas de poêles, le bâtiment n’ayant pas de conduits de fumée. Annouchka, « le fléau de l’immeuble »,  passe outre. « Et du coup, épouvantable, ce n’est plus un petit prince mais un roi de feu qui s’est mis à jouer sa rhapsodie. » Dévastation. Impuissance. 

 
 
La situation lamentable des enseignants dans A l’école de la Cité « Troisième Internationale » (où Chagall   fut un pauvre professeur de dessin avant de s’exiler), l’atelier créatif des enfants orphelins de La Commune d’enfants n° 1, autogérée, visitée par Edouard Herriot, les aléas de la vie à Moscou où on démolit et construit, dans Les Quarante-quarante (une expression ancienne qui désignait la ville aux 450 églises avant la Révolution), les changements de pouvoir (12 ? 14 ? 18 ?) entre 1917 et 1920 dans La ville de Kiev – « la mère des villes russes » où l’on a vu « de tout sauf des Grecs », tous ces sujets prennent sous la plume de Boulgakov   un relief formidable. Presque cent ans après, la vie y transparaît encore, grâce au génie littéraire.

 
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samedi 11 juillet 2009
Le lycée
 
« Cela faisait juste huit ans que Tourbine avait vu pour la dernière fois le jardin du lycée. Tout  à coup, une peur inexplicable lui serra le cœur. Il lui sembla qu’une nuée noire avait couvert le ciel, qu’une sorte de cyclone était survenu et avait balayé toute sa vie comme un terrible raz-de-marée balaye les quais. Oh ! ces huit ans d’études ! Que de choses ineptes, tristes, et désespérantes cela signifiait pour une âme d’enfant, mais combien de joie aussi ! Jour gris, jour gris, jour gris, le ut consécutif, Caïus Julius Caesar, un zéro en cosmographie et, de ce jour, une haine éternelle pour l’astronomie. Mais aussi le printemps, le printemps et le tumulte dans les salles, les lycéennes en tablier vert sur le boulevard, les marronniers et le mois de mai, et surtout, éternel phare au-devant de soi, l’université – la vie sans entraves – comprenez-vous ce que cela signifie, l’université ? Les couchers de soleil sur le Dniepr, la liberté, l’argent, la force, la gloire. »
 
Boulgakov, La Garde blanche   

 
jeudi 09 juillet 2009
Kiev 1918 - 1919
 
Dans le premier volume des œuvres de Boulgakov   (Bibliothèque de la Pléiade), après les nouvelles   satiriquesLa Garde blanche  , un récit   très différent. « Ma mère mourut en 1922. Cela déclencha une impulsion irrésistible. Je conçus le roman en 1922 et l’écrivis durant un an environ, de 1923 à 1924, d’une lancée », confie Boulgakov dans un entretien. Au départ, il envisage une trilogie en trois couleurs (blanc, jaune, rouge) qui corresponde aux étapes de la Révolution, mais après le succès au théâtre des Jours des Tourbine –  une pièce sur le même sujet qui le rend célèbre –, il modifie ses plans pour la plus autobiographique de ses œuvres. Kiev, sa ville, la mère des villes russes, y est le symbole de la civilisation, de l’ordre et de l’harmonie, avant d’être livrée à la barbarie et au chaos.
 
« Vivez… en bonne entente » souffle avant de mourir la mère d’Alekseï Tourbine (28 ans, jeune médecin), d’Elena (24 ans, mariée au capitaine Thalberg) et de Nikolka (17 ans et demi). En décembre 1918, l’anxiété règne à Kiev et chez eux : Thalberg tarde à rentrer. Leur ami le lieutenant Mychlaïevski sonne à leur porte, incapable de rentrer chez lui, les pieds gelés après vingt-quatre heures de garde dans la neige sans bottes de feutre. Quand le mari d’Elena apparaît enfin, c’est pour repartir bientôt : il a décidé de fuir la ville avant l’arrivée de Petlioura, séparatiste ukrainien, et de gagner la Crimée en traversant la Roumanie. Elena se résigne à le voir repartir. Thalberg, en mars 1917, avait le premier mis un brassard rouge sur sa manche pour se rendre à l’école militaire, il méprise ceux qui considèrent Kiev comme une ville ukrainienne et non russe, mais l'abandonne.
 

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Au rez-de-chaussée de l’immeuble, l’ingénieur Vassilissa profite de la nuit pour améliorer différentes cachettes où il range ce qu’il a de précieux, sans se douter qu’une « silhouette de loup grise et dépenaillée » l’observe par la fente du drap suspendu à la fenêtre. En cet hiver 1918, « la Ville vivait d’une vie étrange, artificielle, très vraisemblablement destinée à rester unique dans les annales du XXe siècle. » L’élection de l’hetman a amené à Kiev « des princes et des miséreux, des poètes et des usuriers, des gendarmes et des actrices » : « La Ville enflait, s’élargissait, débordait comme une pâte qui lève. » Mais les Allemands vaincus abandonnent l’Ukraine. On craint les bolcheviks, et plus encore les troupes du mystérieux Petlioura   dont le nom circule sur toutes les lèvres. Alekseï Tourbine et ses amis vont proposer leurs services au colonel qui recrute des volontaires au centre de la Ville. Le médecin est affecté au lycée Alexandrovski où il a fait ses études et qui ressemble maintenant à « un navire mort de trois étages ». Là, une fois les tenues et les armes distribuées, le colonel Mylachev donne l’ordre de disperser les recrues et leur donne rendez-vous le lendemain matin – on dit Petlioura tout proche.
 
Boulgakov place les Tourbine, chacun à leur manière, au cœur du chaos qui se prépare à Kiev. L’hetman et le général en fuite, la Ville est bientôt livrée aux assauts. Le sabotage des blindés laisse la défense de Kiev à la seule unité du colonel Naï-Tours, d’une loyauté irréductible. Le docteur Tourbine, convoqué tardivement, ne comprend rien à la situation qui change rapidement d’une rue, d’un quartier à l’autre. On tire, on tue, on cherche un abri. « Il était donc venu, le temps de l’horreur. » Blessé, Alekseï Tourbine est ramené chez lui, où un confrère vient l’opérer sur place. Mais une forte fièvre l’accable, on craint pour ses jours. A l’abri des rideaux crème qui donnent « l’impression d’être coupé du monde extérieur », tandis que Tourbine s’endort après une injection de morphine, ses amis jouent au whist et parlent des âmes blessées autant que les corps.
 
Après les événements tragiques, un office solennel est organisé à Sainte-Sophie en l’honneur de Petlioura. « Il gelait à pierre fendre. La Ville entière fumait. » Nikolka, qui a été témoin de la mort héroïque de Naï-Tours, va prévenir sa famille et ramène sa dépouille à la caserne. Elena prie, follement, s’incline et s’incline encore devant l’icône de Notre Dame de l’Intercession, pour que son frère aîné ne meure pas.
 
La Garde blanche réussit à nous entraîner, nous aussi, les lecteurs, dans le tumulte incompréhensible de la guerre, de l’histoire   en marche, avec son lot d’absurde, de haine, de courage, de lâcheté et de bêtise. Boulgakov s’est inspiré des siens pour les jeunes Tourbine dont l’idéal se heurte de plein fouet aux réalités les plus amères de l’existence. Le récit vibre de cette solidarité entre eux et leurs amis, tout en peignant une fresque puissante de la Ville en proie à ses démons. Quand les hommes de Petlioura s’en iront, ce sera le temps des bolcheviques. « Tout passera. Souffrances, tourments, sang, faim et peste. »



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 vidéos relatives à la guerre civile en Ukraine :
https://www.youtube.com/watch?v=YS7yTh686Vw&list=RDYS7yTh686Vw&index=1


https://www.youtube.com/watch?v=YS7yTh686Vw
Киев гражданская война, Белая гвардия, Золотые погоны




 
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Les raisons de l'éclairage particulier consacré à l'ouvrage de Thomas CHOPARD "Le martyre de Kiev" sont en partie explicitées dans l'article intitulé :

Arrivée de "Russes blancs" en Corse: un choc culturel"

https://www.kalinka-machja.com/ARRIVEE-DE-RUSSES-BLANCS-EN-CORSE-UN-CHOC-CULTUREL_a535.html
  



 
 
 


III.


 
 
Le Martyre de Kiev

Thomas CHOPARD   

1919. L'Ukraine en révolution, entre terreur soviétique, nationalisme et antisémitisme.
 
Kiev, février 1919. L’Armée Rouge pénètre la ville, fermement décidée à reprendre l’Ukraine aux nationalistes tandis que les forces blanches, partisanes d’une Russie indivisible, se préparent elles aussi au combat.
C’est le début d’un déchaînement de violences sans fin : de nouvelles institutions font leur apparition, notamment pour encadrer les populations – police politique et camp de concentration s’installent à Kiev – et le paysan ukrainien, ponctionné sans relâche par tous les prétendants au pouvoir, s’insurge contre le bourgeois citadin, l’officier du temps de guerre et le Russe, contre l’envol des prix autant que contre le Juif, accusé de trahison. Entre conflits armés, persécutions antisémites et catastrophe sanitaire, la ville, plongée dans l’horreur de la guerre moderne, perdit en quelques mois près du tiers de sa population et, jusqu’en 1922, connaîtra près d’une vingtaine de gouvernements.
Privilégiant la parole des témoins, l’auteur retrace les affrontements qui firent rage à Kiev en 1919, décrit le quotidien bouleversé de ses habitants, et révèle les tensions sociales qui déchirèrent le pays. Pour mieux démêler les différents fils d’une guerre civile dont les enjeux, multiples, sont encore aujourd’hui loin d’être tous soldés.
 
ISBN : 978-2-36358-152-5
Parution : janvier 2015
Catégories : CHRONIQUESThomas CHOPARD.
 

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https://dissidences.hypotheses.org/6805

Thomas Chopard, Le Martyre de Kiev. 1919.
Paris, Vendémiaire, collection « Chroniques »
 
 
Un compte rendu de Jean-Guillaume Lanuque


Le travail de Thomas Chopard, doctorant à l’EHESS, s’inscrit dans une approche de la révolution russe par la base, à travers des études de cas, qu’elles soient sociologiques, thématiques ou nationales. Ce qui constitue véritablement le sujet de ce livre, basé sur une large bibliographie et un travail dans les archives (en Ukraine, Russie, États-Unis, Suisse et France), c’est la population, et les souffrances qui furent les siennes durant les années de guerre civile.

La situation ukrainienne et ses particularités sont initialement rappelées. Ce territoire est en effet caractérisé par une population très bigarrée, dissociant citoyenneté et nationalités. Celles-ci comprennent, outre les Ukrainiens, surtout présents dans les campagnes, des Russes, des Juifs, des Polonais, etc… Ces minorités sont d’ailleurs surreprésentées dans les villes, ce qui permet de comprendre le rôle de nexus joué par Kiev pendant la guerre civile. Cette dernière s’y révèle particulièrement complexe, avec de multiples changements de fronts entre les Rouges (bolcheviques, mais également socialistes-révolutionnaires (SR) de gauche et membres d’un Parti communiste juif), les Blancs, les nationalistes ukrainiens et les Verts (insurgés paysans, dont Nestor Makhno, négligé ici).
Kiev, justement, fut sous autorité bolchevique de février à août 1919, avant que Blancs et nationalistes ne reprennent le contrôle de la ville d’où ils avaient été initialement chassés.
Thomas Chopard nous fait alors le tableau d’une ville placée au cœur des combats, subissant les bombardements, l’inflation, le chômage, les épidémies favorisées par les mouvements de population et les pénuries1, en dépit du système de redistribution soviétique, ainsi que les occupations militaires successives par des armées à la composition différentes de celle de la population kiévienne. Les difficultés du contrôle de la ville par les Rouges, favorables à une ukrainisation, sont également soulignées, les recrutements dans l’administration étant loin d’être toujours efficaces ; les mises en scène publiques2, la lutte contre les religieux et la réutilisation de récits de type religieux pour la propagande communiste, ou la remise en cause du système scolaire traditionnel et de ses discriminations (avec une diminution initiale de son efficience) sont ainsi des éléments tout à fait intéressants. La situation des campagnes est aussi abordée, elles qui furent en état de guerre dès 1918 face aux armées des empires centraux. La ville ainsi « chauffée à blanc » se retrouve face aux Rouges, qui suscitent l’hostilité par leurs exigences de recrutement et de livraison de nourriture. Les armées vertes se heurtent alors aussi bien aux forces rouges qu’aux blanches, même si invoquer seulement la brutalisation due à la Première Guerre mondiale évacue un peu rapidement les sources de longue durée de la violence paysanne.
Mais c’est à la répression que Thomas Chopard accorde une bonne moitié des pages de son livre. La Tchéka ukrainienne, fondée fin 1918, est ainsi diagnostiquée de près. Ses effectifs sont majoritairement jeunes (la moyenne d’âge est de 23 ans), à 80% dotés d’une expérience combattante, et avec de nombreux Juifs et Russes, qui y voyaient une promesse de promotion sociale3. Les différentes campagnes d’arrestation et d’exécutions sont retracées, sans pour autant que toutes les données soient bien éclaircies4. Sont également rappelés, en les minimisant, les reproches faits par Lénine à Martin Latsis, responsable de la Tchéka ukrainienne, sur l’encadrement déficient et les excès commis. Une chose est sûre, les acteurs de la répression semblent avoir bénéficié à Kiev d’une large autonomie5. L’autre grand versant de la répression, ce sont les pogroms, avec leurs cortèges de pillages, de viols et d’assassinats. 1919 constitue en effet un pic, et si les soldats rouges en commirent quelques-uns, la hiérarchie s’y opposa toujours avec détermination. Ce sont donc les Verts et les Blancs qui en furent les principaux auteurs, avec un antisémitisme largement répandu et encouragé. Le retour des Blancs à Kiev, à la fin de l’été 1919, vit ainsi, outre une répression anti-rouge indifférenciée, un terrible pogrom prolongé et meurtrier. Parmi les analyses les plus intéressantes, on notera également celle de la propagande, et la déconstruction d’une rumeur de « socialisation des femmes » (p. 40) diffusée par les Blancs, face à une politique bolchevique de protection des jeunes filles et d’égalité des sexes, ou la passionnante mise au point sur les camps de concentration. Ces derniers ont en effet été repris directement des autorités tsaristes (200 camps existaient alors), avec une différence nette de nature vis-à-vis du futur Goulag, basée sur l’exemple du camp de Kiev.
Solidement documenté, Le Martyre de Kiev n’en présente pas moins quelques faiblesses : des développements parfois trop lacunaires, des comparaisons trop rares avec d’autres champs de la guerre civile dans l’ancien empire russe, et une tendance, qui ne se limite pas à cet ouvrage, à traiter de la violence sous son angle le plus compatissant, favorisant une forme de sidération devant l’horreur, ce qui peut empêcher de comprendre les engagements des uns et des autres.


1      Mais comme le rappelle Thomas Chopard, la situation sous le tsarisme était déjà plus que fragile, le taux de mortalité infantile étant demeuré le même du début du XXe siècle à 1920 (p. 224), 30% (ce qui semble en effet énorme).
2      Parmi les monuments, une mise en valeur, sur une des places du centre-ville, des portraits de Marx, Liebknecht, Cevtchenko (poète ukrainien) et Sverdlov.
3      « En d’autres termes, l’emploi de la terreur comme mode de gouvernement était indissociable de la promesse d’une promotion et d’une intégration sociales pour une fraction importante des partisans du nouveau régime. » (p. 11.
4      Je pense par exemple aux procès menés par la Tchéka, dont certains comptes rendus auraient peut-être pu être reproduits ou au moins résumés. Le cas du consul du Brésil, arrêté lui aussi, ne peut être compris sans évoquer les conspirations parfois bien réelles menées par du personnel diplomatique. Voir Giles Milton, Roulette russe, prochainement chroniqué sur notre blog.
5      « La Terreur de la guerre civile repose ainsi sur la convergence, ni tout à fait maîtrisée, ni tout à fait improvisée, entre des violences d’en haut parfois concurrentielles et des violences d’en bas décuplées par l’approche de la défaite militaire, les aléas des batailles, et la dévotion des tchékistes au nouvel État soviétique, nourrie par leur profond ressentiment social et politique, et renforcé par un carriérisme indéniable. » (p. 150-151).