Souvenirs de la Princesse Youssoupoff à CALVi



 
Parmi les objets et documents mis en vente  le 8 novembre 2017  salle Drouot à Paris, figurait un
texte manuscrit  de la princesse Youssoupoff relatant son séjour à CALVI .  

Selon nos renseignements, ce manuscrit aurait été acquis par le Musée-domaine d'Arkhangelskoïe , 
ancienne demeure de la famille Youssoupoff




 


MÉMOIRES DE LA PRINCESSE IRINA YOUSSOUPOFF INTITULÉS « LA VIE À CALVI » OU « JOURNAL D’ISIDORE VESTALKINE » Texte autographe manuscrit, entièrement rédigé de sa main, datant de 1927, texte en russe reparti sur cinq cahiers d’écolier, totalisant 174 pages, format grand in-4°. Usures du temps, en l’état. 5 000/7 000 €

(Passionnant récit humoristique retraçant la vie quotidienne du prince et de la princesse lors de leur séjour à Calvi, après y avoir acheté deux maisons en 1924. Les principaux personnages de ce récit sont : le prince Youssoupoff, la princesse Youssoupoff, la Grande-duchesse Maria Pavlovna, le prince Vassily Alexandrovitch Romanoff, Makaroff et Yakovleff, Faoukhan Kerefoff et sa maîtresse Suzanne, Anna Mikhaïlovna et Vladimir Ivanovitch, un baron français, Daniil Volkonski ainsi que Magomète, Bleïk et l’architecte Pinelli. La princesse Youssoupoff a indéniablement un talent pour l’écriture. En lisant ce récit, nous nous retrouvons plongés, au fil de sa plume, dans un tourbillon d’évènements. Les héros sont en perpétuelle action. Leur vie à Calvi nous est présentée par Isidore Vestalkine, selon la vision et la perception qu’il en a. Le plus souvent, il n’apprécie guère le comportement des héros aristocrates de ce récit, il en est même parfois choqué. Il parle de sa déception quant aux manières, à la grossièreté et aux habitudes de ces hauts dignitaires. Le plus probable est que ce texte ne fut écrit par Irina que pour elle et ses amis. Malgré sa timidité apparente et sa réputation de femme silencieuse, elle possédait un très grand sens de l’humour. Le style du récit est gai et vif mais aussi rapide et éclatant).






 






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Rappelons que le "blog Russie de Lizotchka" ( en LIEN sur notre site) avait consacré un article au séjour du prince Youssoupoff à CALVI.
En voici la transcription :


 
27 février 2010
 
Encore quelques photos tirées du précieux livre de Jacques Ferrand  sur les princes Youssoupov et les comtes Soumarokov-Elston. Une petite nouveauté: des extraits des "Mémoires" de Félix Youssoupov (1887-1967). J'avais seulement leur traduction russe. Depuis ce matin, j'ai le texte original en français (Editions du Rocher, 2005) !
 
 

J'ai choisi les extraits qui parlent de la Corse car il y a quelque temps, j'ai découvert le site  de l'association Kalinka-Machja (Russes et Ukrainiens en Corse). J'y ai surtout découvert l'histoire du comte Pozzo di Borgo, le "Corse du tsar". Très intéressant ! Quelque part, le nom du prince Youssoupov a dû apparaître (en parlant de "Chez Tao"  probablement). Donc, un petit hommage aux liens entre la Russie et la Corse sur mon blog !

"En exil"
Chapitre VIII
1924-1925
Voyage en Corse. - Nous achetons deux maisons à Calvi. - La gentillesse des Corses.


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p. 301

 
     Un désir impérieux de me changer les idées me fit proposer à Irina un voyage en auto. Prenant pour tout bagage une valise et ma guitare, nous montâmes avec notre carlin favori dans notre petite voiture à deux places: "A droite ou à gauche?" demandai-je à Irina. "A droite", dit-elle. Et nous arrivâmes à Marseille.
     Un bateau était en partance pour la Corse. Le temps d'y embarquer la voiture et nos personnes, nous étions partis pour l' "Ile de Beauté".
     Nous la parcourûmes en tous sens, et lorsque nous arrivâmes à Calvi, notre enchantement était à son comble. Une maison était à vendre pour un prix dérisoire dans la citadelle. Sans même nous donner le temps de réfléchir, nous l'achetâmes, ainsi qu'une ferme dans la campagne toute proche.
     Les Corses nous furent immédiatement sympathiques. C'est un peuple intelligent, spontané, hospitalier et d'une loyauté peu commune. Si j'avais rencontré un "bandit corse" - sans doute aujourd'hui un mythe -, je lui aurais accordé ma confiance plus volontiers qu'à certaines gens que j'ai connues à Paris, Londres ou New York.
     La gentillesse de la population à notre égard était touchante. Comme nous avions exprimé devant les gens du pays le regret que le jardin de la ferme manquât de fleurs, nous le trouvâmes, l'année suivante, entièrement fleuri par leurs soins. Dans les cafés du port, où nous allions souvent entendre chanter les pêcheurs, ceux-ci ne manquaient pas de nous offrir à boire.
     Une femme du pays, Restitude Orsini, qui faisait notre service quand nous étions à Calvi, eut un geste particulièrement émouvant. Ayant eu connaissance de nos difficultés d'argent, elle vint tout exprès à Paris nous apporter ses économies.
     Une autre année, me trouvant seul à Calvi, j'habitais la ferme et y avais organisé un souper pour les pêcheurs. A la tombée du jour, je vis arriver une caravane de voitures qui apportaient, avec mes invités, tout un ravitaillement: langoustes, cabris, fruits divers en abondance et boissons variées: vin, champagne, cognac, liqueurs, etc... Ils avaient même apporté des lampions multicolores qu'ils suspendirent aux branches. En un instant, le jardin illuminé prit un air de fête. Devant mon air étonné et un peu inquiet, ils crurent devoir me rassurer: "Ne vous en faites pas, nous n'allons pas vous présenter la note !"
 
 
 
En Crimée? Non, à Calvi. La princesse Irina Alexandrovna Youssoupov, née princesse de Russie, en 1924 (collection du prince Michel F. Romanov).
 
 

"En exil"
Chapitre XI
1928
Départ en groupe pour Calvi.
pp. 328-329

 
     J'écrivis à Irina que je l'attendrais à Calvi et partis pour Paris où je trouvai Hélène Trofimoff et mon ami caucasien Taoukan Kerefoff auxquels j'offris de m'accompagner en Corse. Nous partîmes ensemble en voiture pour Marseille. Je connaissais là un antiquaire chez qui je savais pouvoir trouver à bon compte des meubles anciens et divers objets dont j'avais besoin pour notre maison de Calvi. Dans un bistro du Vieux Port où nous dinions, nous entendîmes deux excellents musiciens: un guitariste et un joueur de flûte de Pan. Pensant qu'ils feraient merveille pour nos soirées de Calvi, je les engageai séance tenante et, les ayant embarqués dans la voiture, nous partîmes pour Nice, où j'avais donné rendez-vous aux Lareinty ainsi qu'au ménage Kalachnikoff qui devait également se joindre à nous.
     La vieille amie que nous avions fait dîner avec le "professeur Andersen" habitait Nice. Je l'invitai également, ajoutant pour la décider que nous la ferions passer pour une reine voyageant incognito; Hélène Trofimoff serait sa dame d'honneur, et nous tous formerions sa suite !
     Le jour du départ, nous l'attendions sur le quai d'embarquement, au milieu de l'attroupement provoqué par la présence de mes musiciens, et elle monta à bord au son de la guitare et de la flûte. J'avais téléphoné à des amis, à Calvi, pour leur dire de nous préparer une réception digne de la souveraine que j'amenais. Malheureusement, la traversée fut mauvaise et, à l'arrivée, la pauvre reine avait perdu toute son allure. Calvi ne lui fit pas moins un accueil enthousiaste. Les jours suivants se passèrent en excursions dans cette île enchanteresse. Je n'avais qu'une minuscule voiture Rosengart. Or nous étions très nombreux. Je louai un camion ouvert où on plaçait des chaises et un fauteuil pour la "reine". C'est dans ce char à bancs improvisé que nous courions les routes de Corse. Nous allions quelquefois le soir dans les cafés du port et dansions avec les pêcheurs. Nos musiciens nous accompagnaient partout, et j'organisais aussi des sérénades sous la fenêtre de la "reine" qui paraissait au balcon et remerciait en agitant son mouchoir.
 
 
 
Félix Youssoupov et sa fille Irina (future comtesse Chérémétiev) à Calvi, vers 1925(collection de Mme Xénia Sfyris, petite-fille de Félix)
 
 
"En exil"
Chapitre XII
1928-1931
Calvi
pp. 334-335
 
De grands changements s'y étaient produits depuis notre dernier séjour. De nouveaux hôtels avaient été construits. Taoukan Kerefoff  qui, lui aussi, était devenu propriétaire à Calvi, avait installé un bar et un restaurant dans la maison - l'ancien archevêché - qu'il avait achetée. Cet établissement, bientôt connu pour le meilleur de l'endroit, demeurait plein jusqu'aux heures les plus tardives. Nous étions souvent réveillés la nuit par le bruit des voitures qui montaient et descendaient. De grands yachts étaient ancrés dans le port, et la plage encombrée de corps nus étendus au soleil. Calvi, envahi de touristes, n'était déjà plus le lieu de rêve et de beauté qui nous avait tant séduits.
[...]
     Presque chaque arrivée de bateau nous amenait des amis qui prenaient pension chez nous pour quelques semaines. Nous finîmes par leur abandonner la maison de la citadelle, devenue trop petite, pour descendre à celle de la ferme. Notre entourage était trop nombreux pour nous permettre une vie calme, et c'étaient tous les jours des excursions ou des promenades en mer. Au cours d'une de ces dernières, Kalachnikoff faillit se noyer. Mon beau-frère Nikita se jeta à l'eau et vint heureusement à son secours. Mais c'était le jour des accidents. En débarquant à Calvi, nous prîmes la voiture pour rentrer. Comme il faisait un clair de lune splendide, je n'avais pas allumé les phares et, à un tournant que je vis mal, la voiture versa dans un fossé plein de figuiers de Barbarie. On connaît les minuscules épines, aussi innombrables que sournoises, dont sont armées ces plantes. Nikita en fut littéralement criblé, ainsi que Punch [le chien de l'auteur], qui était de la partie; de sorte que le médecin appelé pour soigner le premier dut s'occuper aussi du second.
 



 

Jean-Christophe Orticoni de Massa26/10/2014

 

 


Quel bonheur de relire ces souvenirs de Corse du Prince Youssoupov! Ce qui est évident, c'est que, d'emblée, il a aimé notre île et ses gens. En relation avec son séjour à Calvi, j'ai une anecdote personnelle, que je tiens de mon grand-père paternel Fernand Orticoni. En 1928, ce dernier, héritier d'une ancienne famille de L'Île-Rousse, tout près de Calvi, âgé de dix-neuf ans à peine, avait fait l'acquisition chez Maurel à Bastia d'une voiture Bugatti. Allant un jour à Calvi, il avait conversé avec Félix Youssoupov qui l'avait complimenté pour son choix. De là naquit la sympathie: ils se revirent souvent...En Corse, bien peu d'automobiles circulaient alors. Ce que mon grand-père et le Prince aimaient bien faire, s'était se donner rendez-vous à L'Île-Rousse, avant de se précipiter en voiture sur les pistes poussiéreuses de la Balagne jusqu'à Calvi, et y boire un pot sur les quais.


Jean Maiboroda